II
Wtê CINQ CKNT MILLE FRANCS
» Anatole Picard , mon ami , a provisoirement pris ma défense, l'épée à la main; mais celte affaire ne peut suffire à ma vengeance. Le jour où je rencontrerai le marquis de Verneuil, aujourd'hui plutôt que demain, ce matin plutôt que ce soir, je l'insulterai en public : à certaines offenses , il faut un duel à mort.
» Je peux être tué ; j'écris donc ici mes volontés dernières, j'écris mon testament.
» J'institue Anatole Picard mon légataire universel; il devra seulement donner une somme de dix mille francs à chacun de mes domestiques, et une somme de cinquante mille francs à cette pauvre Pichenette, qui a plus de gaieté que de talent.
DE RENTE. SSQ-
» Anatole Picard ne devra re'clanier du baron de Longueville aucune des sommes dont il trouvera les reçus dans ma caisse.
» Si je suis tué , j'aurai payé tout à la fois, par ce duel, ma dette à Thonneur, et par ce testament, ma dette à l'amitié. »
Toute cette famille donna une chaleureuse approbation aux louables sentiments qui avaient dicté le testament du comte de la Roserie, sans trop se réjouir de ce secours imprévu qui venait simplifier et dénouer la situation.
Après cette lecture , Anatole s'approclia de Marie et lui parla îi voix basse.
A son tour, Marie, dont la physionomie rayonnait de joie, s'écria :
— Ah ! c'est bien , monsieur Anatole , vous me rendez heureuse !
— Que t'a-t-il dit, ma chère Marie? demanda madame de Pommereuse.
— Monsieur Anatole veut que madame Dominique aille s'établir dans le petit hôtel de son fds. Cet hôtel deviendra sa propriété. Il veut partager avec elle tout l'héritage du comte de la Roserie.
— Ma chère amie, répliqua madame de Pommereuse, tout cela ne m'étonne pas de la part d'Anatole ; j'ai toujours dit qu'il y avait en lui du grand seigneur ; aussi ai-je voulu qu'il devînt ton mari.
— Ainsi , s'écria Constance avec une
sainte joie , ma vision n'était pas un rêve , et le bon Dieu tient toutes les promesses que me faisait la voix céleste que je crois entendre encore.
— Mon père , ajouta Anatole , il est bien décidé que la part qui va me rester de la fortune considérable de mon ami la Roserie, sera d'abord employée à combler tous nos déficits : nous avons constaté ce matin, avec de Rhétorière, que ce Ledain avait commis, pour une somme très-importante, des détournements d'actions et de titres au porteur. Je te demande encore une grâce , mon père : c'est de pardonner à ce pauvre baron , dont toutes les espérances sont aujourd'hui bien déçues. Nous devons lui faire une petite pension , nous devons lui donner
de quoi vivre ; il faut l'empêcher de passer d'une vie d'homme de plaisirs à une existence de chevalier d'industrie et de fripon.
•— • Seulement , il ne faut pas qu il remette les pieds dans cette maison, répondit Constance.
*— Sois tranquille, ma mère, je me charge de lui donner son congé ; nous avons vu de trop près tous les dangers de la vie qu'il mène : cette maison s'est trouvée trop compromise par ses assiduités, par ses conseils, par ses ambitieuses manœuvres, par toutes ses folies. Je dois au baron une expérience précoce de la vie et des affaires : je sais à quels périls peut conduire une première faute ; j'ai vu de trop près les écueils et les abîmes pour jamais y tomber.
DM, RENTE. iUZ
Le baron de Longueville continuera à vivre dans le mauvais monde où il s'est toujours plu, et quoi qu'il fasse, il ne sera jamais admis ni dans nos affaii'es, ni dans notre intimité.
Laurent, qui faisait seul le service particulierde la n:::ison, annonça le général Crouart.
A la vue de ce visiteur, le comte de Rhélorière s'écria î
— Mais je suis ici en pays de connaissance ! on n'y voit d'ailleurs que très-bonne compagnie 1
Ce bourru, généreux et bienfaisant, tournait à l'amabililé et à la grâce.
— Comment vas-tu, Crouart? reprit-il.
— Et toi, Rhétorière?
— Comme tu vois : très-gai, très-heureux... M. Picard veut bien donner la main de sa fille à mon neveu.
— Reçois mes sincères compliments.
J'estime et j'honore M. Picard; je viens même m'acquitter envers lui : il m'a prêté très-généreusement, sans intérêt, une grosse somme, vingt-cinq mille francs. Je n'offrais cependant pas de bien solides garanties! Tous les généraux en retraite ne sont pas riches comme toi, Rhétorière !
Le général Crouart tira de sa poche un
paquet de billets de banque et le remit à Picard.
Ce brave homme, dès qu'il eut appris la crise qui menaçait la fortune du banquier, avait vendu les objets précieux auxquels il tenait le plus, et s'était procuré, coûte que coûte, la somme dont il lui était redevable.
Tout à coup, un grand bruit se fit entendre : Picard et Anatole regardèrent par la fenêtre, et furent très-surpris de voir la foule qui encombrait la cour de l'hôtel.
— Je vais descendre ; je te dirai ce dont il s'agit, mon père.
La Bourse est un centre où aboutissent
tous les fils électriques : on y sait tout ce qui se passe dans Paris. On connaissait déjà le testament du comte de la Roserie : on savait qu'il avait institué Anatole son légataire universel. Anatole remonta bientôt en riant aux éclats :
— Ce sont les habitués de la Bourse, de la coulisse, qui viennent te faire une ovation ; ils crient : Vive Picard ! et ils se répandent en imprécations contre Ledain.
Dans cette foule assez mêlée , on retrouvait la plupart des personnages qui la veille insultaient Picard à haute voix, sous les fenêtres de son cabinet.
Le monsieur ayant fait plusieurs faillites et
une cession de biens, qui la veille voulait qu'on traduisît Picard devant les assises, était celui qui criait le plus haut : Vive Picard ! et qui injuriait le plus violemment Ledain , dont il avait été l'agent.
Le banquier, devenu prudent et sage, ne fut guère touché de cette espèce de triomphe.
— Ces gens-là, dit-il, croient que je vais recommencer les affaires, tenter de nouvelles spéculations : ils viennent me faire la cour, comme si je me préparais à lancer encore à la Bourse les primes d'autrefois. Ils se trompent : je n'affronterai plus les dangers de ces tempêtes où l'on peut périr corps et biens !
Le général de Rhétorière, son nqveu, le
général Crouart, madame de Pommereuse et Marie durent, ce jour-là, dîner en famille chez le banquier.
Une grande émotion attendait encore tous les amis de la maison Picard : le docteur Bernard et les princes de la science ne devaient-ils pas se réunir pour prononcer sur cette grave question :
« Madame Picard est-elle atteinte d'une maladie mortelle? Que faut- il craindre; que faut-il espérer? »
L'oracle allait parler.
II|i9 Consiillation de médecins.
Une heure avant le dîner, on annonça le docteur Bernard, qui arrivait le premier.
— Picard, dit le docteur, fais-moi ouvrir ton cabinet; je vais y recevoir ces messieurs.
Les confrères de Bernard se firent attendre ; les me'decins célèbres doivent toujours être en retard.
Bernard avait fait un appel désespéré à l'expérience , à la science de trois praticiens :
MM. les docteurs Maillard, Rousseau et Chalamel.
Une dissertation allait s'engager entre quatre savants : la consultation pouvait du- ,^ rer ! elle devait ainsi prolonger les anxiétés de toute la famille, les inquiétudes de tous les amis de madame Picard, en ce moment réunis près d'elle.
Bernard exposa d'abord à ses confrères les symptômes qu'il avait observés depuis cinq ou six ans chez la malade : dyspnée, palpitations, surtout en montant les escaliers, pouls irrégulier, douleurs passagères mais assez vives dans la région précordiale.
11 raconta aussi l'histoire de celte lettre écrite par lui et qui contenait un pronostic si terrible sur la maladie de sa cliente.
— Mais, mon cher Bernard, demanda le docteur Chalamel, as-tu ausculté la malade?
Ce mot ausculter fut le signal et l'occasion
du débat le plus animé, le plus passionné»
le plus ardent.
Chacun de ces praticiens développait ses théories, insistait sur ses nombreuses expériences; chacun se vantait d'être le seul qui sût apprécier, par l'oreille, le souflle et les causes des battements désordonnés du cœur.
Sur cette question préalable on était déjà bien loin de s'entendre; l'argumentation cependant n'alla point jusqu'aux personnalités, jusqu'aux invectives. Tous ces fougueux orateurs finirent par se calmer sans s'être mutuellement convaincus.
— Ainsi , Bernard, dit le docteur Rousseau, tu crois à un anévrisme?
— Selon moi, répondit Bernard, les pre-
miers symptômes décisifs datent même de six cl sept ans.
— Chez la malade, fit observer le docteur Maillard, les causes déterminantes n'ont pas dû faire défaut. N'a- t-on pas réalisé dans cette maison , en très-peu de temps , une grosse fortune, etn'a-t-on pas été à la veille de la perdre? Les richesses, l'argent, tiennent aujourd'hui la plus grande place dans les causes prédisposantes et déterminantes des maladies. Monsieur Chalamel , dans votre Traité dn pathologie générale, vous devriez écrire un nouveau chapitre sur l'argent, sur la cupidité, lèpre rongeante du cœur humain, qui, dans le dix-neuvième siècle , sévit à l'état opidémique.
— J'ai été appelé ce matin, dit le docteur Rousseau, pour un cas de monomanie, chez un pauvre diable qui vient de gagner deux millions à la Bourse. Il en a perdu l'esprit : il ^se croit duc, prince ! Voilà ce que c'est que de gagner des millions I ce malheureux n'en avait pas encore l'habitude.
— Eh bien ! moi , j'ai été appelé aujourd'hui même, dit le docteur Bernard, pour un cas de monomanie avec propension au suicide, chez un spéculateur ruiné.
— Cette maison, reprit le docteur Maillard, est celle où se brassent les plus grosses spéculations , les plus colossales entreprises. Ton client a dû te donner les moyens de faire de bonnes affaires, de ga-
gner beaucoup d'argent; il a dû t'initier à ses secrètes opérations, en hausse ou en baisse. La maison Rothschild intéressait Dupuytren à tous ses emprunts , et lui donnait généreusement une petite part dans ses bénéfices.
— Je suis toujours resté complètement étranger aux afl'aires de Bourse, répliqua Bernard.
— ïu fais le discret ! reprit le docteur Maillard ; nous sommes entre confrères.
Nous trois, nous avons des enfants, une fille à marier... Voyons, dis-nous ce que tu sais... Faut-il garder son Crédit mobilier ou faut-il le vendre? Faut-il acheter du Nord, du Midi, du Grand-Central, de l'hôtel Rivoli,
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des omnibus, des petites voitures, des Autrichiens, des Saint -Hambert, de la Vieille-Montagne ? Que de papier , mon Dieu!
— Je vous jure que je ne sais pas un mot de tout celai J'ai placé mes économies chez Picard : il jne traite en ami, il me donne cinq pour cent, — et voilà tout.
— Mais il me semble, s'écria le docteur Chalamel, que nous voilà bien loin de léliologie, du diagnostic, du prognostic et de l'anévrisme de madame Picard. Revenons à la malade et à la science, messieurs.
— Ah! mon cher Chalamel, tu n'aimes que la science, toi ! lui répondit le docteur
DE HI.NTB. ^5iJ
Maillard; tu es médecin par goût, par passion, par humanité; lu n'as pas besoin de l'occuper de la dot de ta fille : on te donne plus de deux cent mille francs de rentes! Du moins, cette fortune-là est entre bonnes mains. Tout le monde sait que lu en fais un noble usage. Ta clientèle se compose surtout de gens riches; mais tu n'en es pas moins le médecin des pauvres, et lu ne te contentes pas de leur donner gratis les oidonnances.
Bernard invita ses confrères à passer dans le salon, près de madame Picard. Bientôt, chacun d'eux, à son tour, ausculta la régior du cœur chez la malade : on étudia, on compara, sur une montre à secondes, les battements du cœur et les battements du pouls.
Les quatre médecins revinrent dans le cabinet de Picard pour délibérer et conclure.
Il n'y eut qu'une voix contre le pronostic si imprudent et si terrible du docteur Bernard !
— Mais, mon cher ami, lui dit chacun de ses confrères, tu n'avais donc pas observé ta cliente, ou tu l'as observée bien légèrement? On ne trouve chez elle aucun symptôme d'anévrismo : les battements du cœur sont réguliers, son pouls est normal, — soixantequatre pulsations par minute, — et les battements du cœur sont parfaitement isochrones à ceux du pouls.
C'était à qui contredirait la prophétie in-
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sensée de Bernard ! Les trois consultants se montraient impitoyables pour la grossière erreur de leur confrère ; ils étaient ravis de le prendre en défaut.
La veille de cette consultation, le docteur Bernard avait été nommé membre de l'Académie des sciences à une forte majorité : Maillard, Kousseau et Chalamel ne pouvaient pas laisser échapper, ce jour-là, une bonne occasion de blâmer indirectement le vote de cette majorité.
— Tiens, vois-tu, disait-on au nouvel académicien , tu fais des livres , tu fais des voyages, tu étudies les épidémies; te voilà membre de l'Académie des sciences. Tu ne peux pas suivre tes malades, tu es forcé de
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négliger la clientèle : eh bien! tu devrais prendre le sage parti d'abandonner la pratique.
— Messieurs, dit le docteur Maillard, un peu piqué de la discrétion de son confrère sur les' affaires de Bourse, la bévue de Bernard nous prouve qu'on peut être tout à la fois un médecin savant et un très-mauvais praticien.
— Remarquons bien une chose, messieurs, ajouta le docteur Chalamel : non-seulement madame Picard n'a point d'anévrisme, mais elle n'en aura jamais! Personne n'a peutêtre un cœur aussi bien portant que le sien ! Elle vient de traverser les plus rudes épreuves : d'après ce que nous a dit Bernard,
depuis trois ou quatre ans elle se croit condamnée à mort ; depuis quatre ou cinq jours elle a subi de cruelles émotions, et aucun de nous n'a pu constater chez elle le moindre trouble dans la circulation.
— Oui, vous avez raison, répliqua le docteur Bernard; je me suis trompé et, ma foi, j'en suis bien heureux! Je vous prie de venir répéter bien haut devant la malade, devant sa famille , devant ses amis , devant tout le monde, que je ne suis qu'un ignorant !
Le docteur Chalamel, en présence de toute la famille réunie , vint déclarer , avec l'autorité de son nom, de sa réputation, de son savoir, que Bernard s'était trompé, que sa
science avait failli, et que Bernard lui-même se montrait fort heureux de reconnaître et de publier son erreur.
— Décidément, s'écria le docteur Bernard, j'abandonne ma clientèle : je ferai des livres; je continuerai mes expériences sur les animaux. Si les découvertes de la médecine sauvent la vie à quelques malades, l'inexpérience, les erreurs de quelques médecins peuvent avoir un résultat contraire et rétablir ainsi l'équilibre au détriment de l'humanité. Picard, je ne suis plus médecin. Confie ta santé , celle de ta femme , celle de tes enfants, au docteur Chalamel ; il est tout amour pour la science , tout dévouement pour ses malades. Grâce à lui, vous vivrez cent ans !
Bernard fut chargé de remettre de convenables honoraires aux trois médecins consuhants.
Toute la maison Picard était dans la joie, dans le bonheur. On retint le docteur Bernard à dîner.
— J'accepte votre invitation, dit-il ; j'ai à vous raconter tout ce qui s'est passé aujourd'hui entre Ledain et moi.
On était curieux de connaître les nouveaux tours qu'avait pu inventer ce grand comédien !
— A dix heures du matin, reprit Bernard, le domestique de Ledain accourt tout
éperdu me prier de me rendre près de son maître. M. Ledain, ajoute-t-il, vient d'être pris d'un accès de folie : j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de se jeter par la fenêtre; cependant j'en suis venu à bout; deux commissionnaires placés près de son lit le gardent à vue.
Je me suis donc rendu, mon cher Picard, près de ton ancien commis, près de celui qui pendant plusieurs années a su capter ta confiance. Je l'ai en effet trouvé trèsagité, la face vuUueuse, le pouls capricant et dur. C'est un homme robuste ; je l'ai saigné.
La perte de deux palettes de sang produisit chez lui une grande faiblesse , un grand abattement. Bientôt, le malade sembla
prendre avec moi un air suppliant. Par ses inflexions de voix, par son langage doucereux, par de gros soupirs, il cherchait à m'inspirer de l'intérêt, à m'attendrir.
— Que je suis malheureux ! s ecriait-il ; ce bon M. Picard, votre ami, est aussi dans le malheur, lui ! Cette panique a-t-elle cessé ? Connaît-on le testament du comte de la Roserie? qui a-t-il institué pour son légataire universel ?
Ledain avait retrouvé la raison : son accès de folie n'était qu'une ruse, une nouvelle comédie I
A travers ses paroles hypocrites, à trg' vers ses questions insidieuses, je crus voir
qu'il savait tout : il connaissait le dënoûment heureux de la crise ; il connaissait la nouvelle fortune d'Anatole.
— J'ignore ce qui se passe, lui répondis-je.
— Docteur, reprit-il, ne m'abandonnez pas, venez me voir dans la journée et donnez-moi, je vous en supplie, des nouvelles de ce bon M. Picard que j'aime tant I
Je vins alors , ajouta le docteur Bernard, trouver secrètement M. de Rhétorière. Nous ne jugeâmes pas nécessaire de te consulter. Tu es trop bon, trop faible... Tu aurais fait grâce à ce coquin ! M. de Rhétorière me remit le dossier qui accuse Ledain, avec preuves, d'abus de confiance.
de détournement de valeurs et de faux.
Armé de ce dossier, je retournai chez mon malade.
— Eh bien, monsieur Ledain, lui dis-je, je puis vous donner des nouvelles , de bonnes nouvelles. La crise a cessé; le comte de la Roserie a institué Anatole son légataire universel, et la maison Picard est sauvée.
— Vous me comblez de joie ! répondit Ledain, en grimaçant.
— Anatole et le jeune de Rhétorière passent les nuits à étudier la comptabilité, à contrôler les balances de ces dernières années, avec les pièces de dépenses à l'appui.