‹ Cinq cents contes et apologues (volume 2)Chapitre 24 sur 59 · LLE · texte numérisé non relu

LLE

c'est vous qui êtes venu en retard. » Le brahmane l’injuria en disant : «Hé, fils d’un magicien de malheur vous

ne tenez pas compte de la justice et vous violez votre an-.

cien serment. »

Tous les ministres, en entendant ces paroles, et en voyant que, en leur présence, il outrageait le souverain, proposèrent unanimement qu’on le fit périr ; le roi invita

ses ministres à lui indiquer de quel châtiment il faudrait ,

le punir ; ils s’avancèrent tour à tour pourdire, l’un, qu’il fallait le tuer en le faisant cuire à la vapeur dans un vase de terre percé de trous; un autre, en le faisant bouillir ; un autre, en l’écartelant; un autre, en le pilant dans un mortier; un autre, en lui faisant subir les cinq {chan (1) qui sont: couper les oreilles, trancher la langue, arracher les yeux. Le roi ne consentit à rien de tout cela et dit : «J’observe les règles religieuses ; mon cœur affectueux est miséricordieux pour toutes les espèces d’êtres ; je ne ferais pas de mal même à un reptile ; à plus forte raison ne mettrais-je pas en danger la vie d'un homme. Je me bornerai à le chasser promptement hors du royaume après l'avoir bien approvisionné. »

En conformité avec cet ordre, les ministres donnèrent (au brahmane) des vêtements et des grains pour le voyage, puis ils le firent sortir du territoire. Allant solitaire sur une longue route, il était exposé aux atteintes du froid et du chaud ; épuisé de forces et consumé de chagrin, il n'avait plus forme humaine lorsqu'il arriva dans un autre: royaume. Il se rendit chez un brahmane étranger avec lequel il avait eu des relations d'amitié. Celui-ci lui demanda ensuite : « D'où venez-vous ? Quelles connaissances avez-vous réunies etacquises ? À l'étude de quelles.

(1) Le mot ksana est, d'après les lexiques, l'équivalent de mârana qui signifie « supplice ». Il semble que ce soit ce mot que recouvre la transcription chinoise {chan.Mais notre texte n'énonce que trois des cinq supplices.

règles vous êtes-vous consacré ? Pouvez-vous me réciter tout ce que vous avez appris ? » L'autre répondit : « Je viens de loin ; souffrant de la faim et du froid, j'ai été dans la détresse et j'ai oublié tout ce que je savais par cœur. » Le brahmane songea à part lui: « Toutce que cet homme savait par cœur, il l’a maintenant oublié. Il est incorrigible. Il faut l’inviter à se livrer aux travaux des champs. » I lui donna donc un esclave ainsi qu'une charrue et un bœuf pour qu'il labourât.

Or, le premier brahmane, en labourant et en semant, accabla de corvées son esclave, lui ordonnant avec dureté d’égaliser le sol et l’envoyant courir tantôt à l'Est, tantôt à l'Ouest. Désespéré, l’esclave voulut aller se jeter à l’eau; quand il arriva sur le bord de la rivière, il trouva une socque faite des sept substances précieuses ; il songea alors « Si je veux donner cet objet à mon ancien maitre (1), celui-ci ne me fera aucun bien; si je veux le donner à mon père et à ma mère, ils ne manqueront pas de le vendre pour avoir de quoi manger. Le brahmane (2) a été dur pour moi et m'a chargé de corvées sans rémission; je vais lui faire un présent en lui offrant cette socque et je m’assurerai ainsi quelque indulgence. » Il revint donc en rapportant la socque qu'il présenta au brahmane ; le ‘brahmane tout joyeux se dit en lui-même : « Cette socque faite des sept substances précieuses a une valeur inestimable; j'ai déplu au roi, mais, si je lui offre cette socque, ma faute pourra être effacée. »

En conséquence, il revint dans le royaume de ce roi et offrit la socque au souverain en exposant un profond repentir de son crime passé et en implorant son pardon. Le roi lui dit :« Fort bien ». Il le fit alors entrer derrière

(1) Le brahmane étranger qui avait donné cet esclave au premier brahmane.

(2) Le premier brahmane, c'est-à-dire celui qui avait prédit au roi son avènement au trône.

une tenture et l’assit sur un siège à part ; puis il réunit toute l'assemblée de ses ministres et leur dit : « Vous tous, avez-vous vu le brahmane qui fut précédemment chassé ? » Ils répondirent qu'ils ne l'avaient pas vu. (Le roi reprit) : « À supposer que vous le voyiez, que faudrait-il lui faire ? » Is répondirent qu'il faudrait lui couper les mains et les pieds, lui trancher les oreilles et le nez, le décapiter, le partager par le milieu du corps, lui appliquer les cinq supplices. Le roi dit : « À supposer que vous le voyiez, pourriez-vous le reconnaître? » Ils répondirent qu'ils ne le distingueraient pas. Le roi produisit la socque précieuse et la montra à l'assemblée de ses ministres, puis il ordonna au brahmane de sortir pour que les ministres le vissent ; (il dit) : « (Puisque ce brahmane) m’a procuré ce merveilleux joyau, il faut lui pardonner. » Ses ministres lui déclarèrent : « Ce brahmane a commis un crime grand comme une montagne, grand comme la mer. On ne saurait le gracier. L'offrande qu'il fait d’une seule socque ne constitue pas une réparation suffisante. S'il retrouve la paire, alors sa faute pourra être effacée. » Le roi approuva cet avis et, pour la seconde fois, chassa le brahmane en l'invitant à rechercher l’autre socque.

Le brahmane désolé, (se disait) : « Je gémissais autrefoiset voici que maintenant on m'impose de nouveaux efforts. » Il retourna chez son ancien maître ; celui-ci lui demanda : « Où êtes-vous allé et d’où venez-vous ? » Le brahmane cacha ce qui s'était passé et n’osa pas le lui avouer; il dit: « Je reviens d'un voyage quelconque. » (Son maître) lui remit donc la charrue, le bœuf et l’esclave et Le chargea de labourer et de semer comme précédemment. Le brahmane demanda alors à l’esclave : « Cette socque précieuse que vous aviez naguère, où l'avez vous trouvée ? » L’esclave alla avec lui pour lui montrer l’endroit où était la socque; ils arrivèrent au bord de l’eau et cherchèrent partout, mais sans découvrir l'endroit où était (l’autre) socque.

L’esclave l'ayant quitté et s’étant éloigné, le brahmane se dit que la (première) socque précieuse avait dû venir de plus haut en suivant le courant et que, si on allait plus bas pour chercher {la seconde), on ne la trouverait pas.

Il se mit donc à marcher en remontant le cours de la rivière ; il aperçut une grande fleur de lotus qui suivait le fil de l’eau et qui tournoyait sur les flots ; un poisson la tenait dans sa bouche ; cette fleur était fort grande et avait plus de mille pétales. Le brahmane songea que, bien qu’il n’eût pas trouvé la socque, s’il offrait cette fleur, il pourrait peut-être se faire pardonner sa faute et recouvrer la faveur dont il jouissait autrefois. Il s’empara donc de cette fleur; alors, il aperçut les quatre ermites (1) qui étaient assis sous. un arbre; il s’avança, se prosterna devant eux, s’informa de leur santé et leur demanda si leurs saintes personnes jouissaient des dix mille félicités ; les ermites lui dirent : « Oui ; mais d’où venez-vous ? » Il répondit : « J’ai déplu

au roi; bien que je lui aie offert une socque, cela n’a pas

suffi à effacer ma faute; c’est pourquoi je suis venu en remontant le cours de la rivière pour chercher (l’autre socque), mais je ne l’ai pas encore trouvée. » Les ermites lui dirent: « Vous êtes un homme instruit et vous deviez savoir comment vous comporter. Ce roi du royaume est notre disciple (2) ; il vous traitait avec affection et avec estime ; avec vous, 1l mangeait, s’asseyait et se levait et il vous associait à ses délibérations. Comment se fait-il qu'un beau jour vous l’ayez injurié en l’appelant fils de magicien de malheur? Votre faute est grave et on aurait dû vous mettre à mort; or, maintenant on ne vous en demande pas compte. » Du doigt ils lui indiquèrent (une place) sous un arbre ; là se trouvait l’ancien corps du roi,

(1) Les quatre ermites dont il a été question au commencement du conte. Tout ce récit est d’ailleurs fort embrouillé et paraît avoir été altéré par le traducteur chinois.

(2) Celui qui, autrefois, avait été le serviteur des quatre ermites (cf. p.196; ligne l!.

celui qu'il avait quand il était le serviteur (des ermites), quand il leur apportait la nourriture, quand il s'était assis en tenant un pied élevé en l'air, quand il était mort de l'intensité de son émotion et quand une de ses socques précieuses était tombée dans l’eau ; l’autre socque était encore à son pied. Le brahmane alla aussitôt prendre celleci; quand il eut la socque, il se prosterna la tête contre terre et s’excusa de sa faute (auprès des ermites). Étant revenu dans le royaume, il offrit encore (cette socque) au souverain ; le roi fut joyeux et l’animosité des ministres se dissipa ; le brahmane retrouva la faveur et les dignités (dont il avait joui autrefois).

Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui alors était Le roi, c'est moi-même ; les quatre ermites sont le Buddha Æeoulieou-ts’in (Krakuëtanda), le Buddha Æeou-na-han-wen-ni (Kanakamuni), le Buddha Xra-che (Käçcyapa) et le Buddha Mi-lei (Maitreya). Quant au brahmane, c’est T’iao-la (Devadatta). » Quand le Buddha eut ainsi parlé, il n’y eut personne qui ne fût satisfait.

CPR EXTINEE 0 Dh 3780-8800)

Autrefois, il y a de cela des générations innombrables, il y avait un roi nommé J'a-lch'ouan (grand bateau) ; le territoire de son royaume était étendu ; ses nombreux officiers et ses grands ministres formaient aussi un vaste ensemble ; son pays était fertile ; son peuple était prospère. Ce roi avait cinq fils: le premier était avisé ; le second était ingénieux ; le troisième était beau ; le quatrième était énergique; le cinquième avait la vertu qui procure le bonheur. Chacun d'eux fit l'éloge de ce qui constituait sa propre supériorité. Celui qui était avisé loua la qualité

d’être avisé comme la première des vertus en ce monde et chanta cette gâthà : |

Être avisé est la première (des vertus); —(cette vertu) peut trancher lous les doules, — résoudre les cas difficiles à décider, — défaire avec accord les nœuds formés par de vieilles haines ; — elle peut, en ayant recours à des moyens appropriés aux circonstances, — faire que les hommes obtiennent ce qui leur est dû. — Tous, en la voyant, sont Joyeux — el la célèbrent unanimement.

Le second fit l’éloge de l’ingéniosité et chanta cette gâthà :

L'ingéniosité a des artifices adroits ; — elle peut fabriquer beaucoup de choses ; — avec des mécanismes elle fait un homme en bois — qui peut vraiment ressembler à un homme, — qui remue, qui se courbe el qu se dresse. — Tous ceux qui la voient à l'œuvre sont contents ; — tous reconnaissent sa valeur et lui font des présents ; — son habrleté esl une ressource en laquelle on se fie.

Le troisième homme fit l'éloge de la beauté et chanta cette gâthà :

La beauté est la première ; — quand une personne est d'une beauté qu'il serait difficile d'égaler, — les hommes en foule conlemplent son visage ; — il n'est personne au près comme au loin qui n'ait entendu parler d'elle ; — tous accourent pour l’honorer — et pour la servir avec un zèle universel ; — les gens de sa famille la traitent avec respect comme un deva ; — elle est semblable au soleil quand il émerge des nuages flottants.

Le quatrième homme fit l’éloge de l'énergie et chanta cette gâthà :

L'énergie est la première ; — par l'énergie on va sur la grande mer ; — on peul traverser loutes les difficultés les plus pénibles — el acquérir en quantilé des richesses précieuses ; — l’homme vaillant peut faire beaucoup de choses ; — c'est par celle qualilé que rien ne lui fait obstacle. —

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Dans ses occupalions habituelles tout lui réussit; — ses parents el ses voisins l'admirent, l'aiment et le célèbrent.

Le cinquième homme fit l'éloge de la vertu qui procure le bonheur et chanta cette gâthà :

La vertu productrice de bonheur est la première ; — là où elle se trouve, on obtient spontanément (ce qu’on désire) — bonheur el joie sont sans limiles ; — de naissance en naissance on a un champ producteur de bonheur ; — par ce bonheur on devient Cakra, maître des devas, — ou Brahma devaräja, ou un rot qui fait tourner la roue (takravarlin) ; — on oblient aussi de réaliser en soi la sagesse d'un Buddha, — et d'être parfailement un roi de la Loi sage.

Quand ils eurent tous parlé de ce qui constituait leurs supériorités respectives, chacun d’euxavait ditquela sienne était la première et il n'y avait pas moyen de décider entre eux. Chacun d’eux restait ferme dans son opinion et ne voulait pas se soumettre à un autre. Ils se dirent alors l’un à l’autre : « Que chacun de nous mette à l'essai ses propres mérites et manifeste ses marques distinctives d'homme de valeur (purusa). Parcourons au loin les divers royaumes et allons dans des pays étrangers; alors on

discernera quelle est, parmi ces vertus extraordinaires, celle qui est la première. »

Celui qui était avisé alla donc dans un royaume étranger ; il fit des enquêtes pour savoir quels étaient parmi les habitants de ce pays ceux qui étaient bons et ceux qui étaient mauvais, quels étaientles prix des grains, qui étaient les hommes puissants et riches et qui étaientles hommes de condition humble et sans influence. Il apprit que, dans ce royaume, il y avait deux notables, d’une puissance et d'une richesse difficiles à égaler, qui avaient été autrefois amis intimes et qui s'étaient, dans l'intervalle, séparés ; plusieurs hommes avaient fait des machinatiors perverses et les avaient mis aux prises pour qu'ils devinssent enne-

mis ; plusieurs années s'étaient écoulées sans qu'ils pussent

se réconcilier. Cet homme avisé imagina un moyen appro-

prié aux circonstances : prenant avec lui des vivres excellents à offrir en présent, des boissons et des mets de toutes sortes, ilse rendit à la porte de l’un des notables en demandant qu'il voulût bien lui donner audience. Le notable l’ayant admis en sa présence, il lui offrit tous les présents de nourriture qu'ilavait apportés; puis, ils’excusa auprès de lui et lui demanda de ses nouvelles en lui disant au nom de l’autre notable : « Lui et vous étiez autrefois séparés l’un de l’autre ; sans que vous vous en aperçussiez, une multitude d'hommes ont fait des machinations perverses qui ont produit des nœuds de haine ; séparés

l’un de l’autre pendant plusieurs années, vous n’avez pas

pu causer ensemble ; il a pensé que dans une entrevue personnelle il s'expliquerait avec vous sur ces choses pénibles ; c’est pourquoi il vous envoie des boissons et des mets qu'il vous offre en présent; puissiez-vous les accepter et ne pas lui faire de reproches. D'ailleurs lui et vous n'avez pas d’inimitié qui vous vienne de vos pères, ni d’hostilité qui vous vienne de vos mères ; aussi m’a-t-il envoyé ici pour vous exposer ses intentions. » En entendant ces paroles, le notable fut content etse réjouit fort en disant: « Je désirais me réconcilier avec lui depuis déjà longtemps ; mais je n'avais aucun ami qui püt l’informer de mes sentiments. Que ce soit lui qui daigne avoir confiance en moi etqui condescende à me faire savoir (ses intentions), c'esten vérité ce que je n'aurais pas osé espérer. Je partage ses excellentes pensées et j’obéis aux désirs que vous m'apportez sans me permettre de résister.» Quand l'homme avisé eut délivré le notable de ses soucis et qu'il en fut clairement certain, il prit congé et se retira ; il se rendit ensuite chez le second notable auprès de qui il agit de même, lui expliquant et lui exposant les intentions de l’autre comme il a été dit précédemment. Alors les deux

notables se fixèrent un rendez-vous ; ils se réunirent en un même lieu, et au milieu d’une nombreuse assemblée, abjurérent leur inimitié. En cette occasion on fit un banquet de fête où on se livra à toutes sortes de réjouissances ; les deux notables se divertirent ensemble, puis il se demandèrent l’un à l’autre comment leur étaient venues ces pensées de réconciliation; ils apprirent ainsi que | c'était cet homme qui, en sachant bien profiter des circonstances, avait réconcilié leurs deux inimitiés et les avait rendus amis comme auparavant.. Chacun d’eux songea en lui-même : « Nous étions éloignés l’un de l’autre depuis longtemps, et, dans tout le royaume il n’était personne qui püt nous réconcilier ; il a fallu que cet homme vint de loin pour nous donner l’un à l’autre de nos nouvelles et pour nous réconcilier ; le service qu’il nous a rendu serait difficile à mesurer ; ce n’est pas avec des mots qu'on peut le reconnaître complètement. Chacun d’eux prit donc cent mille onces d’or et les donna à cet homme : celui-ci recut ces richesses et les donna à ses frères en chantant cette gâthà :

Les paroles suffisent à tout faire ; — l’habileté à disculer peut créer des règles auxquelles on se conforme. — Celui qui est vraiment un homme supérieur est capable d'être informé de tout; — il n’est rien de si caché qu'il ne le connaisse à fond. — Voyez comment, grâce à ma qualité d'être avisé, — je me suis procuré ces richesses si considérables ; — vêlements el nourriture, je les ai en abondance — et même j'en fais des libéralilés aux autres.

Le second (frère), celui qui était ingénieux, se rendit à son tour dans un pays étranger. Précisément le roi de ce pays aimait les artifices adroits ; cet homme fit donc avec des matériaux en bois un homme de bois mécanique ; sa figure était belle ; ilne différait point d’un homme vivant; ses vêtements étaient élégants ; il était d'une intelligence sans égale, pouvait habilement chanter et danser et se

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mouvait comme un homme. (Celui qui l'avait fabriqué)

dit: « C’est mon fils ; il a tel âge. » Les gens du royaume

témoignaient du respect (à l'homme en bois) et on lui faisait de nombreux présents. Le roi en entendit parler et ordonna qu'on lui fit faire des tours d'adresse ; le roi et sa femme montèrent sur un belvédère pour le regarder ; (l’homme

en bois) fit des tours, chanta, dansa et montra toutes sortes

d’'habiletés; il s’agenouillait, saluait, avançait, s’arrêtait, mieux que ne l’eût fait un homme en vie. Le roi et sa femme y trouvaient un plaisir sans limites. Soudain, (l’homme en bois) se mit à cligner des yeux et à regarder voluptueusement la reine ; le roi le vit de loin et son cœur en conçut de l’irritation ; 1l ordonna brusquement à ses gardes : « Coupez-lui la tête et apportez-la moi ; pourquoi cligne-t-il des yeux en regardant ma femme? je pense qu'il a des intentions mauvaises ; ses regards voluptueux sont indéniables. » Le (prétendu) père (de l’homme en bois) se mit à pleurer et son visage était tout sillonné de larmes; à deux genoux il implora grâce: « J'ai un seul fils que je chéris extrêmement ; que je m'asseye ou que je me lève, que j’avance ou que je recule, (il est toujours avec moi) pour dissiper mes chagrins. C’est parce que mes pensées stupides n’ont pas réussi (à le bien élever) qu’il a commis cette faute. Si on le met à mort, je périrai avec lui. Puissiez-vous lui témoigner de la miséricorde et pardonner son crime. » Comme le roi, qui était fort irrité, ne voulait pas l’écouter, il dit encore au roi: « S'il ne doit plus vivre, je désire le tuer de ma main; ne chargez personne d'autre de ce soin. » Le roi y ayant consenti, il retira une cheville sur une des épaules ; le mécanisme se disloqua et se répandit en morceaux sur le sol; Le roi stupéfait et déconcerté, s’écria : « Comment ai-je pu moimême m'irriter contre des pièces de bois ? Cet homme est d'une ingéniosité merveilleuse et n’a pas son pareil dans le monde. Il a fait ce mécanisme qui a trois cent soixante

articulations et qui est supérieur à un homme en vie. » Il lui fit donc présent de cent mille myriades de pièces de monnaie. Cet homme s’en alla avec cet or; il le donna à ses frères en les invitant à s’en servir pour boire et pour manger etil leur chanta cette gâthà :

Contemplez celle ingéniosilé ; — nombreuses sont les choses qu'elle peut fabriquer ; — avec des mécanismes elle fait un homme en bois — qui l'emporte sur ceux qui sont en vie; — il chante, danse et offre des spectacles réjouissants, — en sorle que les plus hauts personnages y trouvent leur plaisir. — J'ai oblenu qu'on me fit don de ces richesses considérables ; — qui pourrait, mieux que moi, être le premier ?

Le troisième frère, celui qui était beau, se rendit à son tour dans un pays étranger. En apprenant qu’un homme beau était venu d’une région lointaine, qu'il l’emportait sur tous les autres par sa grâce etqu’ilétait une merveille comme il y ena rarement dans le monde, les habitants du pays vinrent tous à sa rencontre et lui offrirent en présent des boissons et des mets de toutes les saveurs, de l'or, de l'argent et des objets précieux. Cet homme ayant fait quelques tours d'adresse, la multitude l’en aima davantage; on contemplait et on admirait son visage lumineux comparable à lalune parmi les étoiles. Les filles des plus nobles familles, celles qui avaient de l’argent en abondance et dont les trésors étaient pleins, lui offrirent des joyaux extraordinaires et des richesses par innombrables centaines de mille (de pièces de monnaie). Quand cet homme eutobtenu ces richesses, il les donna à ses frères en chantant cette gâthà :

Excellente est la beauté semblable à une fleur ; — un visage harmonieux el régulier est chose suffisante ; — les femmes el les hommes témoignent leur respect (à un tel homme) — qui peut constamment jouir de la tranquillité ; — la foule le contemple — comme la lune parmi les étoiles. —

Maintenant, voici les richesses que j'ai acquises ; — elles me permellent de subvenir à mon entretien personnel et de faire des libéralités aux autres.

Le quatrième (frère), celui qui était énergique, se rendit à son tour dans un pays étranger; arrivé au bord d’un fleuve, il aperçut un arbre {chan-l'an (candana — santal), qui descendait emporté par le courant; il ôta ses vêtements, entra dans l’eau, et, en nageant à travers les flots, il le saisit. Or, chez le roi de ce pays, on avait un besoin urgent de chan-lan (Candana= santal) ; il apporta donc sa trouvaille et l’offrit au roi; ilreçut en retour cent myriades de livres d’or et les richesses qu'il obtint furent en nombre incalculable ; il les donna à ses frères en chantant cette gâthà :

L'énergie est la première ; — l'homme vaillant peut aller sur la mer, — et acquérir une multitude de richesses — dont il fait don à ses parents el à ses amis. — Parce que j'ai pu nager dans les ondes du fleuve, — je me suis emparé d'un tchan-t'an (cCandana) merveilleux — qui m'a valu ces sommes d'or — suffisantes pour me nourrir el pour faire des libéralités aux autres.

Le cinquième (frère), celui qui avait la vertu productrice de bonheur, se rendit à son tour dansun pays étranger. Un jour que la chaleur était fort grande, il se coucha sous un arbre; en ce moment, le soleil s’éloignait du milieu de sa course ; les ombres de tous les arbres se déplaçaient, mais l’ombre de l'arbre sous lequel était couché cet homme ne bougeait pas; lui-même avait une majesté fort haute et sa beauté était merveilleuse; il ressemblait au soleil et à la lune. Or le roi de ce pays était mort sans laisser d’héritier qui pôût lui succéder sur le trône ; les habitants délibérèrent entre eux en disant: « Il nous faut chercher un sage pour le nommer souverain du royaume. » Les hommes chargés de cette recherche sortirent dans toutes les directions pour choisir dans le royaume celui

qui serait digne d'être mis sur lé trône; en allant faire leur enquête, les envoyés aperçurent cet homme sous un arbre ; il était une merveille comme il y en a rarement dans le monde, et, tandis qu’il était couché sous l'arbre, l'ombre de l'arbre ne s'était pas déplacée. Les envoyés pensèrent: « Ce n’est pas là un homme ordinaire ; il est digne d’être souverain du royaume. » Ils allèrent donc informer les principaux ministres du royaume et leur exposèrent toute cette affaire. Alors tous les ministres, dans un pompeux appareil, précédés et suivis de cavaliers et de chars, portant leurs sceaux et leurs cordons, leurs coiffures et leurs bonnets, avec tous les attelages et leurs vêtements de cérémonie allèrent le chercher. On le lava avec de l’eau parfumée ; on le coiffa du bonnet et on le

revêlit des vêtements (royaux); on lui ceignit la ceinture, et, quand cela fut terminé, tous se prosternèrent dévant lui en se disant ses sujets. Il monta en char, entra dans le palais, et, le visage tourné vers le sud, il rendit des décrets : le royaume jouit alors d’une grande tranquillité ; le vent et la pluie arrivèrent en leur temps. Le roi promulgua alors un édit en dehors (de son royaume) pour mander les quatre hommes dont l’un était avisé, le second ingénieux, le troisième beau, et le quatrième énergique, et, pour les faire venir dans la salle supérieure du palais. Tous arrivèrent en même temps et reçurent l'ordre de se tenir comme des gardes du corps. Le roi qui possédait une vertu productrice de bonheur chanta alors cette gàthà :

Celui qui possède la vertu mériloire productrice de bonheur — peut devenir Cakra maître des devas, — ou, s'il est un Souverain, rot qui fait tourner la roue (cakravartin) ; — il pourra aussi devenir un Brahmadeva. — Celui qui est avisé el celui qui est ingénieux, — celui qui est beau ainsi que celui qui est énergique — viennent lous à la porte de celui qui possède la vertu productrice de bonheur ; — ils se tiennent à ses côlés et sont ses sujets et ses serviteurs.

Alors donc le roi qui possédait la vertu productrice de bonheur conféra de hautes charges à ses frères en faisant que chacun eût la place qui convenait à ses capacités.

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