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Le roi des Yue che, nommé Tchan-tan Ki-ni-lch'a (Kaniska), a auprès de lui trois hommes sages qui sont Wa-ming-p'ou-sa (Asvaghosa Bodhisattva), le grand ministre Mo-tch'a-lo (Mà-
thara) et l'illustre médecin Tchô-lo-kia (Caraka). En suivant les
avis du médecin, il échappe à toute maladie; en se conformant aux conseils du ministre, il soumet à son autorité trois des quatre régions du monde ; mais, quand il veut conquérir la région orientale et franchir les Ts’ong-ling (Pamirs), ses éléphants el ses chevaux refusent d'avancer; il reproche à ses chevaux
(1) Cf. Syzvain Lévi (Journ. Às., nov.-déc. 1896, pp. 469-472". (2) Cf. Syzvain LÉvr (Journ. As., nov.-déc. 1896, pp. 472-#75).
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leur conduite en leur rappelant les campagnes glorieuses qu'il a faites précédemment avec eux pour triompher de trois régions du monde ; mais il a violé, en parlant ainsi, son engagement de ne point divulguer les conseils secrets qu’il avait reçus de son minisire ; ‘aussi sa destinée est-elle près de toucher à sa fin. Comprenant qe sa mort est proche, il multiplie les bonnes œuvres. Ses courtisans murmurent entre eux en disant qu'il ne pourra tirer aucun profit de tels actes qui ne peuvent compenser ses fautes antérieures. Pour les réduire au silence, le roi jette son anneau d'or dans une marmile pleine d’eau bouillante et leur demande par quel moyen ils pourront retirer l’anneau : « Ce sera, disent-ils, en arrêtant le feu qui brûle sous la marmite et en jetant de l’eau froide au-dessus de la marmite ; alors on pourra retirer l’anneau sans se blesser les mains. » Le roi réplique que ses mauvaises actions antérieures sont comme la marmite d'eau bouillante, mais que, par la repentance et par les bonnes œuvres, il éteint l’ardeur du feu, supprime les trois voies mauvaises et obtient la condition d'homme ou de deva.
(Trip. XIV, 10, p, 33 r°-v°.)
Un ministre du royaume de Xiu-che-mt et sa femme sont fort mal disposés à l'égard du Buddha. Le mari dit à sa femme de fermer la porte au çramana Gautama s’il veut entrer dans la maison. Mais soudain le Buddha apparaît au milieu de la chambre, tandis que la femme est seule, et il reproche à celleci l’'égarement dont elle et son mari font preuve. De rage, la femme arrache ses colliers, se revêl d'un vêtement souillé et s'assied sur le sol. Son mari la trouve dans cet état et promet de se venger. Le lendemain, quand le Buddha apparaît de nouveau, il cherche en effet à le frapper avec son épée ; mais il ne peut le toucher et le voit s'élever devant lui dans les airs. Il reconnaît alors ses fautes; le Buddha lui explique la Loi; lui et sa femme deviennent srotäpannas. Il en a été de même autrefois : dans le royaume de Käci, le roi Ngo-cheou (Durlabha) s’en-
richit par des exactions; un perroquet entreprend de le ramener à de meilleurs sentiments; il commence par s'adresser à l'épouse du roi en lui déclarant que le roi est cruel et se conduit contrairement à la sagesse, qu’elle-même d'ailleurs est tout aussi coupable. On prend alors l'oiseau et on l'amène au roi. Le perroquel tient un discours sur les devoirs de la royauté. Le roi rentre en lui-même et se convertit ; tout le rovaume se convertit à sa suile (1).
(Trip., XIV, 10, pp. 33 v°-34 ve.)
Histoire du disciple du Buddha, Nan-t'o (Nanda) que le Buddha força à sortir du monde et à oblenir la vote.
Le Buddha, se trouvant dans le royaume de Xia-pi-lo-wei (Kapilavastu), entra dans la ville pour mendier sa nourriture ; il arriva à la maison de Van-Fo (Nanda). Ilse trouva que Van-Fo était occupé avec sa femme à préparer du fard parfumé pour l'appliquer entre les sourcils de celle-ci ; il entendit le Buddha à la porte et voulut sortir pour regarder dehors; sa femme lui fit cette recommandation : « Sortez pour voir le Tathâgata ; mais, comme le fard qui est sur mon front n'est pas encore sec, revenez au bout d’un instant. » /Van-lo sortit donc, vit le Buddha et lui rendit hommage. Il prit son bol, retourna chez lui, et, après l’avoir rempli de nourriture, le présenta au Buddha. Le Buddha refusa de l’accepter et le fit passer à A-nan (Ânanda); mais A-nan, à son tour, refusa de l’accepter et dit (à Van-Fo) : « Il vous faut rapporter ce bol à l'endroit où se trouve la personne qui l’a donné. » Van-fo se char-
(1) On retrouve ici le conte du perroquet moralisateur, conte qui est le cadre de la Çukasaptati.
gea donc du bol et alla à la suite du Buddha jusque dans le vihâra Ni-kiu-lu.
Alors le Buddha ordonna à un barbier de couper la chevelure de VNan-l'o; Nan-l'o s’y refusa et, menaçant du poing avec colère le barbier, il lui dit : « Allez donc maintenant couper les cheveux à tous les habitants de X1a-pi-lo-wei ». Le Buddha demanda au barbier : « Pourquoi ne lui rasezvous pas la tête? — C'est par crainte, répondit-il, que je n'ose pas lui couper les cheveux. » — Le Buddha et A-nan vinrent alors à côté (de Van-lo), et celui-ci, saisi de peur, n osa pasne pas se laisser couper les cheveux.
Bien que sa chevelure eûtété coupée, il conservait toujours le désir de retourner chez lui. Mais le Buddha l’emmenait constamment avec lui et il n’osait pas partir. Un jour vint enfin où ce fut son tour de garder la maison; il se réjouit alors en pensant: « J’ai maintenant trouvé l’occasion de retourner chez moi. J’attendrai que le Buddha et l'assemblée des religieux se soient éloignés et alors je retournerai chez moi. » Quand donc le Buddha fut entré dans la ville, il fit cette réflexion : « Je puiserai d’abord de l’eau pour remplir les cruches, après quoi je m’en retournerai. » Il se mit à puiser de l’eau ; mais, à peine une cruche se remplissait-elle qu’une autre cruche se renversait; il passa de la sorte quelque temps sans parvenir à remplir les cruches. Il fit alors cette réflexion : « Il est impossible d’en remplir aucune ; que les bhiksus puisent eux-mêmes de l’eau à leur retour; pour moi, maintenant, je me bornerai à placer les cruches au milieu de la chambre, puis je les laisserai et je partirai. » Mais quand il voulut fermer les portes, à peine avait-il poussé un battant que l’autre battant se rouvrait, à peine avait-ilfermé une porte à un battant qu'une autre porte se rouvrait. [fit alors cette réflexion: « Je ne puis en fermer aucune ; je les laisserai dans l’état où elles sont et je partirai. S'il arrive que quelque vêtement ou objet appartenant aux religieux se perde, je suis
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assez riche pour en rembourser la valeur. » Il sortit alors de l'habitation des religieux; il fit cette réflexion : « Le Buddha viendra certainement de ce côté; je vais donc partir parcetautre chemin. » Cependantle Buddha, qui connaissait ses intentions, vint, lui aussi, par cet autre chemin. Van-Po, voyant de loin venir le Buddha, se cacha derrière un arbre, mais le dieu de l’arbre souleva l’arbre dans les airs, en sorte que /Van-lo se trouva debout en pleine lumière. Le Buddha, ayant aperçu Van-Fo, le ramena avec lui dans le vihâra, puis il lui demanda : «Pensez-vous à votre femme ? » Il répondit qu'il y pensait en effet. Le Buddha prit avec lui Van-lo et se rendit sur la montagne A-na-po-|[na| (Anapa ?) ; puis il demanda à Van-f'o : « Votre femme estelle belle ? — Elle l’est», répondit-il. Or, sur cette montagne il y avait un vieux singe aveugle. Le Buddha demanda derechef : « Votre femme, Souen-f'o-li (Sundari) a-t-elle un visage aussi beau que celui de ce singe ?» Nanlo, indigné, pensa à part lui : « Ma femme est si belle qu'elle a peu d’égales parmi les humains ; pourquoi maintenant le Buddha la compare-t-il à ce singe ? » Le Buddha emmena derechef Van-Po au milieu des devas T'ao-li (Trayastrimças) et lui fit visiter à la ronde les palais des devas, en sorte qu'il vit tous les devas et toutes Les devis qui se livraient ensemble aux délices; dans un de ces palais, Nan-lo vit cinq cents devis sans aucun deva qui fût avec elles ; il revint interroger le Buddha, mais le Buddha lui dit d’aller‘s’enquérir par lui-même ; Van-Po alla donc poser cette question : « Dans chacun des autres palais il y a un deva ; comment se fait-il que, dans celui-ci seul il n’y ait point de deva ? » Les devis lui répondirent : « Il y a dans le Yen-feou-Pi (Jambudvipa) un disciple du Buddha, nommé Nan-Po; le Buddha l’a contraint à sortir du monde ; parce qu’il est sorti du monde, il doit, après sa mort, naître dans ce palais céleste pour être notre deva. » Van-lo s'écria : « C’est moi-même qui suis Van-Po », et il voulut rester
la : mais les devis lui dirent : « Nous sommes des déesses et vous êtes un homme. C’est après avoir abandonné votre existence d'homme que vous reviendrez naître ici et que vous pourrez alors demeurer en ce lieu. »
Nan-l'o revint auprès du Buddha et raconta à l’Honoré du monde tout ce qui s'était passé ; le Buddha dit alors à Nan-lo : « Votre femme est-elle aussi belle que ces devis? » Nan-l'o répondit : « En comparaison de ces devis, elle est comme le singe aveugle en comparaison de ma femme. » Le Buddha ramena Van-l'o dans le Yen-feou-l'i (Jambudvipa). Nan-lo, parce qu’il devait naître en qualité de deva, redoubla de zèle dans l'observation des défenses. Alors A-nan (Ânanda) prononça cette gâthà :
De même que des béliers qui se battent — reculent pour mieux avancer ensuile, — vous observez les défenses en vue de vos désirs ; — il en est toutà fait de même (pour vous que pour les béliers).
Le Buddha emmena ensuite Van-Fo dans les enfers. Nan-lo y vittoutes les chaudières dans lesquelles des hommes étaient plongés dans l’eau bouillante ; seule une chaudière dont on attisait les bouillonnements restait vide; il s'en étonna et revint interroger le Buddha; le Buddha lui dit : « Allez vous enquérir vous même. » Vanl'o alla donc demander à un sbire des enfers : « Dans toutes les chaudières bout un condamné; pourquoi cette chaudière seule reste-t-elle vide sans cuire aucun homme ? » On lui répondit : « Dans le Yen-feou-Pi(Jambudvipa).il y a un disciple du Tathâgata dont le nom est Van-Fo; eu égard au mérite qu'il a eu en sortant du monde, il doit obtenir de naître dans la condition de deva ; mais, parce qu'il a abandonné la voie à cause de ses désirs sensuels, 1l tombera dans ces enfers, quand sa longue vie de deva sera terminée, etc'est pourquoi maintenant nous l’attendons en attisant le feu de cette chaudière.» Saisi de terreur et craignant que le sbire des enfers ne voulût le retenir, Nan-l’o prononcça
ces mots : « Namo Buddhaya, je souhaite que vous me protégiez et que vous me fassiez revenir dans le Yen-feou-li (Jambudvipa). » Le Buddha dit à Van-Fo : « Appliquezvous à observer les défenses pour vous assurer le bonheur des devas. » Nan-Po répliqua : « Je n'ai que faire de naître dans la condition de deva ; mon seul désir est de ne pas tomber dans ces enfers. » Le Buddha alors lui expliqua la Loi et, au bout d'une période de sept jours, Van-Fo obtint la dignité d’arhat. Les bhiksus s’écrièrent : « Quand l’'Honoré du monde apparaît ici-bas, c’est fort merveilleux, c'est fort extraordinaire ! » Le Buddha dit : « Ce n'est pas seulement aujourd’hui que cela s’est passé; autrefois aussi il en a été de même. » Les bhiksus lui ayant demandé à quels événements du passé il faisait allusion et l'ayant prié de les leur exposer, le Buddha dit :
Autrefois il y avait un roi de ÆX1a-che (Kâçi) nommé Man-mien(Pürnamukha— plein-visage),et, dansle royaume de Pi-Pi-hi (Videha), il v avait une courtisane d’une beauté merveilleuse. En ce temps, ces deux royaumes se haïssaient l’un l’autre. Or il y eut un homme rusé qui se rendit auprès du roi de Xia-che et parla avec admiration de la courtisane de cet autre royaume qui avait, disait-il, une beauté telle qu’on en voit rarement dans le monde. Quand le roi eut entendu ces discours, son cœur en conçut de la passion et il chargea un émissaire de faire venir cette femme ; mais, comme l’autre royaume refusait de la lui donner, il dépêcha un autre émissaire pour demander qu’on lui permît de la voir pendant un moment, promettant qu'il la renverrait au bout de quatre ou cinq jours. Le roi de l’autre royaume donna alors des instructions à la courtisane en ces termes : « Déployez tous vos charmes et toutes vos grâces pour que le roi de Arache devienne épris de.vous et ne puisse plus un seul instant être séparé de vous. » Puis il lui ordonna de partir. Quatre ou cinq jours plus tard, il fit dire qu’on la lui ren-
dit, en prétendant qu'il se disposait à célébrer un grand sacrifice et qu'il avait besoin de la présence de cette femme ; il promettait de la renvoyer après qu'elle serait revenue momentanément. Le roi de X1a-che la laissa donc repartir ; quand le grand sacrifice eut.été célébré, il demanda qu’on la lui renvoyât. « On vous la renverra demain », lui répondit-on; mais, le lendemain, on ne la renvoya pas. Ainsi plusieurs jours se passèrent en fausses promesses. Le roi, qui était fort épris, aurait voulu, accompagné seulement de quelques hommes, se rendre en personne dans cet autre royaume. Ses ministres lui firent des remontrances, mais il se refusa à les écouter.
Or, dans les montagnes des rsis, il y avait un roi-singe intelligent, perspicace et possédant toutes sortes de connaissances. Son épouse étant venue à mourir, il prit pour femme une guenon. Les autres singes lui adressèrent des reproches avec irritation en lui disant : « Cette guenon est notre propriété commune : pourquoi la prenez-vous pour vous seul ? » Alors le roi-singe, emmenant avec lui cette guenon, s'enfuit dans la ville de Kia-che et vint se réfugier auprès du roi. Les singes le poursuivirent tous et pénétrèrent dans la ville où ils se mirent à renverser les maisons et à briser les murs sans qu'on pût leur faire entendre raison. Le roi du royaume de Kra-che dit alors au roi-singe : « Pourquoi ne rendez-vous pas aux autres singes cette guenon ? » Le roi-singe répliqua : « Ma première femme est morte, et (si je renvoie cette guenon), je n'aurai plus de femme ; pourquoi maintenant, Ô roi, voulez-vous m'obliger à la renvoyer (1)? » Le roi lui dit : « En ce moment vos singes dévastent mon royaume : Comment pourriez-vous ne pas la renvoyer ? » Le roi-singe luidit : « L'action que j'ai commise est-elle donc mauvaise ? — Elle est mauvaise », lui répondit le
(1) Je suppose que le mot #f est ici mis par erreur au lieu de Éf.
roi. Il en fut ainsi par deux et par trois fois. Le roi persis-
tant à déclarer que cette action était mauvaise, le roi-singe Jui dit alors : « Dans votre palais vous avez quatre-vingtquatre mille épouses; mais elles ne vous plaisent pas et vous voulez aller dans un royaume ennemi pour y rechercher une courtisane. Moi, maintenant, je n'ai plus d’épouse ; or, parce que j'ai pris cette seule guenon, vous déclarez que j'ai mal agi. Les dix mille familles du peuple comptent toutes sur vous pour assurer leur vie ; comment se fait-il cependant que, à cause d’une seule courtisane, vous les abandonniez ? Sachez, à grand roi, que les désirs sensuels procurent peu de joies et causent beaucoup de peines ; ils sont comme une torche enflam- mée qu'on tient quand souffle le vent contraire : le sot ne la lâche pas et il est inévitablement brülé; les désirs sont impurs comme un amas d’ordures; les désirs se présentent sous des dehors agréables, mais c’est une mince peau qui les recouvre ; les désirs ne peuvent pas revenir en arrière et sont semblables à un serpent venimeux qui s’est empêtré dans des excréments ; les désirs sont comme des brigands féroces qui feignent d’être les amis des hommes ; les désirs sont comme un prêt qu'il faut nécessairement rendre; les désirs sont haïssables, comme les fleurs qui croissent dans les latrines ; les désirs sont comme des abcès quis’aggravent en devenant semblables à des écorchures brûlantes ; les désirs sont comme un chien qui ronge un os desséché : il y mêle sa salive et s’imagine que cela a bon goût ; ses lèvres et ses dents se blessent entièrement et cependant il ne sait pas s'arrêter : les désirs sont comme un homme altéré qui boit de l’eau salée : plus ilen boit, plusil a soif ; Les désirs sont comme un morceau de chair que se disputent des oiseaux en foule ; les désirs sont comme des poissons ou des animaux que leuravidité pour la bonne nourriture mène à la mort en sorte que leurs souffrances sont extrêmes. »
Celui qui, en ce temps, était le roi-singe, c’est moi-
même ; celui qui en ce temps était le roi, c'est Nan-Fo
(Nanda) ; celle qui, en ce temps, était la courtisane, c’est Souen-l'o-li(Sundari). En ce temps, j'ai voulu retirer de de la fange Van-lo; maintenant aussi je l'ai retiré des tourments de la vie et dela mort.
(Trip, XIV, 10, pp. 34 v°-35 r°.)
Histoire du grand homme fort qui convertit la bande de brigands de la région déserte.
En ce temps, le Buddha se trouvait à Wang-chü-tch'eng (Râjagrha). Dans l’espace compris entre les deux royaumes du Wang-chü-tch'eng (Râjagrha) et de P'i-chô-li (Vaiçàli), il y avait cinq cents brigands. Le roi Pin-p'o-so-lo (Bimbisâra) était bon, indulgent et affectueux ; il gouvernait son peuple avec des lois bienfaisantes et ne faisait périr aucun être. Il publia alors un appel en disant : « Celui qui pourra convertir les cinq cents brigands de manière à ce qu'ils ne se livrent plus au brigandage, je lui donnerai en abondance des dignités et des récompenses. » Il y eut un homme fort qui vint répondre à l'appel du roi; il se rendit dans cette région déserte (âtavi) et convertit pacifiquement tous les brigands ; de la sorte il put faire qu'ils ne se livrassent plus au brigandage. Quand il les eut ainsi soumis, il fit une grande enceinte de murs et de fossés et les installa en ce lieu (2). Graduellement leur
(1) La première partie «ae ce récit a été analysée par Ed. Huver
(B. E. F. E. O., vol. VE, pp. 18-19) d'après le Xen pen chouo yi ts'ie yeou pou p'i nai ye{(Trip., XVI, 9, pp. 101 r°-v°).
(2) D'après le Men pen chouo yi !s'ie yeou pou p'i naï ye, le nom de la:
ville fut X’ouang ye tch'eng D Bÿ Jk (Âtavi).
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multitude s’aucimenta : un orand nombre de gens vinrent O ? D
se réfugier là et ainsi se constitua un puissant royaume. Les habitants de ce royaume se dirent les uns aux autres : « Nous tous qui sommes maintenant ici nous avons bénélficié des soins qu'a pris le grand homme fort pour assurer notre entretien; ainsi nous avons formé un peuple. » Ils firent alors cette convention : « Dorénavant, quand quelqu'un de nous se mariera, il commencera par offrir sa nouvelle épouse à l’homme fort. » Il se rendirent alors auprès de l’homme fort et lui dirent : « Nous avons fait cette convention que, lorsqu'un de nous se mariera, il vous offrira sa femme ; il y a à cela deux raisons : la première, c’est que nous souhaitons avoir de beaux enfants qui vous ressemblent ; la seconde, c’est que nous voulons reconnaitre les bienfaits que vous nous avez rendus. » L'homme fort leur répondit qu’il n’était point nécessaire d'agir ainsi, mais, sur leurs instances, il accéda à leur désir. Onse mit donc à appliquer cette loi. Cependant, au bout de quelque temps, il y eut une femme qui fut mécontente de cette pratique ; c'est pourquoi elle se mit toute nue en public et urina ; les gens lui adressèrent aussitôt des reproches en lui disant : « Vous êtes bien éhontée ; comment une femme se permet-elle de se mettre (nue) pour uriner en présence d’une multitude d'hommes ? » Elle leur répondit : « Pourquoi une femme rougirait-elle de se mettre nue poururiner en présence d'autres femmes ? Or, dans ce royaume vous êtes tous des femmes ; seul Le grand homme fort est un mâle ; si j'avais fait cela en sa présence, je devrais en avoir honte ; mais pourquoi seraisje confuse de l'avoir fait en votre présence ? » Les hommes se dirent alors les uns aux autres : « Ce que cette femme a dit est bien conforme à la raison. »
Sur ces entrefaites, Chü-li-fou (Càriputra) et Mou-lien (Maudgalyâyana), à la tête de cinq cents disciples, vin-
rent à passer par cette région. L'homme fort en. fut in-
formé ; il invita les deux vénérables, ainsi que les cinq cents disciples, et les installa dans une demeure ; il leur offrit des vêtements et de la nourriture.
Trois jours plus tard, les habitants de ce royaume se rassemblèrent en bande; ils burent du vin jusqu’à s’enivrer, puis ils s'entendirent pour cerner la maison de l'homme fort afin de l’incendier. L'homme fort leur demandant pourquoi ils se conduisaient ainsi, ils lui répondirent : « Toute femme qui se marie passe d’abord par vous; nous autres, nous ne saurions supporter cela et c'est pourquoi nous venons pour vous brüler. » L’homme fort répliqua : « Précédemment je m'étais refusé à agir ainsiet c'est vous qui m'y avez forcé. » Cependant ces gens ne l’écoutèrent pas etil le brûlèrent donc de manière à causer sa mort.
Au moment où sa vie allait prendre fin, l’homme fort prononça ce vœu : « Par la vertu de l’action méritoire que j'ai accomplie en faisant des offrandes à Chü-li-fou (Càriputra) et à Mou-lien (Maudgalyäyana), puissé-je devenir dans la région déserte un démon très puissant qui extermine tous ces gens. » Après qu'il eut ainsi parlé, sa vie prit fin. Puis il naquit dans la région déserte en qualité de démon ; il exhalait une haleine fort empoisonnée et tuait des multitudes d'hommes. Ilerrait constamment deci et de-là dans les environs. Or il y eut des gens avisés qui adressèrent cette demande au démon : « Vous tuez maintenant des habitants en quantités innombrables; vous ne parvenez' pas à manger toute cette chair qui ainsi tombe en pourriture. Nous souhaitons que vous nous permettiez de tuer des bœufs et des chevaux et de vous donner chaque jour un seul homme. » À la suite de cela, dans ce royaume, on tint une comptabilité de façon à ce qu'il eût un homme pour chaque jour. Par ordre de succession, ce fut le tour du notable Siu-pa-l'o-lo (Sudbhadra); Siu-pa-l'o-lo avait engendré un fils heureusement
vertueux et beau et c'était maintenant ce fils que le démon devait dévorer. Le notable songea : « Le Tathàgata est apparu dans ce monde pour sauver de peine tous les êtres vivants. Mon souhait est que l’Honoré du monde secoure et protège mon fils dans le péril où il est aujourd'hui. » Le Buddha, qui se trouvait à Wang-chüich'eng (Râjagrha), connut les sentiments du notable, Il vint donc dans la région déserte où était ce royaume et s'assit dans la salle principale du palais du démon. Quand le démon de la région déserte vint et vit le Buddha, il fut extrêmement irrité et dit au Buddha : « Cramana, sortez. » Le Buddha sortit aussitôt. Mais, quand le démon entra dans son palais, le Buddha y était déjà revenu. Il en fut ainsi par trois fois. À la quatrième fois, le Buddha refusa de sortir. Le démon lui dit : « Si vous ne sortez pas, je ferai en sorte que votre cœur soit renversé; je vous prendrai par les pieds et je vous jetterai dans le fleuve Gange. » Le Buddha répliqua : « Je n’ai vu personne dans le monde, füt-ce même le deva Mära ou le deva Brahma, qui fût capable de me prendre et de faire ce que vous venez de dire. » Le démon de la région déserte reprit : « Soit, soit; que le Tathâgata me permette de lui poser quatre questions qu'il devra résoudre : En premier lieu, qui peut franchir le courant impétueux (1)? En second lieu, qui peut franchir la grande mer (2)? En troisième lieu, qui peut délivrer de la douleur ? En quatrième lieu, qui peut obtenir le Nirvâna ?» Le Buddha lui répondit: « La foi peut franchir le courantimpétueux (âsravas); l'absence de négligence (apramâda) peut franchir la grande mer (samsära); la progression dans le bien (virya) peut délivrer de la douleur; la sagesse (prajñà) peut obtenir le Nirväna .»
(1) Les Âsravas (de la racine sru — couler) sont le courant qui porte l'homme à entrer en relations avec les choses sensibles. La foi permet de franchir ce courant.
(2) Le samsära des naissances et des morts.