‹ Cinq cent mille francs de rente (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · DESSERT · texte numérisé non relu

DESSERT

Fruits divers, compotes et bonbons.

Les ananas sjar pied.

Les arbres fruitiers.

Les ceps de vigne.

i>i: MMii. m^

L( s sinsdu l)jiron de Louguoville eiiri'lil un grand Miccès.

J. celai des lumières, les brillants reflets d'une riche argenterie lenipérës par la couleur douce des fleurs les plus rares, taisaient de celle table somptueuse un spectacle royal.

Alexandre cacliail les joies de son orgueil sous un masque sérieux, modeste, tl point a n'ai ré.

Ct* jour ià, — gntIKl diébiK du biHiqiiier dans utie grande i^xisteiUe^ -^leê ct)ilVîvés ne commencèrent à arriver que vers sfepf heures et demie.

Le comte de la Uoserie fit sensation par son élégance, par sa mise recherchée; il

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avait pu prendre, dès l'enfance, des airs riches, et même des airs nobles.

Il fut présenté à madame Picard et à Blanche, dont la beauté, l'air simple, modeste et distingué, furent remarqués, surtout du jeune comte. Madame Picard avait été presque contrainte de se parer des diamants qui lui venaient de la tendresse phis généreuse que fidèle de son mari.

Anatole resta auprès de sa sœur avant et après le dîner, pour l'aider à cacher, au milieu de ce monde, si nouveau pour elle, sa tristesse et son embarras. Elle répondit peu et mal aux attentions empressées du comte de la Roserie très en faveur cependant auprès de Picard.

Pendant le dîner, assez silencieux entre convives de toutes les paroisses, le baron de Longueville but lour à tour, avec chacun, des verres de vin de Champagne, de vin de Bordeaux, de vin du Rhin, cachet bleu ; mais, pour ajouter aux semblants de ses belles manières et de sa distinction, il chargeait Alexandre de porter, même à ses voisins, ces paroles respectueuses :

« Monsieur le baron vous prie de lui faire l'honneur de boire avec lui. »

Un de ceux qui lui touchaient le coude, et qui traitait le baron comme le traitait le journaliste, fort étonné de ceSiparoles que lui portait Alexandre, ne put s'empêcher d'en rire.

41^ (:!N<m:iîm m'hk H!\><;.s

-- ïiuhtH^ilo, «lit-il an horoi», pounnioj uo ijiis-lii pas les connilissions loi-iv<ème?

|.p n»*P'^l»*^v (liner do^Hip par V'mvi] {\t \\n certain bruit dans l;» jquiio fjuaijpp, c'e^tà-dire juirnii les ^^{^«^ludes joueurs lécenv \\\ii\]l eurichis ;i la hausse.

Un de ces boutc-en-îraji] , ami inli^ue de tout le monde elsurlout des grands faiseurs, hlcssé de n'avqirpa§été dp co ppeiiiierdînei', imagina de doiiper au bnncpder oid)lieux une leçon de politesse et une preuve de dé- \ouenient; il organisa en l'honnenr (le Picard nn pique- mi{Uc.

Ij put facijçment recruter, à cefle occasion, tonsce^ jeunes gens à la mode et lilrcs

Dr. Ri.MK. 295

(|iii protégeiil la (iiiaïKO chi leur amilié, et que la finance protège de ses gén('reuses faveurs.

Pjf^rfl acçepla.

Le banquier fut, romnie toujours, escorté pî^f'son aide de eam[) le baron de Tonguevillp.

Le dJRer eut lieu auî^ Frères Provençaux, à cent francs par tête sans le vin.

Il était convenu qu'on mettrait de cq\é toute cérémonie, que le baron inviterait quelques-unes de ces dames les plus gaies et les plus excentriques.

On ne voulait pas éblouir Picard, on tenait à l'égayer, à l'amuser.

Chacun apporta de sa cave les vins les plus fins, les plus vieux et des meilleures années.

Avant que le dîner fût servi, ces dames et quelques-uns de ces messieurs donnèrent à Picard un échantillon de la danse échevelée du Château-des-Fleurs et de Mabille.

Ce début, avant le potage, promettait pour le dessert.

On se mit à table. Comme à un bal masqué de l'Opéra, une nuit de mardi gras, on s'apostropha bientôt, d'un bout de la nappe à

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l'autre, des épithètes les plus gaies et des sobriquets les plus iuattendus; ces dames se mirent de la partie, ne manquèrent point de verve et ne furent point à court d'effrontés propos.

On interrogeait souvent la physionomie de Picard, pour s'assurer qu'il prenait plaisir à cette bruyante gaieté.

Isocrate a raison d appeler l'intempérance et la folie les compagnes inséparables des riches.

11 y eut, dans tout ce monde qui ne reculait pas devant une orgie, émulation à vider les verres. Picard lui-même fut contraint par l'exemple de sortir de ses habitudes de

sobriété.

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Pas mip ih ces dames qui pe cherchai à hii plaire et à se faire remarquer de lui en |e faisapt rire.

Les phis singuliers paris lureui proposés. Un des convives paria qu'il danserait sur la ta|)le surchargée de verrerie, de bouteilles, d'fîrgPnterl^, de réchauds et df? mets, sans lion briser, sans dégâts.

11 eîiécuta celte danse périlleuse avec succès, en parcourant la table dans sa circonférence et dans tous les sens, aux grands éclats de rire et aux applaudissements de tous les convives.

Le pari fut gagné ; il était de cent louis.

Une de ces dames aux pieds n).ignons,

finemonl cljuussôo, rfjevanl ses jujips jus- «juan -dessus de la clif ville, sauta sur la (aille, k'gpre poniipe nn oisoau, el l'épéia reire ^eène de dî^nse eide (uinloniiuif avoc l)e;u]equp de grà('0 et de geiui liesse.

T tnt que dura cet exercice, elle livra aux regards indiscrets la jambe la mieux dessinée, une jaudie ilont un b.is de soie blanc bien lird n'ahérail ni les lignes éMgantos ni les gracieux conlonrs.

- Moi aussi, dit-elle, j'ai gagné mon pari de cent louis !

— Il a été tenu, madame, répondit avec empressement Picard, et je suis votre débi- Ifur...

— Picai'd , rëpliqua-t-elle en se jetant à son cou , je t'embrasse et je te bénis ! Ces cent louis-là me serviront à ne pas payer mes créanciers et à m'acheter des chapeaux et des dentelles chez les marchands qui ont le bon sens de ne pas me faire crédit.

— J'irai chez vous demain, lui dit à l'oreille le banquier généreux... J'irai, si vous le permettez, régler nos comptes.

— Venez à quatre heures , je serai seule et je défendrai ma porte.

Cette bonne fortune de la dame au pari excita la jalousie de ses compagnes.

— ïais-toi, répliqua l'ime d'elles, tu te

vantes d'avoir des dettes? Tu écris ta dépense? Après-demain , de bonne heure , tu courras chez ton agent de change pour qu'il t'achète avec tes cent louis des brin horions d'actions, tV obligations, ou de 3 pour 100.

— Eh bien, et toi ? le gargotier qui est ton anjant ne te place-t-il pas cent francs par mois, sous ton nom, à la caisse d'épargne? C'est donc comme il faut /

Les cris, les vociférations, les chants les plus discordants, succédèrent aux personnalités et aux éclats de rire.

Au rôti, ces messieurs el ces dames fumaient déjà. Cet étourdissant tapage el les nuages de fiunée de tabac ajoutaient encore

i.<J2 (;î^^.) CIA! .Mll.l.f. riîA.NCS

à l'ivitHso causée \.iu ie plus IrequeiK mélange des vins blanis ei de8 vins rouges»

Plus d'une bouieiilei plus d un verre volèrent en ëclals. Chacun quillu sa place.

Ce désordre de la salle à manger obligea lout le monde à passer dans un salon, on les danses les plus lanîasliques recommencèrent au son d'un piano violennnent lapolé.

Bientôt un sccrel se dit à l'oieille ; on le fit circuler, en évitant surtout qu'il lût entendu de Picard.

On venait d'apprendre que, tandis que le père riait de toutes ces folies, et prenait un rendez-vous peu mystérieux avec la jambe

fine et le pied bien chaussé, le fils faisait des siennes dans un cabinet voisin, en téteà-lête avec la Cardoville !

Dans celte orgie à laquelle il s'était laissé entraîner , notre banquier devenu grand seigneur put faire, du moins, de nouvelles connaissances, de nouvelles recrues pour ses <lîners et pour ses bals, parmi les convives les pi us présentables el les mieux placés.

Les plus intelligents manèges, les plus habiles obsessions, entraînèrent bientôt à de nouvelles folies les millions de ce banquier, si vite et si facilement enrichi.

Ou décida Picard à acheter une terre de deux millions, avec château, avec bois, avec

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chasse, avec étangs, avec fermes; on fit sonner bien haut les revenus exagérés de deux ou trois fermes contiguës ; mais cette propriété, qu'on appelait le château de Fermon, n'offrait guère d'autre avantage qu'une habitation splendide.

Les châteaux ne sont plus de notre temps. Il faut une société nombreuse et choisie pour égayer dans de vastes salons les réunions du soir. 11 n'y a plus de riches aujourd'hui, c'est-à-dire il n'y a plus d'oisifs vivant uniqueiiient de leurs revenus.

Derrière l'homme riche qu'on peut citer, vous ne trouvez le plus souvent qu'un industriel habile, heureux, mais surmené par les affaires.

Tout le monde est lié, garrotté dans le cercle de ses spéculations, de ses entreprises; notre société laborieuse et cupide n a pas de loisirs.

Le nouveau grand seigneur n'allait trouver que le vide et l'isolement dans son château, qui n'était cependant situé qu'à douze lieues de Paris.

Bons lits, bonne table, nombreux domestiques, pêche, chasse, feux d'artifice, rien ne manquait à cette hospitalité pleine de magnificence; malgré tout, ce n'étaient pas les invités qui remerciaient leur hôte de ses princières réceptions ; c'était l'hôte lui-même qui remerciait les invités de leur présence,

comme d'un grand service.

S06 CINf» CliAT miU rUANtlS

On comptait sur vingt ou lieiite personnes, et souvent on n'en voyait ariivei' que dix à douze, parmi lesquelles figuraient les familiers de la maison.

Sans l'active int' rventio;» du baron de Longueville , le château n'eût été qu'une maison de retraite, un désert. On était souvent re'duit à faire un appel aux voisins qu'on ne connaissait guère, pour sinmler une compagnie d'amis intimes.

Cette espèce de solitude plaisait plus à madame Picard et à Blanche, qu'une cohue de gens prétentieux qui auraient pu rire de tant de luxe et de vanité.

Les invités faisant défaut aux grands dî-

i»t. (iiMK. 3U7

ijcrs (Je la ville connue aux j)arlies de chasse, un décida d'organiser des bals aux- (jiiels on inviterait loul Paris; mais nn plus dispendieux piojel lui d'abord ajièlé. On lit tant que Picard se laissa enliaîner jusipi'à l'orgueil de loriner, dans son liùlel, mm vaste ^^alerie de tableaux.

C'était, connue nous allons le voir, nielirc la caisse de Picard au pillage; c était donner la clef de cette caisse aux experts, aux courtiers, aux connaisseurs, aux amateurs, aux barbouilleurs, aux fureteurs, aux tiipoliers eu peinture.

IJIk

lue galerie de tableniix. — Hfoiiveaiix projets de niariii|(e.

On conduisit d'abord Picard chez un marchand de tableaux faisant le commerce en chambre, assez connaisseur, assez savant, assez habile pour tromper tout le monde et ne se laisser tromper par personne. Il savait découvrir et acheter à bon

marché des tableaux de maîtres d'une certaine qualité et d'une assez bonne conservation.

En recevant chez lui Picard, il crut y voir entrer la fortune. Le point important était de conquérir sa confiance dans une première affaire; il s'agissait de le faire mordre à la grappe. Voici la comédie que le marchand

imagina :

Dans un des coins du salon de ce madré brocanteur, était placée, sur un chevalet, une très-belle esquisse de Rubens, d'une composition des plus poétiques et de la plus belle couleur. Ce tableau séduisait à la première vue : il attira les regards et excita l'admiration de Picard.

DE RENTE.. Iî13

Le marchand semblait ne point partager cette admiration; il traita cette œuvre de petite dimension avec un apparent dédain.

— Je vous la laisserai, dit-il, à bon marché ; prenez-la pour cinq cents francs!

Ce fut la seule acquisition que fit Picard dans cette première visite.

Le lendemain, le riche banquier, affichant déjà des prétentions d'amateur expert, eut la curiosité de recueillir les opinions des allants et venants sur le choix qu'il avait fait : chacun d'exalter le mérite de cette composition, qui réunissait toutes les plus brillantes qualités du maître !

On n'estima pas à moins de douze à quinze

3l'l a\fi CENT MILLE FRANCS

iTiillo francs la valeur de celte ébauche Uèsétndiée du clief illustre de l'école flamande.

La vanili' des amateurs de peinture se révèle sous deux formes différentes.

Celui-ci vous dit, avec la vanité du riche :

— Regardez ce tableau ; quelle belle chose! je l'ai payé soixante mille francs.

Celui-là vous dit, avec la vanité du connaisseur :

— Regardez ce tableau : c'est un chefd'œuvre! je l'ai eu pour rien.

Picard se gaudissiiit surtput d'avoir su,

ni: RîNTi" 3tr»

hioji luic'ii'v qu'un i.iaichfirKl, apprécior los qualit('s (le celle loile; il se réjoviissail de n'avoir payé que cinq (*enls fraiie-; une œuvre qui en valail quiii/e à vinp^l nnlle.

La ruse ilu niairhanrl oui un plein succès : il avail consenti srieinujent à se laisser tromper (l'ahord, pai* ini millionnaire, afin d'avoir le droit et l'occasion de le duper un peu plus tard, à beaux deniers comptants. Ce n était pas acheter trop cher une si rare chentèle, que de la payer d'une perte provisoire de dix à douze mille francs.

On s'entpressa d'étaler l'ébauche de R«- 1)0118 siir h^s murs <le h ^jnlcrie ^imrd.

tJeUe galerie ne iju'da |)as à s'encombrer

(le tableaux de toutes les dimensions, de tous les maîtres : copies ou originaux plus ou moins bien conservés ou restaurés, purs ou avec relouches, repeints, nettoyés, vernis de la veille ; quelquefois même on lui apportait des toiles encore toutes couvertes de poussière : on tenait à lui prouver que ces chefs-d'œuvre lui étaient livrés tek quels, sans réparation et sans artifice.

Chaque tableau était accompagné de sa notice historique : l'un provenait d'une vente célèbre; l'autre de la succession d'une grande famille. Celui-ci avait été trouvé au fond d'une province, chez des gens qui n'en connaissaient pas le prix; quant à cette toile d'une si grande valeur, c'est en la nettoyant qu'on avait découvert un chef-d'œuvre sous

une peinture des plus vulgaires. Comme preuves à l'appui de chaque notice , on démontrait victorieusement que le bois, la toile et le cadre étaient bien du temps du maître !

Que de contes on inventa pour expliquer par quelle heureuse succession d'événements, des œuvres rares qu'on vantait outre mesure se trouvaient à vendre et subissaient la honte d'être jetées dans le commerce !

Un tableau reçoit en effet un certain lustre et souvent une plus-value, du nom plus ou moins célèbre de l'amateur qui le possède ou qui l'a possédé.

La passion pour la peinture est une des plus ardentes passions de l'esprit et je dirai

3l}< «;»;>v vÀSf -MU.Iùt iiw tis

nièjjje du cœuv huiuaiii ; îxiuiiii/ ou critiquez l'œuvre tl'uii nuiili'e dont un amateur rallole : votre aduiiraliou lui cause la joie la plus vive; voire crilique n'excite que son mépris et sa colère.

On réussit à connnuniquer à Picard cette liévreuse passion, qui chez lui se lé vêlait par les plus folles dépenses. 11 eiilreprit plus d'un voyage, pour voir et juger lui même quekjue piélendu chef-d'œuvre égaré dans le triste logis d'une famille pauvre.

On lui recommandait surtout de ne regarder le tableau qu'à la dérobée, sans en avoir l'air, de peur de provoquer ou d'encourager les prétentions cupides de ces pauvres diables. On trouvait à cette mystérieuse visite

m ttKNTis. lits

un prétexle j)Ius ou moins vraisemblable : Irès-souvent, le tableau, eulunié à tlesseiu, n'avait été apporté là que la veille, à l'inlentioii du visiteur du lendemain ! En pareil cas, lout le monde jouait la comédie, l'acheteur et le prétendu propriétaire du tableau : à tous deux on avait foit la leçon, à l'un pour qu'il sût acheter à bon marché ; à l'autre pour (ju'il sût vendre cher; il lui fallait reniplir cette dernière condition pour recevoir le salaire promis.

11 arrivait souvent à l^icai'd d'èlre accoste à la Bourse, dans la rue, et de. s'entendre dire à l'oieille :

— Je sais une chose admirable qu'on [)ourrait peut-être avoir pour rien; ne le

320 CIKQ CENT MILLL FRANCS

dites à personne, et, si vous le voulez, j'irai vous prendre demain matin; nous irons voir cela ensemble.

Tantôt il s'agissait d'un magnifique Greuze; tantôt d'un beau Murillo, d'un Watteau inconnu, ou même d'un splendide Rubens.

Le banquier était obligeant et généreux : on le dupa plus d'une fois, et facilement, avec le prétexte de rendre un important service, de faire une bonne action.

On venait lui dire :

— Un commerçant, un homme qui est dans les affaires, et qui ne veut pas être

nommé , se trouve fort gêné pour ses payements de la fin du mois ; il possède une collection très-précieuse : prêtez-lui cinquante ou soixante mille francs sur cette valeur, sur cette garantie : vous recevrez ses tableaux en dépôt, et vous ne les lui rendrez qu'après remboursement.

On ne remboursait pas , on ne remboursait jamais , et l'on avait ainsi vendu cinquante ou soixante mille francs des toiles qui n'en valaient pas vingt mille !

On poussait Picard vers l'école italienne.

Dieu sait de combien de faux Raphaël,

de faux Véronèse, de faux Titien, de faux

Corrége, de faux Léonard de Vinci, l'Europe

tout entière est encombrée !

%%% CINQ CËM'l' Matli )'aA>CS

C'est surtout a\ee les grandes écoles d'Italie que se fait sur une vaste échelle l'agio eu peinture. Ou sait que les copies des plus belles œuvres abondaient déjà du temps des maîtres et se brossaient même dans le voisinage de leurs ateliers. De nos jours encore , des copies des chefs d'école les plus recherchés se font à l'entreprise.

Oh adressait à Picaid des mémoires, des fâctui^is, des notes diplomatiques, pour bien démontrer à l'amateur novice que la toile copiée qu'on \oulait lui vendre n'avait rien qui pût la faire soupçonner d'être une copie.

De temps en lemps, toutefois, le marchand chez lequel Picard avait fait sa première ac- §,isition prenait le soin de lui trouver une

œuvre remarquable, el iiiêfiio il la lui cédait à bon marché, ('e fut ainsi qii il paivint à coiiseiver presque exclusivcmeni la (li<iitèle du banquier, el qu'il put gagner avec lui plus d'un million.

(^'pendant Picard ne manquait [las d'une certaine intelligence. On devient connaisseur, expert en peinture, à force de voir des tableaux. Après avoir visité tous nos musées, toutes les collections particulières, et suivi les ventes publiques les plus importantes, Picard (init par tirer profit de son ruineux et long apprentissage. Il se laissa duper moins facilement, et plus d'une fois il déconcerta brutalement les brocanteurs et les coquins.

Un prétendu prince italien vint un jour

lui présenter un Corrége dont il ne se se'parail qu'avec douleur et dans un grand besoin d'argent!

— Je ne vous en demande que soixtinlequinze mille francs, dit-il à Picard... mais à la condition qu'il me sera permis de venir contempler tous les jours mon beau Corrége dans votre galerie!

— Je vous offre de votre Corrége quarante francs, avec le cadre. . répondit Picard, mais à la condition que vous ne mettrez jamais le pied dans ma galerie.

— Eh bien ! répliqua avec empressement le prétendu prince italien, mon tableau est à vous. . . c'est une affaire hûte !

Le millionnaire déjà blasé trouvait du moins quelques distractions dans les soins plus ou moins heureux qu'il donnait à sa galerie. Il dut s'occuper de faire rédiger un catalogue, de faire imprimer un livret, de faire graver des billets d'entrée.

Pas un étranger de distinction ne venait à Paris sans visiter la galerie Picard , qu'on expurgeait peu à peu des toiles par trop ridicules.

Ces visites lui valurent d'honorables relations.

Malheureusement , les nombreux fripons qui exploitèrent l'inexpérience de ce nouvel amateur avaient pris soin de le détourner

.'>2(> r.hxo cr.M iin.i.r. n;A\f:.s

(lu goiU (les (Euvros luddi rju s. Si Picard cul \isil«' les alelievstjo nos nvf'sles el leur oui iîiii (ios conauamU's, ii in;f|| | aM\U'*liî gru^é el (i^jtp |)ar iQUl ce vihua ruoiulo. 3Uu:ènc g^iiéreu5i, il se ini rendu populaire aiippps de noire jeune el brillîuUe éeole française, qui eo!n{)le dans ses rangs des Coulm-e, des neeainps, des Meissonnier, des Rousseau, des ïroyou , de^ Fif^ndin , des Kngène Delacroix.

Prenaul loules les l);d)iludes des maniaques en peinlure, Picard trouvait moyen de créer des occupalionsà ses nombreux domestiques : chaque jour ils avaient à changer de j)lace les tableaux de sa galerie.

Cependani, comme au milieu de cet im-

i>K RENn;. 327

uionso gâchis »1^^ ^ojlpssans val«wr* briilaiont quelques œuvres estimables , de jeunes artistes, honimes et feuunes, soUicilaient et obtenaient |a faveur de venir prendre des copies.

Picard ne s'avouait pas à lui-niênie qu'on l'avait bien souvent ironipé : en voyant plus d vin chevalet diessé poqr des étuil?^, en se rappelant sans cesse son fameux Rubens de cinq cçnts francs qui exi valait quinze mille, il donnait proportionnellement à chacun de ses tableaux la même plus-value , et alors il lui semblait que sa collection représenlajt au moins un capital de dix à d9|}?;ç millions}. Il la faisait même figurer, pour cette somme, dans tousses inventaires, esliinant d'ailleurs qye tput tableau provenant tie la galerie Pi-

card empruntait à cette origine une grandissime valeur ; chez ce digne homme , l'amateur de peinture, comme le financier, avait ses faiblesses et ses enivrements.

Depuis les révolutions successives et profondes qui s'étaient accomplies dans la maison Picard, les deux époux, sans qu'aucune froideur apparente les éloignât l'un de l'autre, semblaient éviter les entretiens, les épanchements où l'esprit et le cœur parlent tout haut ; ils sentaient que la richesse , le luxe, le faste de leur maison inspiraient à chacun d'eux des idées et des sentiments bien différents.

Un peu étonné de son opulence , Picard en était fier, surtout parce qu'elle lui pa-

raissait une preuve de son intelligence des affaires, de sa haute capacité en finances.

A chaque nouveau million qu'il gagnait, il répétait avec orgueil à ses amis :

— Vous voyez que mes plans ont encore réussi et que j'ai encore eu raison!

Il aimait à dire qu'en s'enrichissant il enrichissait le pays, qu'en augmentant sa fortune privée il donnait un nouvel essor au crédit pubhc, un nouvel élément à la fortune de la France. Personne ne s'avisait de le contredire ; on lui répondait chaque jour :

— Que n'êtes- vous ministre des finances ! nos budgets n'auraient que des excédants de recette.

3IÎ0 CINQ CKNT MIU.U ^RA^CS

£iî t>a qnaiilé de maire de la coniniuue où était situé sou château, Picard fut nommé chevalier de la Légion d'honneur; ses nombreuses relations, pour des emprunts, avec diverses chancelleries, lui valurent plus d'une décoration en sautoir, plus d'une plaque sur la poitrine et plus d'un gi'and cordon.

Tant de flatteries, tant de cajoleries, tant de distinctions, n'étaient pas reçues par Picard avec la vaniteuse ostentation d'un sot, mais avec une secrète satisfaction d'amour-propre qu'il ne parvenait pas toujours à bien cacher. Il éprouvait surtout une certaine joie en songeant que la roî^ison Picard se plaçait par ses capitaux, par son crédit, par ses colossales entreprises, à la

U'l<' ilrs jncniièros luaisoiis de l.>an(|iit'.

l/aïuiei» commis iïuiw maison (]"o[)icci-iG on gros (le la rue dr la Vorreiie, l'ancien cont'lier nianon se laissait dire sans en eire blessé le moins du monde et sans jionser à faire laj.'C les gens :

— Vous èles \\n homme de génie ! Si les grands capitaines sauvegardent lu dra|)eau de la France; si les grands poêles et les gj'an(|s écrivains illustrent leur p^ys, les grands finaucicis l' embellissent ! Vous ne devez volie posilion i\ aucune intri;>ue, à aucune nroteciion ; yous èles l'îirlisan dç; voire fortune pi de voire glpire : le gouvernement devrait vous conihler d'honneurs.

Madame Picard jugeait les clioses tout autrement : elle regardait les heureuses spéculations de son mari comme des parties de jeu, où l'on ne gagne qu'à force d'audace et d'imprudence. Tant que la fortune vient vous sourire, on étonne la galerie par des coups de dé miraculeux qui vous enrichissent; quand elle vous tourne le dos, on reste confondu de la ténacité des mauvaises chances qui vous ruinent.

Constance, qui ne partageait pas les enivrements de son mari, qui n'était point exposée comme lui à de continuelles surexcitations d'orgueil, s'affligeait surtout de le voir entouré de flatteurs, de faux amis, d'intrigants, d'hommes dangereux qui semblaient avoir toute sa confiance.

Ledain lui faisait peur ; elle s'effrayait de son zèle, de sa passion pour le travail, de ses ostentations de dévouement.

Toutes les ruses ourdies contre Picard pour le duper, tous les pièges tendus à sa bonne foi, à son bon cœur, ne pouvaient échapper à la tendresse, à la pénéiration de Constance ; elle comprenait que dans ce milieu où il vivait, les idées, les sentiments de Picard ne pouvaient plus être ce qu'ils étaient autrefois, dans la vie modeste, dans le bonheur ignoré qu'elle regrettait.

Le mariage de Blanche était pour les deux époux une vive préoccupation ; mais c'était à qui des deux n'aborderait pas un pareil sujet; ils pressentaient qu'ils ne s'enten-

di'iiii Ut |tius sur ce grand intérôl de lamine.

Une occasion se présenta naluiellenienl de décider de cette j^iave alï'aire.

Picard dit à sa feniine qu'il ne pouvait point laisser passer l'fiiver sans donner un grand bal, et qu'il lallait se préoccu[)er des invitations.

— Je l'en demanderai une, dit Conslance, pour le jeune de llhéloiièie; il s'est toujours conduit vis-à-vis de nous en galant liommci il l'a même rendu des services dans Ion ancienne maison de banque; lui et son oncle le général, tu les i*s bien durement traités !

— Je consens à inviter le jeune de Rhéto-

UE HKNT8, H3S

lièi'L*; mais je ne veux pas ()Iiis luiigteiiips le laisser ignorer mes inleiuioiis cl mes projets. II faut penseï* à luarier Blanche. Elle est charmante ; elle est bien élevée, grâce à les soins; je peux lui donner pour dot un million; il faut donc lui trouver un mari digne d'elle, digne de nous, et j'en ai déjà choisi un. Par le titre et par le nom qu'il porte, par sa fortune personnelle, par son âge, par sa haute distinction, par son active et louable intervention dans toutes les grandes ailaires, il doit l'emporter sur tout autre prétendant. M. le comte de la Roserie est un gendre qui ne peut manquer de te convenir. C'est un mari qui doit plaire à Blanche; j'ai, toutefois, remarqué que lorsque nous avons reçu M. le comte de la Roserie, Blanche ne lui faisait guère bonne mine. J'espère qu'elle

finira par comprendre que notre nouvelle situation m'impose des devoirs; elle sentira que je ne dois chercher un cendre que dans notre monde.

— Adolphe, reprit Constance, tu aimes ta fille ; tu veux qu elle soit heureuse : tu dois tenir à savoir ce qu'elle pense et ce qu'elle désire.

Nous avons élevé Blanche dans les idées de la plus sévère économie, de la plus grande simplicité; nous lui avons fait voir qu'il n'y avait de bonheur que dans la vie de famille; nos leçons et nos exemples n'ont que trop fructifié dans son cœur. Tu veux aujourd'hui plier cette jeune tige en sens contraire; tu veux qu'elle se plaise au

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milieu d'un monde qu'elle ne connaît point et qui n'aime que le luxe et l'éclat ; tu veux étoulîer dans son âme un sentiment qui a d'abord obtenu plus que ton pardon; tu veux remplacer une affection déjà ancienne par des goûts youveaux et des entraînements qu'elle ne partage pas !

Blanche, pas plus que moi, ne s'est laissé séduire par notre nouvel état de fortune ; elle regrette les jours tranquilles où nous ne vivions qu'entre nous et pour nous, elle ne désire pas le moins du monde de s'entendre appeler comtesse. Tu connais sa douceur, sa respectueuse docilité; mais je la crois capable d'avoir une volonté : celle de ne jamais épouser M. le comte de la Roserie. Le premier amour d'un jeune

cœur est résolu, courageux, persévérant; je m'en souviens encore... Moi aussi, l'on m'eût jetée dans un cruel désespoir, et je me serais condamnée au rôle de vieille fille, si l'on eût apporté, il y a vingt-cinq ans, des obstacles à nolie union. Ce n'est qu'avec l'âge, avec les années et l'expérience que les t'emuies se résignent sans se plaindre aux plus douloureux sacrifices.

Je n'exagère rien ; Blanche conlie ii ma tendresse de mère ses plus secrètes pensées, ses plus tendres sentiments; elle est triste, languissante ; elle n'a plus le rire charmant de la santé, de la jeunesse, depuis que M. de Uhétorière est banni de cette maison. Pendant plusieurs années, elle a vu toue les jours M. de Rhétorièrc ; les manièies

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simples, le^ paroles ^oiiiieles, leg bons sentiments de ce jeune homme, l'avaient touchée ; son respectueux et sincère atlachemeiit lui avait inspiré plus que de la confiance.

l'^Ue i^'a i^p^e^cu, au uviUrj^//e, qti'|if^,ô ^^ deuxfo^ M .leconile de la Roserie; la position, 1 élégance, les façons de grand sejgneuv d uii homme qui e$l né d«ns l'opuleuce l'inlimident, lui inspirent mne jcerlaine défiance d'elle-même; elle se dit ; «Ce mari-là me traitera de petite bourg^eoise ; pour lui plaire, il faudra me refaire, me transformer, devenir tont autre que je ne suis, et je ne me sen^ pas le conrage de tâcher d'y réussir. » D'un côté, tu le vois, jl y va du bonheur de la tille; djç l'aufre, je siiis reconnaître qu6

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