D£ R£NT
Au mêiiic instant, Anatole entra. Le père cl le fils, tous deux très-énius, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Je sais tout, mon enfant... sois tranquille, la dette de jeu est payée.
Le baron lui montra les billets de banque.
— Je vous remercie, mon père, répliqua le fds prodigue ; mais dans la situation où je me trouve, je suis forcé de vous faire un autre aveu ; je dois encore trois cent mille francs !
— Vous comprendrez, mon fils, combien j'aurais de reproches à vous adresser; je ne vous en ferai aucun.
56 CINQ CENT MlLL'i; FRANCS
— Je vous promets, mon père, que cette vie de désordre est finie pour moi. Je sais aujourd'hui par cœur tout ce mauvais monde au milieu duquel j'ai vécu, et vous ne trouverez plus en moi qu'un fils soumis et laborieux.
— Nous causerons de votre situation, de votre avenir; mais aujourd'hui... et demain surtout!... soyez calme, défendez votre vie, et si vous le pouvez, ménagez celle de votre adversaire.
— Anatole est grand, vigoureux, il tire comme Galcchair, dit le baron... tous les avantages sont de son côté. N'ayons aucune inquiétude ! cela se passera bien.
— Mon fils a le beau rôle ; il ne se bat que
pour défendre l'honneur d'un ami. C'est loyal et généreux!
Malgré toutes ses préoccupations de duel, d'argent, de dettes de jeu, Anatole, dès le lendemain du bal, avait déjà mis en campagne plusieurs limiers pour découvrir la demeure de Marie.
Picard cacha avec grand soin à sa femme et à sa tille ses poignantes inquiétudes ; il crut n'avoir éveillé aucun soupçon.
Le lendemain matin, dès huit heures, le malheureux père sortit à pied, prit une voiture de place et se rendit à Saint-Mandé, à l'endroit convenu avec le baron.
(^ue les minutes lui parurent longues,
et que de fois il questionna sa montre!
Dans sa fîe'vreuse anxie'té, il descendait de voiture, il y remontait; il eût voulu se rendre près de son fds sur le lieu du combat; il croyait, en supprimant la distance, diminuer aussi ses impatiences et ses inquiétudes.
Quand sa montre eût marqué neuf heures, son cœur battit encore avec plus de violence; il éleva ses regards vers le ciel, appelant sur ce fds chéri la protection de Dieu.
Il eût voulu traverser l'espace ; à chaque instant, il espérait voir accourir Anatole ; mais il n'apercevait que des indifférents, des promeneurs à la démarche lente, au visnge heureux et tranquille.
DE RtNTE. $9
Ce supplice d'attente et de crainte dura longtemps. Picard avait cessé de consulter sa montre; mais neuf heures et deniie sonnèrent à l'église de Saint- Mandé, et pas de nouvelles! dix heures... personne encore ! . . .
Enfin, à dix heures un quart, quelqu'un paraît... c'est le baron, mais le baron seul; le malheureux père s'écrie :
— Où est mon fils? mon fils est blessé, mon fils est mortî...
— Anatole n'a rien... rien! s'écrie à son tour, et de bien loin, le baron qui accourait de son mieux, et qui arriva enfin tout essoufflé près de Picard.
Picard embrassa en pleurant l'ami qui lui apportait cette bienheureuse nouvelle.
— Mais... où est mon fils?
— Laisse-moi respirer!... M'y voici. Anatole s'est conduit avec un courage et une noblesse qui ont été appréciés par tous ces messieurs. Le marquis tire bien. Ni lui ni ton fils ne songeaient à rompre ; leurs épées s'agitaient croisées et serrées l'une conlre l'autre. Il fait sec et froid: le terrain était bon. Après avoir ferraillé pendant dix minutes, le marquis demanda à prendre quelques instants de repos. Ton fils était calme... un sang-froid admirable 1... Et il abaissa son épée. Bientôt on se reprit. Notre adversaire craignant sans doute de
se fatiguer, de s'affaiblir, tenta un coup hardi ; mais la main prompte et ferme d'Anatole, après avoir paré le coup, toucha le marquis en pleine poitrine : le marquis tomba.
Ton fils, hors de lui , jette son épe'e ; il s'écrie avec douleur : « Mon Dieu ! je l'ai tué... » Et il s'empresse de lui prodiguer ses soins. Un chirurgien saigne le blessé, qui revient à lui ; une seconde saignée est pratiquée : les étoulTements cessent; enfin le chirurgien répond de la vie du marquis. On a pu le transporter dans une maison voisine , et Ion fils a voulu l'accompaguer. .. Comme Anatole s'est montré brave garçon au milieu de cette triste scène ! « Vous êtes un noble cœur, » lui a dit d'une voix affaiblie sou
es CINQ CENT MILLE FRANCS
adversaire, et ils se sont serré la main.
Picard était doublement heureux, d'abord de savoir son fils sain et sauf, puis d'apprendre qu'il s'était conduit de façon à se faire respecter de tous.
En se revoyant un peu plus tard, le père et le fils ne trouvèrent rien à se dire en paroles; mais on s'embrassa... on pleura de joie.
Les trois cent mille francs de dettes furent pardonnes et payés.
Le comte de la Roserie accourut chez Picard, pour serrer la main d'Anatole. II le remercia avec effusion d'avoir défendu en gentilhomme l'honneur d'un ami,
— Le marquis de Verncnil , ajoula-t-il, ne l'emportera pas en paradis, et je n'attendrai même pas un prétexte pour lui apprendre qui je suis — l'épée à la main
— Calme-toi , reprit Anatole ; c'est une affaire finie et qui demain sera oubliée.
— Le marquis a mérité une seconde leçon, et je la lui donnerai bonne !
C'est chez la marquise de Pommereuse que nous allons connaître la véritable histoire du comte de la Roserie.
Marie Durand et madame Dominique s'étaient fait un devoir de se rendre près de la marquise, à l'heure de son déjeuner, pour la remercier de toutes ses bontés, ^
La marquise, en néglige fort coquet, prenait le chocolat ; la jeune fille et sa protectrice se placèrent sur de petites chaises, autour du guéridon, et on devisa sur les principaux personnages qu'on avait pu observer la veille.
— Depuis 89, on s'est beaucoup moqué de la noblesse en France, disait madame de Pommereuse assise dans une vaste bergère, et toujours de belle humeur; mais depuis 89, les bourgeois ne nous ont-ils pas souvent donné la comédie? Tous ces gens devenus millionnaires à la Bourse, en exploitant à la hausse, à la baisse, les prospérités ou les désastres publics, sont toujours les mêmes : fastueux, vaniteux! leurs écus leur tournent îa tête : ils se donnent des airs de princes ;
mais que leur magot leur échappe ; ils deviennent Gros-Jean comme devant ! Sous le directoire, il n'était bruit que des fêtes d'Ouvrard; sous la restauration, on ne parlait que des bals du banquier Laffitte : c'était le repaire des libéraux ; le faubourg Saint- Germain ne voulut jamais y mettre les pieds. Sous Louis-Philippe, on allait plus volontiers aux raouts splendides d'un banquier Israélite ; il recevait du moins assez bonne compagnie. Comme ces gens-là, ce Picard, enrichi de la veille , se jette dans tous les luxes , dans toutes les vanités. C'est, je crois, un brave homme ; mais il se sent gêné, emprunté dans ses millions; on voit qu'il n'a pas encore l'habitude du ridicule.
Quant à madame Picard, continua la maru. 5
Ai (UNO r.INt \ffUE FRANCS
qiihe, e])f* a Tnir souffrnnl, inalheHfeii.t ; é»?l(^ !^f*frottVé mat à l'aise ()ans celle situation nwiVelle el inattetidue.
♦''La jeune Marie prit tiniideiMeni h parole pour fain^ l'éloge de Blanche.
— Ma foi ! un charmant jeune homme, reprit la marquise^ c'est Anatole ! on n'a pas meilleur air!
Sous la restauration, nous avions, monsieur (le Pommereuse et moi, pour ami, pour intime, un homme encore jeune, mais très-laid . On ne pouvait savoir plus de choses, être plus plaisant, plus amusant, plus divertissant que notre ami, — et dans sa vanité' d'homnted't^^j^rit, -- lièfigenrt d'esprit otit de
DE RENTE. (Ml
Ja vaiiilé lout coiiinie les imbéciles, — il se vantait de ne laisser aux Adonis qu'une bien petite avance sur lui, auprès des femmes, un quart d'heure tout au plus.
11 oubliait, ajouta-t-elle en regardant Marie, qu'on lait bien du chemin dans le cœur d'une femme en un quart d'heure !
Si Anatole était né marquis, s'il eût paru à la cour, quel avenir ! mais il s'appelle Picard, et, d'ailleurs, il n'y a plus de cx)ur !
Souriant avec tendresse à la jeune oipheline :
— Ce serait là, reprit-elle, un charmant mari! et s'il épousait mademoiselle Marie
Durand, ce mariage me causerait tant de plaisir, et vous feriez à vous deux un si joli couple, que je voudrais doter le jeune ménage.
Madame Dominique et i^Jarie demandèrent à baiser la main de la marquise, oii brillait plus d'une pierre précieuse.
— A propos, dit la marquise en riant, voyez quelle mauvaise compagnie on reçoit chez ces gens de finance : ce comte de la Roserie ne peut être qu'un aventurier, et, comme on dit aujourd'hui, un grec.
Madame Dominique se leva, et repli quant aussitôt, avec l'accent de l'orgueil blessé :
— Non, madame la marquise, M. le comte
de la Roserie n'est ni un aventurier ni un grec : c'est mon fils!
En ce moment, cette pauvre femme avait quelque chose de noble ! Bientôt elle redevint humble et s'assit tristement.
Marie et madame de Pommereuse se regardèrent avec une émotion qui était au moins une grande surprise.
— Madame Dominique, dit affectueusement la marquise, je retire toutes mes mauvaises paroles contre celui que vous appelez votre fils ; mais expliquez-nous comment le fils de madame Dominique peut être aujourd'hui le comte de la Roserie ?
— Ah ! madame la marquise ! c'est là un
70 CINQ cEm mua francs
secret qiû fait le malheur de ma vi*; ; en le confiant à votre discrétion, je soulagerai mon cœur, qui a bien souffert pendant plus de vingt ans !
Ht
— Marie et moi nous vous écms^fms,
~- Comme Marie, j'étais orpheline à dixhuit ans. Une vieille lante, qui me tyrannisait pour me prouver qu'elle s'inléressàif à moi, me fît entrer comme ouvrière chez une blanchisseuse. Je portais le linge chez les pratiques ; je me conduisais en honnête fille, par éducation et par goût ; mais, comme je n'étais ni coquette ni jolie, j'avoue que les occasions de mal faire ne se présentaient pas souvent. Je me pris, sinon d'amour, du moins d'un vif intérêt pour un jeuiie musicien, un
CBi ^Lî^'m. 71
tic nos €Jieiàfs ; celait lui cbarii-wièl giW'^ÇOii, plein d'esprit, de codiir ei de talent. Elève d Habeneck pour le violon, et de Cherubini \Kmr la coiaiposition, jl<iccuj)ait, dans u«de nos théâtres lyriques, un pupitre de preiiûer violon. Mais il souffrait dans son orgueil, dans son imagination, de n'exécuter que la musique des autres ; il eut, pour son malheur, l'ambition de faire exécuter la sienne.
il me racontait tout i^e qu'il avait à etàdurer des auteurs de vaudevilles, aux<juels il ne |)ouvai)t arracher un poc'Uie, fut-ce un poème sans intrigue, sans intérêt, s^ns un trait d'esprit. Un jour, il me aia victoire! il venait d'obtenir la laveur d'écriie une partition sur une pièce qui avait été refusée ii tous les petits théâtres de Paris. Tandis que
je mettais en paquet le Jinge à emporter, et que je mettais en ordre le linge blanchi, il me faisait entendre les morceaux qu'il avait composés dans la semaine. A compter de ce moment, ses inquiétudes, ses peines furent les miennes ; je l'aimais tant, qu'il me paya de retour.
Nous avions aussi, dans notre clientèle, une jeune cantatrice, fine mouche, habile à agacer le cœur de son directeur, et faisant durer l'amour qu'il avait pour elle en lui tenant la dragée haute. Je m'imaginai qu'elle pouvait assurer lafortune de notre ménage... je m'étais laissé séduire par celui que j'aimais ! A force d'adroites câlineries et de coups d'encensoir qui lui cassaient le nez le lendemain des jours où elle avait bien ou mal
chanté, j'obtins à grand'peine que cette reine de théâtre voulût bien donner audience à l'obscur compositeur.
Ce fut ma perte ! Ce nez retroussé, par les mille séductions auxquelles s'exercent les comédiennes, rendit fou celui à qui je m'étais donnée. Elle menait de front ses coquetteries, ses intrigues avec son directeur, avec les auteurs, avec les compositeurs, avec le souffleur, avec le décorateur, avec les musiciens, avec les journalistes, avec les avantscène, avec tous les habitués de l'orchestre, jeunes ou vieux, chérubins ou têtes chauves, et elle faisait ainsi concourir tous ces cœurs plus ou moins dupés à une commune admiration, à un même enthousiasme pour ses cavatines, pour ses trilles, pour ses points
M CINQ ctaNfr W.ÎÂ& fhancs
'(l'org«e cfui loi cmVlyfieal iimi d'elioils el de .grimaces I
Celui que j'aimais avait l'exaltation d'un musicien et d'un poëte : il se tua pour celle qui ne l'aimait pas ; il me laissa dans la plus profonde misère, avec un enfant que j'allaitais et dont il était le père. La tendresse maternelle a des ressources infinies ; je ne saurais plus dire comment je m'y pris pour vivre... mais je survécus à toutes mes douleurs, à toutes mes peines, et je pus élever jusqu'à l'âge de deux ans mon charmant petit Edouard.
I^dotlard avait des yeux pleins de feu et d -intelligence... c'était un superbe enfant !
-Le bonheur que j'q)rouvais à être mère.
De i^i;«i*r 75
malgré Hifon déiiùfti^nt, mauquail au coint^ et à la comtesse de la Uosepie, lualgré leuç opulence. Je demeurais dans le voisLuage de (î^s deu3^ riches sans eivÉants; lesigeiUiliesses, les espiègleries d'Edouard les auiusèr4:;[i|j, les sédiùsirent : il leur vint la peusée de l'adopter eu bonne forme et de donner l^ur nom, leur titre, leur forlune, au fils du pauvre musicien.
Pi^.j^e proposa, poiy' me décider à un si cruel sacrifice, des conditions qui étaient pour moi une fortune. Je rejetai d'abord avec indignation un pareil marché ; mais, près de moi, le plus triste avenir et Ja plus basse condition étaient réservés à mon pauvre enfaut ; loin de moi» au contraire, les destinées les plus brillantes l'attendaient !. J'avais dan^
Ja main une boule blanche et une boule noire pour décider de son sort. Je me fis violence ; je me séparai, en m'obligeant à ne plus le revoir, de celui que j'avais allaité et dont les premiers pas dans la vie m'avaient coûté tant de pleurs, tant de veilles et de peines !
On crut me rendre heureuse en m'abandonnant par contrat les revenus de la maison où j'habite, rue Cassette; on me dit que je ne manquerais plus de rien, que j'aurais du bien-être, de l'argent... mais je n'avais plus d'enfant f
J'ai pu du moiu'S m*asr>urer que mon fils a profité des leçons de tous les maîtres qu'on lui a donnés; il est éU'gant, distingué, in-
struit, généreux ; on le recherche, on l'aime dans le plus grand monde.
Si elle n'eût été arrêtée par le respect qu'elle portait à la marquise , madame Dominique se fût volontiers écriée, dans son enthousiasme de mère :
— On voit bien que le comte de la Roserie est un enfant du peuple !
La marquise, de son côté, ne disait-elle pas :
— Il manque au jeune Anatole une seule chose... c'est d'être né dans les rangs de la noblesse !
— Je suis, reprit madame Dominique, si
il CINQ CENT «RT:* FRANCS
heureuse du bonheur de mon (îis, que, de peur de le troubler, j'ai toujours évité avec soin qu'il entendît parler de moi ; il ne sait pas même si j'existe encore. Cependant je l'ai toujours suivi de loin; je ne manque pas une occasion de le rencotitrer; je vais dans les lieux publics où j espère l'apercevoir sans lui être importune et sans que le comte de la Roserie ait à rougir de sa mère ; il ne se doute pas qu'au milieu de la foule le cœur d'une vieille femme bat d'un pieux amour pour lui ; il ne sait pas combien je suis heureuse de l'admirer ; il ne sait pas que je donnerais ma vie pour avoir le droit de l'embrasser et de lui dire : — Tu es mon fils !
Madame Dominique avait raison : elle navaitplusde fds. L'enfant adoptif, en effet,
DE RKSTE. Tft
est séparé de sa pren/fièpô fofisHk» et non a plus (l'aulre que celle qu'il lient de l'adoption. Cette subsliuuion d'une faniille à une autre n'entraîne piis seulement la possession, du nom, des titres et des biens que lui apporte cette paternité nouvelle ; on donne au père adoplif plus qu'un héritier, on lui donne un enfant. La loi semble commander au cœur humain : elle impose la tendresse paternelle à celui qui adopte ; elle impose au fils adoptif la piété fdiale. D'ailleurs la vanité que surexcite une nouvelle et brillante situation vient souvent aider la loi dans ses exigences excessives : le fils , qui tient de sa nouvelle famille titres , rang et fortune . peut se laisser aller jusqu'à dédaigner ceux qui lui ont donné le jour ; riche et anobli, il pourrait rougir de l'humilité de son ancienne
(-ondition et de la pauvreté de sa mère.
— J'ai cependant encore un enfant, ma chère Marie, ajouta madame Dominique, et c'est toi ! Tu comprends maintenant quelle consolation j'e'prouve à te soigner, à te chérir. Comme moi, tu as souffert; mais tu es belle, tu es pure; je me réhabih'te à mes propres yeux en te prodiguant de maternelles tendresses.
Marie serra affectueusement la main de madame Dominique. La pauvre femme supplia la marquise et Marie de ne confier à personne un pareil secret.
— 11 serait facile , dit-elle en essuyant ses yeux , de prouver par l'acte d'adoption que
mon enfant a le droit de porter son litre et son nom; vous voyez bien, madame la marquise, que le comte de la Roserie n'est ni un aventurier ni un grec.
— Ce que vous venez de nous i-aconter d'une comédienne, dit la marquise, ne me surprend pas. Dans nos grandes familles, que de jeunes oiseaux au charmant plumage se laissent prendre à la glu de ces saltimbanques , qui savent si bien inspirer de l'amour, mais qui se font un devoir de ne jamais éprouver une passion dont elles montrent en public le danger et le ridicule!
Deux jours après cet entretien, qui avait
été une véritable révélation, le général II. 6
9f^ CINQ CENT Mlfl-R FRANCS
Crouart vint rendre visite à madame de Pommereuse.
Il trouva Marie près d'elle. Il raconta avec quelle fermeté Anatole avait pris en plein club la défense du comte de la Roserie ; il raconta tous les détails émouvants du duel, faisant le plus grand éloge de l'attitude, du courage et de la noblesse d'Anatole.
Marie suivait ce récit avec un vif intérêt.
— Mais, dit la marquise, ce jeune homme a toutes les façons chevaleresques d'autrefois! Je croyais qu'aujourd'hui, dans votre temps de progrès, on avait défendu les duels? Général, priez donc M Anatole de venir me yoir demain matin, à l'heure du déjeuner,
vers onze heures ; dites-lui que mademoiselle Marie et moi nous tenons beaucoup à le remercier de ce service d'ami qu'il a rendu au comte de la Roserie. Je le sais maintenant: M. le comte de la Rosetie a le cjroit de por^ ter son nom et son titre. Je veux dire tout cela au jeune Anatole, pour qu'il puisse m'aider à réparer publiquement le tort que j'ai involontairement causé à son noble ami.
Madame de Pommereuse avait ses projets.
Pleine de tact et d'esprit, elle savait ménager les convenances, éluder ou aplanir les difficultés, pénétrer le secret des cœura; elle se plaisait à rapprocher les gens nés pour s'entendre; elle aimait à faire des heureux.
Anatole ne se fit pas attendre ; il ne put cacher son émotion en revoyant Marie aussi fraîche, aussi séduisante le matin qu'elle s'était montrée distinguée et brillante dans la nuit du bal.
Marie, de son côté, n'était pas moins émue; une pudique rougeur vint colorer son visage et trahir le secret de son cœur.
La marquise n'eut que des paroles louangeuses pour Anatole, qui, disait-elle, s'était conduit en gentilhomme. Elle le pria de rétracter en son nom ce qu'elle avait pu dire contre son ami.
Le vif entraînement d'Anatole et de Marie l'un vers l'autre n'était plus un mystère
pour madame de Pommereuse, et dès Jors ia voilà tout entière à un projet dont les difficultés mêmes stimulaient sa volonté.
Elle voyait déjà ses deux protégés signant en grande cérémonie un contrat de mariage; elle voyait ces deux beaux et charmants enfants, si dignes l'un de l'autre, marcher à l'autel en grande pompe, admirés et enviés de tous, et assez jeunes pour être bien longtemps heureux.
Anatole sollicita de madame de Pommereuse l'honneur de venir souvent lui faire sa cour.
— J'y compte bien, répondit la marquise; mais afin de ne pas me compromeltie par
de fréquents tête-à-tête , afin de ne pas m'attirer de méchants propos , j'aurai soin, je vous en préviens, que Marie soit toujours en tiers entre nous deux.
Comme elle savait qu'en fournissant à Anatole un motif de prolonger sa visite, elle contentait son plus ardent désir, la marquise imagina de faire subir un interrogatoire à ce brillant cavalier, et lui adressa toutes les questions qui pouvaient intéresser celle qui l'aimait.
La curiosité, peut-être un peu indiscrète, de madame de Pommereuse rendait bien heureux ses deux protégés, qui, sans se parler, continuaient ainsi en quelque sorte un doux et libre entretien.
DE RENTE. Sï
— Je pourrais être votre grand 'mère, njoiisieur Anatole, dit la marquise; vous m'inspirez de l'intérêt! je suis curieuse : me permettez-vous de vous confesser ? Voyons ! quelle vie menez-vous dans cet enfer de Paris?
— Madame la marquise, j'ai eu la fièvre et le délire de mes vingt ans; mon pèi'e vient de payer mes dettes. . . plus de trois cent mille francs. Mes dépenses folies dans un vilain monde m'ont du moins rapporté de l'expérience pour le reste de ma vie, et l'expérience vaut toujours ce qu'elle a coûté.
— Vous voilà donc sage, rangé pour le reste de vos jours? Monsieur le marquis de Pommereuse avait aussi coûté bien cher à
sa famille; il avait couru les ruelles avant de m'épouser... Nous nous mariâmes trèsjeunes... je n'en ai pas moins trouvé en lui un excellent mari. Quelle fortune immense a donc votre père? Ces grosses fortunes de Bourse n'ont-elles pas leurs dangers? Elles m'inquiètent toujours !
— Mon père est, il est vrai, engagé dans de nombreuses et grandes entreprises. Je ne sais point ses affaires; mais j'ai résolu de me livrer dans ses bureaux à un travail sérieux. Les richesses vous entourent de faux amis, d'envieux et d'ennemis perlides; peutêtre aurai-je à lutter, peut-être saurai-je me rendre utile ! Je crains que mon père ne regrette un jour sa vie passée, si simple et si modeste !
— Vous n'aimeriez donc plus cette existence toute de luxe, où l'on vit moins pour soi que pour les autres?
— Je suis déjà revenu de bien des folies. II regarda tendrement Marie, et il ajouta :
— Les conseils de la raison nous viennent souvent par le cœur. Pendant toute mon enfance et ma première jeunesse , j'ai vu mon père et ma mère heureux de la vie de famille : cette vie serait la mienne !
— Ainsi, le mariage ne vous effraye pas?
— Madame la marquise, si mes vœux pouvaient être exaucés aujourd'hui,jeme nuarie-
H CINQ CEiNT MILLE FRANCS
rais demain. Le mariage serait le complément nécessaire de ma vie nouvelle.
— Il faudrait épouser une jolie femme; vous auriez de beaux enfants! Une vie occupée et l'éducation des enfants assurent le bonheur des ménages. Monsieur Anatole, je vous ai peut-être déjà trouvé une femme digne de vous ; mais tous deux vous devrez mûrement réfléchir. J'ai toujours eu mauvaise opinion de ceux qui traitent légèrement le mariage , la chose la plus sérieuse de la vie I
Anatole et Marie remerciaient tacitement la marquise d'avoir si bien deviné leurs véritables sentiments.
Cette première entrevue fit deux heureux.
L'on convint, en se séparant, du jour et de l'heure d'une seconde visite.
Anatole devait se montrer, dans une vie laborieuse, aussi passionné pour le bien qu'il s'était montré ardent pour le mal, dans une vie de dissipation et de plaisir.
XÏI
Une Courte au clocher. — l'ne llort.
Un Convoi. — Un Testament.
Plus de trois années s'étaient déjà écoulées depuis la première opération de Bourse à laquelle le banquier Picard s'était laissé entraîner. La fortune l'avait longtemps pro^ tégé ; mais l'horizon financier du nouveau millionnaire commençait à s'assombrir. Sur
des balances, sur des états inexacts et trompeurs, composés, arrangés par Ledain (l'art de grouper les chiffres fait aujourd'hui d'immenses progrès ) , Picard engageait chaque jour son actif dans de nouvelles entreprises : il transformait des capitaux ayant cours en chiffons, en papier, en actions industrielles de toutes couleurs et de tous formats.
Le misérable Ledain préparait ainsi la ruine de son patron ; il tenait un poignard sur la poitrine de cet honnête homme, et il était capable de lui en percer le cœur.
Des pertes importantes et successives, un certain pressentiment de malheurs prochains attristaient déjà ce père de famille , que la mort d'un des siens, que la moindre atteinte
DE RENTE. 9f
portée àsonhonneureiit réduitau désespoir.
Ce fut dans cette situation qu'il apprit le retour du docteur Bernard, après un récent voyage.
Depuis sa nouvelle fortune , Picard ne voyait que rarement son ancien camarade de collège, dont la vie modeste contrastait avec le train somptueux du banquier millionnaire.
Le docteur vint faire, à son arrivée , une visite à madame Picard ; il la trouva dans le jardin de l'hôtel, par une belle matinée d'automne.
— Docteur, lui dit à voix basse madame
Picard, votre prédiction s'accomplira de point
en point : ma fin est prochaine , et je suis II. 7
Ci CINQ CENtldUtE FRANCS
bien heureuse de vous retrouver ci ! n'clesvous pas mon confident, le seul ami à qui je puisse tout dire? Je vois tout en noir, dans cette maison en apparence si heureuse et si magnifique ! Il s'est passé au milieu de nous bien des événements depuis voire départ ; la fortune est venue nous apporter de funestes présents i Vous trouverez Blanche affaiblie , languissante. Son mariage avec M. de Rhétorière que vous connaissez avait été presque décidé entre mon mari et moi ; ce mariage eût fait le bonheur de notre fille, mais Picard a changé brusquement d'avis.
Vous ne sauriez croire combien de prétendants ont recherché la main et la dot de Blanche : des magistrats, des généraux, des déjltitéà, deà sénateurs, des diplomates,
DE RT5NTE. 9|
les plus hautes positions, les plus grands noms; nous avons même eu l'honneur de refuser des chambellans et des princes étrangers ! Blanche de'périt ; elle ne veut pas épouser un certain comte de la Roserie, un de ces prétendants, que son père prétend lui imposer.
Vous voyez sur quel pied de luxe, de fasto, on a monté cette maison. Tout cet éclat ne nous rapporte que des envieux, que des ennemis ! Dans nos bureaux même, il se trame je ne sais quels coups de main dont l'honnêteté de Picard ne se défie point assez.
Jugez, docteur, si mon mal a dû faire des progrès ! A la suite d'un bal que nous avons donné, Anatole s'est batlu en duel pour dé-
i90 CINQ CENT MILLE FRANCS
fendre l'honneur d'un de ses amis. Mon mari s'efforça de me cacher cet événement ; mais le cœur d'une mère, qui ne vit que pour sa famille, interroge, interprète les regards, les paroles, jusqu'aux moindres actions, jusqu'à l'attitude, jusqu'au silence de ceux qui l'entourent Une visite mystérieuse du baron de Longueville , — un soir, très-tard , — une conversation secrète entre lui et mon mari, me donnèrent des soupçons et des craintes. Je veillai toute la nuit, et lorsque le lendemain matin, dès huit heures, je vis Picard sortir à pied, je le fis suivre par noire fidèle et dévoué serviteur Laurent, qui partageait toutes mes inquiétudes. Ce ne fut que quatre heures après son départ qu'il vint m'apprendre ce qui s'était passé : Anatole s'était battu à l'épée; il avait blessé son adversaire.
Pendant ces longues heures d'attente, je crus, docteur, que je mourrais, tant mes douleurs étaient vives , tant mon cœur battait avec violence ! Je n'adresse qu'une prière au ciel, c'est de voir, avant de quitter ce monde, Blanche mariée selon ses vœux; c'est d'être rassurée sur l'honneur de cette maison! Je finirai ma vie, presque consolée et tranquille, si j'emporte au moins l'espérance que tous les miens seront heureux encore lorsque je ne serai plus là pour veiller sur leur bonheur!
Anatole, ce cœur excellent, a un peu calmé ce matin mes sinistres pressentiments. A genoux devant moi et prenant mes mains dans les siennes : « Je viens,
dit-il, ma bonne mère, me confesser, l'apprendre toutes mes sages résolutions. J'ai fait un stage au milieu de tous les vices les plus huppés de Paris ; j'ai connu les fausses amitiés, les fausses amours ; j'ai vu de près les faux riches, les fripons, les escrocs, que chaque jour l'on coudoie; j'ai payé rançon à tout ce monde-là ; mon père vient de m'absoudre et de me libérer de trois cent soixante mille francs de dettes : je ne dois plus rien ! Chère mère, je te le promets, je vais me mettre au travail avec passion; je réparerai toutes mes fautes. Si mon père le permet, j'étudierai, je surveillerai toutes les affaires de fa maison avec M. de Rhélorière, et, s'il y a ici de vilaines gens, je ne craindrai pas d'arracher leur masque. »
DE RENTP. 103
Ainsi, mon cher docteur, j'espère encore. Votre retour près (le nous, — votre présence, dont je vous sais gré, car nous sommes maK heureux, — accroît surtout mes espérances: vous inspirez la confiance la plus méritée à mon mari ; il tient grand compte de vos conseils. Ramenez-le à ses anciennes vues sur iM. de Rhétorière : sauvez Blanche, sauveznous !
Bernard, attendri, promit d'étudier avec un vif intérêt la situation qui effrayait madame Picard; il promit de rendre à toute celte maison le calme et la sécurité. Les médecins sont' souvent tout à la fois conseillers, arbitres et magistrats au sein des familles.
m CINQ CENT MILLE FRANCS
Picard vit bientôt entrer dans son cabinet le docteur Bernard ; il embrassa cet ancien camarade de tous les temps, avec plus
de cordialité , avec plus de joie que jamais.
Le docteur et le banquier prirent place sur un canapé. Picard se sentit heureux d'épancher ses tristesses, ses inquiétudes, dans le sein d'un ami dont le jugement et la droiture ne pouvaient lui donner que de bons conseils.
— ïu sais, lui dit-il, en souriant tristement, par quels procédés l'on peut faire, aujourd'hui, une fortune immense en quelques mois...
— Certainement ! répondit le docteur;
mais ne peut-on pas la perdre en moins de temps encore?
— Tu me connais: je suis circonspect, prudent; mon crédit, mes capitaux, l'autorité que me donnent de brillants succès dans plus d'une entreprise, me permettent de jouer presque à coup sûr. Eh bien ! malgré tout, je regrette ma vie passée; tous ceux qui m'entourent et me recherchent n'écoulent que les calculs de leur intérêt et de leur cupidité. J'ai rendu et je rends beaucoup de services d'argent : mes obhgés, loin de m'en garder un bon souvenir, se rient de ma faiblesse et se vantent d'avoir su attendrir mon cœur en flattant ma vanité; ils croient bien plus à leur habileté de langage qu'à mon obligeance. Quand je viens à leur
tW CLNQ CI-NT MILLE FRANCS
secours, ils se frottent les mains... parce qu'ils ont la joie de m'avoir dupé. Dans chaque service que j'ai pu leur rendre, ils ne voient que le tour qu'ils m'ont joué. Toutes leurs bonnes paroles, tous leurs bons offices envers moi cachent des manœuvres, des spéculations, des perfidies à terme, — à un terme [)lus ou moins long.
Celui qui est pauvre et celui qui vit modestement peuvent croire aux sentiments honnêtes , fraternels , désintéressés du cœur humain; mais tout ce monde qui s'agite autour de mes richesses, qui s'empresse sur mon passage, me prouve bien vite la fausseté des sentiments qu'il affiche. I>es honnêtes gens semblent me fuir par dignité ; ils pensent que je ne prête l'o-
D? BENTE. 407
reille qu'aux ])aroIes complaisantes , qu'à de basses flatteries : ils se respectent trop pour emprunter le langage et l'attitude d'éhontés courtisans.
Tu ne saurais imaginer tout ce que fait inventer le besoin d'argent, la rage de s'enrichir! Tu ne te douterais jamais de tous les grotesques projets qu'on me propose. On me presse, aujourd'hui même, d'opérer la fusion de tous les restaurants, et de mettre en actions rf/nto/i des broches et des fourneaux de Paris. Je suis poursuivi par un uîopiste qui ne voit le bonheur du genre humain que dans la création d'une valeur en papier cosmopolite, qui rendrait inutiles, et même méprisables, l'or et 1.' argent.
— Mais ta situation financière ne te donnet-elle aucune inquiétude?
— Le développement exagéré du crédit a toujours ses dangers : s'il me fallait liquider à jour fixe toutes mes affaires , la dépréciation inévitable des nombreuses actions industrielles que j'ai entre les mains ferait, peutêtre, que mon passif dépasserait bientôt mon actif disponible. J'ai dépensé des sommes folles dans mon hôtel, et dans cette terre de Fermont où je ne vais jamais; j'ai enfoui beaucoup d'argent dans ma galerie de tableaux, et si j'étais réduit par je ne sais quelles circonstances à une vente forcée, je ne retirerais pas la moitié de tout ce que cela m'a coûté.
Que veux-tu? les millions m'ont grisé; après la fièvre , après l'ivresse , je tombe aujourd'hui dans l'abattement, et même, je te l'avoue, dans la terreur de l'avenir.
-— Dans mes tournées, j'ai souvent entendu parier de toi ; un banquier de Marseille me demandait tout récemment s'il était vrai que tu dusses quitter les affaires. Est-ce que tu n'as pas un M. Ledain à la tête de ta maison?
— Oui... Qu'a-t-il fait, qu'a-t-il dit, ce Ledain?
— 11 a écrit à ce banquier que tu ne tarderais pas à le retirer, qu'il te succéderait, et que, depuis longtemps, il dirigeait seul ta maison.
— Je te remercie de ce renseignement; il vient s'ajouter à d'autres révélations qui m'arrivent chaque jour sur cet homme.
— Allons, mon ami, du calme, du courage ! sacrifie tout à ta tranquillité, à la sécurité de ton avenir. Dieu t'a donné déjà une grande consolation ; tu es entouré de la plus charmante famille : une femme qui réunit toutes les vertus ; une fille , simple dans ses goûts, et dont ta fortune n'a changé ni le caractère ni les bons sentiments. Applique-toi à rendre heureux tous ceux qui t'entourent, qui t'aiment; préfère pour Blanche, à un brillant mariage, une union modeste, mais qui lui assure le repos dans le bonheur : marie-la le plus tôt possible... c'est le vœu de ta femme |
— Pour obéir aux vœux de ma femme, pour faire le bonheur de ma fille, je voudrais suivre tes conseils, je voudrais hâter le mariage de Blanche avec M. de Rhétorière...
Le docteur serra la main de Picard, tant il était heureux d'avoir trouvé, d'avoir provoqué peut-être celte nouvelle disposition d'esprit chez son ami.
— Mais, ajouta Picard, je suis très-engagé avec le comte de la Roserie : il a peut-être plus de deux millions en dépôt dans ma maison ; il s'^st associé presque à toutes mes affaires : je dois le ménager, et je ne peux rompre avec lui d'un jour à l'autre... Nous verrons!.,. Maintenant, parions de toi, mon
cher Bernard : qn'as-tu fait pendaiil les fréquentes absences de Paris ?
— Ma vie , répondit le docteur, est bien peu accidentée : le ministre m'a fait voyager dans les départements ravagés par le choléra, et je vais lire prochainement, à l'Académie des sciences, un mémoire où j'ai rassemblé toutes mes observations.
En ce moment, Anatole entra.
— Je te présente , mon cher Bernard , un mauvais sujet qui a des duels , qui fait des dettes, et qui se ruine pour des CardovUle.
— Docteur, mon père vous parle de ma vie passée ! Je viens aujourd'hui faire amende
honorable et lui demander de réintégrer M. de Rhétorière dans les bureaux, afin qu'il me mette au courant de la tenue des livres, de tout ce qui regarde la clientèle, du passif et de l'actif de la maison , en un mot de toutes nos affaires.
— J'y consens, répondit Picard, et je t'approuve.
La porte s'ouvrit, et l'infatigable baron de Longueville fit son entrée, toujours brillant, toujours joyeux, toujours en fête. Le docteur Bernard, après avoir dit un bonjour assez froid à ce vieux fou , se hâta de se retirer. «
Anatole, s'écria le baron, je viens te
Itft CtNQ CEÎ^If MIUB FRANCS
prendre pour le steeple-chake de la Croix de Berny; tu sais que c'est une course de gentlemen ridersl Le comte de la Roserie doit courir; il monte un excellent cheval. On parie gros pour lui.
— Mon cher baron, répondit Anatole, je ne suis plus des vôtres ; je ne suis plus qu'un commis à quinze cents francs dans la maison Picard. Adieu le baccarat, adieu les orgies de cabaret, adieu toutes tes protégées, Brochet, le Petit-Lapin, la SouriSi et autres animaux rongeurs ! Je commence àcomprendre que mon père ne puisse pas payer, pour moi, chaque année, trois cent soixante mille francs de dettes.
— Mais tu vas réduire au désespoir tout
ce monde-là! répliqua le baron. Est-ce que tu m'autorises à annoncer la conversion et ton entrée au couvent?
Le baron s'était fait, par élat, colporteur de nouvelles.
' — Ne parle plus de moi ; je tiens surtout à éviter que tous ces bons amis , que tous ces cœurs fidèles me persécutent de leur tendresse, à laquelle je ne crois plus, et de leur gaieté qui m'attriste.
— Je suis désolé de ton refus : j'ai fait mettre quatre chevaux de poste à ma calèche. J'ai fait provision, pour la route et pour les entr'actes des courses, d'un panier de vin de Champagne, de sandwichs et d'un pâté
de foie gras; j'ai deux boîtes de cigares, et deux sixains de cartes...
— Tu trouveras facilement à me remplacer.
— Ma foi ! je vais aller prendre Brochet et le Petit-Lnpin ; je suis fâché d'avoir laissé partir le docteur Bernard sans lui proposer de nous accompagner : ces dames auraient eu un médecin sous la main, en cas d'attaque de nerfs ou d'indigestion.
Suivons de Longueville jusqu'à la Croix de Berny, pour assister avec lui à des événements graves et inattendus.
Le baron trouva bien vite des compa-
gnons et des compagnes de voyage. A peine sortis de Paris, hommes et femmes fumaient.
On tailla un baccarat sur les genoux de ces dames. Le baron était en veine : il eut des huit et des neuf pendant plus de dix kilomètres. '
Sur le champ de courses , la calèche du baron devint bientôt la voisine de quelques autres attelages de connaissance. Il se forma ainsi comme une petite colonie dont la tenue, les façons et le langage attirèrent l'attention de tous les spectateurs.
Les bouchons de vin de Champagne sautaient; on se passait, on s'arrachait les trutïes, les sandwichs, les tranches de pùlé ;
118 CINQ CEIVJT JUILLUÎ FRANCS
toutes ces dames avaient le cigare à la bouche ; dans ce groupe, tous se tutoyaient, s'apostrophaient : ce n'était qu'éclats de rire et vociférations.
— Dites donc, mes enfants! cria le baron, vous savez qu'Anatole se range et que pon père a payé ses dettes?
— Tiens ! dit la Cardoville , dans tout l'éclat de ses toilettes ébouriffantes, tu crois nous apprendre du nouveau? Nous avons été remboursées, hier... moi, des trente mille francs, et ma femme de chambre des dix mille francs qu'Anatole nous devait.
Dans ce monde qui court après le plaisir, mais qui cherche par-dessus tout l'argent.
maîtresses et suivantes se rendent utiles aux fils de famille en leur prêtant à usure. Elles y mettent seulement une certaine décence.,, fort habile : un homme de paille paraît , au nom de qui se signent les lettres de change ; il sauve à ces dames, vis-à-vis de celui qu'elles aiment, la petite honte de prêter à quarante pour cent. L'homme de paille reste seul chargé de faire payer la famille, ou, en cas de non-payement, de mettre l'amant à Clichy.
— On dit qu'Anatole va se marier ! s'écria en riant le Petit-Lapin, et qu'il épouse une
jeune fille pauvi^e... mais honnête! A propos , vous savez, mesdames... Ledain prétend que les millions du papa s'en vont 1 5
ilÙ CINQ CENT MILLE FRANCS '
— Tu ne sais ce que tu dis , répliqua le baron; la fortune de Picard est la plus solide fortune de toute la Bourse.
Le spectacle de ces viveurs et de ces coquines en goguette attirait les regards de toutes les femmes du monde, qui se scandalisent volontiers en public de tant d'effronteries, mais qui ne s'en montrent pas moins très -curieuses, en particulier, des excentricités de cette vie de désordre.
L'heure du départ des chevaux ayant sonné, on n'entendit plus que ces mots qui circulaient d'une voiture à l'autre :
— Dix louis... vingt louis... vingt-cinq louis... pour le comte de la Roserie.
A ces paris offerts on répondait de tous côte's :
— Tenu!
Le cheval du comte était favori.
Les Cardoville offraient modestement à ceux qu'elles savaient donneurs fastueux et grands seigneurs, de parier une discrétion.
Leur discrétion était bien simple :
Si elles perdaient, toutes les faveurs qu'on pouvait solliciter, toutes les libertés qu'on pouvait prendre comme enjeu, ne leur coûtaient guère ; si elles gagnaient, elles offraient à la vanité du perdant l'occasion
fP CINQ CENT IVULLE FRANCS *
de leur faire un présent qui devait témoigner de sa générosité et de son bon goût.
Bientôt, des hourras se font entendre : le comte de la Roserie apparaît le premier aux regards impatients de la foule.
— Il tient la tête! répète- 1 -on de toutes parts ; les autres chevaux sont à une grande distance...
A ces premiers vivat, à ces premiers applaudissements succède un grand silence ; le comte de la Rouerie arrive au petit bras de rivière, dernier obstacle qu'il ait à franchir. Il enlève son cheval, une bête vigoureuse, ardente, et qui n'avait pas même un poil mouillé : l'obstacle est franchi... mais le
cavalier est violemment jeté à terre, la têtei en avant...
Des cris d'effroi et de douleur se font entendre.
Un nouvel incident vient encore ajouter à la terreur générale : une femme d'un certain âge s'échappe des rangs de la foule et court éperdue vers le cavalier qui est resté sur place.
Le cheval du comte, continuant sa course en toute liberté, renverse cette femme : on la croit mortel cependant elle se relève, les cheveux flottants, la figure ensanglantée; elle fait quelques pas en chancelant ; mai? bientôt, retrouvant toutes ses forces, elle s'ér
lance de nouveau ; deux ou trois spectateurs se dévouent, ils se précipitent sur elle pour la soustraire aux dangers qui la menacent. .. Les autres chevaux de course arrivent au but, presque pelotonnés, après avoir franchi le dernier obstacle.
Cette femme, avec cette puissance d'énergie que donnent les grands sentiments , se dégage des mains de ceux qui l'ont saisie* et va tomber, les vêtements déchirés, haletante, épuisée , sur le corps du comte de la Roserie.
— 0 cher enfant que j'ai nourri ! je ne te verrai plus! s'écriait-elle en levant les
mains vers le ciel , et les yeux noyés de
larmes !
Tout cela venait de se passer avec la rapidité de l'éclair.
Le comte de la Roserie avait perdu sa toque ; un sang écumeuxet vermeil s'échappait de sa blessure et coulait sur les deux côtés de son visage. Sa casaque jaune et sa culotte de peau blanche étaient couvertes de sang et de boue.
On veut séparer la pauvre femme de cet homme blessé, presque mort, qu'elle essayait de relever dans ses bras : elle résiste, elle se défend, et montrant un portrait qu'elle portait suspendu à une chaîne, elle s'écrie en sanglotant : Vous voyez bien que c'est mon fils !
Elle révélait ainsi à tout le monde, dans
son égarement, un secret qu'elle s'était fait un devoir de garder toute sa vie.
Bientôt, des amis, des camarades, des curieux entourent le comte de la Roserie. On le place sur une civière; un chirurgien lave sa blessure et constate une fracture profonde des os du crâne.
Cependant le blessé ouvre les yeux; on espère nn instant... mais, sans prononcer une parole, il rend le dernier soupir.
On se décide à hisser ce lourd fardeau dans une voiture et à ramener le comte chez lui. Un chirurgien et deux amis laccompagnent.
La mère au désespoir trouve la force
de suivre en courant cette voiture qui n'emportait plus que le cadavre de son fils.
— Il est fâcheux qu'il soit mort 1 dit froidement un parieur... il me fait perdre cinq cents louis.
— J'ai bien cru que j'étais enfoncé, répliqua en souriant son voisin. Celte mort me fait gagner tous mes gros paris; s'il n'eût été que blessé légèrement, il eût pu remonter à cheval, et il était capable d'arriver encore premier.
— Ma foi! ajouta un philosophe, c'est bien bête de se casser la tête, quand on a quatre ou cinq cent mille francs de rente !
— Est-il marié? laisse-t-il des enfants? demandait l'un.
— Je ne crois pas, répondait l'aulre, et je ne sais vraiment qui héritera de cette immense fortune.
— Le comte de la Roserie, ajouta la Cardoville, n'était qu'un enfant adoptif. Cette femme si courageuse, si à plaindre, est sa vraie mère ; je la connais, elle s'appelle madame Dominique : c'est une brave et digne femme , bienfaisante , généreuse. Cette mort est horrible... j'en suis malade !
Le baron de Longueville , assez ému , se souvint aussi d'avoir vu madame Dominique quelque part : il l'avait , en effet , aperçue
dans la chambre de Marie Durand, le jour de sa première et seule visite chez celte jeune fille.
— Ce qu'il y a de singulier, dit le baron, c'est que la Roserie a fait, il y a peu de jours, son testament! Il était décidé à avoir une affaire avec le marquis de Verneuil : il avait tout prévu, et dans sa ferme et tranquille résolution, il a écrit ses dernières volontés, j'en suis sûr.
Madame Dominique , qui s'était refusé le bonheur d'embrasser son fils au miheu des prospérités de sa vie brillante, put du moins veiller, pleurer près de lui, et couvrir de baisers son froid visage après sa mort«
IvWÎ CINQ CENT MILLE FîlANCS
Marie , cet ange de vertu , ayant tout appris, vint aussitôt veiller avec sa bienfaitrice
près des restes mortels du comte de la Ro-
serie.
( Le jeune comte était placé sur son Ut. On avait eu soin de le couvrir d'un manteau, pour cacher son accoutrement grotesque de jockey; on ne voyait que son visage. Dans cette chambre à coucher, splendide et coquette, le piano était encore ouvert. Sur un chevalet, une ébauche commencée, et que le comte ne devait par? achever. Sur la cheminée, des lettres ouvertes, un porirait de femme qui n'était point celui de sa mère ; des bijoux, des pièijes de monnaie, tout cela en désordre. Un prêtre récitait les prières des agonisants, en
présence de deux femmes en pleurs » dans cette chambre éclairée cette nuit- là par des cierges d'église. Les saintes paroles de la religion se faisaient seules entendre dans ce rédilit intime, témoin, peut-être hier encore, des enivrements de la jeunesse et de l'amour.
Le juge de paix , au milieu de ce triste spectacle, vint procéder à la pose des scellés.
Cette mort si imprévue affligea totit le monde dans la maison du banquier. Madame Picard eut surtout un douloureux serrement de cœur : elle songeait qu'Anatole, lui aussi, avait bravé les plus grands dangers dans un duel; elle songeait qu'elle aurait pu îippren- (\te à l'improviste la mort de son fils, comme
elle apprenait en ce moment la mort du jeune comte de laRoserie.
Le testament du comte, qui disposait d'une grosse fortune, devint, dans la maison mortuaire, à l'église et jusque sur le terrain du cimetière, le sujet de toutes les conversations.
Chacun avait des espérances !
Dans nos mœurs , lorsqu'il s'agit de mariage, même au sein des familles les plus respectables, devant le père et la mère , devant les oncles et les parents plus ou moins éloignés, ne calcule-t-on pas à un centime près ce que la mort de chacun (J'eux ajouterait de reveava à h fQrt^ne présente des
DE BENTE. 133
deux fiancés? et ces calculs cyniques, ne les appelle- t-on pas des espérances?
Ainsi, on espère la mort d'un père, la mort d'une mère ; on espère la mort d'un oncle, d'une tante, d'un frère , d'une sœur. Ces espérances se règlent sur la fortune et sur les chances de longévité de ceux dont on doit hériter. Sans doute, on tremble pour la vie des personnes qui vous sont chères ; on craint leur mort , tout en espérant leur héritage.
Un grand nombre d'amis, et entre autres le baron de Longueville, suivirent le convoi. Quelques-uns, le baron surtout, se flattaient d'être compris pour un legs assez important dans le testament du comte.
iM CINQ CENT MULE FRANCS
Longueville se disait : — Il ne m'a pas oublié... je lui ai rendu tant de services I... Je lui ai ouvert les coulisses de l'Ope'ra; il doit à mon intervention toutes ses bonnes fortunes ; je l'ai associé à toutes les grandes spéculations de la maison Picard; enfin, il dînait très-souvent chez moi.
Anatole seul pleurait sincèrement son ami de collège, et sans se préoccuper le moins du monde de legs et d'héritage, — seul, il avait songé à acheter un terrain à perpétuité, pour y élever une tombe.
Le comte de la Roserie avait pour maîtresise une danseuse de l'Opéra qu'il avait surnommée PicheneUe. On remarqua en effet, à l'église, une jeune personne dont la toileUe de
DE KENTE. v|^
deuil était des plus élégantes et des plus singulières; elle pleurait de grosses larmes... sur la perte de deux ou trois mille francs par mois et sur le brillant attelage que lui donnait le comte de la Roserie.
Le baron, qui ne l'avait pas rencontrée depuis longtemps, s'approcha d'elle, et lui serrant la main :
— Quel malheur!... A propos, lui dit-tl, nous avons toujours nos Crédits mobiliers ?
— J'ai tout gardé, répondit-dle.
— Tu as bien fait.
Puhenetle, qui surveillait le comte de
très-près, ne lui connaissait aucun proche parent , aucune liaison sérieuse ; il n'avait pas d'enfants. Aussi se disait-elle, pour calmer son désespoir :
— Ce testament ne peut avoir été dicté que par l'amour que j'avais su lui inspirer !
Elle se vanta de ses espérances, surtout dans le foyer des artistes de la danse, et chacune de répéter :
— En voilà une bien heureuse ! ce n'est pas avec son talent qu'elle eût jamais fait fortune !
Toutes s'empressaient cependant autour d'elle, la plaignaient de l'air le plus affligé,
et s'efforçaient de prendre au sérieux son chagrin, dont elle tenait à faire grand bruit.
A la suite de ce coup terrible , madame Dominique fut longtemps souffrante ; mais les soins attentifs, empressés de Marie, qui lui était plus chère que jamais, aidèrent à son rétablissement.
La marquise ne se montra pas insensible à ce malheur : elle vint plusieurs foià consoler cette mère si cruellement frappée.
Le jeune Anatole continua ses assiduités auprès de madame de Pommereuse. Pendant la maladie de madame Dominique, il ne vit point Marie, et la marquise profita de cette absence pour mener à bien le projet
de mariage entre sa protégée et le fils de Picard.
— Puisque vous vous rangez, disait la marquise, le mariage seul vous affermira dans vos résolutions de sagesse et de travail. Je n'ai jamais eu d' enfants, je n'ai plus de parents autour de moi : vous serez ma nouvelle famille ; mais vous me promettez bien de rendre heureuse cette bonne Marie?
— J'ai du cœur et de la loyauté, madame la marquise!
— Je veux que Marie vous apporte sa dot. Je lui donnerai en la mariant cinquante mille écus. Les choses sont assez avancées et convenues pour que vous parliez de cette union à monsieur votre père.
— Vous mettez le comble à mou bonheur... Mon père a consenti au mariage de ma sœur avec M. de Rhétorière, honnête jeune homme, d'une bonne famille , qui l'aime depuis longtemps. Il ne peut aussi qu'approuver une union que vous honorez de votre affectueuse protection.
— Ce sera charmant, reprit la marquise, les deux mariées, également jeunes, également jolies, marcheront ensemble à l'autel. Je suis déjà toute joyeuse de cette touchante fête de famille I Ainsi, monsieur Anatole, c'est bien entendu ; j attends le consentement de monsieur votre père.
La mort du comte de la Roserie semblait avoir aplani tous les obstacles à l'accom-
l&O CINQ CENT MILLE FRANCS DE RENTE.
plissement des vœux de Blanche et de M. de Rhétorière : Anatole aurait-il aussi le bonheur d'obtenir de son père une sympathique adhésion à l'accomplissement des siens?
Deux mariages. — Ledain. — Une panique.
Anatole, fier et heureux d'avoir trouvé madame de Pommereuse si favorable à ses vœux les plus chers, n'hésita pas à dire à son père qu'il aimait Marie et qu'il croyait être aimé; il ôjouta que la marquise honorait de la plus haute estime cette adorable
ihU • CINQ CENT MILLE FRANCS
jeune fille, et que, dans son vif désir de la voir heureuse, elle voulait lui donner comme témoignage d'amitié et de dévouement une dot de cinquante mille écus.
— Le mariage, continua-t-il, est presque une nécessité de ma vie nouvelle ; je trouverai de douces tendresses là où je serai retenu parle travail et par les affaires; j'aurai pour confidente de mes pensées, de mes résolutions, une jeune femme qui s'associera tout entière à mon existence laborieuse. Si vous accordez votre approbation à mon mariage, je serai bien certain de n'avoir jamais de retours vers mon passé. La marquise espère que vous lui porterez vousmême votre consentement; elle attend votre visite.
DE BENTE. ik^
— Mon fils, répondit Picard... dans le premier enivrement d'une grande fortune, j'ai souhaité pour votre sœur un mariage de convenance plutôt qu'un mariage d'inclination, j'ai eu tort; la mort si malheureuse du comte de la Roserie m'a délié de mes engagements : votre sœur épousera M. de Rhétorière et vous épouserez Marie. Celle jeune fille a été entourée de bien des dangers; elle a résisté, elle a contraint au respect et à la plus profonde estime ceux même qui voulaient la séduire et qui espéraient la perdre. Si jamais elle vous raconte toute sa vie de travail et de lutte , ses souvenirs ne pourront être que la preuve éclatante de son courage et de sa vertu. Chérissez-la, ayez confiance en sa raison, en sa sagesse. Elle vous soutiendra dans l'amour du travail;
1^ CINQ CENT MlUC FRANCS
elle vous donnera la joie, le bonlu iir dniis la simplicité , dans l'honnêteté. C'est à un intérieur tranquille , c'est à la vertueuse influence de votre mère, que je dois les années les plus heureuses de ma viei
Anatole se jeta dans les bras de son père et courut porter toutes ces bonnes nouvelles à sa mère, à sa sœur, à M de Rhétorière et à la marquise. Sa visite chez madame de Pommereuse précéda celle de Picard.
La joie de ce jeune homme, si naïve, si naturelle, si charmante, se refléta sur la physionomie pleine d'esprit et de bonté de la marquise.
^ — Je vais, dit-elle, envoyer chercher
Marie jx)ur lui apprendre le bonheur qui lui arrive.
— Que vous êtes bonne, madame la marquise! s'ëcria Anatole, dont le cœur s'ouvrait toujours au sentiment de la recon- B naissance.
Marie arriva bientôt sans s'être préoccupre le moins du monde de sa toilette, de sa parure : elle n'en était que plus gracieuse et plus séduisante.
La marquise, en souriant, et avec une certaine solennité, présenta l'un à l'autre les deux jeunes fiancés. Elle ressentait toutes les joies d'une mère qui marierait avec confiance , avec bonheur, une fdle ado-
\Ut CINQ CENT MILLE F,RANCS
rée à un beau et honnête jeune homme.
Anatole et Marie ne se ressemblaient-ils pas par l'âge , par la beauié, par le cœur, et par la distinction?
Il fallut traiter, dès ce jour-là, bien des questions qui intéressaient le futur ménage. Les deux aimables enfants furent du même avis sur toutes choses : les propositions faites par Anatole obtenaient l'approbation empressée de Marie ; les idées de Marie devenaient tout de suite celles d'Anatole.
Une grande question surtout les trouva unanimes, — les deux fiancés et la marquise, — ce fut le choix d'un jour très-prochain pour la signature du contrat et pour la ce-
DE RENTE. l/(9
rémonie religieuse. Il fut aussi convenu que les deux mariages se feraient dans la même journée.
L'avenir le plus riant semblait donc assuré à la maison Picard.
La marquise dut user de son autorité pour décider Anatole à se retirer. Une heure après sa sortie, on annonça le banquier.
La situation dans laquelle cette entrevue plaçait Picard et Marie Durand était nouvelle pour tous deux.
Picard remercia la marquise de sa gracieuse intervention dans ce projet de mariage qu'il approuvait de tout son cœur. Il
45f CINQ CENT MILLE FRANCS
regarda Marie avec . une respectueuse tendresse :
— Je sais, dit-il, quel heureux avenir promet à mon fils une pareille union ; mais, je vous demande la permission, madame la marquise... et à vous aussi, Marie... A toi qui vas être ma iille, de vous faire ici ma confession, afin de soulager mon cœur et de me réhabiliter près de vous.
Je me laissai entraîner, je l'avoue, à de coupables projels contre Marie; mais son attitude devant moi, dès notre première entrevue, sa physionomie , son langage , sa grâce décente, sa situation , m'inspirèrent le plus vif intérêt. Je reconnus, dnns le portrait de son i)ère , un ancien officier
plein de dévouement et de courage, qui, eu 1836, nous avait sauvé la vie îi ma
fcumie et à moi. Logé au quartier de l'École- Mililaire, le jour des fêtes données au Champ de Mars pour le mariage du duc d'Orléans, il nous arracha , non sans pér il pour luimême, aux étreintes terribles, presque mortelles de la foule.
En continuant à me présenter chez Marie, toujours sous le nom de Jules Rémond, je n'eus plus d'autre pensée que de mettre à l'épreuve sa sagesse, sa vertu, afin de proléger son avenir, et de m'acquitter ainsi d'une dette de cœur.
>j — Marie, ajouta-t-il en lui prenant affectueusement la main , vous le disiez un jour
vous-même : avec une conscience en repos, on est heureux de toutes choses ; le monde est plein de miséricorde; et, vous le voyez, il tend la main à tous ceux qui ont de la dignité et du courage.
Maintenant, reprit Picard, me sera-t-il permis, madame la marquise, de parler d'une question d'argent? Ma fortune est considérable, et si rien ne vient la diminuer ou la détruire, elle suffira certainement à toute ma nouvelle famille. La dot que vous nous offrez est pour Marie un témoignage précieux d'estime, de dévouement, et nous en sommes fiers ; mais cette dot doit se réduire au plus modeste présent : une jeune personne bonne et belle vaut bien qu'on l'aime pour ellemême ; les qualités du cœur, de l'esprit et du
caractère sont la vraie richesse des familles.
Par une allusion aux vingt mille francs qu'il avait osé offrir à Marie, et qu'elle avait refusés si noblement :
— Je connais, ditPicard, tout le désintéressement de mademoiselle Durand ; elle trouvera donc tout simple, tout naturel que je refuse, au nom de mon fils et au sien, une somme d'argent qui ne leur est point nécessaire.
Revenu de toutes ses prétentions de grand seigneur, Picard se souvint avec intérêt de madame Dominique qu'il avait rencontrée plus d'une fois chez Marie, rue Cassette, et que venait d'éprouver si cruellement la mort du comte de la Roserie. Il annonça
434 <'IN(,) CENT MlLLi- FRANCS
qu'il feraitvisite à cette excellente femme; n'avait-elle pas traité Marie comme son enfant! Ce délicat souvenir charma surtout la jeune fille, qui dans le bonheur croyait plus que jamais aux bons sentiments du cœur humain.
Joyeuse de sa nouvelle destinée, elle se répétait à elle-même :
— Oui, ce monde est plein de miséricorde; il tend la main à tous ceux qui ont de la dignité et du courage !
Marie n'avait commis qu'une grande faute dans sa vie : un suicide... mais Dieu savait permis qu'elle échappât à la mort.
Une tentative de suicide n'est le plus sou-
vent que ie resiillat de l'anéanlissejneiit des forces intellectuelles et morales dans le desespoir : la folie commence par la faiblesse.
11 faut constater, non pour excuser un pareil crime mais pour l'atténuer, que les sentiments les plus louables, que de grandes et nobles passions sont les mobiles qui poussent, qui entraînent le plus souvent au suicide : ainsi, l'amour dédaigné — l'amour trahi — la perte de quelque personne bienaimée — une certaine misère qui humilie bien plus qu'elle ne fait souffrir — enfin la crainte on la honte du déshonneur.
Voilà pourquoi sans doute les derniers moments des malheureux, des insensés qui se suicident , inspirent presque toujours f
une étrange curiosité, un vif et mystérieux intérêt. On se raconte ce qu'ils ont fait jusqu'à la minute suprême; on répète leurs dernières paroles à quelques amis; on cite des lettres qu'ils ont écrites, des adieux qu'ils ont adressés ; on se prend d'une pitié généreuse pour cette folie, en l'attribuant d'ordinaire à une infortune honorable, à un scrupule exagéré ou à un bon sentiment mal compris. Parfois même, le suicide donne sur une tombe une célébrité peut-être regrettable : elle prête de l'orgueil aux imaginations faibles, aux esprits mécontents ; elle peut provoquer l'imitation par l'orgueil.
L'homme qui attente à ses jours n'obéit point à son intelligence : il faut dire, il faut répéter qu'il est assez fou pour mépriser et
pour détruire l'œuvre de Dieu. Il n'y a que la morale païenne qui ait osé dire : L'homme n'est qu'un setier de sang... rien de plus ! 11 n'y a que la morale païenne qui nous apprenne à mépriser notre vie et celle des autres.
Il n'appartient qu'à Dieu de faire des martyrs, dit Saint-Evremond, et de nous obliger sur sa parole à quitter la vie dont nous jouissons pour en trouver une que nous ne connaissons point.
La marquise annonça qu'elle serait une grand'mère pour Marie. Le jour fut fixé par le banquier pour le mariage de ses deux enfants. Dès ce moment, il sembla retrouver le calme et la sérénité.
M. de Rhétorière s'empressa décrire à son oncle le général, pour lai apprendre que Picard, malgré son immense fortune, lui accordait la main de sa fille, à lui pauvre diable et neveu déshérité. Il suppliait son oncle de venir lui servir de témoin et de donner à ce mariage, par sa présence, une adhésion sympathique dont sa nouvelle famille et lui-même se trouveraient honorés. Le vieux grognard attendri répondit la lettre suivante :
« Mon cher neveu,
» Je regretterai toujours de ne pas te voir passer ta vie sous les drapeaux; mais je ne veux pas rabâcher. M. Picard, en te donnant sa fille, ne se conduit pas en banquier : il ne
met pas l'argent en première iigaeî C'est bien! Madame Picard et mademoiselle Bianclie sont deux femmes charmantes. J'irai souvent les voir à Paris, et il faudra que ces dames viennent essayer le rôle de fermières en Normandie. Donnez-moi vite des petitsneveux; vieillir seul, c'est triste. Je serai avec plaisir un de tes témoins.
» Ton oncle, qui devient un peu ganacbo.
» Le général comte de Riiétorière. »
Madame Picard et sa fille pouvaient à peine contenir leur joie. Constance oublia un instant toutes ses douleurs ; elle appela le docteur Bernard , le mit au courant de tout ce qui se passait, et lui dit en versant /:Je3 larmes :
— Docteur, faites-moi vivre jusqu'au jour où mes deux enfants seront mariés I
Tous ces heureux événements jetaient le désespoir dans i'àme de Ledain.
Ledain s'était poussé dans les bureaux de Picard par les plus basses intrigues. L'heure était venue pour lui de mettre en jeu tous les ressorts de sa politique , politique raffinée, profonde et terrible. Nature vile, prédestiné au crime, né pour les galères et devant pourtant manquer sa vocation, Ledain ne se sentait ni lié, ni seulement gêné par aucune raison de probité. Il fallait bien se garder de lui rendre service: l'ingratitude était pour lui un besoin , le malheur de ceux qui l'avaient obligé une jouissance. 11 vous
offrait , au besoin, après un bienfait , de se jeter dans le feu pour vous être utile ; mais, s'il trouvait, s'il découvrait contre son bienfaiteur le prétexte d'un procès sans cause sérieuse, ne reposant sur aucun l'ait, sur aucun acte, il se glissait chez les juges, chez le procureur impérial, chez les substituts, colportant en paroles ou par écrit les délations, les mensonges, les calomnies.
A prix d'argent, il exigeait de son avocat un plaidoyer bien rempli, bien bourré d'insinuations blessantes, de faits faux, do citations tronquées ; il fallait que cette plaidoirie occupât au moins deux grandes audiences, et pût remplir les colonnes du Droit et delà
Gazette des Tribunaux.
11 suait sang et eau pour que la viclimc ne pût en réchapper ; mais il s'essuyait le front avec bonheur en pensant à l'effet de ses habiles menées. Il comptait, sur ses doigts , avec une secrète joie , tous les désastres qui allaient frapper celui qu'il avait juré de perdre : la ruine, la prise de corps, le déshonneur, le désespoir, peut-être le suicide!
On pourrait s'étonner que l'intelligence et la sagacité de Picard n'eussent pas pénétré tous les replis du cœur de Ledain ; mais il était bien difficile de voir clair, dans ce gouffre ou dans cet égout : Ledain semblait, pour tout le monde , n'éprouver qu'un sentiments et qu'une passion, le dévouement et le travail.
Sobre, affectant des airs d'austérité, il restait cloué au fauteuil de son bureau, jour et nuit, comme s'il eût craint qu'on ne scrutât ce qu'il avait de ténébreux et de souterrain.
Il n'opposait à un avis, à un ordre, ni une contradiction , ni un argument , mais il savait en contrarier, en arrêter l'exécution ; il suivait sans trébucher les plans de son horrible stratégie; il savait même cacher ses noirceurs sous un masque de sensibilité, de miséricorde pour le genre humain.
Parlait-on devant lui d'un malheureux sans ressources, d'un négociant contraint à la faillite? Il faisait le généreux, le désintéressé; il n'était qu'attendrissement.
A la fm de chaque année, Picard donnait des gratifications à tous ses commis ; celle de Ledain s'élevait d'ordinaire à six mille francs.
Eh bien! il fallait lutter contre sa modestie, contre son désintéressement, por.r qu'il daignât accepter cette somme.
— Donnez cet argent , disait-il , à des malheureux, à des établissements de bienfaisance...
Ce saint Vincent de Paul finissait cependant par se laisser vaincre : il acceptait pour son compte ce qu'il appelait le bien des pauvres. Il ne se contentait pas de passer pour un sage : il voulait qu'on le prît pour un saint.
II s'était installé, établi, échafaudé dans les bureaux, dans la caisse de Picard, de façon à n'en jamais sortir. Le contrôleur général Alexandre, toute la domesticité, excepté le fidèle et respectable Laurent, les Cardoville, vivant dans l'intimité de la finance, plus d'un commis de la maison Picard et des principales maisons de banque , et jusqu'à des garçons de caisse , étaient à la dévotion de cet homme.
Il entretenait le bavardage dévoué de tout ce monde par des aumônes d'actions au pair, dont il pouvait disposer assez librement, grâce à la crédule générosité de Picard.
Depuis qu'il s'était ancré dans la confiance
de ce financier, qui négligeait volontiers l'intérieur de sa maison pour mieux mener au dehors ses grandes opérations de Bourse, il faisait tambouriner en les grossissant les chiffres des folles dépenses du banquier devenu, disait-il , si vaniteux et si fastueux. 11 ne craignait pas de déplorer lui-même ces prodigalités avec le ton du désespoir, la larme à l'œil, et en s'adressant surtout à ceux qui avaient intérêt à l'écouter.
Cet homme se ruine et ruinera les autres, disait-il ; vous ne sauriez croire quelle peine cela me cause, à moi le confident obligé de toutes ses affaires ; lorsqu'il fait de grosses pertes, et il en fait souvent, cela me navre le cœur : malheureusement je ne peux pas me cacher ses pertes à moi-même,
[)iiisque j'ai le secret de sa caisse ei de son grand-livre.
En déplorant avec un semblant de désespoir les folies de Picard, il employait le plus sûr moyen pour qu'on ne doutât pas de la vérité de ses révélations.
N'épargnant ni le père ni le fils dans ses sinistres prophéties, il avait déjà obtenu un grand résultat : on commençait à dire de Picard : « S'il ne lui arrive pas une catastrophe, il ne peut manquer de mourir ruiné ! »
Ce coquin n'attendait qu'une occasion, pour frapper le grand coup , pour forcer Picard à suspendre ses payements, pour faire éclater une panique préparéo de longue
main, et qui, en soufflant sur les millions en papier, en actions industrielles, devait emporter dans une véritable tempête le cre'dit et l'honneur d'un honnête homme.
11 savait mieux que personne que la maison Picard devait au moins six millions de francs reçus en dépôt, et que son encaisse ne pouvait suffire au payement immédiat de cette somme considérable.
Ledain se voyait déjà chargé de la liquidation; il rêvait déjà qu'il s'emparait d'emblée, victorieusement, du maniement de toute la fortune de Picard, si imprudemment répartie : dès lors aucun œil trop curieux , aucune main hostile ne prendrait garde aux livres et aux pièces de dépense
des années écoulées. Il sauvait le passé, et il se préparait un grand avenir.
Enfin, ï.edain se voyait debout et triomphant sur les ruines de celui qui l'avait tiré de la misère.
La rentrée de M. de Rhétorière dans les bureaux, les heureuses aptitudes et les allures franches, quelquefois même brutales, d'Anatole firent trembler l'infidèle comptable.
Il savait le double mariage d'Anatole et de M. de Rhétorière: il pressentait que le pouvoir, la direction des affaires, tous les détails de la comptabilité allaient passer de ses mains dans celles de ces deux jeunes gens actifs, assidus et intelligents.
4?f ^^^Q ^li>*T Mir.LE FRANCS
Tout eu leur faisant l'accueil le plus empressé, tout en se mettant à leur disposition le sourire sur les lèvres : il avait pris son parti. La ruine de la, maison Picard était décidée.
Sourd aux paroles doucereuses, n'aimant pas les demi-mesures, Anatole, averti de tous côtés, signiiia à Ledain qu'on renonçait à ses services.
La blessure était profonde ; mais loin de faire entendre une plainte :
— Je comprends, répondit Ledain, que le retour de M. de Rhétorière, que sa situation nouvelle dans votre famille, sa haute capa» cité, rendent mon concours inutile. Je serai
d'ailleurs toujours à vos ordres pour les renseignements que vous auriez à me demander.
On fut tout d'abord surpris de tant de calme et de bon vouloir. Mais la vengeance de Ledain ne se fît pas attendre. Une circonstance lui sembla surtout devoir servir ses projets.
11 était certain que le comte de la Roserie avait fait un testament. Ce testament devait être ouvert sous peu de jours, et les héritiers, effrayés par la rumeur publique, ne manqueraient pas d'exiger immédiatement la remise des deux millions que le comte de la Roserie avait versés en dépôt dans la maison Picard.
Le mot d'ordre fut donné sur toute la
ligne. Un bruit sinistre e'clata comme un coup de tonnerre à la Bourse, dans les cercles, dans le haut commerce, dans toutes les grandes caisses particulières et publiques :
« Picard suspend ses payements ! . . . »
On ajoutait : Ledain ne s'est retiré que pour ne pas être le témoin de la catastrophe.
Très peu de jours après le départ de Ledain, quels furent l'étonnement et l'effroi du banquier, d'Anatole et de M. de Rhétorière, de voir, dès le matin, une véritable procession de clients effrayés qui venaient réclamer leurs titres et leur argent.
La vengeance de Ledain commençait à
réussir : le crédit de la maison Picard chancelait, et, dans ces sortes de crises , les soupçons , les craintes gagnent tout le monde. C'est un sauve qui peut î
Picard avait un pied dans l'abîme : c'était à qui pousserait, pour l'y précipiter tout entier.
On ne put même cacher cette triste situation à madame Picard et à sa fille, qui passaient ainsi d'une joie imprévue à un désespoir plus imprévu encore. Il ne s'agissait plus d'un malheur réparable, mais d'une ruine complète, du déshonneur du père de famille, rejaillissant jusque sur l'avenir de ses enfants.
Anatole et M. de Rhétorière avaient tous
deux , pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, étudié les comptes courants, le grandlivre et le livre de caisse.
Le banquier et les deux jeunes gens se consultèrent.
Anatole surtout, plein de courage, de résolution, donnait du cœur à ceux qui l'entouraient. 11 fut d'abord convenu que chacun devait avant tout contenir ses émotions et cacher ses angoisses.
On constata un avoir de cinq cent mille francs en argent, soit dans la caisse, soit en compte courant à la Banque. On devait espérer que les payements réclamés n'atteindraient pas cette somme dans les deux ou trois premiers jours.
Mi
Un grand nombre de clients de la maison Picard habitaient en effet dans les de'parlements.
M. de Rhétorière se chargea des pénibles fonctions de caissier, et il sut avec intelligence , avec calme, avec adresse , gagner du temps tout en payant à bureau ouvert.
La première journée ne fut pas effrayante ; les craintes se calmèrent. On n'avait eu à payer, de neuf heures à trois heures, que cent cinquante mille francs; on espérait même que le lendemain la panique cesserait et que l'orage serait conjuré; mais Anatole insista pour qu'on ne s'endormît pas un instant sur un espoir chimérique et pour qu'on avisât à se procurer des ressources , sans bruit, de manière à ne point aggraver la situation.
Ledaiii continuait avec ardeur toutes ses manœuvres. Il y allait pour lui d'une grande fortune, avec le succès; il y allait de sa perte, avec le salut de la maison Picard.
Le soir même de cette première journée, au foyer de f Opéra, à la petite Bourse du boulevard, une horrible nouvelle volait de bouche en bouche :
« Le banquier Picard s'est suicidé ! »
L'activité des correspondances et la facilité, la promptitude des communications firent que dès le lendemain on se précipita en foule au guichet de la caisse du banquier discrédité.
Anatole exigea que son père, pour dé-
mentir cette rumeur de suicide, se montrât dans les bureaux. Le conseil était bon : la présence de Picard produisit un excellent effet.
Dans son horrible et imprudente passion, Ledain avait compromis son jeu en voulant gagner trop vite la partie.
Durant cette seconde journée, néanmoins, les sommes réclamées, soit personnellement, soit sur titres de dépôts, s'élevèrent à trois cent mille francs.
Il ne restait donc en caisse que la faible somme de cinquante mille francs. Il fallut recourir à un moyen suprême : c'était de
demander à la Banque un prêt de plusieurs II, 12
millions sur dépôt de valeurs. Par malheur, cette démarche ne pouvait rester secrète : il en devait résulter que le vent de la panique soufflerait encore avec plus de violence.
On réclama et on obtint le secours de la Banque ; mais elle ne consentit à prêter sur tous les titres qui lui furent ofl'erts qu'une somme de deux millions cinq cent mille francs.
A la fin de cette seconde journée, les commis étant partis, toute cette famille inquiète, désolée, se réunit le soir dans la vaste solitude des bureaux, à peine éclairés par une lampe.
Madame Picard tenait appuyée dans ses
mains la tête de Blanche , à genoux devant elle : pauvre roseau pliant sous ce nouvel orage qui renversait encore une fois de si prochaines espérances.
M. de Rhétorière, triste, malheureux, associé à tant de douleurs, se tenait silencieusement en face de madame Picard et de sa fille, la main appuyée sur le rebord d'un des guichets des bureaux.
Anatole, debout, immobile, les bras croisés , était celui dont la physionomie laissait voir le moins de trouble; d'une énergique volonté, il espérait venir à bout de toutes les difficultés et sortir victorieux de cette crise. Il puisait de nouvelles forces dans son amour pour Marie qu'il n'avait pas
manqué un seul jour de voir quelques instants chez la marquise, leur laissant à toutes deux ignorer ces événements si tristes et si inattendus.
Quant à Picard, dans son agitation fébrile, il ne pouvait rester en place; à de courts intervalles, il s'écriait :
— Perdu, déshonoré I
J'ai traversé deux révolutions, ajou-
tail-il , sans avoir failli un seul jour aux nécessités de ces temps difficiles, et aujourd'hui , après avoir gagné tant de millions , après des spéculations qui ont excité l'envie, la colère, la haine de tout un pays, je suis à la veillç de ne pouvoir remplir mes engage-
ments, de ne pouvoir même rendre l'argent confié à mon honneur !
— Mon père, vous exage'rez le danger de la situation. M. de Rliétorière et moi, nous sommes certains que, quoi qu'il arrive, nous ne ferons pas perdre un centime.
— Mais pour en finir au plus vite avec toutes ces frayeurs mortelles, répliqua madame Picard, vendons tout... notre hôtel, notre terre, les chevaux, les voitures et jusqu'à mes diamants que je ne regretterai pas!
— On spéculera sur notre malheur, répondit Anatole ; ce serait avouer et aggraver notre situation que de tout vendre : la dépréciation de tant de valeurs industrielles
18â CINQ CENT MILLE FRANCS
pourrait même compromettre les garanties se'rieuses que nous offrons à nos créanciers.
— De tous côtés des dangers! s'écria Picard ; l'opinion publique m'accusera, me condamnera ! L'opinion publique est un juge inexorable. que des richesses trop vite, trop facilement acquises ont profondément irrité. J'ai même bravé l'opinion publique par mon luxe, par mon faste, par plus d'une folie. On n'aura pour moi aucune pitié ! on n'aura pour moi que du mépris !
— Il sera si facile de prouver, dit Anatole s'efforçant de calmer les anxiétés de son père, que vous n'avez pris le bien de personne, que vous avez rendu service au commerce, à l'industrie, que vous avez secouru
DE REME. 183
des inconnus aussi bien que des amis 1
— Sachez, mon fils, que quand le malheur nous frappe, on oublie les services, on ne se souvient que des fautes; on ne dira pas de moi : « C'est un homme malheureux, » ou dira : « C'est un malhonnête homme! »
M. de Rhëtorière, pour mettre fin à cette triste discussion, rappela qu'on devait faire venir Laurent, ce serviteur si dévoué, si fidèle ; on avait à lui rembourser quarante mille francs, capital et intérêts cumulés, fruit de trente ans d'économies.
Laurent, inquiet, ému, se rendit au milieu de celte famille qu'il n'avait jamais quitiée.
— Laurent, dit Picard, vous savez que des bruits sinistres, mais injustes, alarment en ce moment toute notre clientèle. Nous avons en dépôt une somme de quarante mille francs qui vous appartient; ce sont les économies de toute une vie de travail et de dévouement : je dois tenir envers vous la même conduite qu'envers ceux qui viennent réclamer ce qui leur est du. Voici vos quarante mille francs, reprenez-les : vous les avez bien gagnés I
— Est-ce que monsieur me chasse de chez lui, répliqua Laurent avec plus de tristesse que de colère? Ai-je démérité ? Ne me croit-on plus bon à rien ?
Toute la famille s'empressa autour de ce
vieux serviteur pour protester contre de pareilles pensées.
— Mais nous remboursons toutes les sommes que nous avons en dépôt, ajouta Picard, et nous vous remboursons comme nous remboursons tout le monde.
— Je n'ai que faire de cet argent ; je ne regretterais même pas de le perdre, si cette faible somme pouvait vous éviter un ennui. Je ne puis pas oublier en un jour trente années passées dans cette maison ; je ne peux pas oublier les soins , les égards dont vous m'avez comblé. Si j'ai tâché d'être un bon domestique, c'est que vous étiez un bon maître.
Regardant Blanche et Anatole
— Ce beau garçon, cette belle jeune fille, sont mes enfants ; ne les ai -je pas vus naître, grandir sous mes yeux? Toute ma vie je n'ai été heureux que de ce qui arrivait d'heureux à vous tous; vous me tenez lieu de tout sur la terre : le reste n'est rien pour moi. J'aime trop tout le monde ici pour qu'on ne doive pas m'aimer un peu. Je ne veux, je ne peux vivre qu'avec vous... Je vous en supplie, reprenez donc cet argent !
Un dévouement si désintéressé fut presque une consolation pour cette famille si à plaindre. Il fallut garder l'argent de cet excellent homme qu'on eût désespéré en le lui rendant. Celte somme fut mise de côté.
On annonça le docteur Bernard. A cette
visite d'un ami, toute la famille respira.
— Eh bien , mon cher Picard, demanda avec empressement le docteur, où en êtesvous ce soir?
Anatole, moins abattu que son père, prit la parole.
— La situation est toujours la même; nous devons six millions payables à vue en numéraire , et nous n'en avons que trois à notre disposition. La journée n'a pas été bonne : nous avons eu à payer ces deux premiers jours, pour Paris et les départements , quatre cent cinquante mille francs. Il nous reste en caisse deux millions cinq cent mille francs pour satisfaire à tou-
i*8 CINQ CENT MILLE FRANCi
tes les demandes, d'ici à la fin de la semaine.
Le testament de M. de la Roserie doit être dans quelques jours porté, après la levée des scellés, chez M. le président du tribunal civil, et les héritiers auront à nous réclamer deux millions.
Pour être à l'abri de toute liquidation forcée, il nous faudrait donc trouver trois millions en espèces. Nous avons un peu de temps devant nous; avec de l'énergie, de la volonté, on vient à bout de tout.
— Oui, dit Picard, mais on ne trouve d'argent chez les amis et chez les gens de finance que quand on n'en a pas besoin.
■''-— J'ai vu beaucoup de monde aujour-
DE RENTE. iB»
d'hui, reprit le docteur Bernard; j'ai auprès de tous démenti les mauvais bruits qui ont été l'occasion et le signal de cette crise. Personne ne doute que Ledain ne soit l'auteur de toutes les calomnies; mais, devant un désastre , tout le monde ferme sa caisse. Le chef d'une de nos premières maisons de banque , dont je suis le médecin , me disait à ce sujet :
— Si nous autres capitalistes nous nous faisions une réputation d'obligeance, de sensibilité, si on nous soupçonnait de venir au secours des gens d'argent qui se ruinent, ou qui sont ruinés, notre crédit serait enlamé et compromis.
— Pî^ns le monde des gens d'affaires, v4-
pliqua Anatole , ceux qui n'ont pas le sou font les riches pour pouvoir emprunter; * ceux qui ont beaucoup d'argent se font pauvres pour ne rien prêter.
Les établissements privile'giés, fondés dans cette grande pensée de soutenir le crédit public, de venir au secours du commerce, de l'industrie , gagnent des millions , doublent leurs capitaux dans les jours de prospérité, et ferment leur caisse dans les moments de crise.
— Mon cher docteur, dit Picard, en te préoccupant avec intérêt de mes affaires , tu oublies les tiennes; tu figures dans mon passif pour un dépôt de cent mille francs, fruit de tes épargnes; cette somme est
DE HLNTE. loi
à ta disposition, et je vais te la remettre.
— Je ne la toucherai cerlainenient j)as ; je veux plus que jamais pouvoir dire à tout Je monde : J'ai cent mille francs dans la maison Picard; on m'a offert de me les rendre, et je n'ai pas voulu les accepter... >
— La situation serait excellente, reprit M. de Rhétorière , si tout le monde avait la même confiance que le docteur; nous n'aurions rien à craindre, car l'actif dépasse de beaucoup le passif.
S'il est des gens qui spéculent sur les entraînements de l'enrichi de la veille, il en est d'autres qui exploitent les embarras et le désespoir de ceux qui se ruinent,
Le vieux Laurent vint annoncer un homme d'affaires très-connu de Picard; cet homme venait lui offrir d'acheter, douze cent mille francs, argent sur table, l'hôtel qui avait coûté près de six millions, — la galerie non comprise. Cette offre fut accompagnée, bien entendu, des plus vifs témoignages d'intérêt et de dévouement.
Ce courtier d'affaires plaignait Picard,
avec d'autant plus de compassion qu'il tenait à l'effrayer en lui montrant la profondeur
de l'abîme, pour l'entraîner par la terreur à
une transaction ruineuse.
Une pareille proposition ne pouvait être acceptée, et Picard fut profondément blessé qu'on eût osé la lui faire.
— On me croit donc déjà perdu? se disaitil ; on ne croit donc plus ni à mon intelligence ni à mon honneur?
Son front rougissait; son cœur était navré !
Ledain devant ses jugc«i.
Le cabinet de Picard s'éclairait sur la cour de l'hôtel. Dès huit heures du matin, ce malheureux banquier, dans des transes convulsives, écartait ses rideaux... et il épiait, il comptait ceux qui venaient réclamer leur argent.
La foule , avant neuf heures , se pressait déjà dans les bureaux , et stationnait dans la cour ; on attendait avec inquiétude que la caisse fût ouverte.
Picard avait fini par entrebâiller sa fenêtre, et, caché derrière des persiennes, il prêtait l'oreille à tout ce qui se disait. Les plus mauvais propos, des accusations de prodigalité, d'immoralité scandaleuse, des menaces même vinrent frapper au cœur cet honnête homme. Toutes les calomnies de Ledain avaient porté !
vi .riiîrifr u'
— Ce Picard et son fils, disait-on à haute voix, jouent et perdent des sommes folles; ils entretiennent des femmes, ils font des orgies en commun. Un père de famille qui a
DE RE.NTE. 199
voulu faire briller sa maîtresse à son dernier bal , un père de famille qui a osé présenter une coquine à sa femme et à sa fille !
Des larmes roulèrent dans les yeux du banquier.
— Gomment voulez- vous, ajoutait-on, qu'une maison prospère et remplisse ses engagements, avec de pareilles mœurs, au milieu de pareils désordres? Est-ce qu'on peut, en s'abrutissant par des excès de tous genres, être à ses affaires et se préoccuper de comptabilité? Les affaires sont si difficiles qu'avec de Tordre , de l'économie , une vie laborieuse, on a déjà bien de la peine à s'en tirer! Et cependant, que de millions cet homme-là a gagnés! que de
chances heureuses il a exploitées ! Nous lui accordions tous une confiance sans limites. Nous aidions, nous protégions de nos capitaux ses colossales entreprises ; tout devenait or entre ses mains I On est bien coupable, après tant d'afl'aires si heureuses, après tant de millions si facilement gagnés, de faire perdre à d'honnêtes gens leur fortune, leurs épargnes, leurs économies !
— On est trop indulgent pour ces genslà! ajouta un monsieur qui avait fait plusieurs faillites et une cession de biens (c'était un émissaire de Ledain). On devrait envoyer Picard en cour d'assises !
— C'est aller bien loin ! répondit ad hominem un interlocuteur plus modéré; si on
DE BENTE. 201
envoyait au criminel ceux qui ne payent pas leurs dettes , tout le barreau de Paris , tous les juges de la Cour impériale n'y suffiraient pas ! D'ailleurs, vous criez avant d'être écorchë; la maison Picard n'a pas encore suspendu ses payements.
— Discréditer, accuser Picard , dit avec bon sens un créancier sérieux, ce n'est pas consolider son crédit, ce n'est pas lui donner les moyens de nous payer.
Ces quelques réflexions j)resque bienveillantes, de la part d'inconnus, d'indifférents, adoucissaient le mal que tant de blessures avaient fait au cœur de Picard. Mais les sages avis de quelques créanciers ne se hasardaient qu'à de longs intervalles. Cette foule pas-
sionnée et hostile se donnait à cœur joie le plaisir de la médisance, de la calomnie. Les vanités blessées, les vieilles rancunes, l'envie, la haine prenaient le dessus, et Picard n'était plus bon à jeter aux chiens.
Ce n'était plus le temps où tout ce mondelà le saluait jusqu'à terre, admirait, vanlait son génie! En ce moment, ce mondé l'accablait d'injures et se montrait implacable. La bassesse et la cruauté se succèdent souvent dans les vilaines âmes.
Humilié, désespéré de ce langage menaçant de la foule, Picard s'échappa de son hôtel par une porte du jardin. Il en était venu à ne plus oser paraître en public; il se rendit en fiacre rue Cassette : on lui apprit
Dèift-B. 203
que Marie était absente; il espéra la rencontrer chez madame tle Pommereuse.
La marquise et Marie déjeunaient lorsqu'on annonça M. Picard. Ces deux femmes, qui déjà ressentaient pour lui une amitié sincère, furent frappées de l'altération de ses traits.
Pâle, les yeux hagards, il laissait voir, malgré tous ses efforts pour cacher ses anxiétés , les tristes pensées qui le troublaient, qui l'agitaient.
Ceux dont le cœur s'exalte au sentiment de l'honneur, souffrent cruellement des moindres soupçons qui peuvent les poursuivre et les atteindre.
SOfc CINQ CENT MILLE FRANCS
— Asseyez-vous, lui dit affectueusement la marquise; vous avez l'air tout bouleversé ?
— Ma situation est bien changée! répliqua Picard , et il faut que vous sachiez tout ce qui se passe autour de moi. Des bruits calomnieux contre ma maison ont été répandus dans le public; une panique s'est emparée de ma clientèle, et ma caisse est assiégée par ceux qui, la veille encore, me donnaient leur confiance et leur argent.
— Mais, répondit la marquise, vous êtes en mesure de tout payer?
— Certes, mon actif dépasse de beaucoup mon passif; cependant, j'ai reçu six mil-
lions en dépôt, et si on exige de moi la restitution de cette somme, en espèces, d'ici à très-peu de jours je puis me voir contraint de suspendre mes payements.
Pour une maison de banque, c'est la ruine, c'est le déshonneur ! Une pareille crise rend impossible le mariage d'Anatole et de mademoiselle Marie; je vous le répète, je puis être ruiné, déshonoré I
— Mais enfin , votre ruine n'est pas un événement accompli ! Je ne comprends pas grand chose à votre actif et à votre passif. Votre fils est un jeune homme charmant : il a de l'esprit, il a du cœur, il aime Marie ; ma chère Marie n'a pas trop d'aversion pour lui; cela doit me suffire... et à elle aussi. Permettez-moi, maintenant, mou
cher Picard, de vous gronder en amie.
Vous vous ressemblez tous, grands financiers de tous les temps, spéculateurs de tous les régimes ! Parmi vous, c'est à qui aura le plus de vanité, le plus de luxe, le plus de faste, Eh bien , voilà ce qui arrive quand les mauvais jours sont venus; les envieux, ceux que vous avez éclaboussés, et même ceux que vous avez obligés, se vengent de votre richesse et de votre ostentation.
Anatole , je Tespère , ne refusera plus la dot de Marie : elle lui servira à se tirer d'affaire. Allons! M. Picard, du courage, de la confiance! Nous avons vu votre fils tous ces jours-ci; il était calme, heureux de son
DE RPNTK. 207
prochain mariage : il ne partage certainement pas toutes vos inquiétudes.
— Ah ! madame la marquise , vous ne connaissez pas notre monde d'alfaires ; la probité , la solvabilité d'une maison de banque ne doivent même pas être soupçonnées !
— Tout ce que je sais , dit la marquise avec son franc parler, c'est que votre monde d'affaires est un vilain monde ; on n'y connaît, on n'y aime que l'argent! les hommes ne sont plus les mêmes, soit qu'ils en gagnent , soit qu'ils en perdent. Dans ce monde-là , l'estime , le respect , la déférence , l'amitié, le dévouement se règlent sur la fortune des gens. Quand on
a de la noblesse dans le cœur, sans me'priser l'argent, on n'en fait pas parade, on n'en fait pas une idole. Croyez- vous , monsieur Picard, que Marie et moi nous vous estimerons moins, nous vous aimerons moins, parce que vous aurez perdu quelques millions ou parce qu'il ne vous en restera plus un seul ? Pour le bonheur de ces deux jeunes gens, une vie occupe'e et laborieuse vaut mieux qu'une grosse fortune qui les jetterait dans tous les dangers de l'oisiveté.
— Ce ne sont point les millions que je regrette, madame la marquise ; mais je ne puis supporter l'idée d'être accusé, d'être condamné , d'être traité de malhonnête homme 1
Emue, presque effrayée du désespoir qui se trahissait sur les traits de Picard et dans son langage, Marie donnait par des gestes , par des mouvements de tête , son approbation, son adhésion aux paroles raisonnables, aux sentiments élevés de la marquise.
— Monsieur Picard, reprit madame de Pommereuse , nous attendrons quelques jours de plus, s'il le faut; mais le mariage d'Anatole se fera. Votre femme , votre fdle et Marie seront pour vous autant d'anges sauveurs; n'en doutez pas, le bon Dieu ne restera pas sourd à leurs ferventes prières. Nous autres, de vieille noblesse, n'avonsnous pas été ruinés, emprisonnés, expatriés? Pendant bien des années ne nous II. 14