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qui a tout autant de couleurs ; il se rendirent dans ce village et eurent une entrevue avec cet homme. Après qu'ils se furent réciproquement demandé de leurs nouvelles, chacun des bhiksus s’assit de côté; cet homme, versant des larmes et prosterné de tout son corps sur le sol, dit à ces religieux: « D'où êtes-vous venus pour vous rendre dans ma pauvre demeure ? » Les uns répondirent qu’ils venaient de l’étang des lotus (1); d’autres, de quelque pays étranger ; d’autres encore, des montagnes des rsis divins. Cet homme éprouvant pour eux beaucoup d'affection et de respect, invita aussitôt les bhiksus en les priant de venir manger le lendemain dans son humble demeure. Les bhiksus lui répondirent : « Si nous sommes venus ici, c'est précisément à cause de vous seul ; maintenant, puisque nous vous avons rencontré, comment accepterions-nous l'invitation de quelque autre homme (2) ? Quant à vous, si vous désirez chercher à acquérir les bénédictions excellentes et le champ productif de bonheur qui sont le principe du salut des hommes, grâce à cette promesse que vous venez de faire (3), personne ne pourra y réussir mieux que vous. » Cet homme alors resta dans sa demeure et ordonna à ses divers serviteurs de disposer promptement toutes sortes de mets excellents à boire et à manger, en leur disant: « Une réunion de religieux, hommesdivins, se tiendra dans ma maison; je désire leur donner à manger. » Quand le moment fut arrivé, tous les bhiksus firent la déclaration suivante au maître de maison : « O homme sage, savez-vous bien ceci? Nous autres, nous passons notre vie à étudier depuis déjà plusieurs années; dans notre conduite religieuse et dans tous nos actes, nous nous
(1) L'étang des lotus n’est autre que le lac Volur dont le nâga Padma (lotus) était la divinité tutélaire (Räjatarangini, chant I, vers 30; CHAVANNES, Documents sur les Tou-kiue occidentaux, p. 167).
(2) En d'autres termes, nous acceptons votre invitation à l'exclusion de toute autre,
(3) La promesse d'inviter les religieux.
conformons toujours à des règles ; dans notre manière de pratiquer la sagesse pendant les six heures de la journée, nous ne sommes pas d'accord avec l’usage vulgaire ; nous avons l'intention et le désir de nous conduire religieusement depuis l'aube jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au jour ; ce n’est qu'au moment où le soleil fait son apparition que nous pouvons mangersans enfreindre la règle. » Le président de cette assemblée vint alors dire au dânapati: « Moi seul on me nomme: celui qui mange dès qu’il est assis. Tous les mets que vous nous donnez à manger, ainsi que les fruits, apportez-les tous à la fois ; je prononcerai un vœu magique. » En entendant ces mots, le dânapati se mit à sauter de joie sans pouvoir dominer son contentement ; il disposa toutes sortes d'aliments à boire et à manger et les jeta dans le bol (de ce religieux) ; en outre il mit les fruits au-dessus ets’avança pour recevoir le vœu magique ; puis il fit encore au président une offrande spéciale de gâteaux de beurre et de farine mêlée avec du miel. Il espérait que, lorsque ce religieux aurait fini de manger, ce qu'il aurait laissé dans son bol, lui-même pourrait le manger etobtiendrait ainsi sûrement le bonheur qui y était inhérent. Quand le bhiksu eut reçu la nourriture et eut prononcé ie vœu magique, il demanda au dänapati : « Avezvous encore de doux liquides agréable à boire ? » Le dânapati répondit: « Dans mon humble demeure j'ai plusieurs sortes de liquides (1): liquides de raisins, de canne à sucre, de sucre candi; toutes ces sortes de liquides, je les possède ; mais je ne sais, Ô vénérable président, laquelle il vous faut. » Le religieux répondit : « Tous les liquides que vous venez d'énumérer, depuis ma naissance je n’en ai pas bu et ils n’ont jamais passé par ma bouche; le liquide que je vous demande c’est un liquide pur et très doux, qui ait été conservé pendant plusieurs années sans
(1) Les liquides qu'il va énumérer sont des liqueurs non fermentées dont l'usage est permis aux religieux.
que son goût ait changé (1); voilà ce que je boirais bien ». Quand le dânapati eut entendu ces paroles, il s'en étonna fortetse dit: « Hé! Hé! quel malheur produit ces événements bizarres ; si j'avais eu cette pensée (de faire une offrande), c'est parce que je supposais que ces religieux avaient tous obtenu les six pénétrations, pures facultés des arhats. Maintenant quand je considère comment ils se conduisent, ce sont vraiment de grands voleurs. » Le dânapati dit alors au religieux : « Depuis ma jeunesse le vin n’a pas passé par ma bouche ; comment me permettrais-je de présenter en offrande du vin à un religieux.» Le religieux prit alors une pièce de monnaie parmi ses chou-la (çaläkà) (2) et dit au dânapati: « Si vous n'avez pas de vin chez vous, prenez cette pièce de monnaie et allez m’en acheter. » Quand le dânapati eut entendu ces paroles, il se boucha les oreilles avec ses mains en s’écriant : « Oh! oh! voilà qui est fort étrange. Comment aurais-je pu penser que ces religieux portaient sur eux de l'argent pour leur subsistance ? Tous ces gens sont des ai-ti (3); quels sentiments religieux ont ces prétendus religieux ? » Il dit alors au religieux : « Chargez quelque autre de votre commission; je ne suis pas votre serviteur pour que vous m'ordonniez d'aller acheter du vin dans la boutique où on en vend. O religieux lai-li, je n'étais pas d’abord bien informé et c’est pourquoi je suis tombé dans votre piège ; mais dorénavant je ne me laisserai plus jamais tromper par vous.» Le bhiksu lui répondit : « Cessez cessez, Ô dânapati, et ne proférez plus de telles calomnies. Si nous sommes venus ici, C'est parce que nous voulions éclairer votre intelligence ; à plusieurs reprises jusqu’à
(1) Un liquide conservé est un liquide fermenté,
(2) Ce mot pourrait être la transcription du terme « çalàkâ » désignant les bons de nourriture qu'on donnait aux moines; le religieux a, contrairement à la règle, des pièces de monnaie dissimulées parmi ces bons.
(3) Ce terme doit signifier « vaurien » ou quelque chose d’approchant,
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maintenant vous avez dépensé vos richesses pour faire des. libéralités sans rencontrer celui qui les méritait. O dânapati, si vous voulez bien me préter attention, écoutez l'anecdote que je vais vous raconter. » L'autre ayant. donné son approbation et exprimé son désir de lentendre, (le bhiksu dit) :
« Écoutez donc bien. Il y avait une fois un excellent archer ; quand il tirait sur un poil à cent pas de distance, parfois il l’atteignait; mais parfois il allait trop haut, ou trop bas, ou trop à gauche, ou trop à droite et n’atteignait. pas son but; au contraire, quand la terre lui servait de but et qu'il tirait sur elle, que ses flèches allassent en haut ou en bas, à l'est ou à l’ouest, au sud ou au nord, elles atteignaient toujours le but et ne manquaient jamais laterre. Maintenant, cette grande assemblée (de religieux) est, elle aussi, comparable (à la terre); si on ne choisit pas celui à qui on fait des libéralités, on ne peut manquer de rencontrer l’homme qui en est digne; si, au contraire on choisit l’homme à qui on fait des libéralités, parfois on rencontre celui qui en est digne, mais le plus souvent on fait des dépenses inutiles sans en tirer aucun profit. Dans la grande assemblée, les quatre fruits (de la sainteté) se: trouvent au complet ; les quatre paires ou huit catégories. et les douze sortes de sages y sont tous représentés (1). Si vous voulez recueillir des joyaux, il vous faut aller sur la grande mer et vous rendre à la montagne précieuse Siu-mi (Sumeru) ; de même, si vous désirez trouver un homme sage, un arhat ayant obtenu la sagesse, il! vous faut aller dans la grande assemblée. O dânapati, écoutez-moi bien, je vais vous dire une autre histoire ;
(1) Les quatre fruits (pala) sont les fruits d'arhat, sakrdägàmin, anûgâmin et srotäpanna. Les huit catégories de sainteté (âryapudgala) sont ces même quatre termes dédoublés de façon à former chacun une paire
dont un des aspects est la voie (màärga) et dont l'autre aspect est le fruit (pala). Quant aux douze sages,leur nombre paraît résulter de la totali-
sation des deux nombres 8 et 4 qui le précèdent.
ouvrez votre intelligence pour la recevoir ; l’homme clairvoyant parvient à comprendre par le moyen des apologues.
« Autrefois, dans ce noble pays, il y avait un voyageur qui s'était rendu avec un compagnon dans l'Inde du Sud ; là-bas, il entretint des relations avec la fille d'un magicien chô-p'o-lo (çavara) ; or, toutes les fois que cet homme corcevait le désir de retourner chez lui, il se trouvait tout à coup métamorphosé en âne et ne pouvait plus revenir. Son compagnon lui dit (un jour): « Nous sommes éloignés de nos familles depuis de nombreuses années et nous n'avons jamais eu aucune nouvelle de ce qui a pu s’y passer soit en bien soit en mal. Quel est votre avis ? Désirezvous retourner chez vous ? Si vous voulez partir, c’est le moment de faire des préparatifs. » Cet homme répondit: « Par suite de mon manque de prévoyance, je me suis laissé aller à contracter un fâcheux attachement et j'ai des relations avec la fille d’un magicien ; chaque fois que l’idée me vient de désirer m'en retourner, elle me métamorphose en âne ; toute mon intelligence est alors bouleversée ; le ciel et la terre ne forment plus pour moi qu’un ensemble confus je ne distingue plus l’est et l’ouest, le sud etle nord, et c'est pourquoije ne puis parvenir à m'en retourner » Son compagnon répliqua: « Comment votre sottise peut-elle être si grande ? Au sommet de ces montagnes du Sud se trouve une plante appelée {cho-lo-po-lo (talapâla) (1) ; quand un homme est opprimé par un sortilège, il n'a qu'à manger cette plante médicinale pour reprendre sa forme première, » L'autre répondit : « Je ne sais pas distinguer cette plante; comment la reconnaîtrai-je ? » Son compagnon lui dit: « Mangez successivement toutes les plantes et il faudra bien que vous rencontriez celle-là. » Cet homme suivit cet avis et se conforma à ces instructions ; quand il fut
(1) La restitution de ce terme sanscrit nous est garantie par le dictionnaire Fan fan yu.
changé en âne, il se rendit dans les montagnes du Sud, mangea sucessivement de toutes les sortes de plantes et reprit la forme humaine ; il rassembla alors des joyaux merveilleux et des objets précieux extraordinaires, puis, avec son camarade, il revint paisiblement chez lui.
« O dânapati, il vous faut savoir que le cas présent est tout semblable. Les hommes stupides ont une foi qui veut atteindre son but tout droit et du premier coup ; pour faire des libéralités, ils recherchent un arhat ayant obtenu la sagesse, pensant que, dans la journée même, ils pourront avoir le fruit (de sainteté); mais ils cherchent partout sans jamais pouvoir le rencontrer. Celui qui désire pouvoir trouver un arhat vraiment digne (des libéralités qu'on lui fera) doit le chercher dans la grande assemblée ; en faisant des offrandes successivement à chacun des membres de cette assemblée il ne peut manquer de rencontrer des hommes sages et saints et il obtiendra sans aucun doute le fruit (de sainteté). »