‹ Cinq cent mille francs de renteChapitre 6 sur 10 · OE BENIE · texte numérisé non relu

OE BENIE

tiente curiosité, et cherchant partout, elle aperçut quelque chose qui brillait sur le tapis : c'était une capsule.

— Tu as donc ici des armes ?

Frappée de l'attitude embarrassée de son mari, elle ouvrit par surprise un des tiroirs du bureau : elle y trouva la lettre pour Anatole et la lettre commencée pour ellemême ; elle put lire ces mots :

« Adieu, Constance, adieu, chère amie! »

Malgré tous les efforts, malgré les instances de Picard, Constance décacheta et lut aussi la lettre adressée à son fils.

— Un suicide! s'écria-t-elle d'une voix

ferme, en jetant sur son mari un regard plein d'énergie et d'autorité.

Ce n'était plus l'épouse soumise : c'était la mère de famille parlant au nom de ses enfants, au nom de la morale, de la religion; c'était la femme qui se souvenait de plus de vingt années de vertu , de fidélité , de dévouement !

— Un suicide \ Y a-t-il rien de plus lâche, de plus honteux, de plus impie? Votre femme, votre fils, votre fille, ne sont plus rien pour vous ! vous sacrifiez à votre orgueil blessé l'affection, la tendresse de toute une famille, que votre mort criminelle réduirait au désespoir! Vous n'avez pas le droit de disposer de vos jours : les titres de

père et d'époux vous imposent d'impérieux devoirs! Votre place est sur cette terre, ici, au milieu de nous ! Vous devez partager nos douleurs et nos chagrins. Qu'importe la perte de votre fortune I Je ne me suis jamais laissé enorgueillir par ces richesses qui vous ont enivré! Reprenez votre raison, votre courage, et résignez-vous dans le malheur. Sachez vous conduire en homme, en père de famille.

Picard, atterré par ces reproches, n'osait lever les yeux sur sa femme.

— Le monde n'est pas inexorable, repliqua-t-il enfin... j'espérais, en mourant, appeler sur vous tous un peu d'intérêt et de pitié !

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— Vous avez un fils honnête homme, d'un excellent cœur, mais qui clans la fougue de son caractère, de son âge, peut être entramé au mal comme au bien; il a besoin de vous. Vous avez une fille, dont le sort n'est point assuré... elle souffre, elle désespère... elle a besoin de vous !

— Personne ici n'a besoin de moi , vous seule êtes la raison, la vertu, le dévouement ; je peux mourir... vous seule êtes la providence de cette maison !

Constance puisa dans son courage de mère et d'épouse la force de frapper un coup décisif.

— Eh bien , s'écria-t-elle , puisque vous

m'y forcez , je vais vous révéler un secret que, depuis plus de quatre ans, je renferme au fond de mon cœur. Je ne vous ressemble pas, mon ami : un premier revers, une première atteinte, une première douleur, peuvent vous abattre; moi, j'ai supporté quatre années de souffrances : j'ai vaincu mon désespoir pour épargner un chagrin , une crainte à mon mari , à mes enfants I

Il se fît un changement subit dans les traits, dans l'attitude de Picard. Son visage prit une expression d'anxiété et d'attendrissement.

— Vous croyez à la science de Bernard, à son attachement pour nous? Eh bien!

Yoici une lettre du docteur, une lettre date'e de 1851. Regardez bien la datel elle vous fera comprendre tout ce que signifie cette phrase : Ce n'est qu'avec les plus grands soins que nous pourrons conserver madame Picard à sa famille pendant trois ou quatre années au plus. Elle est datée de 1851, vous le voyez; et nous sommes en 1855! L'heui'e de ma fin va sonner.

Constance n'avait plus de colère : elle n'avait que de l'émotion et de la tristesse. Elle se jeta au cou de son mari, en lui disant d'une voix suppliante :

— Adolphe , mon cher Adolphe I c'est à toi de vivre , c'est à moi de mourir I

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Si tu tiens à prolonger mon existence de quelques jours , jure-moi de renoncer pour jamais à ces odieux projets de suicide ; juremoi de te conserver pour nos enfants ! Nous les aimons tous deux d'une égale tendresse I Hélas ! ils n'auront que toi pour les consoler, pour les aimer. . . quand je ne serai plus I

— Par le saint amour que j'ai eu, que j'aurai toujours pour toi, dit Picard d'une voix exaltée , je jure de supporter toutes les douleurs, toutes les peines ; je jure de boire le calice jusqu'à la lie, plutôt que d'attenter à mes jours ! Je veux vivre pour que tu vives; je veux vivre pour que mon dévouement puisse te sauver I . . .

Picard sentit se réveiller au fonddel'àme

im CINQ CENT MILLE FRANCS

le doux souvenir d'une longue union qui lui avait donné tant de jours heureux; en ce moment, il faisait bon marché de ses inquiétudes, de ses affaires, des calomnies qui, le matin même, avaient retenti à son oreille et ulcéré son cœur : inquiétudes, affaires, calomnies , perte de fortune , il oubliait tout.

Il en est des douleurs morales comme des douleurs physiques : la plus vive efface bien vite la plus légère ; pour Picard , la crainte de perdre sa femme était la plus grande et la plus poignante de toutes les douleurs.

Constance rendit à son mari les deux lettres dont elle s'était emparée; on les brûla.

Picard s'assit près de Constance sur un canapé. Mais quel fut son effroi , lorsqu'il la vit, épuisée par tant d'émotions, pâlir, s'affaisser sur elle-même et tomber dans ses bras, sans connaissance, sans mouvement ! A peine eut-il la force de crier au secours.

Il appuie la tête de sa femme sur les coussins du canapé; il ouvre les fenêtres; il sonne deux ou trois fois avec violence : enfin, Laurent accourt ; il entre par la porte principale du cabinet , grâce à la clef qu'il avait prise par ordre de Picard.

Blanche était bien loin de deviner ce qui se passait tout près d'elle. Mais elle crut entendre du bruit... Elle appela en vain...

elle sortit de sa chambre... elle traversa les vastes appartements du premier étage... elle arriva ainsi jusque dans le cabinet de Picard. A la vue de sa mère évanouie, elle se précipite à ses pieds, elle saisit ses maijis glacées pour les couvrir de baisers et de larmes. ^,

Au même instant , Marie et madame Dominique, conduites par le vieux Laurent, parurent sur le seuil de la porte.

Madame Dominique, en deuil d'un fils regretté, avait avec la famille Pjcar^ Ja parenté du malheur ; elle venait avec Marie, au nom de madame de Pommereuse, savoir si rieji de fâcheux ne s'était renouvelé dans la soirée,

On rapprocha le canapé de la fenêlre, afin que l'air vif de la nuit passât sur le visage de Constance; la malade continuait à rester immobile, et les trois femmes se mirent à prier pour celle que tous leurs soins ne pouvaient encore rappeler à la vie.

Par un hasard étrange, par une coïncidence singulière, Anatole, fatigué de ce grand travail de chiffres, qu'il continuait obstiner ment avec M. de Rhétorière, avait ouvert les appartements de réception, situés, comme les bureaux, au rez-de-chaussée :

pour se distraire, pour se reposer, il s'était mis à toucher sur un orgue les chants du cinquième acte de Robert le Diable.

Ces mélodies célestes se faisaient çnten-

27i CINQ CENT MILLE FRANCS

dre jusque dans le cabinet de Picard : de loin elles prenaient encore plus d'accent et de mystère.

Au bout de quelques minutes, celte divine musique semblait avoir agité , ranimé la figure de madame Picard, jusque-là livide et immobile. Les yeux de la malade s'entrouvraient; elle voyait! elle regardait! Le sang, la couleur, la vie, revenaient à ses joues et à ses lèvres! son front s'illuminait 1 Elle se souleva sur le canapé ; elle reconnut ceux qui l'entouraient , elle serra les mains amies qui pressaient les siennes.

A la grande surprise , à la grande joie de tous, la physionomie de Constance, loin d'exprimer la douleur, peignait la béatitude !

Picard couvrait de baisers le front de sa femme. Les chants lointains de l'orgue continuaient -à se faire entendre. Constance saisit les deux mains de son mari et les tint pendant quelques instants sur ses lèvres émues; puis d'une voix faible, douce, touchante :

— Mes enfants, mes amis, vous m'avez crue morte, et je vivais dans une sublime extase ! J'ai entendu la voix de Dieu ! il me semblait que sa miséricorde laissait tomber sur nous une éblouissante lumière, et qu'un miracle s'accomplissait : la haine et l'envie retournaient dans les enfers ; je n'étais entourée que de cœurs fidèles qui m'aimaient. Je voyais cette charmante et bonne Marie ,

je voyais ma Blanche bien-aimr'e marcher II. 18

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toutes doux à l'autel dans l'éclat de leur parure virginale et de leur pudique beauté. Dieu présent vous promettait à tous de longs jours de bonheur, et il m'accordait la grâce d'en être le témoin. Mes enfants, mes amis, je n'ai plus d'inquiétude, je n'ai plus de souffrance... Mon cœur est soulagé... Ma joie est bien grande !

L'orgue cessa de chanter.

— Mais, demanda Constance, d'où venaient donc ces accords divins qui m'ont émue, qui m'ont charmée jusqu'au fond de l'âme ? Ah ! je le sais ! . . .

Elle pensait à son fils.

Anatole, que Laurent avait averti, accourut près de sa mère.

— Que je suis heureuse, s'écria-t-elle, en l'embrassant, de te devoir tout ce que j'ai vu et entendu dans mon extase !

— Je veillerai près de loi cette nuit, lui dit Picard.

Constance accepta cette offre de son mari : elle y voyait un témoignage des nouvelles idées de Picard , une preuve de sa ferme résolution de tenir son serment.

Madame Dominique et Marie allèrent porter d'heureuses nouvelles à la marquise.

270 CINQ Cl- NT MILLE FRANCS DE RENTE.

Constance regagna sa chambre à coucher, appuyée d'un côté sur le bras de son mari , de l'autre sur l'épaule de sa fille qui avait aussi demandé à ne point quitter sa mère.

— Rassurez-vous, leur disait madame Picard, je reposerai, je dormirai : j'ai l'esprit tranquille et le cœur content!

Lies4 propos de table dii baron dv E<ongiECville.

Le banquier, cédant aux instances d'Anatole et de xM. de Rhe'toricre , descendit dans les bureaux pour examiner les pièces de comptabilité altérées, surchargées, en un mot pour constater les faux commis par Ledain.

II y avait là tout un dossier, qui contenait en effet des preuves accablantes d'abus de confiance; on y voyait clairement que Ledain avait pu détourner de la caisse, à son profit, et en très-peu d'années, une somme qui dépassait un million cinq cent mille francs.

C'était une affaire de cour d'assises; mais le bruit, le scandale, effrayaient Picard : il lui répugnait de faire juger son ancien caissier et de le faire condamner à une peine infamante.

Il fut convenu que les faux , les escroqueries et les vols de cet homme seraient un secret pour tout le monde.

Le vieux Laurent, qui avait repris son service et son importance d'autrefois, annonça le baron de Longueville. Il était onze heures du soir. Cette visite, à une pareille heure, devait au moins causer quelque surprise.

Anatole, le doigt posé sur ses lèvres, taisait signe à son père et à M. de Rhétorière de ne rien confier au baron, — à lui moins qu'à personne, — de tout ce qui se passait dans la maison.

Le baron entra.

Ce n'était plus ce grand seigneur, à la physionomie souriante, au verbe haut, bien ganté, bien chaussé, élégant et prétentieux des pieds à la tête.

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Humble, le visage attristé, la lête basse, il ne se ressemblait plus. Tout, jusqu'à ses vêtements , jusqp'aux détails de sa toilette , trahissait le découragement, rindiirérence. Il venait de vieillir de dix ans.

Depuis plus d'une année le baron avait subi bien des malheurs ; chaque liquidation de la rente et des chemins lui avait coûté cherl Tout son capital y avait passé; après avoir épuisé son crédit chez ses amis les miiiionnaires, il n'avait pas même réussi à payer ses ditîérences récentes à la Bourse, soit chez les agents de change, soit dans la coulisse.

Le fragile édifice de la fortune du baron, si haut et si vite élevé, s'était écroulé comme

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un château de cartes. Un coup de vent lui avait apporté sa richesse ; un coup de vent l'emporta tout entière.

Avant la crise , la maison Picard avait prêté généreusement et inutilement plus de cent mille francs au baron de Longue ville.

— Vous comprenez, mes amis, leur dit ce spéculateur trop souvent exécute, les motifs qui m'ont empêché de venir vous serrer la main depuis le jour où cette maudite panique a failli vous perdre ; je ne viens vous voir aujourd'hui, à une heure si avancée, et en frôlant les murs, que parce que j'ai des nouvelles à vous apprendre. J'ai vu le notaire du comte de la Roserie, et je suis aii

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courant de ce qui s'est fait, de ce qui va se faire. Le notaire affirme qu'il y a un testament. Les scellés seront Jeve's demain matin ; le testament olographe sera ouvert immédiatement par le président du tribunal civil, paraphé et déposé au greffe. Dans la journée même, nous saurons officiellement à quoi nous en tenir sur les dispositions dernières du comte de la Roserie.

— Mais, répondit Picard, voici une lettre de Ledain qui nous prévient au contraire que les scellés ne seront levés que dans deux ou trois jours.

—C'est encore un mensonge, une perfidie, répliqua Anatole ; le fourbe a besoin de ce délai de trois jours qu'il invente; il veut

nous endormir et nous prendre au de'pourvu.

— Rassurez-vous, mes chers amis, reprit le baron; je ne peux pas croire que le comte ne m'ait pas l'ait une grosse part dans le partage de son immense fortune ; il a dû me léguer... j'en suis sûr... au moins les deux millions qui se trouvent en dépôt dans votre caisse ; vous garderez cette somme ; vous aurez du temps pour me la rendre. Il est urgent que cet héritage m'arrive ; mes amis les millionnaires me reçoivent mal, quand ils daignent me recevoir ; la figure d'un homme qui n'a plus le sou leur donne des attaques de nerfs. Quand ils vous croient riches, quand ils ont besoin de vous, ils vous laissent ramasser

les miettes de leurs splendides festins : ils font des débauches de générosité; mais, dès qu'ils vous voient par terre, ils ne vous connaissent plus, et tous ces amis intimes vous détestent.

Voyez- vous. . . ajouta-t-il, en se frappant la poitrine , ils n'ont pas de ça I Ils ne te ressemblent guère, mon cher Picard; ils ne ressemblent ni à toi... ni à moi !

Pardieu ! mes chers amis, j'ai un singulier aveu à vous faire : j'ai très-mal dîné; un dîner à quarante sous par tête ! un baron de Longueville ! Il est vrai que je dînais seul I Faites-moi servir, je vous en prie, ce qu'on pourra trouver de meilleur à la cuisine; on

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peut avoir dos mnlheiirs snns être forœ de perdre l'appétit.

Le vieux Laurent arriva, tout empressé^ au premier coup de sonnette.

— Que veut rrsonsieur? dcmanda-t-il à Picard.

— Laurent, dit Anatole, servez à souper au baron...

— Mon bon Laurent, dit à son tour le baron , n'oubliez pas de me monter une bouteille de Léoville. Mon cher Picard, c'est là certainement le plus beau vin de tô cave !

Une table était déjà préparée, lorsque Lau-

rent apporta sur un plateau une serviette, un couvert, du pain, un verre , du sel, du poivre , du beurre , un poulet froid et la fameuse bouteille de Léoville.

La joie sensuelle du baron, devant ce souper improvisé, se peignait sur sa physionomie, dans ses yeux brillants, sur ses lèvres humides que l'appétit gourmand relevait jusqu'aux oreilles. Les deux jeunes gens et Picard lui-même souriaient involontairement à ce plaisant spectacle.

— Mes chers amis, s'écria le baron, je n ai pas de secrets pour vous, et si cela vous amuse, je vais tout en soupant vous conter mon histoire. Il y a bien longtemps que je ne vous ai rien conté !

— Nous VOUS droiitons , lui répondit Anatole.

— Eh bien ! il faut que \ous sachiez où j'en suis. J'ai vendu mon mobilier, ma vaisselle, mon argenterie, jusqu'à mes excellents vins! j'ai vendu mes cannes du matin et mes cannes du soir; j'ai vendu ma garderobe, mes habits de voyage, mes habits de ville, mes habits de château, mes habits de chasse. Je n'ai jamais tant regretté de ne m'êlre point donné le luxe d'une belle bibliothèque, le luxe des livres rares, que le jour où j'aurais pu songer à les vendre... On fait quelquefois, dit-on, de très-gros bénéfices sur les livres rares, comme sur les vieux Sèvres et sur les tableaux.

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N'allez pas croire, ajoiita-t-il en dégustant avec volupté un verre de Lëoville, que je me sois laissé abattre un seul instant!... Ma philosophie pratique me met au-dessus de la calomnie, de la médisance et du préjugé. Les gens de la Bourse, que je ne paye pas aujourd'hui, auront leur tour : ils ne payeront pas demain. Les plus iiers, les plus huppés, n'ont pas le droit de me jeter la pierre. Il faut donc savoir rire de ce va-et-vient de la fortune; surtout il faut braver la misère en l'oubliant dans les plaisirs. Je trouve encore le moyen de dorer de temps en temps, pour quelques heures , les feuillets un peu pâles de ma vie nouvelle. Du reste, ce poulet est excellent.

Le baron en avait déjà dévoré une aile.

— J'ai fait hier au soir un charmant souper avec des femmes qui ont un bon cœur et surtout un bon estomac; j'ai pu encore dépenser quatre- vingts francs! De vieux éperons d'argent, de riches colliers de chien, ma dernière trompe de chasse, ont payé Ja carte, et j'ai même donné un bon pourboire au garçon. Il me reste deux chaînes en or, deux montres, un ou deux diamants, qui représentent pour moi l'avenir de plus d'une partie fine ! Les prodigalités deviennent souvent des économies : c'est parfois de l'argent bien placé. A la rigueur, je pourrais peut-être tirer quelque parti de portraits, de mèches de cheveux, de lettres de femmes. .. mais on ne m'en donnerait rien... quoique ces lettres galantesaient particulièrement quelque chose de bien curieux : le style et l'orthographe !

— Mais, dit Picard, tu aurais dû vendre en bloc les restes de ton luxe et de ton opulence ; tu aurais pu donner au moins quelques à-compte à tes créanciers; c'eût été convenable et honnête !

— Voyons, baron, dit Anatole, que ferastu de la fortune du comte de la Roserie?

— Je n'en serai que médiocrement embarrassé, répondit-il en éclatant de rire.

Et là-dessus, il déchira une aile de poulet, — la seconde, — et il avala un grand verre de Léoville.

— D'abord, reprit-il, je me ferai honnête homme; je payerai mes différences, capital et intérêts.

— C'est très-bien ! dit Picard.

— Et je jure que je ne renieltrai jamais les pieds à la Bourse !

Picard , son fils et M. de Rhétorière approuvèrent le baron, d'un mouvement de tête.

— Dans l'antiquité, continua Longueville, on élevait des temples à Minerve, à Apollon, à la Sagesse, à la Poésie ; nous autres, nous avons élevé un temple à l'Argent. Je sais bien que les statues du Commerce et de l'Industrie semblent être les véritables divinités de ce temple grec, mais c'est là un mensonge auquel on a la sottise de se laisser prendre ; à la place de ces statues res-

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pectables , on aurait dû reproduire en marbre : d'un côté, la Misère et ses haillons; de l'autre, l'horrible spectacle d'un suicide : il y a des gens qui sont assez bêtes pour se tuer !

Le rouge monta au visage de Picard.

— Si , contre tout espoir, le comte de la Roserie n'a été qu'un ingrat envers moi, ajouta le baron après avoir rempli et vidé son verre, il faudra pourtant bien que j'y retourne, à la Bourse ! Le métier de boursier peut quelquefois n'être pas trop mauvais... pour ceux qui n'ont ni feu ni lieu; c'est, après tout, le seul tapis vert où l'on puisse jouer sur parole; on subit des écarts, on peut même sauter : dans ce dernier cas, on

esl bien forcé d'imposer silence aux scrupules , aux délicatesses de sa conscience : on ne paye point ses différences, et l'on recommence à jouer.

Paris n'est-il pas la patrie hospitalière

de tous les vices, de toutes les passions, de

toutes les fautes? A Paris, tout s'oublie, tout

se pardonne. Par convenance, par décence,

quelquefois par crainte, on s'absente, on fait

un entr'acte : puis le rideau se relève pour le spectacle de nouvelles fautes et de

nouvelles folies ; toute la question est de savoir s'y prendre.

Quand la fortune vous trahit, quand les amis vous abandonnent, il ne faut pas se trahir et s'abandonner soi-même I Tel qui

resterait honnête homme... avec de l'argent, n'est-il pas forcé de se moquer de l'opinion publique... quand il n'a plus le sou ?

Le baron oubliait qu'avec du travail et de la persévérance on évite la misère, et que, même dans la misère, le travail est encore la ressource la plus certaine ; mais le baron n'avait jamais rien fait de sérieux dans toute sa vie, et peut-être n'avait-il jamais rien fait de bien honnête.

— Pendant un ou deux mois, continua de Longueville, je m'éloigne, je me relègue dans un quartier perdu, vivant à la grâce de Dieu, sans poulet et sans vin de Léoville! Puis, un beau jour, je reviens tàter le terrain de la

Chaussée-d'Antin, ce charmant quartier des plaisirs et des amours, ce riant séjour de la morale facile et de l'indulgence pour tous les pëche's, cet excellent pays de la liberté' ... et de l'impunité : la Chaussée-d'Antin, c'est la Belgique dans Paris. Grâce à des lunettes vertes, à une tenue simple, mais comme il faut, je me glisse furtivement au Café de Paris, ou dans un foyer de théâtre. Avec de bonnes manières, avec des attentions, des politesses, des prévenances affectueuses, je me fais de nouveaux amis; je cherche quelques-unes de ces bonnes âmes, assez rares, il est vrai... qui veulent bien vous pardonner les services qu'on leur a rendus. Enfin, j'entreprends quelques-uns de ces petits métiers qui, par le temps qui court, vous donnent fort à faire , mais qui vous nourrissent

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bien ou mal, — le plus souvent assez bien!

— De quels me'tiers voulez-vous donc parler? demanda M. de Rhétorière, avec un accent et un geste qui répondaient ënergiquement au langage éhonté du baron.

— Eh bien ! par exemple, on me prêle, pour les assemblées générales d'actionnaires, des titres que je dépose, et qui font de moi un personnage important. Les actionnaires ne sont-ils pas tous des joueurs? Je vote, les yeux fermés, en faveur du gérant, et je conquiers des droits à sa secrète reconnaissance. Dans les assemblées de créanciers, armé de titres imaginaires, je défends le failli : je vante sa probité, sa haute intelligence; j'enlève le concordat, et

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le failli redevient... plus commerçant que jamais! je ne fais de tort à personne. Dans l'industrie , j'écarte Je grain de sable qui pourlait renverser le wagon d'une grande entreprise; dans le commerce, je protège ceux qui savent comprendre le crédit. Quant aux créanciers des faillis, ils ne peuvent pas m'accuser de les avoir ruinés, puisqu'ils le sont déjà.

Avec de la prudence, avec de la patience, avec de l'esprit, on met un jour la main sur deux ou trois billets de mille francs; le crédit renaît, les coulissiers oublieux vous font des sourires, et on se remet au jeu. La Bourse est l'espérance du pauvre : c'est quelquefois la fortune h terme.. . c'est la richesse fin courant 1

Après avoir mangé les deux ailes et les deux cuisses du poulet, le baron dépouillait la carcasse et vidait sa bouteille de Léoville, sans s'apercevoir que le cynisme de ses idées et de ses projets n'inspirait que du dégoût à ceux qui l'écoutaient.

— Mais, reprit-il avec sa gaieté ordinaire, devenue plus vive et plus folle encore sous une petite pointe de vin , comme je ne veux plus, comme je ne peux plus prélever de nouveaux emprunts sur la bourse de mes amis, il me faut bien avoir recours aux expédients. Cependant, je vous le déclare, on peut, selon moi, tricher à la Bourse : on n'a jamais le droit de tricher au jeu.

Il reste aux hommes aimables, spirituels,

intelligents, qui ont tout perdu, une ressource plus sûre et plus honnête que la carte bizeautée : c'est la lettre de change. La lettre de change est un chiffon de papier qui ouvre toutes les caisses...

— Et quelquefois aussi la porte d'une prison! lui dit M. de Rhétorière.

— Ceci n'est qu'un détail, répliqua le baron. J'ai eu le soin, dans ma prospérité, de ne pas perdre de vue l'honorable corporation des usuriers. J'ai toujours cultivé une clientèle de riches prodigues et gênés, de fils de famille qui mangent leur blé en herbe, de femmes mariées, — séparées à l'amiable, — qui font des dettes pour faire encore quelque chose contre

leur mari. Ce sont là mes cjrosses réserves.

Tout cela est bien simple : les clients dont il s'agit, bien qu'ils se trouvent à court d'argent, offrent des garanties de famille, de position, d'avenir. Je chercbe la somme dont on a besoin, et je la trouve, sur lettre de change. Je m'engage et je signe complaisamment pour les sommes qu'on me demande ; mais, en revanche, j'obtiens une signature de complaisance pour les sommes qui me sont nécessaires. Je me compromets pour mes clients : il est juste qu'ils se compromettent pour moi.

— Mais l'échéance arrive ! dit Anatole.

— Oh ! alors, il y a d'abord une première

démarche à faire : on demande à renouveler. Si on arrive au renouvellement, tout est dit et l'on dort tranquille ; si l'huissier procède, mes clients, afin d'échapper à la prise de corps, sont forcés de payer pour eux et pour moi, puisqu'ils m'ont donné leur signature en échange de la mienne; s'ils ne payent pas, mon sommeil n'en est pas troublé : je quitte mon domicile, et les gardes de commerce ne prennent guère le pas gymnastique pour m'altraper : on ne court pas le mauvais gibier.

Le baron, qui n'avait plus rien à manger ni à boire, se leva pour sonner : Laurent entra.

— Mon bon, lui dit affectueusement ce

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vieil étourdi beaucoup trop philosophe , apportez-moi, je vous en prie, un peu de dessert : du fromage, des confitures, un verre de vin de Madère, et de cette vieille eau-de-vie qui fait tant d'honneur à la cave de la maison.

Les nouveaux désirs du baron furent satisfaits.

— Donnez-nous donc , dit Anatole , des nouvelles de ce docteur Burdin qui s'est si mal conduit envers nous ?

— Il en est puni ; il n'est pas heureux ; voici son histoire :

Il était parvenu, grâce à sa croix d'hon-

neur, grâce à sa phraséologie, grâce à la gravité de sa laideur, à se faire une espèce de clientèle; mais lorsque nous le prîmes parla main pour l'introduire dans la finance, lorsque nous lui eûmes fait à la Bourse la réputation de spéculateur heureux et habile , cette clientèle s'accrut encore. Chacun de ses nouveaux clients le consultait pour la plus légère indisposition, se donnant ainsi le moyen de le consulter souvent et longuement sur des opérations financières.

Pour les cas de mauvaise santé, il improvisait de brèves ordonnances; mais pour les affaires de Bourse, il développait complaisamment des théories à perte de vue : il professait I Jl levait les épaules et n'avait que

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