‹ Cinq cents contes et apologues (volume 2)Chapitre 55 sur 59 · ET DS · texte numérisé non relu

ET DS

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kalpas, je pratiquai la pâramitàâ de bienfaisance (dâna) ». Ânanda demanda au Buddha : « Quelles sont les circonstances dans lesquelles vous avez pratiqué la pâramitä de bienfaisance ? »

Le Buddha répondit: « Autrefois, ily a de cela des kalpas dont on ne saurait faire le compte, il y avait un grand royaume nommé Che-po # 3% (Cibi) ; le nom du roi était Che-po ;& ÿk ; 1l gouvernait son royaume en appliquant les lois correctes ; il ne faisait pas tort aux gens du peuple. Ce roi avait quatre mille grands ministres; il dominait sur soixante petits royaumes ct huit cents villages ; il possédait cinq cents éléphants blancs. Or ce roi avait vingt mille épouses, mais n'avait pas un seul fils ; il adressa donc des prières à toutes les divinités, ainsi qu'aux montagnes et aux cours d’eau: une de ses femmes alors s’aperçut qu’elle était enceinte; le roi se mit donc à l’entourer de soins; il prescrivit qu on lui donnât tout ce qu’il y avait de plus fin en fait de lit, de literie, de boissons et d’aliments ; dès que les dix mois furent écoulés, le prince héritier naquit. Les vingt mille femmes du harem, en apprenant que le prince héritier était né, sautèrent toutes de joie et le lait jaillit spontanément de leurs seins ; c’est pourquoi on donna au prince héritier le nom de Siu-la-na (Sudâna). Il y eut quatre nourrices qui entourèrent de leurs soins l’héritier présomptif: l’une d'elles l’allaitait; la seconde le tenait dans ses bras; la troisième le lavait ; la quatrième le prenait pour le faire jouer ; quand le prince atteignit sa seizième année, il était accompli dans l'écriture, le calcul, le tir à l'arc, l'art de diriger un char, ainsi que dans les rites et la musique; il servait son père et sa mère comme s'il eût servi des divinités célestes. Le roi fit pour lui un paiais spécial.

Dès sa jeunesse, le prince héritier se plut à faire des libéralités à tous les hommes qui étaient dans le monde, ainsi qu'aux oiseaux qui volent et aux quadrupèdes qui

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marchent; il désirait faire que tous les êtres vivants. eussent perpétuellement ce qui pouvait les rendre heu-.

reux, L'homme stupide, par avarice et avidité, n’est pas disposé à faire des libéralités ; dans son ignorance et son aveuglement il se trompe lui-même en pensant que la charité ne lui est d'aucun profit. Mais le sage, quand il se trouve dans le monde, comprend que la charité est une vertu. Les hommes charitables sont ceux que louent d’une voix unanime les Buddhas, les Pratyeka Buddhas et les Arhats du passé, de l'avenir et du présent.

Quand le prince héritier fut devenu adulte, le grand roi lui choisit une épouse; son nom était Man-lch'e (Madri) (4); elle était fille d'un roi; sa beauté était sans égale ; des parures de vaidürya (lieou-li), d’or et d'argent et de diverses substances précieuses ornaient son corps.

Le prince héritier eut un fils et une fille.

Le prince héritier songea qu’il voulait se conduire d’après la pâramità de charité. Il annonça au roi qu’il désiraitsortir pour se promener et voir le pays; le roi y ayant consenti, le prince héritier sortit aussitôt de la ville. Cakra, roi des devas, descendit sous la forme d'hommes qui étaient pauvres, sourds, aveugles ou muets et qui tous se trouvaient sur le bord de la route. Quand le prince héritier les eut vus, il fit faire volte-face à son char et rentra au palais ; il était plongé dans une profonde tristesse et ne se réjouissait plus. Le roi lui demanda pourquoi il

ne se livrait plus à la joie depuis qu’il était revenu de son

excursion. Il répondit: « Lorsque je suis sorti, j'ai aperçu des hommes pauvres, sourds, aveugles, ou muets ; c’est pourquoi je m'afflige. Je voudrais vous exprimer un désir ; mais je ne sais point, Ô grand roi, si vous me donnerez votre consentement. » Le roi lui dit: «Que désirez-vous ? Je vous accorde ce que vous exigerez et je ne m'oppose-

{1) En réalité la transcription Man-tch'e suppose un original Mandi.

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rai point à vos intentions. » Le prince héritier lui répondit :

« Je désire avoir toutes les richesses précieuses qui sont dans le trésor de votre Majesté, les mettre en dehors des quatre portes de la ville et les étaler sur la place du marché pour en faire des libéralités, pour accorder tout ce qu’on demandera et pour ne m'opposer aux désirs de personne. » Le roi lui dit: « Faites comme il vous plaira ; je ne vous résiste point. » Le prince héritier chargea donc les ministres qui étaient à ses côtés de transporter les richesses précieuses, de les étaler en dehors des quatre portes de la ville ainsi que sur la place du marché pour qu'on püt en faire des libéralités, satisfaire à tous les désirs des hommes et de ne s'opposer à aucune envie. Dans les huit directions, au zénith etau nadir, il n’y eut personne qui ne fût informé de l’acte méritoire qu’accomplissait le prince héritier ; des quatre points cardinaux les gens accoururent, les uns venant de cent /: de distance, les autres de mille /r, les autres de dix mille /:; ceux qui avaient envie de manger, on les nourrissait; ceux qui désiraient des vêtements, on leur en livrait; ceux qui souhaitaient obtenir de l’or, de l’argent ou des joyaux, on leur en donnait tant qu'ils en voulaient; on accordait à chacun l’objet de son désir et on ne s’opposait à aucune envie.

En cetemps, un roi rival qui était animé de mauvaises intentions, apprit que le prince héritier se plaisait à faire des libéralités, qu'il accordait tout ce qu'on lui demandait et qu'il ne s’opposait à aucune envie. Il réunit donc ses ministres et une foule de religieux pour tenir conseil avec eux ; il leur dit: « Le roi du royaume de Che-po à un éléphant blanc marchant sur des lotus; son nom est(1) Siu-

(1) Ce nom pourrait être la transcription du sanscrit Sudânayâna :

monture de Sudâna. Le mot dâna a l'avantage de suggérer un autre sens, Car il désigne la liqueur odorante qui découle des tempes de l'éléphant en rut; il est intéressant de remarquer que cet éléphant est pré-

cisément désigné par un récit de la Jâtakamäla (9° récit, p. 73, note 2), comme un «scent elephant», En pâli, le nom de cet éléphant est Paccaya.

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l'an-yen; il est très fort et vaillant au combat; toutes les fois que des batailles ont été livrées contre d’autres royaumes, cet éléphant a toujours remporté la victoire ; qui se charge d'aller demander qu'on le lui donne ? » Tous les ministres répondirent qu'ils étaient incapables d’aller et de l’obtenir ; cependant il y avait dans l'assemblée huit religieux qui dirent au roi: « Nous nous chargeons d'aller et de demander qu'on nous remette cet éléphant. Donnez-nous quelques provisions de route. » Le roi leur en donna, puis ajouta : « Si vous pouvez vous assurer la possession de cet éléphant, je vous récompenserai grandement. » Les huit religieux se mirent donc en route et prirent en main leur bâton ; franchissant au loin les montagnes et les rivières, ils parvinrent dans le royaume de Che-po et arrivèrent à la porte du palais du prince héritier; tous s'appuyant sur leur bâton et levant un pied, restèrent debout tournés vers la porte. Alors le gardien de la porte vint avertir le prince héritier que, au dehors, il y avait des religieux qui tous, appuyés sur leur bâton et levant un pied, restaient debout et disaient: « Nous sommes venus exprès de loin parce que nous désirons demander qu'on nous donne quelque chose. » En entendant ces mots, le prince héritier fut très joyeux ; il sortit pour aller à la rencontre des religieux, s’avança vers eux et leur rendit hommage comme le ferait un fils qui voit son père; il s'informa ensuite d’eux avec sollicitude, leur demandant d'où ils venaient, s’ils avaient pu n'être pas fatigués du voyage, enfin quel était l’objet de leur désir pour qu'ils tinssent ainsi un pied levé en l’air. Ces huit religieux lui dirent: « Nous avons entendu raconter que le prince héritier se plaisait à faire des libéralités, qu'il accordait tout ce qu’on lui demandait et ne s’opposait à aucune envie; la réputation du prince héritier s’est répandue dans les huit directions ; en haut, elle a pénétré dans le ciel azuré ; en bas, elle a atteint les sources jaunes ; les mérites qu'il

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s’est acquis par ses libéralités sont immenses ; au loin et au près on le célèbre dans des chants et il n’est personne qui n’en soit informé. Ce que les hommes disent de vous, ô prince héritier, est vrai et non faux. Vous êtes maintenant le fils de l'homme divin ; or, la parole de l’homme divin n’est jamais trompeuse. Donc, puisque vous êtes réellement capable de faire des libéralités et de ne pas vous opposer aux désirs des hommes, nous voudrions vous demander le don de l'éléphant blanc qui marche sur des lotus. » Le prince héritier se rendit alors à l’écurie des éléphants et en fit sortir un éléphant; mais les religieux lui dirent: « Celui que nous désirons précisément avoir, c'est l'éléphant blanc qui marche sur des lotus, celui dont le nom est Siu-l'an-yen. » Le prince héritier répliqua: « Ce grand éléphant blanc est fort aimé et estimé du roi mon père qui le regarde du même œil dont il me regarde moi-même; je ne saurais vous le donner. Si je vous le donnais, je perdrais l'affection de mon père; il serait peut-être capable, à cause de la faute que j'aurais commise concernant cet éléphant, de me chasser et de me faire sortir du royaume. » Le prince héritier fit cependant cette réflexion : « J’ai fait auparavant le vœu solennel d’accorder toutes les libéralités qu'on me demanderait et de ne m'opposer à aucun désir. Si maintenant je refuse, je contreviens à mes intentions primitives. Si je ne donne pas cet éléphant, par quel moyen pourrais-je atteindre au but de la pâramitâ sans supérieure et égale pour tous? Je consens à le donner afin de réaliser la pâramità sans supérieure et égale pour tous. » Le prince héritier déclara donc : « J'y consens; c’est fort bien, je désire vous le donner. » Il ordonna à ceux qui l’entouraient de mettre à cet éléphant sa selle d’or et de l’amener promptement. Le prince héritier, de la main gauche, prit de l’eau dont il lava les mains des religieux, et, de la main droite, iltira l'éléphant pour le leur donner. Quand ces huit hommes furent en possession

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de l'éléphant, ils prononcèrent un souhait de bénédiction en faveur du prince, puis, quand ils eurent formulé ce souhait, ils montèrent tous sur l’éléphant blanc et s’en allèrent fort joyeux. Le prince héritier leur dit encore : « Partez promptement, car, si le roi savait ce qui vient de se passer, il pourrait envoyer des gens à votre poursuite pour vous enlever l'éléphant. » Ces huit religieux s’en allèrent donc en toute hâte.

Quand les ministres du royaume surent que le prince héritier avait fait don de l’éléphant blanc à leur ennemi, ils furent tous saisis de stupéfaction et de crainte ; tombant de leur lit à terre, ils étaient plongés dans le chagrin et ne se réjouissaient plus ; ils songeaient: « Notre pays ne pouvait s'appuyer que sur cet éléphant pour repousser les royaumes rivaux. » Ils allèrent dire au roi: « Le prince héritier a pris l'éléphant précieux qui, dans notre royaume, repoussait les royaumes rivaux et ilen a fait don à notre ennemi. » En entendant ces mots, le roi fut tout déconcerté, ils ajoutèrent : « O roi, si maintenant vous avez obtenu l'empire, c’est parce que vous aviez cet éléphant qui était plus fort que soixante éléphants. Maintenant que le prince héritier l’a donné à notre ennemi, je crains que cela ne cause la perte du royaume. Que faut-il faire ? En se livrant ainsi à toutes les libéralités dont il a fantaisie, le prince héritier videra journellement le trésor du palais; nous craignons qu'il ne finisse par donner le royaume entier ainsi que sa femme et ses enfants. » En entendant ces paroles, le roi sentit redoubler son mécontentement ; il appela un de ses ministres etlui demanda : « Est-il bien vrai que le prince héritier ait pris l'éléphant blanc pour le donner à notre ennemi?» Sur la réponse affirmative de ce ministre, le roi fut de nouveau grandement épouvanté ; il tomba de son lit par terre, et, si grande était son affliction qu’il ne reconnaissait plus personne ; on l’aspergea d’eau fraiche et, au bout d'un assez long

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temps, il reprit ses sens. Ses vingt mille épouses elles aussi n'étaient plus joyeuses.

Le roi délibéra avec ses ministres et leur demanda quelle conduite il fallait tenir à l'égard du prince héritier. Un des ministres répondit : « Celui qui entre avec ses pieds dans : l'écurie des éléphants, on doit lui couper les pieds; celui qui emmène avec ses mains un des éléphants, on doit lui couper les mains; celui qui a regardé avec ses yeux un des éléphants, on doit lui arracher les yeux. » Un autre dit qu'il fallait lui couper la tête. Tels étaient les divers avis qu'émettaient les ministres dans la délibération. En entendant leurs paroles, le roi fut grandement attristé ; il dit à ses ministres : « Mon fils aime fort la sagesse et se plait à faire la charité aux gens. Puis-je l’en empêcher en l’arrêétant et en l’enfermant ? » Un des grands ministres qui se trouvaient là blâma l’avis exprimé par les autres ministres et le condamna en disant :« OÔ roi, vous n’avez que ce seul fils et vous le chérissez fort. Pourquoi voudriez-vous le supplicier et le mutiler ? et comment pourriez-vous avoir une telle pensée ? » Il ajouta : « Je ne me permettrais pas non plus de vous engager, Ô grand roi, à mettre le prince héritier dans l'impossibilité d'agir en l’arrêtant et en l’enfermant. Bornez-vous à le chasser hors du royaume: mettez-le dans une région sauvage au milieu des montagnes pendant une douzaine d'années. Cela le ramènera à résipiscence. » Le roi suivit l’avis de ce grand ministre; il envoya donc un messager appeler le prince héritier, puis il lui demanda : « Avez-vous pris l'éléphant blanc pour le donner à notre ennemi? » Le prince héritier répondit qu'il l'avait effectivement donné. Le roi reprit : « Pourquoi avezvous pris mon éléphant blanc pour le donner à mon ennemi et ne m'en avez-vous pas averti? — Auparavant déjà, répondit le prince, j'avais obtenu de Votre Majesté l’engagement que vous me permettriez de faire toutes les libéralités que je voudrais et de ne vous opposer à aucun désir

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