‹ Cinq cents contes et apologues (volume 2)Chapitre 20 sur 59 · NS NES · texte numérisé non relu

NS NES

(Zrip.; XIV, 10, pp. 39 v°=A0 r°.)

Entreliens du roi Nan-lo (Ménandre) et de Na-k'iasseu-na (Nâgasena)

Autrefois le roi Nan-Fo (Ménandre) était doué d’une grande intelligence et d’une perspicacité étendue ; il n’était

rien sur quoi il ne fût instruit; il disait que, pour son savoir, il ne pouvait avoir aucun rival. Il demanda donc à ses ministres : « Y a-t-il un homme sage et habile à discuter qui, consulté sur des questions douteuses, soit capable de me répondre ? » Or, un des ministres entretenait depuis quelque temps dans sa demeure un vieux bhiksu qui menait une vie pure mais qui n'avait pas cependant des connaissances étendues. (Ce vieux bhiksu) étant venu causer avec le roi, celui-ci lui demanda : « Ceux qui obtiennent la sagesse, l’obtiennent-ils en restant dans le monde ou en sortant du monde ». Le vieux bhiksu répondit alors : « Dans les deux conditions on peut l'obtenir. » « Si on peut l'obtenir dans les deux conditions, répliqua le roi, à quoi sert de sortir du monde ? » Le vieux bhiksu fut aussitôt réduit au silence et ne sut que répondre. Le roi Van-l'o (Ménandre) n'en devint que plus arrogant.

En ce temps, ses ministres dirent au roi : « Va-k'1a-sseuna (Nâgasena) a une sagesse qui l’emporte sur le commun des hommes ; il est actuellement dans les montagnes. » Alors le roi, voulant le mettre à l'épreuve, lui envoya un messager porteur d'un vase de lait fermenté qui était plein jusqu'aux bords ; le roi voulait signifier par là « Ma sagesse est complète ; qui pourrait y rien ajouter ?» Quand /Va-k'ia-sseu-na (Nâgasena) eut recu le vase, il. comprit quel était le sens (de cet envoi) ; il recueillit parmi ses disciples cinq cents aiguilles qu’il enfonça dans le lait fermenté sans que celui-ci débordât; puis il renvoya {le tout) au roi. Quand le roi l’eut reçu, il comprit quelle avait été sa pensée et dépêcha aussitôt un messager pour inviter /Va-k'ia-sseu-na (Nâgasena) à venir; celui-ci se rendit à l’ordre du roi. Va-k'ia-sseu-na (Nâgasena) était de haute stature, et, comme il avait emmené avec lui tous ses disciples, il émergeait singulièrement de leur foule. Le roi était pénétré d’arrogance ; sous le prétexte d’aller à la chasse, il fit en sorte de le rencontrer sur la

route ; quand il eut vu sa haute stature, il indiqua luimême (à ses gens) un autre chemin et partit sans lui avoir adressé aucune parole. Il méditait secrètement de le mettre en défaut, mais personne des notables n’en savait rien. Cependant Va-k'ia-sseu-na (Nâgasena) se servit alors de son propre doigt pour indiquer sa poitrine en disant : « Moi pourtant je sais (ce que médite de faire le roi). »

Le roi Van-fo, se proposant d'inviter (Nâgasena) à venir dans son palais, imagina de faire une petite chambre dont la porte était extrêmement basse ; il espérait obliger ainsi (Na-k'ia-sseu-na à se présenter à lui dans une posture inclinée. Mais ce (Va-k’ia)-sseu-na), qui savait qu’on voulait le faire tomber dans un piège, se refusa à entrer et ne subit pas cette humiliation.

Puis le roi Van-lo prépara à boire et à manger et donna (à Nâgasena) plusieurs sortes de mets grossiers; quand (Nâgasena) en eut mangé quelques cuillerées, il déclara qu'il était rassasié. Mais on lui présenta ensuite. des mets exquis etil se remit à manger. Le roi lui dit : « Vous aviez dit précédemment que vous étiez rassasié ; comment se fait-il que vous vous remettiez à manger ? » (Na-k'ia-)sseu-na lui répondit : « J'étais rassasié de nourriture grossière, mais je n'étais pas encore rassasié de nourriture exquise. » Il dit alors au roi : « Maintenant, veuillez, Ô roi, rassembler dans la salle une multitude d'hommes, de manière à ce qu'elle soit entièrement pleine. » On appela donc des gens pour remplir complètement la salle, de sorte qu’il n’y avait plus aucun espace vide ; le roi vint après tous les autres, et, comme il se proposait d'aller en haut de la salle, les hommes, par crainte de lui, se comprimèrent leurs ventres ; au milieu d'eux se produisit un espace libre qui aurait pu livrer passage à plusieurs hommes. (Va-k'ia-\sseu-na dit alors au roi : « La nourriture grossière est comme les gens du peuple ;lanourriture exquise est comme le roi. Quand ces

gens sont en présence du roi, quel est celui d'entre eux qui ne s’écarterait de son chemin ? »

Le roi lui demanda encore ceci : « Est-ce en sortant du monde ou en restant dans la vie laïque qu’on obtient la sagesse ? » (Na-k’ia-jsseu-na) répondit : « Des deux manières on obtient la sagesse. » Le roi reprit : « Si on l’obtient de l’une et de l’autre façon, à quoi bon sortir du monde ? » (Va-k'ia-)sseu-na répondit : « Prenons une comparaison : pour aller dans un endroit situé à trois mille /t d'ici, si vous envoyez un homme jeune et fort, monté sur un cheval, pourvu de provisions de bouches, et muni d’ustensiles et d'armes, cet homme pourra-t-il arriver promptement à destination? » Le roi ayant répondu qu'il le pourrait, (Na-k'ia-) sseu-na reprit : « Si vous envoyez un homme vieux, monté sur un cheval étique et dépourvu de vivres, cet homme pourra-t-il parvenir à destination ? » Le roi répondit : « Même si on lui fournissait des vivres, je craindrais qu'il ne parvint pas (au terme de son voyage); combien plus, s'il n’a pas de vivres. » (Na-k'ia-sseu-na) dit alors : « Celui qui sort du monde pour obtenir la sagesse est comparable à l’homme jeune et fort; celui qui reste dans la vie laïque pour obtenir la sagesse est semblable à l’homme vieux. »

Le roi posa encore la question suivante : « Maintenant je désire vous demander ceci : Le moi qui est constitué par les choses qui sont dans mon corps, est-il permanent ou impermanent ? Répondez-moi d’une manière qui me satisfasse. » (Na-k'ia-) sseu-na demanda à son tour : « Les fruits de l'arbre ngan-p'o-lo (âmra) qui est dans le palais du roi sont-ils doux ou acides? » Le roi répondit : «Dans mon palais il n'y a aucun arbre de cette sorte; comment pouvez-vous me demander si ces fruits sont doux ou acides ? » {Va-k'ia-)sseu-na reprit : «Je vous répondrai moi aussi de la même manière ; tout l’ensemble des cinq viscères ne constitue point le moi ; comment pouvez-vous

me demander sice moi est permanent ou impermanent ? »

Le roi posa encore cette question : « Dans la multitude des enfers, quand des lames tranchantes dépècent le corps et le dispersent en tous lieux, est-il vrai que l’individualité subsiste toujours ? » (Na-k’ia-)sseu na répondit : « Prenons une comparaison : quand une femme mange des gâteaux, de la viande, des melons, des légumes, tous ces aliments se dissolvent et se transforment ; mais quand elle devient enceinte, au moment du ko-lo-lo (kalala, l’embryon à son premier degré) il n'y a encore qu’une minuscule poussière ; comment se fait-il que celle-ci se développe de plus en plus sans se dissoudre et sans se transformer ? » Le roi répondit : « C’est un effet de la force du karman. — Dans les enfers, répliqua (Val’ia-) sseu-na, c’est de même par la force du karman que le principe de l’individualité peut se conserver. »

Le roi posa encore cette question : « Quand le soleil est au firmament, sa forme reste toujours identique à ellemême ; comment se fait-il qu’en été il soit très chaud et qu'en hiver il soit très froid, qu’en été les jours soient longs et qu’en hiver les jours soient courts ? » (Na-k'ia-) sseu-na répondit : « Sur la montagne Stu-mi (Sumeru) il y a une voie supérieure et une voie inférieure ; en été, le soleil passe par la voie supérieure ; le chemin est plus lointain et le parcours est plus lent ; (en outre, le soleil) se réfléchit sur la montagne d'or; voilà pourquoi les jours sont longs et pourquoi il fait chaud. En hiver, le soleil passe par la voie inférieure ; le chemin est plus proche et le parcours est plus rapide ; (en outre, le soleil) se réfléchit sur l’eau de la grande mer; voilà pourquoi les Jours sont courts et pourquoi il fait très froid. »

(Trip, XIV, 10; p..A0 r°.)

Histoire de l'épouse dépourvue de piété filiale, qui, voulant faire périr sa belle-mère, tua son mari.

Autrefois, il y avait une femme mariée qui était de méchant caractère et qui ne se conformait point aux règles rituelles. Dans tout ce qu’elle disait et faisait, elle se trouvait en désaccord avec sa belle-mère; comme elle subissait les reproches irrités de sa belle-mère, elle en conçut un ressentiment dont elle ne pouvait se détacher ; ses sentiments de haine ayant atteint leur paroxysme, elle résolut de faire périr sa belle-mère et elle eut recours au moyen suivant; elle conseilla à son mari de tuer luimême sa mère. Comme cet homme était sot et insensé, il suivit ses avis ; il emmena donc sa mère dans un endroit désert; 1l lui lia les pieds et les mains et il s’apprêta à la mettre à mort ; mais l’énormité de ce crime provoqua une émotion qui pénétra jusqu’au ciel; des nuages et des brouillards s’accumulèrent dans les quatre directions de l'espace et, à cause de cela, un coup de foudre descendit qui foudroya cet homme. La mère revint alors à la maison. Quand l'épouse lui ouvrit la porte, elle crut avoir affaire à son mari et lui demanda : « La mise à mort est-elle accomplie? » Sa belle-mère lui répondit : « Elle est accomplie. » Le lendemain, quand il fit jour, l'épouse reconnut que c'était son mari qui était mort. Telle fut la punition immédiate que reçut cet homme pour avoir commis un crime contre la piété filiale ; ensuite, il entra dans les enfers et y subit des tourments illimités.

(Trip., XIV, 10, p. 4o r°-v°) {1).

Chaque nuit, le roi de Bénarès entend dans le cimetière une voix qui l'appelle. Il charge un homme brave d'aller voir ce qui en est. Cet homme se trouve dans le cimelière en présence d’un dieu des richesses qui lui annonce que lui-même et sept compagnons viendront lui rendre visite le lendemain sous la forme de religieux ; il n’aura qu'à frapper avec un bâlon sur la tête de chacun de ces religieux et ceux-ci se transformeront aussitôt en autant de monceaux d’or. Le lendemain, tout se passe de la sorte. Mais un barbier, qui a vu secrèlement la scène, projette d’en faire autant ; il invite chez lui huit religieux et assène à chacun d'eux un grand coup de bâton. Il ne réussit qu’à les assommer el est arrêté par les gens du roi.

EPIpas XIV 10 pDA0x°)

Un vieux bhiksu dont l'âge a émoussé les facultés intellectuelles, demande à de jeunes bhiksus de lui donner les quatre fruits de la saintelé. Ces jeunes gens, qui veulent se railler de lui, le font asseoir dans un coin de la chambre et lui assènent un coup sur la têle avec un ballon de cuir en lui disant : « Voilà le fruit de srotâäpanna ». Le vieux bhiksu est si absorbé dans sa méditation, qu'il ne s'aperçoit pas du mauvais tour qu’on lui a joué ; il obtient en effet le fruit de sroläpanna. La même scène se répète pour le fruit de sakrdägâmin, pour le fruit d’anâgâmin et pour le fruit d’arhat. Quand le jeu a pris fin, les Jeunes sens s’aperçoivent avec stupéfaction que le vieux bhiksu est effectivement devenu un arhat et ils se repentent vivement de leur sotte conduite.

(1) Ce conte a été traduit par Ed.-Huber {B. E. F. E. O. vol. IV, pp. 707- 709 qui l'a rapproché du premier conte du cinquième livre du Pantatantra.

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Une femme très croyante demande à un vieux bhiksu de lui expliquer la Loi ; le bhiksu, qui s’en sait incapable, s'esquive en profilant de ce que la femme a fermé les yeux pour le mieux entendre ; quoique n'entendant rien, la femme resle attentive, et, par la force de sa méditation, elle obtient le premier fruit de la sainteté. Elle en exprime plus tard ses remerciements au vieux bhiksu qui se sent couvert de confusion.

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Crine, KIN A0 DD mr)

Histoire du roi Yeou-lo-sien (Udasena.

Autrefois, le roi Yeou-lo-sien (Udasena) demeurait dans la ville de Lou-lieou (Roruka) ; il était intelligent et perspicace et possédait une grande sagesse. Sa première épouse se nommait Yeou-siang (Laksanavati ; elle avait une beauté merveilleuse et en même temps elle agissait avec vertu ; le roi l’aimait et l’estimait fort et il avait pour elle une affection extrême. C'était la règle en ce pays que le roi ne jouât pas lui-même du luth (vinâ); cependant, cette épouse ayant confiance dans l'affection qu’elle inspirait, dit au roi: « Je désire que vous me jouiez du luth; quant à moi, je danserai pour vous être agréable. » Le roi ne put résister à son désir; il prit le luth et joua; sa

femme leva alors les mains etse mit à danser. Le roi était

fort versé dans l’art de discerner les pronostics ; quand il vit sa femme danser, il remarqua sur elle des pronostics de mort; il lâcha aussitôt le luth et, plein de chagrin,

poussa de profonds soupirs. Sa femme lui dit: « Comme je jouis de votre faveur, à roi, je me suis permis dans cette chambre retirée de vous inviter à jouer du luth et je me suis levée moi-même pour danser afin que nous nous réjouissions ensemble. Quelle cause de mécontentement vous fait abandonner le luth et soupirer ? Je désire, Ô roi, que vous ne me cachiez rien et que vous me parliez ouvertement. » Le roi lui répondit: « Ce qui me fait pousser de profonds soupirs, c’est une chose que vous ne sauriez entendre. » Sa femme répliqua : « Maintenant, à roi, je vous sers avec une sincérité sans seconde ; si j'ai commis quel- : que manquement, il faut que vous me donniez un avertissement. » Comme elle ne cessait pas ses instances, le roi lui dit la vérité: « Comment aurais-je pu changer de sentiments à votre égard ? Quand vous vous êtes naguère levée pour danser, des pronostics de votre mort me sont apparus ; j'estime que vous n'avez plus que sept jours à vivre ; voilà la raison pour laquelle j'ai lâché mon luth et j'ai soupiré. » En entendant ces paroles, son épouse fut pleine de tristesse et de crainte ; elle dit au roi: « Puisqu'il en est comme vous venez de le dire, Ô roi, ma destinée ne sera sans doute plus longue. Or j'ai entendu dire à la bhiksuni Che-che (maison de pierre — Çailà) que, si une personne peut avec un cœur croyant entrer en religion, ne füt-ce que pendant un seul jour, certainement elle obtiendra de renaître parmi les devas. C’est pourquoi donc je veux entrer en religion et je désire que vous m’y autorisiez. Dès que j'aurai obtenu cette permission, je me mettrai en route.» Cependant le roi était fortépris; l'amour dont il la favorisait n’était point éteint; il dit donc à son épouse : « Au commencement du sixième jour je vous donnerai mOn autorisation pour que vous sortiez du monde et que vous entriez en religion et je ne m'opposerai plus à votre désir. » Quand le sixième jour fut arrivé, le roi dit à son épouse : « Vous avez d'excellents sentiments et vous

désirez sortir du monde ; si vous obtenez de renaître comme devi, ne manquez pas de venir me voir. À cette condition je vous autoriserai à sortir du monde. » Quand il eut fait ce serment, son épouse consentità ce qu'il exigeait et alors elle put sortir du monde. Elle reçut les huit défenses; mais, ce jour-là même, comme elle avait bu beau coup de sirop de miel, elle eut un embarras gastrique et, le septième jour au matin, sa vie prit fin. Grâce à l’excellente cause (qu'elle s'était assurée en entrant en religion), elle obtint de naître parmi les devas. Elle conçut alors trois pensées : la première consistait à se rappeler quel avait été son corps d'autrefois ; la seconde consistait à se demander quelle action méritoire elle avait accomplie comme cause antérieure ; la troisième consistait à songer que présentement elle avait certainement un corps de devi, Quand elle eut eu ses pensées, elle connut quelle était la cause antérieure et en même temps quel était le serment qu’elle avait fait avec le roi. En vertu donc de ce serment d’auparavant, elle vint rendre visite au roi. En ce moment, un éclat illumina tout le palais du roi; le roi demarda : « Ce merveilleux éclat qui apparaît maintenant, à cause de qui se produit-il ? Je désire qu'on me le révèle. » La devi lui répondit: « Je suis votre femme, l'épouse Yeousiang. » Quand le roi eut entendu cette parole, il désira qu’elle vint s'asseoir auprès de lui. Mais la devi lui répondit: « En ce qui me concerne, je considère que votre corps est souillé et je ne puis me rapprocher de vous intimement. À cause de mon serment d’auparavant, je suis venue vous voir. » En entendant ces mots, le roi sentit son cœur s’ouvrir à la compréhension et il dit: « Cette devi que voici était autrefois ma femme ; parce qu’elle avait des sentiments excellents, elle a demandé à entrer en religion ; elle est sortie du monde pendant un seul jour, puis sa vie prit fin ; à cause de cette action méritoire elle a obtenu de renaître en qualité de devi. Sa pensée divine est haute et QUE 9

s'étend au loin; aussi me considère-t-elle comme vil et méprisable. Pourquoi donc maintenant ne sortirais-je pas du monde ? J'ai entendu dire autrefois qu’un seul ongle d'un deva vaut tout le Jambudvipa; à plus forte raison mon seul royaume ne mérite-t-il pas qu'on y tienne. » Quand il eut ainsi parlé, il mit sur le trône son fils Wangkiun (Râjasena) pour qu'il lui suecédât dans la dignité royale ; il sortit du monde, étudia la doctrine et obtint de devenir arhat.

Or, le roi Wang-kiun, s'étant mis à gouverner le royaume, accorda sa confiance à des hommes habiles à calomnier et ne se soucia plus des intérêts du royaume. Le roi Yeou-l'osien (Udasena) songea avec pitié à son fils ainsi qu'aux habitants du royaume et il forma le projet d'aller les convertir pour qu'ils rentrassent dans la bonne voie. Quand le le roi Wang-kiun (Râjasena) apprit que son père allait arriver, il en eut des transports de joie illimités et voulut ordonner à tous les habitants d'aller à sa rencontre sur la route. Mais ses ministres calomniateurs, craignant d'être renvoyés, dirent au roi: « Présentement, 6 roi, vous portez sur votre tête la couronne céleste et vous êtes assis sur le trône de lion (simhäsana). Or, c'est la règle que deux personnes ne peuvent s'asseoir à la fois sur le trône de lion ; si vous amenez ici le roi votre père, il reprendra la dignité royale et certainement vous fera périr. Si vous voulez conserver le pouvoir, il faut tuer le roi votre père. » Le roi Wang-kiun se sentit alors tout triste et déconcerté; il hésitait sans cesse entre divers partis; comme les remontrances qu'on lui adressait ne cessaient pas, il conçut une mauvaise pensée et fit appel à un candâla pour tuer son père.

Quand le Candâla eut reçu cette mission, il se rendit auprès du vieux roi et l’adora en se prosternant, puis il lui dit: « Auparavant, quand je suis venu ici, j'ai recu des bienfaits de vous ; aussi n’ai-je point en réalité le désir de

vous nuire. Mais maintenant on m'a chargé de venir vous tuer ; si je ne vous fais pas périr, c'est certainement moi qu’on punira de mort.» Le vieux roi répondit : « Si je suis venu présentement, c'était dans le désir de convertir votre voi. Comment pourrais-je tenir à ma personne au point de causer votre condamnation à mort?» Alors il allongea ‘son cou jusqu'à ce quil fût long de plus de cent pieds, puis il dit au tandâla : « Coupez-le comme il vous plaira. » Aussitôt Le candâla le frappa avec un glaive de toutes ses forces, mais la lame ne put lui faire aucune blessure. Le vieux roi, ému de compassion, prêta alors au tandâla une force surnaturelle, puis il lui dit : « Vous irez de ma part dire ceci à votre roi : Maintenant vous avez tué votre père, et, en outre vous avez fait périr un arhat; pour avoir commis ces deux crimes, vous aurez fort à vous repentir, car vous aurez ainsi accompli une faute qui se transmettra (d'existence en existence). » Après que le Candàäla eut recu ces instructions, il leva son glaive pour frapper de nouveau et il coupa la tête du vieux roi; puis il la rapporta dans le royaume.

Quand le roi Wang-kiun vit la tête de son père dont le teint n’était point altéré, il comprit que son père avait obtenu la sagesse et ne convoitait point la dignité royale; des regrets alors lui vinrent; son cœur fut plein de chagrin ; à force de pleurer et de se lamenter, il perdit connaissince ; au bout d’un long moment, quandil eutrepris connaissance, il demanda au Candâla quelles paroles avait prononcées son père ; le Candâla révéla alors au roice que le “vieux roi lui avait ordonné de dire: « Vous avez tué votre père, et, en outre vous avez tué un arhat ; pour avoir commis ces deux crimes, vous aurez fort à vous repentir. » Quand le roi entendit ces paroles, son désespoir redoubla ; il dit: « Maintenant le roi mon père avait obtenu la sagesse d'arhat; comment aurait-11 convoitéle royaume? Cependant

on m'a fait tuer mon père. » Or, les ministres calomnia-

teurs, craignant que le roi ne les fit périr, lui tinrent ce langage : « Dans le monde comment y aurait-il des arhats ? à roi, vous ajoutez foi à de vains propos et c’est pourquoi vous vous affligez. » Le roi leur répondit: « Maintenant, quoique mon pére soit mort depuis plusieurs jours, sa tête n’a point changé de teint. S'il n'avait pas atteint la voie, comment pourrait-1l en être ainsi? En outre, du temps de mon père,les grands ministres Tie-che(Tisya) et Yeoup'o-lie-che (Upalisya) sont tous deux sortis du monde et ont obtenu la voie d’arhat; ils ont fait toutes sortes de miracles dont nous avons été témoins. A leur nirvâna, on a recueilli leurs os et on a élevé des stüpas qui aujourd'hui existent encore. Comment dites-vous qu'il n’y a pas

(d'arhats) ? »

Les ministres calomniateurs répliquèrent : « Dans le

monde ceux qui s entendent aux recettes des incantations et qui possédent les forces magiques sont eux aussi capables de faire des miracles. Les deux ministres dont vous avez parlé n'étaient pas des arhats; d'ici quelques jours nous vous en «donnerons la preuve. » Quand ils eurent ainsi parlé, ils pratiquèrent un trou au pied de chacun des deux stûpas, et, dans chaque trou, ils placèrent un chat; ils donnaient à manger à ces chats auprès du stüpa, et, quand ils disaient (à l’un deux): « Sors, Tie-che (Tisya), » le chat sortait pour manger de la chair; quand ils lui disaient de s'en retourner, il rentrait dans son trou. Quand ils eurent ainsi dressé les chats et que ceux-ci furent bien dociles, ils dirent au roi: « Désirez-vous voir Tie-che et son compagnon ? Nous souhaitons que vous veniez les vor avec nous. » Le roi ordonna aussitôt d’atteler son char et se rendit aupres des stüpas. Ces hommes calomniateurs appelèrent «lors Tte-che (Tisya) en lui disant de sortir et le chat sortit en ellet du trou; ils lui ordonnèrent de s’en retourner el le chat rentra dans le trou. Quand le roi eut vu cela, son cœur fut entièrement obscurci; il put penser

sans difficulté à l’acte qu’il avait commis et ne crut plus aux peines et aux félicités (futures).

Un jour, le roi fit sortir son armée et, après s’être promené pour se distraire, il s'en retournait lorsqu'il aperçut sur le chemin le vénérable Æia-tchan-yen (Kâtyâyana) qui était assis correctement dans un endroit calme et qui, plongé dans la contemplation, était entré dans l’état de samâdhi. Quand le roi le vit, il conçut aussitôt un mauvais sentiment, et, prenant une poignée de terre, il en couvrit de poussière le vénérable, puis il dit à ceux qui lPaccompagnaient: « Que chacun de vous me fasse le plaisir de jeter de la terre sur ÆXia-lchan-yen. » Alors la terre s’amoncela et fit disparaître le vénérable. Cependant un grand ministre, qui mettait sa foi dans les trois Joyaux survint peu après ; il fut informé de ce qui s'était passé et en eut un chagrin extrême ; il s'empressa de dégager le vénérable de la terre qui l’entourait et dit aussi à tous ceux quiétaient là: « Que ceux qui font cas de moi enlèvent cette terre.» Or,le vénérable se trouvait assis dans une grotte de lieou-li (vaidürya) ; sa divine personne était fraiche et luisante et n’était point souillée par la terre. Le grand ministre plein de joie posa son visage en signe d’adoration sur les pieds du vénérable et lui dit: « Maintenant le roi, dépourvu de sagesse a commis ce méfait. Or le bien et le mal reçoivent certainement leur rétribution. Comment pourrait-il ne pas survenir de malheur? » Le vénérable lui répondit: « Dans sept jours le ciel fera pleuvoir de la terre qui remplira tout l’intérieur de cette ville et s’accumulera en une montagne. Le roi et tous les habitants périront ensevelis. » Quand le grand ministre eut entendu ces paroles, son cœur fut pénétré de tristesse ; il alla aussitôt avertir le roi; d’autre part, il imagina un artifice et creusa un souterrain qui débouchait en dehors de la ville. Quand les sept jours furent accomplis, le ciel fit pleuvoir des fleurs parfumées, des joyaux et des vêtements ; dans

la ville il n’y eut personne qui ne fût joyeux. Les ministres calomniateurs dirent au roi : «Ces heureux prodiges sont entièrement dus à la vertu du roi. Un homme sans sagesse a cependant prononcé de mauvaises paroles ; il a dit qu'il y aurait une pluie de terre et c’est des joyaux que nous obtenons. » Tels étaient les discours trompeurs qu'ils tinrent à plusieurs reprises. Les gens qui avaient une mauvaise prédestination, apprenant qu'il y avait des prodiges excellents, accoururent tous comme des nuages. Or, aux quatre portes de la ville, par la force de causes cachées, des barrières de fer tombèrent en sorte qu’il n’y eut plus aucune issue pour s’enfuir et se cacher. Alors le ciel fit pleuvoir de la terre qui remplit toute la ville et s’accumula comme une montagne. Le grand ministre, avec ceux qui lui tenaient à cœur, sortit par le souterrain ; il se rendit auprès du vénérable et lui dit: « Je suis ému de ce que cette ville en un jour a péri ensevelie ; la terre, qui est tombée en pluie, a formé une montagne ; le prince et son peuple sont morts ensemble. Pour quelle cause antérieure ont-ils subi ce malheur ? » Alors le vénérable dit à ce grand ministre : « Écoutez-bien, écoutez-bien, je vais vous l'expliquer :

Autrefois, il y a de cela tant et tant de kalpas, il y avait dans le royaume la fille d’un notable qui demeurait au sommet d'une maison à étages ; un jour que, de bon matin, elle arrosait et balayait, elle jeta les ordures qu’elle avait ramassées et atteignit la tête d'un bhiksu ; elle ne sut pas s’en repentir. Or, il arriva qu’elle se maria à un bon époux; les autres jeunes filles lui demandèrent : « Quel acte avez-vous commis pour obtenir cet excellent mari ? » Cette femme leur répondit : « La seule chose que j'ai faite a été de couvrir de poussière la tête d’un bhiksu en balayant l'étage supérieur de la maison. Voilà pourquoi jai trouvé ce bon mari. » Les autres jeunes filles crurent ce qu'elle leur avait raconté et rassemblèrent toutes de la

terre dont elles se servirent pour couvrir de poussière les bhiksus. En raison de ces actes, elles ont toutes reçu cette rétribution ».

Après avoir ainsi parlé, Æia-lchan-yen, en compagnie de la devi protectrice (de la ville de Roruka), se rendit dans la ville de Houa-che (Pâtaliputra). Depuis l'antiquité, cette dernière ville et la ville de Zou-lieou (Roruka) étaient alternativement l’une en prospérité et l’autre en décadence ; celle-ci ayant été détruite, l’autre devait redevenir florissante ; telle était la raison pour laquelle Aiaichan-yen et ses compagnons se rendirent dans la ville de Houa-che. |

Le notable Æao-yin-cheng (à la belle voix — Ghosila) vint à la frontière de ce pays et présenta des offrandes au vénérable. Ce notable était déjà depuis longtemps opulent; quand le vénérable fut entré dans sa maison, ses richesses augmentèrent et devinrent très supérieures à ce qu'elles étaient auparavant. Après être arrivé dans cette ville, le vénérable Æia-lchan-yen demanda au Buddha : « Pour quelle cause ce notable Æao-yin-cheng a-t-il une belle voix, possède-t-il une opulence illimitée et a-t-il des richesses qui s’accroissent toujours ? » Le Buddha lui répondit : « Dans les temps passés il y avait un notable qui chaque jour envoyait un homme inviter cinq cents Pratyeka Buddhas à venir dans sa demeure où il avait préparé un repas pour eux. Cet homme, qui était chargé de les inviter, allait toujours accompagné d’un chien ; un jour, quelque affaire l’empêcha d'aller porter l'invitation ; le chien, à l'heure habituelle, se rendit seul à l'endroit où demeuraient les religieux et se mit à aboyer en se tournant du côté des religieux ; les Pratyeka Buddhas firent alors cette réflexion : « Les laïcs ont beaucoup d’occupations ; par négligence ils peuvent faire quelque omission. Ce chien qui est venu aboyer paraît nous avoir appelés.» Ils se rendirent alors ensemble chez le notable;

celui-ci fut extrêmement joyeux et leur fit des offrandes suivant la règle. Celui qui en ce temps était le notable, c'est moi-même: l’homme qui était chargé du message, c'est A-na-lu (Amiruddha); celui qui était le chien, c’est aujourd'hui le notable ao-yin(-cheng); voilà pourquoi, d'existence, en existence il a une belle voix et possède beaucoup de richesses. Ainsi, le sage doit, en vue de se préparer un champ producteur de bonheur, s'appliquer de toutes ses forces à faire des offrandes. »

CErip., MIN: 10, ph r-43 ra).

Histoire de Rähula.

Quand le Bodhisattva Siddhartha eut quitté le palais du roi son père, il se livra pendant six ans aux pratiques ascétiques avant d'atteindre à l'illumination. Pendant ces six ans, Yacodharâ fut enceinte et c'est seulement dans la nuit où son mari parvint à la connaissance parfaite qu'elle-même fut délivrée et donna le jour à Râhula. Comme :ïl y avait six ans qu’elle n'avait plus eu de rapports avec Siddhartha, elle se voit alors soupçonnée par les autres femmes du harem qui l’accablent d'outrages. Le roi Çuddhodana, atliré par les clameurs, apprend ce qui s’est passé et, à son tour, croit au déshonneur de sa belle-fille, malgré les protestations d'innocence que celleci ne cesse de faire entendre. Il convoque tous les Cäkyas qui sont unanimes à réclamer un châtiment exemplaire. On creuse donc une fosse qu'on remplit de bois enflammé et on se dispose à y Jeter Yaçodharà. Celle-ci, dans ce péril extrême, invoque l'appui surnaturel du Bodhisattva ; elle jure qu’elle est sans faute et demande que, si elle a dit vrai, il ne lui arrive aucun mal. Elle entre ensuite dans la fosse de feu qui se transforme instantément en un étang d'eau pure au milieu duquel Yacodharâ, tenant dans ses bras Râhula, se trouve assise sur une fleur de lotus. Les Çàkyas sont convaincus par ce miracle et Râähula devient le favori de son grand-père, le roi Cuddhodana, qui ne

: (1) Cf. Ta che lou louen chap. xvu (Trip., XX, 1, pp. 106 vo-107 r°).

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