EXTRAITS DU TCH'OU YAO KING
(Trip., XXIV,5, pp. 62 v°-63 v°.)
Autrefois, Chan-jong, (Excellent visage) (2), frère du roi A-yu (Açoka), était sorti de la ville pour aller chasser ; étant entré au plus profond des montagnes, il vit des brahmanes qui, le corps nu, s’exposaient au soleil et à la pluie afin de devenir des bienheureux ; ils épuisaient leur esprit et accablaient de peines leur corps dans l'espérance d'obtenir la félicité brahmique ; ils se nourrissaient de feuilles d'arbres ; ceux d’entre eux qui avaient les meilleures dispositions d’esprit et qui étaient les plus courageux ne mangeaient qu'une seule feuille par jour ; ceux qui étaient les moins énergiques mangeaient sept feuilles par jour ; parmi les autres, il y en avait qui mangeaient SiX, OU Cinq, ou quatre, ou trois, ou deux feuilles (3). Ceux qui mangeaient sept feuilles buvaient sept gorgées d’eau ; ceux qui mangeaient six feuilles buvaient six gorgées ; de même, il y avait ceux qui buvaient cinq, ou quatre (4), ou trois, ou deux gorgées, ou une seule. Quand ces
(1) Le Tch'ou yao king est un commentaire du Dhammapada qui fut composé par le bodhisattva Fa-k'ieou (Dharmatrâta), oncle de P'o-siu-mi (Vasumitra). Le manuscrit fut apporté en Chine par le cramana du Xi-pin (Cachemir) Seng-k'ia-po-tch'eng (Samghabhèti) en l’année 383. Il fut traduit en chinois en 398 p. C. par Samghabhüti lui-même, assisté de Tchou Fonien (cf. Nansio, Catalogue, app. II, n°° 54 et 58). Voyez l'analyse de la préface de 399 donnée par Nanyio (Calalogue, n° 1321).
(2) Dans le « Didyâvadâna », ce personnage est appelé Vitàcoka.
(3) Le texte ajoute « ou une seule feuille »; mais le cas de ceux qui ne
mangent qu’une seule feuille par jour a déjà été envisagé plus haut. (4) Le texte omet le nombre quatre,
brahmanes ne trouvaient pas d’eau, ils aspiraient sept fois de l'air, ousix fois, ou quatrefois, ou troisfois, ou deuxfois, ou une fois, suivant le nombre correspondant de gorgées d'eau. Parmi ces brahmanes, il y en avait qui couchaient sur les épines des broussailles ; d’autres couchaient sur un tas de cendres chaudes ; d’autres, sur la pierre ; d’autres, dans un mortier. Chan-jong, frère cadet du roi, demanda à ces brahmanes : « Quand vous vous livrez ici aux pratiques de la sagesse, de quoi souffrez-vous le plus-? » Les brahmanes répondirent : « Sachez, Ô prince, que, lorsque nous nous livrons ici aux pratiques de l’ascétisme, notre seule peine est celle-ci : des cerfs et des biches viennent ici en troupeaux et s’accouplent deux à deux ; alors nos désirs sensuels se rallument sans que nous puissions l'empêcher. »
Quand le prince eut entendu cette réponse, il conçut une mauvaise pensée (et se dit) : « Ces brahmanes fati- guent leur esprit et accablent de peines leurs corps; ils s’exposent à l’ardeur du soleil et se brülent par le feu; leur racine de vie est si précaire qu’on ne sait plus si elle est ou si elle n’est pas ; cependant leurs désirs sensuels ne sont pas encore entièrement supprimés. Or, les çramanas, fils de la race de Câkya, mangent d’excellentes nourritures, s'installent sur de bons lits, se vêtent d’habits confortables, se parfument avec des fleurs odorantes; comment pourraient-ils n'avoir pas des pensées de débauche ? » |
Quand le roi A-yu (Açoka) fut informé des opinions exposées par son frère cadet, il en conçut un profond chagrin, car il se disait : « Je n’ai que ce seul frère cadet qui doit avoir part au même bonheur que moi; comment se pourrait-il faire qu'il ait des idées hérétiques ? Il faut que je trouve quelque moyen de lui enlever ces mauvaises pensées. S'il recevait la punition que celles-ci méritent, moi-même je serais fort coupable. » Il entra alors dans son
palais et ordonna à toutes les musiciennes de sa suite de se parer et d'aller chez le prince Chan-jong pour se livrer à la joie avec lui. Il prévint ensuite ses ministres en leur disant : « J'ai fait un projet. Quand je vous ordonnerai de mettre à mort le prince Chan-jong, adressez-moi des remontrances en m'invitant à lui accorder un délai de sept jours au bout desquels vous promettrez de le tuer confor-
mément à mes ordres. »
Les femmes de la suite du roi allèrent donc (chez le prince Chan-jong) pour s’y livrer aux plaisirs. Mais, peu
après, le roi survint en personne et ditau prince : « Com-
ment avez-vous pu prendre mes musiciennes et mes concubines pour vous amuser avec elles à votre fantaisie » ? Dans un transport de colère redoutable, il jeta en l’air son disque (Cakra) et donna cet ordre à ses principaux ministres : « Ne savez-vous pas que je ne suis point encore affaibli par l’âge et qu'aucun brigand du dehors ou ennemi puissant n'est venu envahir mon territoire ? Or, j'ai entendu dire que les sages de l’antiquité avaient ce dicton : Tant qu’un homme a du bonheur, les pays compris à l’intérieur des quatre mers se soumettent à lui; mais, quand sa part de bonheur est épuisée et que sa vertu a diminué, même ceux qui sont pour lui comme ses coudes et ses aisselles se révoltent et s’éloignent. Si je considère l’état de choses présent, un tel changement ne s’est pas encore produit. Cependant monfrère cadet Chan-jong a attiré à lui mes musiciennes etmes concubines; il a manifesté qu'il se laissait aller à ses passions et obéissait à ses fantaisies. Si je le tolère, existerai-je encore ? Vous donc, prenez le prince et menez-le sur la place publique pour le faire périr. » Ses ministres lui adressèrent des remontrances, disant : « Veuillez, 6 grand roi, prêter l’oreille aux paroles de vos humbles sujets. Vous n'avez maintenant que ce seul frère cadet ; d'autre part, vous n'avez aucun jeune fils qui soit capable de vous succéder. Nous souhaitons que vous accor-
diez un délai de sept jours au bout duquel nous mettrons à exécution l’ordre royal. » Le roi accéda alors par son silence aux représentations de ses sujets. Puis, faisant montre de bienveillance, le roi donna cet ordre à ses ministres : « J’autorise maintenant le prince à se revêtir de mes vêtements, à porter la couronne céleste, à avoir une majesté égale de tous points à la mienne. Tout ce qu'il y a dans mon palais de chanteuses et de musiciennes se divertiront avec lui. » D'autre part, il donna cet ordre à un de ses officiers : « À partir d'aujourd'hui, mettez votre cuirasse et prenez vos armes ; tenez à la main une épée affilée et allez dire au prince Chan-jong : « O prince, ne savez-vous pas qu’au bout de sept jours, le terme arrivera Livrez-vous donc de toutes vos forces aux satisfactions des cinq sens et réjouissez-vous ; si vous ne le faites pas maintenant, quand vous serez mort les regrets seront inutiles. » Lorsqu'un jour fut passé, cet officier alla derechef dire au prince : « Il n’y a plus que six jours ». Il en fut de même à chaque jour successif et alors cet officier alla dire au prince : « Prince, il vous faut savoir que six jours sont écoulés. Il ne reste plus que le jour de demain et alors il vous faudra aller à la mort. Abandonnez-vous de toutes vos forces à vos passions et donnez-vous les satisfactions des cinq sens. »
Quand le septième jour fut venu, le roi fit mander le prince par un émissaire et lui dit : « Eh bien, prince, pendant ces sept jours, tous vos désirs ont été satisfaits ; n'y avez-vous pas trouvé grand plaisir ? » Le frère cadet du roi répondit à celui-ci : « O grand roi, sachez que je n'ai rien vu et rien entendu. » Le roi reprit : « Vous étiez vêtu de mes vêtements et de mes ornements; je vous avais introduit dans mon harem pour que vous vous y divertissiez avec une foule de musiciennes ; je vous ai nourri de mets excellents ; comment pouvez-vous me mentir en face en disant que vous n'avez rien vu ni rien entendu ? » Le
frère cadet du roi répondit à celui-ci . « Le condamné à mort, même avant que sa vie ait pris fin, ne diffère pas d’un homme mort. Comment trouverait-il son plaisir dans les satisfactions des cinq sens et comment ses pensées se plairaient-elles à des vêtements et à des ornements ? »
Le roi adressa alors ces paroles à son frère cadet : « Hé! Voici ce que j'ai à vous apprendre : Maintenant, n'ayant qu’un seul corps, vous avez éprouvé cent sortes d’inquiétudes ; parce que ce seul corps allait périr, vous n'avez plus pu jouir ni de la nourriture ni du repos. Or les çramanas, enfants de la race de Câkya, sont tourmentés par la pensée que dans le passé, le présent et l’avenir, dès qu’un de leurs corps sera mort, ils recevront un autre corps et que, pendant des myriades de millions de générations, leurs corps successifs éprouveront des souffrances ; à combien plus forte raison, quand ils réfléchissent à ces peines, n'auront-ils pas leur esprit consumé de chagrin ? Parfois ils songent qu’ils entreront dans les enfers pour y subir des tortures sans limites ; même s'ils en sortent pour revenir en quelque autre condition parmi les hommes, ils naitront peut-être dans une famille pauvre où les vêtements et la nourriture leur feront défaut. C’est en pensant à toutes ces misères qu'ils sont sortis du monde pour entrer en religion, qu’ils cherchent à atteindre au but essentiel qui est d'échapper au monde sensible pour arriver au noncomposé (wou-wet). Mais ils savent que, s'ils ne font pas des efforts assidus, ils retomberont dans les peines qu’ils auront à subir à travers la multitude des kalpas. »
Alors le prince s’avança et dit au roi : « Maintenant que j'ai recu vos instructions, mon intelligence s’est ouverte ; la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort sont véritablement des tourments intolérables ; les chagrins et les souffrances ont un cours ininterrompu; mon seul désir, Ô grand roi, est que vous me permettiez d'entrer en religion, pour que je m’applique à pratiquer la conduite brahmique. »
Le roi répondit à son frère cadet : « Sachez que le moment est venu. » Le prince prit donc congé du roi, sortit du monde et devint cramana ; il recut de ses maîtres l’enseignement de la sincérité et, jour et nuit, il s’y appliqua sans relâche. Puis il parvint à la conviction et atteignit le fruit de srotäpanna et le fruit d’arhat ; la compréhension pure des six pénétrations (abhijñâs) lui fut impartie sans aucune restriction.
C’est à des cas comme celui-ci que s'applique le dicton : celui-ci qui va de crainte en crainte n’a guère de joie (1).
(Trips XX ENV 5, pp:4106 4107 r.)
Autrefois, dans le royaume de ÆX1-pin (Cachemir), dans le village de Æiu-sieou-na-lo (Kusunara) (2), il y avait un homme qui se plaisait à rendre service à de méchants imposteurs ; en ce lieu il y avait un temple appelé P’o-p'an-na (bhavana) (3), où se trouvait un bhiksu qui constamment offrait de l’eau pure à la multitude des religieux ; ce bhiksu désira rendre manifeste les tromperies (dont était victime cet homme sus-nommé et il résolut de) feindre lui-même d’être comme un de ces imposteurs. Il rassembla les bhiksus de l’a-lien (aranya, ermitage) tous revêtus de la robe qui est constituée de cent morceaux et
(1) Suit la description des tourments qui atteignent les hommes débauchés dans cette vie et après la mort.
(2) Ce nom de lieu pourrait avoir quelque rapport avec le nom de ja rivière actuelle de Kunhar, qu'Alberuni cite sous la forme Kusnäàri (Stein, Räjatarangint, vol. II, p. 361).
(3) Bhavana (demeure) semble avoir été le nom habituel des temples au Cachemir; cf. l'Amrtabhavana cité dans la Rjalarangint (tr. Stein. vol. IIT,
p. % et dans Wou-k'ong sous !a forme A-mi-lo po-wan fn 58 PE JK id (cf. Stein. Räjalarangini, vol. II, p. 457).
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