CHAPITRE V
Succession des saisons au Sénégal. — L'hivernage et la végétation. — L'agriculture des indigènes^ — Le Diiné. — L'amante du Diiné.
Au mois de mai, je fus rappelé à Kayes. Déjà se faisaient sentir les premières tornades (1) qui soulèvent et chassent devant elles avec furie une poussière rouge et brûlante dont les nuages épais obscurcissent le ciel. L'aspect du pays est désolé : tout est grillé par six mois d'une sécheresse torride. Puis viennent les premières pluies avec leur cortège de maladies; à peine quelques ondées ont-elles apporté un peu de fraîcheur, que déjà l'atmosphère est saturée d'effluves pestilentiels.
Enfin, arrive l'hivernage, aux journées chaudes, humides, étouffantes, pendant lesquelles l'homme le plus fort et le mieux constitué marche courbé et chancelant comme un vieillard; tout le monde devient triste; le moral s'affaiblit et malheur à celui qui se laisse trop facilement aller à de sombres pensées : du découragement et del'ennui à la mort il n'y a pas loin, sous cette latitude.
(1) Coups de vent d'une violence extrême, venant de l'Est.
Presque chaque jour, d'ailleurs, nous avons à déplorer la perte de quelques-uns de nos compagnons.
Des navires d'assez fort tonnage viennent à la hâte jeter sur nos quais des milliers de caisses, en prévision de la campagne prochaine, et fuient comme s'ils craignaient de séjourner trop longtemps sur ces rives empoisonnées où tout parle de maladie et de mort.
Si l'homme souffre, en revanche la végétation devient luxuriante : partout croît une herbe vivace qui envahit même nos cases humides. Dans toute cette verdure naissent des myriades de moustiques dont les bourdonnements agaçants et les piqûres brûlantes rendent encore plus pénibles les longues nuits d'insomnie des malades.
Nos cases, dont les toitures en paille sont d'une confection trop rudimentaire, ne nous offrent même pas un abri suff*isant; chaque fois que la pluie tombe avec un peu de force, nos lits, notre linge et nos vêlements sont mouillés.
A cette époque de l'année, qui est en Europe la belle saison au ciel bleu et à la douce chaleur, le Sénégal devient un large torrent, des crues de plusieurs mètres ont lieu dans l'espace d'une heure ou deux, et les eaux boueuses qui en résultent charrient des végétaux arrachés du soi, des arbres et des épaves de toutes sortes.
Les rives subissent chaque année, par suite de ces crues subites et considérables, des transformations sensibles: à de certains endroits, des villages construits assez loin du fleuve se trouvent, en peu d'années, presque sur ses bords, et il arrive souvent que les cases trop rapprochées soient entraînées par les éboulements. Plusieurs de nos postes du bas fleuve sont appelés à subir ce sort : les tours de Saldé et de Matam, par exemple; il en est de même du poste de Dagana, dont le beau quai en briques construit par le général Faidherbe a déjà été séparé de la terre ferme et n'est plus qu'une ruine dont l'existence ne peut être de longue durée.
Dès les premières pluies, c'est-à-dire en juillet, les indigènes ensemencent leurs lougans de mil, de maïs, d'arachide, de riz, de fonio (sorte de petite graminée rappelant le tapioca) , de mehé (haricot du pays très petit et d'un goût sucré), etc., etc.
Le mode de culture est des plus simples et des plus primitifs. Les défrichements ne sont faits que bien imparfaitement à l'aide du feu misaux broussailles sur la fin de la saison sèche. La terre est ensuite légèrement grattée avec une petite pioche large et recourbée dont le manche est très court. Cette opération a pour but de débarrasser le sol des racines d'herbes sèches, qui, sous l'action de la pluie, pourraient reprendre delà vigueur. Les graines sont ensuite plantées à un pied
les unes des autres, presque à la surface du sol ; les récoltes se font vers le mois de novembre.
Outre les graines alimentaires, le noir cultive également le coton avec lequel il tisse de jolies étoffes sous forme de bandes larges de 10 à 15 centimètres; il récolte aussi l'indigo dont il tire parti en l'employant, d'une façon assez adroite, à la teinture des étoffes du pays.
Il fait de nombreuses plantations de tabac d'une qualité très médiocre ; la feuille en est velue et gélatineuse; la tige devient très haute et dépasse souvent un mètre cinquante centimètres. Mal préparé par ks indigènes, ce tabac est impropre à la consommation des Européens. Aussi à Kayes, à Médine et dans les villages pouvant se procurer du tabac français^ la culture en est devenue insignifiante.
Sous forme de feuilles entières, le tabac français représente une valeur d'échange très appréciée ; car les hommes et les femmes en font une grande consommation et, chose triste à dire, les jeunes filles ne se contentent pas de fumer, mais prisent d'une façon immodérée et se bourrent le nez de tabac.
L'emploi du tabac à priser est pour le noir une véritable passion et, ne trouvant pas celui que nous leur donnons assez fort, les indigènes le mélangent avec une certaine quantité de potasse obtenue par la calcination des tiges de maïs.
Ainsi que je l'ai dit, le pays change complètement d'aspect pendant l'hivernage, les villages disparaissent presque sous une abondante végétation, et il n'est pas toujours aisé de se guider parmi les longues liges de mil qui dépassent la hauteur d'un homme à cheval.
C'est l'époque favorable aux légendes et aux histoires fantastiques; l'intérieur des cases rappelle celui de nos chaumières pendant les longues veillées d'hiver et le surnaturel hante toutes les imaginations.
Accroupies autour de quelques tisons fumeux qui par intermittencejettent un peu declartédans la case, les femmes racontent à tour de rôle des histoires déjà cent fois répétées, mais qui, agrémentées par l'imagination de la conteuse, captivent toujours l'auditoire. Le récit est d'autant mieux fait, que les phrases ne sont pas coupées et qu'il a le ton d'un récitatif.
L'être surnaturel, objet de tous ces contes, senomme Diiné : c'est une espèce de loup-garou dont les femmes ne prononcent le nom qu'avec crainte et mystère. Aux seuls mots : voici le Diiné. elles se couvrent le visage de leurs mains et les enfants se cachent en tremblant. Ce génie qui inspire tant de terreur habite dans les arbres ; aussi les indigènes choisissent-ils toujours pour construire leurs villages des endroits complètement dépourvus de végétation et d'ombrages. ^^ Chaque village pourtant a son Diiné, et comme il faut le loger, on lui laisse un ou deux gros arbres qui
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abritent la place des palabres (1) et des tam-tams.
Demandez à un noir s'il a vu cet être mytérieux, il vous répondra presque invariablement — oui — , avec un sang-froid et un aplomb imperturbables. Les naturels, si enclins à la superstition et au mystère, le décri ven t sous les formes les plus bizarres : tantôt avec un corps d'homme et une tête de panthère, noire d'un côté et blanche de l'autre ; tantôt avec un corps d'hyène etune tête de cheval surmontée d'une paire de cornes ; en un mot, ils lui accordent volontiers dans leurs descriptions tout ce que l'imagination peut créer de plus faQtastique.
Le Diiné, au dire des noirs, se marie quelquefois avec de simples mortelles ; les jeunes filles folles sont naturellement considérées comme ses épouses.
J'ai vu dans un village voisin de Médine une jeune idiote épileptique. Chaque fois que la malheureuse était prise do convulsions, les griots venaient en chantant demander grâce au Diiné qui, disait-on, battait sa femme. Cette jeune fille allait le soir faire des promenades dans la campagne, etavaitla manie de ramasser tout ce qu'elle rencontrait sur la grande route ; elle revenait toujours à sa case chargée de bois, de pierres ou de sable.
Je ne sais ce qu'elle rencontra un soir, mais elle devint grosse et accoucha d'un enfant mort-né.
(1) Palabre, conciliabule.
o6 CINQ ANS DE SEJOUR AU SOUDAN FRANÇAIS
A mon avis, les ouvriers marocains campés sur la ligne du chemin de fer en construction ne lurent pas étrangers à cette aventure, et voulurent réellement orner la tête du Diiné du bois que sa prétendue femme s'appropriait dans la campagne.