‹ Cinq cents contes et apologues (volume 2)Chapitre 26 sur 59 · II · texte numérisé non relu

II

dit aussitôt : « Je ne l'ai point fait. Et de même, à Ao-chang (upâdhyäya) je n'ai point d'amis, soit amis intimes, soit simples connaissances ; mon père et ma mère, mes parents et mes voisins sont fort loin d'ici. » (Le ho-chang) lui demanda encore: « Ces brahmatarins demeurent tous dans ce même lieu ; n’avez-vous pas trouvé parmi eux des amis intimes et noué des relations ? — Je ne l’ai pas fait », répondit-il. Le ho-chang (upàädhyâya) répliqua : « Si vous n'avez pas formé d’amitiés intimes et s'il n'y a pas de gens que vous connaissiez, pourquoi êtes-vous un homme? Voyez les autres qui se témoignent alternativement de la déférence et qui se rendent des services tour à tour. Vous êtes seul à ne pas le faire. Aussi êtes-vous aujourd’hui seul et abandonné et personne ne vous vient en aide et ne vous secourt. » Alors l’ermite (rsi) soutint le mo-na (mânavaka) et le fit asseoir sur un siège à l’endroit où lui-même se tenait ; il lengagea à se calmer, puis il l'emmena chez des amis qui le soignèrent. Il chanta alors cette gâthà :

Quand vous avez renoncé à femme et enfants, — que vous éles sorli du monde el que vous n'avez plus personne pour vous aimer, — c'est votre ho-chang (upâdhyäâya) qui est votre père, — el vos condisciples qui sont vos frères. — Demeurant avec des brahmatarins, — si vous ne donnez pas vos soins aux autres, — quand vous tomberez gravement malade, — vous serez isolé et n'aurez aucun appui. — Je remarque que vous vous en êles déjà aperçu. — Conduisezvous avec purelé pour vous faire des amis ; — conduisezvous envers tous avec déférence — el les autres à leur tour vous donneront leurs soins.

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CIHENG KING (N° 450) 179

(Trip., XIV, 5, pp. 41 r°-A4 vo.)

Autrefois, dans des générations fort lointaines, le royaume de Po-lo-nai (Vârânasi) avait un roi nommé Fan-la (Brahmadatta). Ce roi était doué d’une grande vertu ; sa renommée s'était répandue au loin. Une fois, le royaume souffrit de la disette ; le prix du riz et des grains Ss'éleva ; le peuple fut affamé ; les mendiants devinrent fort nombreux ; on n'avait pas de quoi fournir (à leurs besoins).

Auparavant, le roi se plaisait à faire des libéralités ; des quatre côtés de l’espace, les mendiants accouraient ; ils s’assemblaient comme des nuages flottants; des dix régions, tous venaient. Le roi fournissait à leur entretien de tout son pouvoir ; il exerçait ainsi la libéralité sans jamais se lasser.

Le prix des céréales et du riz vint à s'élever; le ciel départissait une extrême sécheresse et ne faisait plus tomber de pluie ; ce qu’on semait ne donnait aucune récolte ; le peuple souffrait de la famine ; les mendiants devenaient chaque jour plus nombreux et se rendaient à la porte du palais du roi; comme les greniers s’épuisaient, les ministres et les officiers délibérèrent entre eux, disant : « Maintenant ce roi fait immédiatement des libéralités à qui ose venir mendier auprès de lui et il est incapable de résister à personne. Cependant, il y a une sécheresse etil ne pleut pas ; les mendiants sont devenus fort nombreux; le prix des céréales et du riz s’est élevé ; les greniers s’épuisent ; (le roi) va ruiner le royaume. »

Alors tous les ministres, en vue de sauvegarder le

royaume, allèrent auprès du roi et lui rendirent compte en détail de cette délibération, disant : « O roi, il vous faut maintenant cesser vos libéralités ; c'est ce qu’autorise la Loi ; attendez que plus tard l'abondance se soit produite, et vous recommencerez alors vos libéralités. » Le roi leur déclara : « Je ne saurais me lasser de donner; j'ai promulgué une ordonnance annonçant ma volonté de faire des libéralités ; comment me mettrais-je en contradiction avec mes sentiments primitifs ? Si quelqu'un vient m'adresser une requête, comment supporterais-je de lui résister ? Si personne ne vient, alors je ne donnerai rien. »

Aussitôt les ministres tinrent conseil et dirent : « IL nous faut aviser à un stratageme pour le bien (du pays) et ordonner que tous les pauvres gens ne soient pas autorisés à venir mendier ; ainsi nous couperons court (aux libéralités du roi). » Or, le roi n'avait point renoncé à ses libéralités et il avait formulé ce souhait dans son cœur : « Puissent mes greniers ne point se vider. »

Cependant, les magistrats préposés aux lois avaient proclamé au loin dans toutes les directions un ordre aux termes duquel il était interdit d'aller mendier auprès du roi; ceux quise permettraient de le faire seraient tous mis à mort et on abandonnerait leur corps sur la place publique de la ville. Les mendiants qui étaient accourus des quatre points de l’espace dans ce royaume, n’osèrent plus venir mendier quand ils furent informés de ces prescriptions rigoureuses et ne purent plus voir le roi ; tristes et affligés, ils demandaient aux grands ministres : « Y at-il vraiment une telle ordonnance ? » Ils leur demandaient encore : « ( vous qui êtes notre père et notre mère, y at-il réellementces prescriptions rigoureuses et ne pouvonsnous plus mendier ? » Ils leur répondirent : « Le règlement existe; vous ne pouvez plus aller mendier. » Les mendiants leur demandaient encore : « S'il y avait des

ambassadeurs officiels venus de contrées lointaines, (la règle serait-elle pour eux la même ?) » (Les ministres leur répondirent) : « Que ces ambassadeurs viennent de l'Est ou de l'Ouest, du Sud ou du Nord, tous trouveront en suffisance, dans les provisions des greniers et dans les (réserves de) grains, à boire et à manger ; maintenant ces officiers seuls obtiendront à boire et à manger. » En conséquence, on promulgua cette ordonnance qu’on signifia au loin dans toutes les directions : « Tous les mendiants pauvres et sans ressources n'auront pas le droit de venir à la porte (du palais) pour mendier auprès du roi ; s’il y en avait qui le fissent, ils seraient tous condamnés à mort. Mais les ambassadeurs de pays lointains pourront voir (le roi) et manger (des provisions) des greniers. Qu'on se dise cela de proche en proche. » Tous les hommes savaient que ces prescriptions avaient été édictées par les ministres, et non par le roi.

Orilyeutun brahmane qui, après avoir souffert de la faim et du dénuement pendant un jour entier, voulut mendier au dehors pour sauver sa vie et résolut d'aller partout en suppliant pour subvenir aux besoins de sa femme et deses enfants. — Quand les grains sont à bas prix, le mendiant trouve aisément (des aumônes) et ce qu'ilobtient est sans limites ; mais, si le prix des grains s’est élevé, il est difficile pour le mendiant d'obtenir quoi que ce soit. — (Le brahmane) alla promptement mendier et se rendit en tous lieux, mais il ne trouva point de quoi soutenir sa vie; son cœur était plein de tristesse et il ne pouvait plus parler. |

Sa femme lui dit alors : « Vous rencontrez des circonstances fort pénibles ; vous mendiez en un moment où règne la détresse ; vous êtes allé partout sans rien obtenir. Pourquoi ne vous rendez-vous pas chez le roi pour mendier auprès de lui ? j'ai entendu dire autrefois que, lorsqu'on adressait une demande à ce roi, il ne résistait pas au

désir qu'on lui exprimait. » Le brahmane répondit à sa femme : « N’avez-vous pas appris que le roi a rendu une ordonnance interdisant aux gens de venir mendier auprès du roi ; seuls les ambassadeurs des pays lointains peuvent être admis en sa présence et on leur donne des provisions des greniers ; mais si d’autres hommes mendient, ils seront tous décapités. » Le brahmane répondit (encore) à sa femme : « Si aujourd’hui je voulais chercher un apaisement (à mes souffrances en mendiant auprès du roi), je

serais au contraire en péril de mort; au moment où je

mettrais mon espérance en un autre (à savoir le roi), je me > verrais honteusement perdu. » Sa femme lui répondit :

« Puisque les ministres ont promulgué partout une ordon-

nance aux termes de laquelle seuls les ambassadeurs étrangers pourront venir, tandis que cela sera interdit aux

aux autres hommes, il vous faut dire : Je viens en qualité d’ambassadeur étranger et je désire voir le grand roi ;

alors on vous donnera à manger. »

Le brahmane suivit donc le conseil de sa femme ; il prit un bâton d’ambassadeur, se coiffa d’un bonnet d’ambassadeur et se rendit à la porte du palais du roi. L’officier de la porte lui demanda : « D’où venez-vous ? [» Il répondit : « Je suis un ambassadeur qui vient d’un pays lointain. » L’officier de la porte informa le roi et lui exposa toute l'affaire. Aussitôt on donna audience (au brahmane)] (1). D'où venez-vous ? Maintenant dans les seize royaumes le prix des céréales et du riz est devenu fort élevé et chacun se garde dans son territoire ; par où êtes-vous arrivé ? De quel royaume venez-vous ? » Quand l'officier lui eut posé toutes ces questions, le brahmane répondit : « J'ai entendu parler de la vertu subjuguante du roi et c’est pourquoi je me suis chargé de venir en ambassade. » L'officier lui demanda encore : « Dans ce royaume-ci peut-on voir cet autre

(1) La partie du texte que j'ai mise entre crochets ne parait pas être à sa place.

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