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CHAPITRE IV

Médine. — Visite à Sambala, roi du Kasso. —Les femmes du Kasso. — Caractère et mœurs des Kassonkés. — Industrie des indigènes, leurs habitations. — Mariages. — Sépultures.— Les trois sortes de captifs.

Le fort de Médine, dont l'établissement remonte à 1855, fut construit sur un terrain acheté à Sambala, roi du Kasso, moyennant une somme de 5000 fr. en argent et une rente annuelle de cadeaux d'une valeur del200fr.

Bâti en quelques jours, ce poste pouvait à peine, en 1857, contenir sa petite garnison qui se composait de sept Européens et de vingt-deux soldats noirs commandés par M. Paul HoUe^ commandant civil. Médine supporta, à cette époque, un siège de plusieurs mois contre les armées d'El- Ad j-Omar, le prophète Toucouleur dont j'ai dit précédemment quelques mots.

En 1857, Médine était encore le point extrême de notre occupation. Aujourd'hui, le vieux fort se trouve enfermé dans les nouveaux bâtiments dont il ne forme qu'une très petite partie.

La ville de Médine est la résidence de Sambala, roi du Kasso. Accompagné d'Ousman Fall, l'interprète du poste^ je vais, dès mon arrivée, faire ma visite à cette

majesté nègre qui me reçoit fort bien en protestant de son amitié et de son dévouement pour tous les Toubahs (blancs) qui, me dit-il, lui font toujours des cadeaux. Je me vois obligé de m'exécuter et d'envoyer mon domestique Abonne Touré faire l'acquisition de quelques feuilles de tabac. Sambala me remercie chaleureusement et me promet que je serai toujours son ami. Ne connaissant pas encore beaucoup les Kassonkés (1), je prends cela pour argent comptant.

A peine rentré au fort, je reçois la visite de Damba Sambala, fils du roi et chef des armées ; ancien élève de l'école des Otages (2), il parle très bien le français, s'exprime même avec une certaine recherche, et parait avoir appris beaucoup de choses au contact des blancs.

Pour lier connaissance, je lui offre du sirop, mais il me répond d'un air malin : « Je ne suis pas un marabout, je préfère prendre l'apéritif. Tu peux m'offrir une verte, » Je fais apporter de l'absinthe, et comme mon domestique s'apprête à \m donner de l'eau : « Merci, mon ami, garde ton eau pour toi. »

Et d'un trait il avale son absinthe, puis me demande une cigarette, me remercie et s'en va.

Une heure après, je le rencontre dans la cour du fort, complètement ivre par suite du nombre considé-

(1) Ké veut dire « hommes du ».

(2) Ecole qui avait été instituée par le général Faidherbe dans le but d'instruire les fds de rois et de chefs.

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rable d'apéritifs qu'il a absorbés en rendant successivement visite à tous les blancs de la garnison.

Les Kassonkés sont généralement de grands et beaux hommes; un petit bonnet à deux visières pointues, qu'ils portenten arrière etlégèrementincliuésur le côté, leur donne un air décidé. Ils sont vêtus d'un pantalon rappelant celui des zouaves mais beaucoup pluscourtet plus ample, un petit boubou tombant jusqu'à mi-jambes complète leur costume; le tout en étoffe du pays, teinte en jaune ou en brun.

Quant aux femmes, je crois qu'elles sont capables de me réconcilier avec leur couleur, car quelques-unes, surtout lorsqu'elles sont très jeunes, ont un type vraiment remarquable, mais elles ont le tort de se faire aux lèvres et aux gencives des piqûres avec de la teinture d'indigo, ce qui leur donne une vilaine couleur violette.

Leur coiffure est gracieuse et coquette. Un cimier de cinq à dix centimètres fait avec les cheveux finement travaillés surmonte la tête. Les cheveux sont ramenés en arrière sous forme de tresses ; trois ou quatre nattes descendant du cimier viennent se poser sur la droite de la nuque; le tout surmonté de boules d'ambre, de menus coquillages blancs uni valves, appelés coris (1), et de quelques pièces d'argent.

(1) Ces coquillages servent de monnaie du côté de Niger. 20uO valent 5 fr.

Leur costume se compose, comme celui des femmes de Saint-Louis, d'un pagne beaucoup plus court et d'un boubou. Les jeunes filles remplacent ce dernier vêtement par un morceau de calicot blanc, attaché par deux coinsautourdu cou et qu'elles laissent pendre sur la poitrine comme une serviette. Elles sont très propres, toujours dans l'eau, et n'exhalent pas l'odeur désagréable particulière aux femmes Yolofs.

Elles n'ont pas non plus le nez large et épaté, ni les lèvres saillantes qui caractérisent la race noire; il n'est même pas rare d'en rencontrer dont les traits, d'une grande finesse, rappellent le type européen.

Le village de Médine, situé sur le versant d'une colline que surmonte le fort, est partagé en deux parties bien distinctes : celle occupée parles traitants est composée de maisonnettes en terre à toiture plate, tandis que le quartier habité par les Kassonkés n'est qu'une agglomération de cases rondes aux toits de chaume.

J'ai dit plus haut que les Kassonkés étaient généralement voleurs, paresseux et ivrognes. De plus, sans être braves, ils aiment la guerre ou plutôt le pillage; rencontrent- ils de la résistance, ils abandonnent le terrain et fuient sans vergogne s'ils sont pressés de trop près .

Demba Sambala me racontait un jour qu'étant allé avec sa colonne attaquer un village dont le nom m'échappe, il avait été repoussé par des hommes décidés,

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lui qui était à la tête de plus de quatre cents combattants. Gomme je riais de cette défaite, il me dit :

« Que veux-tu, nos hommes étaient de mauvais chiens. »

Et me montrant un fusil Lefaucheux, cadeau d'un commandant du poste, il ajouta : « Et puis je n'avais plus que deux cartouches. »

Journellement des femmes et des enfants sont volés dans les alentours des villages ; un indigène même n'est pas en sûreté, s'il est sans armes et voyage la nuit; il risque fort d'être suivi par deux ou trois malfaiteurs qui saisissent une occasion favorable pour se jeter sur lui, le bâillonner, lui lier les mains derrière le dos, et le conduire à un village voisin d'oii il est ensuite dirigé sur le Bambouck, et vendu comme captif pour de la poudre d'or.

Les voleurs, sûrs de l'impunité, rentrent ensuite très tranquillement chez eux. En revanche, un blanc isolé, non armé, peut librement circuler de jour et de nuit dans tous les villageS;, sans plus de danger réel, sans plus de précautions, et avec bien moins de chances d'être insulté ou attaqué que s'il s'aventurait dans certains quartiers de nos grandes villes. Il n'en est pas de même à Saint-Louis, où nous avons tous les jours à déplorer des rixes violentes entre nos soldats et les indigènes; mais ici n'existe pas cette haine sourde et vindicative du musulman contre le blanc; ce senti-

menl est remplacé par un grand respect, auquel la crainte n'est pas étrangère. L'islamisme, quia rencontré à Médine quelques adeptes, d'ailleurs peu fervents, tend plutôt à disparaître qu'à se développer. 11 y a pourtant tous les soirs une classe faite par un marabout, mais, seuls, quelques enfants de traitants y assistent.

Dans le Kasso, comme chez presque toutes les peuplades du Sénégal et du Soudan français, l'industriel est considéré comme faisant partie d'une classe infé rieure. Chaque corporation forme une espèce de francmaçonnerie; les alliances ne peuvent se faire qu'entre gens du même métier, et comme ces métiers sont héréditaires, un individu ne peut changer sa condition de naissance. S'il est forgeron, il restera toute sa vie forgeron quand même il ne pratiquerait pas la profession de ses pères.

Les industries sont d'ailleurs peu nombreuses : le nomou-hé (forgeron), qui est en même temps bijoutier, armurier, potier, fabrique aussi les objets en bois tels que pilons à couscous, mortiers, petits bancs, coffrets, etc., etc.; certains forgerons jouent même le rôle de médecins et de sorciers, comme on le verra plus loin.

Le kran-ké (cordonnier) confectionne les chaussures^ fait la sellerie^ les sachets pour enfermer les amulettes.

Le tisserand est plutôt un captif qu'un insdustriel.

Le diéli-ké ou griot, c'est-à-dire, musicien, chanteur de louanges, se trouve placé au même niveau social que le forgeron ; il est méprisé mais on le craint. Plus intelligent que le commun de la population, il exploite tout le monde, soit en chantant les louanges de ceux qui sont bons et généreux pour lui, soit en faisant chanter ou en insultant ceux dont il croit avoir à se plaindre

Un proverbe kassonké dit :

« Il vaut mieux avoir fait le mal toute sa vie, que d'avoir toujours fait le bien et être Tennemi d'un griot. ))

•A la guerre il est toujours épargné; le vainqueur le prend à son service et le griot, qui, avant le combat, insultait et maudissait son nouveau maître , devient servile, chante victoire en son honneur. Il devient souvent le conseiller , le favori et même Tami des chefs puissants. Le premier ministre de Samory, l'almany du Ouassoulou, est un griot, Oumar-Diali ; c'est lui qui fut chargé de négocier avec nous au sujet d'une mission qu'allaient entreprendre nos officiers auprès de ce chef, avec lequel ils ont d'ailleurs passé un traité de paix.

Les griots et les forgerons vont à la guerre sans fusil; le port du sabre seulement leur est toléré; pendant le combat,le griot chante et excite les guerriers ; le for-

geron fait les petites réparations aux armes, remplit les fonctions de chirurgien, taille et tranche dans les chairs du blessé et extrait les balles.

Le jour de la circoncision, c'est encore le forgeron qui remplit l'office dévolu au sacrificateur chez les hébreux. L'instrument qu'il emploie dans cette circonstance est un couteau en fer mal aiguisé, produisant plutôt l'effet d'une scie que celui d'un instrument de chirurgie.

Ce sont les femmes de forgeron qui pratiquent l'excision sur les jeunes filles. Elles ont d'autres fonctions sans aucune similitude avec la première, et moins barbares: — ce sont elles qui édifient avec beaucoup de goût et d'habileté les coiffures des femmes et des hommes (1).

Je suis frappé, dans les fréquentes tournées que je fais dans les villages voisins, de la grande propreté des intérieurs kassonkés. Les murs des cases sont enduits d'une couche de terre glaise, sur laquelle, à l'aide de différentes teintes obtenues par des mélanges de vase, de cendres et de fiente de bœuf, l'indigène fait de naïfs dessins d'un cachet tout à fait local, représentant des mains, des pieds, et même des animaux. Quelquefois, ce sont aussi des modelages collés au mur et qui ont la prétention de représenter des seins de femmes de

(1) Les hommes portent une coifïura moins haute, mais presque semblable à celle des femmes.

tous les âges, par conséquent de toutes les formes^ ou bien encore des caïmans dont le dos est incrusté de coques d'arachides qui simulent les rugosités de la peau de ces sauriens.

Le mobilier se compose d'un lit élevé sur six ou huit piquets avec des traverses de bambous recouvertes d'une natte en guise de sommier. Des jarres, des calebasses et un coffret complètent l'ameublement.

La porte de la case est faite d'une ou de deux grosses planches taillées à coups de hache et se fermant au moyen d'une serrure en bois d'un système qui, bien que primitif, est très ingénieux. Les cases ne sont guère habitables qu'à l'époque des pluies; pendant la saison sèche, il y fait si chaud et les nuits sont si belles que l'indigène préfère s'étendre dehors sur sa natte. Ce que nous appellerions en Europe un appartement est représenté ici par une réunion de cases s'ouvrant toutes sur une cour circulaire: généralement plusieurs de ces cases sont réservées aux femmes du chef de famille qui vient à son choix demander l'hospitalité à l'une ou à l'autre; il y a ensuite les cuisines, les greniers à mil, les logements des esclaves, et enfin la plus grande de ces cases est destinée à recevoir les étrangers de passage. Elle est munie de deux ouvertures, dont l'une sur l'extérieur et l'autre sur la cour: la première sert en même temps de porte d'entrée.

Si l'intérieur des cases est propre, on ne peut guère en

dire autant des abords. Soit paresse, soit insouciance ou négligence, le noir extrait la terre nécessaire à la construction de son habitation à deux ou trois mètres de l'endroit qu'il a choisi pour l'édifier, il en résulte d'énormes creux, dans lesquels on jette pour les combler les ordures et les détritus de toutes sortes provenant des ménages.

Sous l'action du soleil et de la pluie, ces agglomérations d'immondices fermentent et deviennent de redoutables foyers d'infection, qui contribuent à développer les épidémies assez fréquentes dans les villages populeux. Quelquefois aussi, après de fortes pluies, un éboulement se produit et la case retombe dans le trou d'où elle était sortie; ou bien encore ce trou placé trop près du chemin devient un danger pour la circulation pendant la nuit.

S'il a beaucoup de défauts, le Kassonké a au moins une qualité que possèdent d'ailleurs presque tous les nègres : l'hospitalité est une vertu naturelle chez lui : le premier venu peut s'approcher de la calebasse de couscous, y manger et s'en aller, sans seulement remercier, absolument comme si la nourriture qu'il vient de prendre lui était due. C'est ce qui explique pourquoi les noirs entreprennent de longs voyages avec une très petite provision de vivres auxquels ils ne touchent que lorsqu'ils ne rencontrent pas de villages sur leur chemin.

Un jeune homme qui désire se marier et dont le choix est fait doit principalement s'occuper des parents de la jeune fille, qui semble désintéressée de la question ; d'ailleurs, son consentement n'est pas nécessaire et au besoin la violence viendrait à bout de ses résistances.

Avant le mariage, la dot, ou plutôt le prix que le jeune homme devra payer aux parents est débattu ; il promet par exemple deux esclaves, un bœuf, quelques pièces de guinée, etc.. S'il ne peut tout donner immédiatement, il verse un acompte en s'engageant à payer le surplus après le mariage, et naturellement il nesepresseguèrepar la suite de satisfaire à cet engagement. Des parents méfiants exigent quelquefois que tout soit payé d'avance, mais C8 sont là de rares exceptions.

Un homme peut retenir pour l'avenir une fillette de l'âge le plus tendre; dans ce cas, il paie des arrhes qui lui seront restituésplus tard si le mariage n'a pas lieu ; mais il faut que ce soient les parents qui renoncent à la réalisation du projet; le jeune homme ne peut rien réclamer hors le cas où sa fiancée aurait tenu une conduite trop scandaleuse, fait bien rare, car dès qu'elle a atteint l'âge de puberté, une douzaine d'années environ, les parents s'empressent de l'envoyer à son mari.

Le jour du mariage, la jeune fiancée, la tête couverte d'un voile blanc, assez épais pour défier les re-

gards, est conduite au domicile conjugal. Elle est accompagnée par un cortège de femmes portant sur la tête la corbeille qui se compose de calebasses neuves pleines de riz, de mil, de maïs, d'arachides, etc., des paniers de coton encore en grains, des jarres en terre cuite, des petits bancs en bois, des nattes, des paniers pour la préparation du couscous, des mortiers, des pilons, en un mot tout l'outillage nécessaire à un ménage nègre. Ces présents proviennent des parents et des amis; ce sont les cadeaux de noce. Le cortège est donc d'autant plus nombreux que la mariée compte plus d'amis.

Arrivée chez son fiancé, la jeune fille, accompagnée de ses compagnes et de quelques matrones chargées de l'initier au mystère, pénètre dans la case^, tandis qu'au dehors le tam-tam résonne. Elle reçoit sans ôter son voile les compliments de toutes les femmes du village; l'entrée de la case est rigoureusement interdite aux hommes.

Les griots ne tarissent point d'éloges sur les grâces, les vertus et la beauté de la jeune mariée, fût-elle la laideur même. Ils exaltent les nobles qualités du jeune homme et citent ses exploits. A un moment donné, comme pour se soustraire à tant d'hommages, le jeune marié se retire, feignant de prendre des précautions pour ne pas être vu, et s'élance dans la case; mais comme tout le monde a les yeux sur lui, ce n'est qu'une

simple formalité. A peine a-t-il pénétré dans le sanctuaire que les tam-tams résonnent avec plus de fureur; les salves de mousqueterie éclatent et font trembler le sol; les femmes frappent dans leurs mains avec frénésie en chantant l'épithalame, et le bruit qui peut se produire à l'intérieur de la case est couvert par le vacarme qui continue jusqu'à une heure avancée dans la nuit.

Ces mariages ne sont donc consacrés par aucune cérémonie religieuse.

Bien que la polygamie existe, la première femme épousée reste toujours la maîtresse suprême de la case; les autres sont presque des servantes : si la discorde éclate entre elles, elles sont vite ramenées à des sentiments de paix par de bonnes corrections que le maître leur partage avec une égalité remarquable. — Un homme peut prendre comme femme une de ses captives, mais celle-ci n'acquiert réellement des droits de légitimité que le jour où elle est mère ; si elle reste stérile, elle peut être vendue, car pour le noir les enfants constituent une véritable fortune, les filles surtout, qui, si elles sont jolies, peuvent être mariées avantageusement pour la famille.

Les fétichistes semblent ne pas avoir un grand culte pour les morts. A part un cimetière entièrement réservé aux musulmans et les tombes de l'année disperséesdans les villages, on ne voit guère de traces de sépulture.

Seuls les personnages de qualité sont l'objet de quelques démonstrations au moment de leur mort; on les enterre dans le voisinage de leur habitation, ou même dans la cour. Les corps des captifs sont traînés aune certaine distance et abandonnés aux vautours et aux hyènes qui en peu de temps se chargent de les faire disparaître.

Dès qu'une personnalité un peu marquante est morte, les femmes du village viennent se joindre aux parentes du défunt ; alors toutes ensemble poussent des cris aigus et plaintifs ; mais en réalité, à part deux ou trois intéressées, elles ont toutes les yeux secs; puis les amis du mort tirent quelques coups de fusil en signe d'adieu et l'on descend le cadavre danslafosse en ayant soin de le placer sur le côté droit, la face tournée vers l'Orient, coutume empruntée sans doute aux sectateurs de Mahomet. — Quand les regrets ont été suffisamment exprimés par les griots qui se font les interprètes de la famille, on construit une voûte à 60 centimètres au-dessus du corps, à l'aide de rondins de bois sur lesquels on pose une natte ou des feuilles d'arbre ; la terre est ensuite rapportée sur cette voûte et forme ainsi un monticule ; à l'emplacement de la tète on met une pierre. — Le poids de la terre est considérable, et comme la voûte n'a pas de solidité, au bout de quelque temps elle s'effondre et la tombe finit par se trouver au niveau du sol. Un

beau jour, la pierre mise à la tête gêne dans la cour, on l'enlève; c'est le signal et coname le premier symptôme de l'oubli, la douleur étant fugitive chez toutes ces races primitives.

Pour l'ensevelissement des femmes, on nepoussepas de cris de douleur; à cela près, la cérémonie est la même que pour les hommes.

La succession du mort ne revient ni aux femmes, ni aux enfants^ mais au plus âgé des frères du défunt, qui prend alors possession des cases, des habitations, des troupeaux et même de ses belles -sœurs. Si c'est un captif qui meurt, alors même qu'il serait arrivé à une haute situation, tous ses biens reviennent à son maître. Ceci peut paraître naturel, avec l'idée qu'on se fait généralement du captif; mais il ne faut pas confondre le captif avec l'esclave de traite.

Il y a trois sortes de captifs ou esclaves : celui appelé captif de case est né de parents qui depuis plusieurs générations font partie des biens d'une famille; il ne peut être vendu que pour unefauteparticulièrement grave, et encore est-il très rare qu'un chef arrive à cette extrémité, car il encourrait la réprobation des autres chefs et le mépris de ses propres captifs. Le captif de case peut être appelé à remplacer son maître et à prendre ses intérêts dans des affaires délicates; il fait pour ainsi dire partie de la famille ; c'est l'affranchi de l'ancienne Rome.

Le captif de lougan (i), c'est-à-dire celui qui est chargé de la culture et des travaux divers; acheté jeune il a grandi avec les enfants de son maître; il est aimé, on tient à lui et il est généralement heureux.

Enfin le captif de traite ; c'est le plus misérable, il est considéré comme une marchandise, changeant à chaque instant de maître, malmené, voyageant de caravane en caravane, sous les coups des duilhas (traitants), sang vêtements, à peine nourri, chargé comme une bête de somme; s'il tombe en route, malade, épuisé, on le laisse mourir en pleine brousse, l'exposant ainsi à de longues souffrances, en attendant qu'il devienne la proie des fauves.

Yoilà la plaie, qui malheureusement sera longue à guérir.

Le plus grand désir de l'autorité supérieure serait de mettre fin à cet état do choses, et c'est là que tendent tous ses efforts. Mais si l'on étudie la question, on voit qu'il serait peut-être imprudent, sinon impossible, de le faire cesser radicalement avant de longues années. Nous en avons eu un exemple concluant, pendant la campagne du colonel Frey, en 1885.

On mit en liberté plusieurs caravanes d'esclaves achetés dans les états deSamory (chef musulman alors en guerre avec nous), et cette mesure eut pour effet de faire cesser, pendant près d'un an, tout commerce

(1) Lougan, champ de culture.

dans le voisinage de nos postes. D'ailleurs, la vente des noirs n'en continua pas moins^, mais les caravanes, au lieu de suivre la route reliant nos postes, faisaient de longs détours et échappaient ainsi à notre contrôle. Quant aux esclaves, ceux qui ne moururent pas de misère et de faim au bout de peu de temps ne tardèrent pas à tomber entre les mains de nouveaux maîtres.

Les caravanes ne sont pour la plus grande partie composées que de femmes et d'enfants ; les hommes, toujours disposés à s'enfuir et atout mettre en œuvre pour reconquérir leur liberté, n'ont que peu de valeur, et sont généralement massacrés à la suite des combats.

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