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a-l-on pas appelés des ci-devant? Eh bien, nous en avons pris noire parti, nous avons clé courageux ! Il ne faut pas vous laisser abattre ; le désespoir n'est bon à rien î Entouré d'une charmante et honnête famille, serait-ce un bien grand malheur qu'on vous appelai aussi, vous, un ci-devant en finances?
— Je suis d'ailleurs bien sûr, s'écria Picard, de ne faire perdre un sou à personnel
— Eh bien! c'est toute la question. Autant que je peux y voir clair, il ne s'agit plus alors que de trouver de l'argent comptant; on en trouve... on vous en trouvera, monsieur Picard, non pas peut-être dans votre monde d'affaires, mais chez de braves gens, au cœur noble et généreux. La catastrophe que vous
redoutez n'est pas i.inminente, vous avez quelques jours devant vous. Je veux dès demain causer sérieusement avec votre fils et M. de Rbétorière, qu'on dit très-entendu; j'ai de la tête, toute vieille femme que je suis, et je ne souffrirai pas que par découragement, par orgueil blessé, vous donniez raison à vos ennemis.
Marie se sentait au fond du cœur assez de courage pour lutter contre l'adversité , et même, s'il le fallait, contre la misère. N'avaitelle pas déjà fait un triste mais utile apprentissage de la vie?
Les paroles affectueuses et dévouéeâ de madame de Pommereuse, toutes consolantes qu'elles étaient, ne suffisaient pas pour rcle-
ver l'âme abattue de ce malheureux Picard.
Marie et la marquise, toutes deux pleines de pénétration, se communiquèrent, après le départ du banquier, une même pensée qui les effraya : dans son découragement, dans son désespoir, Picard était capable de se tuer. Cette pensée leur causait autant de chagrin que d'épouvante.
— Ce serait, dit la marquise, la désolation, la perte de cette famille. Ce serait pour les enfants le plus sombre avenir. Je ne veux pas laisser passer cette journée sans voir ces oraves gens, sans rester quelques neures au milieu d'eux, pour leur donner au courage. Je préviendrai surtout madame ï'icard, pour qu'elle ait à surveiller son
mari. Ma chère enfant, sois prête à trois heures; j'irai te prendre dans ma voiture.
Vers trois heures et demie, la demi-fortune de la marquise entrait dans l'hôtel Picard. Le banquier et son fils accoururent pour offrir le bras à madame de Pommereuse et à la jeune fiancée. Elles furent reçues dans le salon par Constance et par Blanche, profondément attristées.
Après tous les témoignages d'affection, d'intérêt de cœur, qui s'échangèrent entre la marquise, Marie et la famille Picard, il se fit un grand silence : c'était à qui ne parlerait pas des événements qui préoccupaient et affligeaient tout le monde dans cette maison.
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Pour mettre fin à cet embarras pe'nible, à cette obstination silencieuse de chacun, la marquise se leva, prit la main de madame Picard, et l'entraîna dans un coin écarté du salon.
— Ma chère dame, lui dit-elle à l'oreille, je suis venue pour vous engager vivement à bien surveiller votre mari ; il nous a fait visite ce matin... il nous a effrayées, Marie et moi. Son découragement, son désespoir se peignent sur son visage , et se trahissent dans toutes ses paroles ; ne le laissez plus sortir seul, et pendant cette nuit ne le perdez pas de vue. Demain matin, de très-bonne . heure, je m'entretiendrai avec votre fils et M. de Rhétorière; j'ai du bien, de belles propriétés, et je pourrai peut-être vous êire
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bonne à quelque chose. Il faut s'enlraidcr sur cette terre. Ayez du courage pour tout le monde : vous savez qu'aux jours de malheur, c'est notre rôle à nous autres femmes !
— Madame la marquise, si cet orage ne me brise pas, j'aurai de l'énergie, du cœur et de la tête jusqu'au bout, répliqua Constance à voix basse. Allons reprendre nos places, pour ne point îaire naître de nouvelles inquiétudes.
Ces dames étaient à peine assises, lorsque le vieux Laurent eijtra et vint annoncer M. Ledain.
— Ledain! s'écrient Picard et son fils.
A ce nom chacun reste stupéfait.
— Comment! se disait-on, cet homme a l'audace de se pre'senter dans cette maison que ses infamies ont jetée dans la consternation!
— Mais à qui demande-t-il à parler? dit Anatole.
— 11 veut parler à monsieur, répondit le vieux Laurent.
— Je suis en affaires, répliqua Picard. Je ne saurais recevoir un pareil homme.
— Vous avez peut-être tort, lit observer la marquise, il serait curieux à entendre; il
est toujours bon de regarder son ennemi en face. Nous sommes en force : laissons-le parler, peut-être l'intimiderons-nous. Nous verrons ce qu'il a dans lame.
— Mon Dieu, il n'a dans l'âme que de la scélératesse et de la fourberie, reprit Anatole.
— Faites entrer M. Ledain, dit énergiquement madame Picard.
Le cœur de tous ces honnêtes gens battait d'impatience, de curiosité, d'inquiétude. Qu'allait-il se passer?
Ledain entra.
Surpris et déconcerté de comparaître devant toute cette famille, il cacha son
2!8 CINQ CENT MlLlf; FRANCS
émotion çn sajuîint jusqu'à terre chacune des personnes présentes. Il reprit bientôt son aplomb, son mascpie de bonhomie et son langage pateliij.
Tous les yeux étaient fixés sur lui ; on était impatient de l'écouter, de le deviner.
— MonsieurPicard, dit-il d'une voixdouce, presque émue, tout le monde a ses ennemis : vous avez les vôtres, j'ai les miens. Tout le monde est calomnié : la calomnie ne vous respecte pas plus que moi, la calomnie ne me respecte pas plus que vous. A la Bourse, dans les cercles, dans la banque, on a répandu le bruit que c'était moi, Ledain, moi longtemps honoré de votre confiance, comblé de gros appointements, de gratifications,
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(Je larges bénëfices dans toutes vos aflaires, qui, par d'indiscrètes révélations, aurais causé, précipité la panique dont vous êtes aujourd'hui victime. Cette indigne calomnie m'afflige et me désespère. Aujourd'hui, celui- 'là est perdu qui passe pour un malhonnête homme ! Eh bien, je serais un monstre d'ingratitude, si j'étais capable d'une semblable trahison, et même si je ne venais pas protester auprès de vous , auprès de toute votre famille, contre d'aussi injustes accusations.
Je n'ai point demandé à quitter cette maison où peut-être mes services pouvaient encore être utiles ; c'est vous qui m'en avez éloigné. Les uns n'ont point douté que tous les mauvais bruits contre vous ne fussent
filft CINQ CENT MILLE FRANCS
répandus par moi, et que cette panique ne fût ma vengeance ; les autres ont vu dans mon départ un motif de défiance , pensant que je m'éloignais pour n'être pas témoin d'une catastrophe. Il y a un moyen de fermer la bouche à tout le monde, de faire cesser cette panique, de rétablir votre crédit, et de raffermir votre fortune que cette crise a pu faire chanceler.
Ce moyen , le voici :
Je viens vous offrir de rentrer dans vos bureaux, d'y reprendre dès aujourd'hui la direction de vos affaires, et dès demain , je vous le promets, les bruits sinistres se taisent et la crise a cessé.
— Vous croyez donc inspirer au public
une grande confiance? répondit Anatole, que n'avaient convaincu ni persuadé les paroles mielleuses de Ledain.
— Certes, répliqua-t-il , je ne prétends point inspirer au public la moindre confiance , mais quelques amis ont foi dans ma loyauté. Je ne viens pas vous apporter de vaines paroles, je ne viens pas vous proposer seulement de mettre à votre service ma vieille expérience des affaires , mes études intimes et personnelles sur toute votre clientèle ; je viens , pour vous sauver, vous ouvrir ma bourse et celle de mes amis. En vous offrant les cinq cent mille francs qui sont toute ma fortune , je ne ferai que vous rendre votre bien; l'avenir ne m'inquiète pas. Par le temps qui court, ce ne sont
2^5 CrNQ CENT MIttE FRANCS
pas les affaires qui manquent aux honnêtes gens, ce sont les honnêtes gens qui manquent aux affaires. Aux cinq cent mille francs que je mets à votre disposition, dans le cas où je reprendrais immédiatement la direction de vos bureaux, de votre comptabilité et de votre caisse, viendrait, aujourd'hui même, s'ajouter un million et plus, s'il le fallait, pour relever votre crédit et pour vous remettre à flot.
Dans son découragement. Picard semblait déjà prêter l'oreille aux offres de service de ce Ledain; mais Anatole, avec cfette fermeté, avec cette noble et tranquille résignation que les fortes âmes savent opposer aux insinuations, aux menaces, aux perfidies des plus rusés coquins, répondit :
— Malgré toutes vos belles promesses , nous trouverons le moyen de nous tirer d'affaire sans recourir à votre tardif dévouement.
— Prenez garde, monsieur Anatole 1 répliqua Ledain ; vous et votre futur beau-frère, M de Rhétorière, vous êtes jeunes; vous avez sans doute déjà étudié tous deux, ajouta-t-il avec une émotion involontaire, la comptabilité, les comptes courants, le livre décaisse; mais avez - vous tout vu? Savezvous le fort et le faible de la situation? vous êtes- vous rendu compte de toutes les entreprises dans lesquelles la fortune de monsieur votre père est engagée ? Un grand nombre de ces entreprises sont aujourd'hui en discrédit, les actions sopt beaucoup au-dessous
du pair, et M. Picard en a des masses entre les mains. Un grand nombre de ces actions ont encore à faire leur quatrième, leur troisième, même leur second versement. Eh bien, ces versements obligatoires pour maintenir le crédit de cette maison , indispensables pour soutenir ces entreprises en défaveur, et qu'il faut cependant mener à bien, représentent en sus du passif une somme très-considérable de plusieurs raillions.
Cette révélation de Ledain augmenta les anxiétés, l'abattement, le désespoir de Picard ; elle fit même hésiter le jeune Anatole dans ses résolutions énergiques contre cet homme qui ne lui inspirait que de l'aversion et une invincible défiance.
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Tous les témoins de celte scène se montraient troublés par le calme, par le langage modelé de Ledain, et par les faits nouveaux que venait de faire connaître ce comptable expérimenté.
Ledain sentait qu'il gagnait du terrain ; sa physionomie n'en paraissait que plus affable et il n'en mettait que plus de cordialité, que plus d'attendrissement, dans ses inflexions de voix.
— Je comprends, monsieur Anatole, reprit-il, que tant d'odieuses calomnies qui vous poursuivent, indignent la noblesse de votre cœur, et je trouve toutes naturelles les préventions qui se laissent voir contre
moi dans votre physionomie, dans votre U. 15
attiludc, et dans toutes vos paroles ; mais, croyez-le bien, il n'y a dans ma démarche qu'un désir bien sincère de défendre votre père et moi contre nos ennemis , de von* sauver de la ruine et du déshonneur avec ma propre fortune et avec l'appui de capitalistes qui me sont dévoués.
La marquise se pencha à l'oreille de madame Picard. Elle semblait tout à la fois lui soumettre ses observations et lui donner un conseil. De son côté, madame Picard paraissait écouter avec une adhésion affectueuse les paroles de madame de Pommereuse.
Ne voulant pa8 que son fils changeât de ton et d'attitude vis-à vis de Le»
dain, et adressant la parole à ce dernier :
— Eh bien, monsieur, dit-elle, nous allons tous réfléchir sur vos propositions, prendre un parti, et, dès demain, vous aurez de M. Picard une réponse définitive.
— Il n'y a pas de temps à perdre, madame, répliqua-t-il; le tonnerre gronde... peut-être demain sera-t-il trop tard 1
Ledain semblait plus pressé de sauver celte famille et cette fortune, que s'il se fût agi de se sauver lui-même.
Cependant Ledain crut prudent de ne pas insister ; il sentait qu'il avait fait impression : il se retirait avec l'espoir de rentrer en vainqueur dans la place, de ressaisir la direction
des affaires; mais le visage de ce grand comédien,loin d'exprimer la joie du triomphe, faisait croire de plus en plus à l'intérêt, au dévouement que lui inspirait la triste situation de son ancien patron.
11 salua de nouveau avec le plus profond respect toutes les personnes présentes. Ni Picard, ni Anatole ne trouvèrent le courage de le reconduire jusqu'à la porte du salon.
Après le départ de cet homme, on fit monter M. de Rhétorière ; on le mit au courant de ce qui venait de se passer; on tint conseil.
- Voyons, dit madame de Pommereuse, qui cherchait toujours à relever ces esprits abattus... que chacun de nous dise ce qu'il
pense de ce M. Ledain et de ses offres de service.
— Nous vous écoulons d'abord , madame
la marquise, répondit-ou avec empressement.
— Eh bien , il me semble que vous êtes tous trop prévenus contre ce monsieur, pour le juger avec quelque impartialité. Je ne le connais pas, je l'ai vu aujourd'hui pour la première fois; j'avoue que sa figure ne nie revient guère. Mais est-il bien prouvé que ce soit un malhonnête homme?
— Madame la marquise, répondit Anatole, ma première fièvre de jeunesse m'a jeté, au fond de notre société, dans des régions qui vous sont fort inconnues; je sais par
quels manèges Ledain se fit ouvrir la porte de cette maison. Je sais, de source certaine, que cette panique est son œuvre. Du jour où on le laissa pénétrer ici, il rêva la ruine et le déshonneur de mon père.
— Mais comment expliquer alors, reprit la marquise, son dévouement d'aujourd'hui? Lui aussi peut être victime de faux rapports, d'odieuses calomnies, et il ne faudrait point repousser î\ la légère son aide et son appui.
Madame Picard, Marie et Blanche se rangeaient à l'opinion de la marquise et caressaient cette pensée que Ledain pouvait être, au milieu de l'orage, une ancre de salut. M. de Rhétorière prit alors la parole.
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— Il y a longtemps que je surveille Ledain. Dès qu'il eut pris pied dans nos bureaux, il se dit : Je serai le maître! C'est de longue main qu'il a prépare' tout ce qui arrive. D'un côté, élevant, contre tous les usages, au taux exorbitant de quatre pour cent l'intérêt de l'argent versé en dépôt dans nos caisses, il y a fait affluer des millions qu'on nous réclame aujourd'hui à l'improviste ; d'un autre côté, protégeant auprès de M. Picard les spéculations les plus folles, il l'a entraîné à jeter imprudemment ses capitaux dans un très-grand nombre d'entreprises. Tout l'argent qui entrait ici par une porte en sortait par une autre» Voilà le vrai motif de la crise.
Ledain a toujours vécu dans les bas fonds
de la société et de la iinance; il s'est donné pour auxiliaires tous ceux que le succès, que la prospérité d'autrui blessent et irritent, et le nombre en est grand; de ces basfonds s'exhalent souvent des miasmes délétères, poisons plus ou moins actifs. Il a publiquenient et à dessein grossi le chiffre des dépenses de cette maison et dénoncé connue des prodigalités coupables ce qui n'était qu'un noble emploi d'une tortune bien acquise.
— Mais quel intérêt a-t-il aujourd'hui a venir au secours de celui qu'il voulait ruiner et perdre? répliqua, en insistant, la marquise.
— Je vais vous le dire , répondit M. de
Rhétorière. Depuis le départ de i.edain, j'ai étudié de très-près le grand-livre, j'ai pointé toutes les dépenses , avec les pièces de comptabilité à l'appui. J'ai d'abord constaté un grand nombre d'irrégularités, d'inexactitudes : par exemple, les mêmes sommes, pour les mêmes dépenses, sorties deux fois de la caisse et deux ibis inscrites sur les livres. En comptabilité, des irrégularités, des inexactitudes, cachent souvent des actes d'improbité ; j'ai entre les mains plus d'une pièce altérée et même plus d'un faux contre lesquels Ledain ne pourrait protester.
Je suis d'avis que pour traiter un homme de faussaire, il faut des preuves irrécusables ; cette nuit me suffira pour compléter contre Ledain un dossier écrasant.
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Lu confiance de M. Picard laissait à cet liomme la bride sur le cou ; Anatole et moi nous l'inquiétons ; mieux que cela : il nous connaît et il nous redoute.
Toute la politique de ce Ledain est bien simple; elle consiste à ne laisser à personne le moyen d'examiner, d'étudier nos livres de commerce, nos pièces de comptabilité, témoins accablants de ses vols quotidiens. En vous donnant cinq cent mille francs, il ne vous donnerait pas le quart du capital dont il vous a dépouillé. 11 a donc tout profit à se faire généreux, désintéressé, pour ne pas être publiquement accusé d'abus de confiance. Jusqu'à ce moment, il a espéré que cet assaut donné à notre maison par des créanciers inquiets et de mauvaise humeur
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nous ferait perdre la tête et nous déciderait à le rappeler; nous avons tenu bon, et c'est lui qui commence à trembler.
Ces paroles, ces explications de i^I. de Rhétorière portèrent la lumière dans tous les esprits, la persuasion dans tous les cœurs.
La loyauté du fiancé de Blancbe s était imposé le devoir de ne révéler des faits si graves, si odieux, que lorsqu'il y serait contraint. Ne voulant pas permettre que Picard retombât sous les griffes de cet homme abominable, M. de Rhétorière s'était décidé à parler.
Dès ce moment , la marquise était bien certaine que Picard n'était coupable que de
trop de générosité , de trop d'abandon , de trop de confiance ; elle était heureuse
de le trouver, dans une pareille crise, toujours digne de la sympathie des honnêtes gens et du dévouement empressé de ses amis.
— Mais où en êtes- vous aujourd'hui ? demanda avec intérêt madame de Pommereuse.
La crise en était venue à ce point qu'on n'avait plus rien à cacher. Il eu était de Picard comme d'un malade dont la vie est en péril; les médecins se font un devoir d'avouer ton te la gravité du danger aux parents et aux amis,
— - La journée n'a pas été bonne , di l
M. de Rhétorière; de neuf heures du matin à trois heures après midi, j'ai eu à compter près d'un million. Devant cette foule agitée et impatiente, j'ai tenu à faire bonne contenance. Je payais avec un empressement et une tranquilhté qui étonnaient tout le monde. 11 était impossible de soupçonner que notre caisse manquât d'argent. Pour toutes les grosses sommes, je donnais des bons sur la Banque; pour les appoints, je payais en or, et quant à l'argent je me contentais de faire peser les sacs de mille francs. Pour Paris et pour les départements, nous avons en trois jours payé environ quinze cent mille francs; en comptant les avances de la Banque , il nous reste donc une somme égale. 11 nous manque trois millions pour faire face à tout, même aux exigences des
2îia CINQ CENT MIUR FRANCS
héritiers du comte de la Roserie, qui peiw vent réclamer deux millions; nous avons au moins une journée entière pour trouver des ressources nouvelles.
— Vous ne trouverez pas un sou ! s'écria Picard.
— Dès demain, à neuf heures du matin, dit la marquise, je suis ici; j'aurai vu mon bapqujer, mon notaire, et j'aurai quelque boime nouvelle à vous apporter. Je suis, Dieu merci, fort inconnue à la Bourse, chez vos agents de change, dans ce que vous qppejez le monde des affaires, où se rencontre souvent si mauvaise compagnie ; mes démarches ne compromettront pas votre crédit et ne peuvent aggraver votre situation.
La famille reprit courage, et s'empressa autour (le la marquise. Anatole lui serra affectueusement les mains; il adressa à Marie, très-émue, très- inquiète, des adieux remplis d'espérance.
On entendait encore le roulement de la voiture de madame de Pommereuse dans la cour de l'hôtel, lorsque le vieux Laurent remit au banquier une lettre qui portait sur la suscription : irès-prcsséc, et près du cachet : personnelle. Picard se hâta de lire ce billet; il était si^né Ledain l . . .
Un Suicide.
Après avoir parcouru la lettre de Ledain, Picard se relira dans son cabinel ; il relut cette lettre ainsi conçue :
« Mon clier monsieur Picard,
» Je me suis préoccupé toute la journée
2Ù4 CINQ CENT MriLE FRANCS
(le vos aiïaires; j'ai vu le juge de paix. On ne lèvera les scellés, chez feu le comte de la Roserie, que dans deux ou trois jours : nous avons donc un peu de temps devant nous.
» Je vous répète ce que je vous ai dit ce malin. Vous pouvez disposer de mon dévouement, de ma bourse et même de celle de mes amis. Si vous le voulez, je puis encore vous sauver.
» Agréez mes meilleurs sentiments,
» Votre affectionné serviteur,
» Lebain. »
A la fin de celte journée, pendant toute
la soirée, Constance entra plus d'une fois dans le cabinet de son mari ; elle se souvenait des avertissements de la marquise.
A mesure que les heures s'e'coulaient, elle le trouva plus calme, plus maître de lui ; il montrait de plus en plus cette froideur, celte résignation d'un homme qui a pris son parti. Il entretint sa femme avec tendresse de tout ce qu'il y aurait à faire quoi qu'il arrivât.
— Il faudra, lui dit-il, vendre aux enchères cet hôtel, tout le mobilier, ma galerie de tableaux, les chevaux, les voitures, notre château de Fermont, les fermes et les bois. Ah ! que je regrette notre simple et modeste maison du faubourg Pois-
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sonnièrel Tout ce luxe, cet apparat, ce nombreux domestique m'importunent et me fatiguent ! ïu aurais bien des reproches à me faire, chère femme... Anatole et Blanche eux-mêmes auraient fort à se plaindre de moi.
Les mariages de nos enfants sont peut-êlre devenus impossibles. En supposant que nous puissions sortir de cette crise , après avoir tout vendu pour payer tout le monde, il ne nous restera peut-être plus rien! Que n'ai-je continué sagement, modestement, le train régulier de nos affaires d'autrefois ! Je devrais aujourd'hui une fortune honorable, non pas aux bénéfices du jeu, mais aux profits légitimes du travail; la dignité, l'honneur, ces trésors que rien ne rem-
place, seraient encore la meilleure richesse de ma maison et le plus beau patrimoine de nos enfants. ..\
h Constance combattit avec des arguments qu'elle trouvait surtout dans son cœur toutes les craintes, toutes les tristesses de celui qu'elle n'avait jamais cessé d'estimer et de chérir.
— Tes enfants et moi , dit - elle , nous t'aimons toujours; jamais nous n'avons proféré une plainte contre toi ; jamais un reproche n'effleurera nos lèvres, ne sortira de notre cœur.
Elle insista sur la visite de la marquise et sur l'arrivée certaine du général do Rhélo-
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rière pour le lendemain matin. Le général avait écrit. Elle s'efforçait ainsi de faire briller aux yeux de son mari quelques rayons de soleil et d'espérance.
Picard paraissait distrait, indifférent; il prit la main de sa femme, et rompant un assez long silence :
— Ma chère amie, lui dit-il, fuis venir mes enfants... tu vois que je suis moins agité, moins inquiet; j'ai repris du courage.
Anatole et Blanche accoururent bientôt près de leur père.
— On a beaucoup payé aujourd'hui, dit Anatole , avec intention ; mais la façon
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prompte et dégagée dont M. de Rhétorière a su satisfaire tout le monde a produit un excellent effet : il serait bien possible, mon père, que ce fût la fin de la crise.
Picard ne répondait rien à ces paroles rassurantes; poussé par un mouvement d'impatience, il se leva. Il embrassa avec amour, avec effusion, sa femme et ses enfants.
— J'ai, leur dit-il, des lettres à écrire; retirez-vous... Je ne veux voir personne, pas même mon ami le docteur Bernard ; j'ai besoin d'être seul...
Anatole descendit dans les bureaux pour s'associer aux recherches , aux travaux minutieux et pénibles que M. de Rhétorière devait achever pendant la nuit.
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Blanche se retira dans sa chambre, et se jetant à genoux, elle adressa au ciel lesplus ferventes prières pour le salut de sa famille, et pour l'honneur de la maison.
Madame Picard , dans son anxiété , se promit bien de veiller toute la nuit.
Elle revint dans sa chambre, et, pour se distraire des tristes pensées qui l'obsédaient, elle imagina de trier, de ranger tous les papiers que renfermaient les tiroirs d'un secrétaire.
Dans un de ces tiroirs les plus secrets, elle retrouva une lettre un peu froissée, un peu jaunie par le temps; elle était signée du docteur Bernard, et datée de 1851.
Constance prit cette lettre, qui réveillait en
elle un douloureux souvenir, et puis, comme anéantie, immobile, cette lettre à la main, elle rêva à sa vie passée, si heureuse pendant plus de vingt ans.
De son côté, resté seul dans son cabinet, et bien heureux de s'y trouver seul , Picard détacha d'abord trois charmantes miniatures, suspendues près du cadre de la glace : les portraits de sa femme, de Blanche et d'Anatole. 11 plaça les trois médaillons sur son bureau; il alluma une seconde bougie, pour mieux les voir. 11 se mit alors à écrire. Sa première lettre était pour le docteur Bernard.
« Mon cher et vieil ami !
» Je me vois forcé d'en finir avec la vie : ma mort apaisera la vindicte publique ; on
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accordera peut-être à ma famille miséricorde et pardon.
» Au moment où tu recevras cette lettre, demain, à cinq heures du matin, tu viendras chez moi , accompagné de Laurent ; il te conduira dans mon cabinet ; à vous deux , vous me porterez dans une des serres dont on retirera la clef; vous aurez soin de faire disparaître toute trace de sang. On apprendra ma mort à ma femme , à mes enfants , avec les plus grands ménagements, et on les obligera tous les trois à quitter l'hôtel. Adieu, Bernard... dernier adieu d'un cœur qui bat encore et qui t'aime ! J'espère que Dieu me pardonnera !
» Veille sur ma femme^ sur mes enfants,
mon vieil ami. Je te serre la main; je t'embrasse pour la dernière fois. »
Cette lettre une fois écrite, et cachetée avec le plus grand soin, Picard sonna. Laurent accourut, et son maître lui donna les instructions suivantes :
— Demain, à cinq heures du matin, tu porteras cette lettre au docteur Bernard, qui t'accompagnera immédiatement à l'hôtel. Tous deux vous viendrez me trouver dans mon cabinet : je vais y passer la nuit à travailler. Tu vas fermer la porte à double tour, et tu prendras la clef. ïu ouvriras demain sans frapper. 11 serait possible que vers la fin de la nuit j'eusse cédé au sommeil. Vous éviterez de faire ie
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moindre bruit , toi et le docteur ; je ne veux pas qu'à une pareille heure on réveille toute la maison.
— Tout cela sera fait comme monsieur l'ordonne !
Laurent sortit, ferma la porte principale du cabinet à double tour et emporta la clef.
Ces ordres parurent assez extraordinaires à ce dévoué serviteur ; mais, comme il le disait, cette maison était en révolution.
Picard reprit la plume pour écrire à son fils :
« Mon cher enfant, » Je renonce à la vie pour expier nies
fautes et pour apaiser l'opinion publique. Ma mort t'impose de sérieux devoirs; clicf de la famille, tu dois entourer ta mère des soins les plus tendres et les plus respectueux, protéger ta sœur, jusqu'à ce que son mariage avec M. de Rhétorière soit accompli. J'ai donné de bien grand cœur mon consentement à ton mariage avec Marie... sois heureux, et recevez tous ma bénédiction !
» De Rhétorière et toi, menez à bonne fin les affaires, la liquidation de la maison, et résignez- vous, s'il le faut, à la misère plutôt que de faire perdre un centime à nos créanciers. Il s'agit de notre nom, de notre honneur I Lors même que vous parviendriez à sauver qu 'Iques débris de notre fortune,
vendez cet hôtel , vendez la terre de Fermont, vendez tout, et reprenez cette vie simple et modeste que je n'aurais jamais dû quitter.
» Je vous embrasse pour la dernière fois, mes chers enfants. Je vous recommande le vieux Laurent. »
Picard plia cette lettre ; il écrivit sur l'enveloppe : Pour Anatole.
Il prit une boîte qui contenait ses armes; il chargea ses deux pistolets; après les avoir armes, il plaça les capsules.
Il baisa le portrait de son tils, de sa fille ; ses lèvres restèrent longtemps attachées sur
le portrait de Constance; des larmes coulèrent de ses yeux, et se reprochant de ne lui avoir pas adressé un dernier adieu, il reprit la plume ; mais il avait à peine écrit ces mots : « Adieu , Constance , adieu , chère amie ! » qu'il entendit la voix de sa femme.
Il était dix heures du soir. Madame Picard avait quitté son mari depuis une heure à peine. Elle frappa d'abord à la porte... et chercha en vain à l'ouvrir.
— Mon ami , disait-elle d'une voix suppliante, ouvre-moi ! ouvre-moi !
Aucune réponse , aucun mouvement ,
aucun bruit dans le cabinet de Picard.