‹ Cinq cent mille francs de renteChapitre 9 sur 10 · nu · texte numérisé non relu

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Des gouttes de sueur froide perlèrent sur Je front livide de Ledain : sa physionomie trahissait la terreur; ses mains tremblaient.

— Tenez, dit-il, docteur... je sens que mon accès va me reprendre !

— Calmez-vous et parlons raison. Auriez- Yous à redouter cet examen minutieux de la comptabilité tenue par vous, pendant plusieurs années, dans la maison Picard?

— Dans un si grand mouvement d'affaires, vous comprenez qu'il peut se glisser des erreurs sur les livres.

— Eh bien, je ne vous cacherai point qu'on a déjà constaté bien des irrégularités,

bien des inexactitudes, au préjudice de Picard. Vous étiez chargé de la direction absolue de ses affaires; vous étiez le caissier central de sa maison : seriez- vous disposé à combler les lUficM?

— Mais, répliqua Ledain avec violence, avec colère, quelle somme prétend-on exiger de moi ?

■— Causons tranquillement; j'ai dans ma poche tout un dossier qui donnerait le droit à Picard de répéter contre vous une somme de quinze cent mille francs au moins.

— M. Picard, s'écria avec fureur Ledain, n'aura jamais de moi une pareille somme I je l'en défie i

— Picard tient dans sa main des armes mortelles contre vous...

— C'est abominable, répéta en gesticulant cet effronté faussaire... on me menace!...

' C'est de la mauvaise foi... c'est du chantage ! . . .

— Monsieur Ledain, calmez-vous : ce que j'appelais poliment tout à l'heure des irrégularités, des inexactitudes, sont des altéralions de pièces, des faux et des détournements de valeurs. Vous savez où mènent de pareils... abus de confiance?...

— Je n'ai pas quinze cent mille francs ! répondit avec désespoir ton ex-caissier.

— Vous avez offert cinq cent mille francs

pour venir, disiez-vous, au secours de Picard? ^- C'est tout ce que je possède!

— Songez-y bien : Anatole et M. de Rhe'torière ne vous épargneront pas. Des peines terribles et infamantes seront prononcées contre vous !

— Mais, monsieur le docteur, quelle somme veulent-ils donc m'extorquer? En supposant que je vende jusqu'à mon lit pour assouvir leur cupidité, toutes les pièces de comptabilité qu'on m'accuse d'avoir altérées me seraient-elles rendues ?

— Évitons le bruit et le scandale. Rendez à Picard huit cent mille francs : on vous fera

remise des pièces qui vous accusent et vous condamnent.

— Moi aussi, je puis accuser M. Picard! Je peux l'accuser de manœuvres frauduleuses ; je peux l'accuser de vouloir faire épouser à son tils une coquine qui a e'té sa maîtresse?

— Ces dernières paroles, ajouta Bernard, me révoltèrent.

— Vous ne méritez aucune pitié I répondis-je à ce calomniateur... à ce bandit.

Ledain sentit trop tard qu'il ne pouvait soutenir ce rôle d'accusateur. Il passa de l'insolence à la bassesse, à la prière. Enfin, il consent à rendre huit cent mille francs en

échange des pièces altérées. Mais contre un pareil scëie'rat , mon avis est qu'il faut toujours rester armé d'un poignard, non pour l'attaquer, mais pour se défendre. Il peut méditer de nouveaux crimes. J'ai résolu de garder personnellement, entre mes mains, deux ou trois pièces qui suffiraient au besoin pour l'envoyer aux galères.

Cette somme de huit cent mille francs, l'héritage du comte de la Roserie , la vente aux enchères de l'hôtel Picard, du château de Fermont, de la galerie de tableaux , — qui produisit à peine six cent mille francs, — suffirent et au delà pour rembourser les avances de la Banque , couvrir les déficit , pourvoir aux derniers versements de toutes les actions industrielles, acquitter les droits de mutation

assez considérables de l'héritage laRoserie; mais, tous comptes faits, les entreprises, les opérations de Bourse, les spéculations n'avaient point accru la richesse du modeste banquier d'autrefois.

Dans le même espace de temps, des affaires de banque, régulières et sages, auraient certainement augmenté de beaucoup la première fortune de Picard.

Heureux d'échapper au bagne , Ledain paya le jour même les huit cent mille francs Il se retira dans une de ses terres. 11 y est devenu sans doute marguillier , membre du conseil municipal ; il y vit peut-être en grand seigneur, — jusqu'à nouvel ordre !

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Etes trois Mariages.

Deux mois après cette succession d'évëiiemeiits, deux messes de mariage se célébraient à l'église de Saint-Louis d'Antin ; l'une au maître-autel, l'autre à une petite chapelle de la sainte Vierge.

Anatole et Marie, M. f^e UJaiétorièv^ et

Blanche reçurent la bénédiction nuptiale au maître-autel.

Mais, qui donc se mariait, aux pieds de la sainte Vierge?

Le baron et la Cardoville, que des revers, des capitulations de conscience avaient rapprochés, échangeaient un anneau de mariage à la petite chapelle.

Fort heureusement ces deux cérémonies eurent lieu à des heures différentes. Le mariage des enfants de Picard se célébra à huit heures du matin, modestement, sans éclat, sans bruit.

Les quatre témoins de ces deux alliances

DE REPETE. Mi

si bien assorties furent le général de Rhétorière , le docteur Bernard , le général Crouart et le docteur Chalamel , devenu le médecin et l'ami de la famille.

La marquise de Pommereuse était au comble de ses \œux : elle admirait la beauté, les grâces naturelles, la séduisante timidité de Marie et de Blanche ; elle triomphait I

Madame Dominique se souvenait de son fils ; elle pleura.

Madame Picard recevait, devant Dieu, avec une vive émotion, la récompense de sa vertu, de son dévouement, de son courage.

Ce fut à midi, en plein soleil, que se ce-

lébra le mariage — mariage de raison - du baron avec la Cardoville.

Longueville avait dit à son ancienne maîtresse :

— J'ai des revenus, six mille francs par an (ce chiffre était bien loin des cinq cent mille francs de rente qu'avait rêvés le baron); toi, Cardoville, tu as un capital, cent cinquante à deux cent mille francs ; marions ton capital avec mes revenus : nous pourrons encore recevoir et faire figure !

Les deux témoins du baron étaient son ancien valet de chambre Frédéric, devenu gros capitaliste, et un vieil usurier, ne travaillant qu^ dans le grand monde. Ces deux

personnages avaient tenu à donner au baron cette preuve publique d'estime et d'amitié.

La Cardoville avait aussi trouvé deux témoins : l'un, vieil ami de sa mère, ancien bout de table de roulette au numéro 9, et surnommé le Double- Zéro , jouissait d'une certaine aisance. Depuis la fermeture des maisons de jeu à Paris , il avait su faire de bons coups, de bonnes rafles, dans des. tripots clandestins.

L'autre, Auguste de nom, coiffeur émérite, avait amassé dans son art une certaine fortune. Aux beaux jours de sa prospérité, il coiffait tout le quartier Notre-Dame de Lorette : il y faisait surtout de gros bénéfice^ dans la spécialité des faux cheveux (]e tout^^

couleurs, blonds , <îhàtains , bruns et même rouges, pour bandeaux, chignons, nattes et anglaises. Il avait été le confident plus ou moins discret de toutes ces dames, habituées à changer de coiffure, de couleur et d'amant, du soir au lendemain. Toute sa vie, Auguste se montra l'admirateur passionné de la riche chevelure de la Cardoville, qui, à son tour, l'entourait de soins, de prévenances, de caresses. La Cardoville et le baron, son mari, éprouvaient le besoin de flatter ce vieux coiffeur malingre et déplaisant: ils espéraient hériter de ses nippes , de son argent et de ses bijoux.

Cette cérémonie nuptiale, qui couronnait une existence peu exemplaire , relevait la situation morale de toutes les Cardovilles de

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