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qui vous serait exprimé. C'est pourquoi je ne vous ai pas averti de ce que je faisais. » Le roi répliqua : « L'engagement que j'avais pris auparavant ne s’appliquait qu'aux joyaux; comment l'éléphant blanc y aurait-il été inclus ? — Toutes ces choses, dit le prince, sont également les biens. du roi; comment l'éléphant blanc serait-il seul à en être exclu ? » Le roi dit alors au prince héritier: « Sortez. promptement du royaume : je vous exile dans la montagne- T'an-F'o (Danta) (1) pour douze années. » Le prince héritier répliqua : « Je n'oserais enfreindre les prescriptions: de Votre Majesté; mais je voudrais encore faire des libéralités pendant sept jours afin de déployer mes faibles. sentiments ; ensuite je quitterai le royaume. » Le roi répliqua : «Si je vous chasse, c’est précisément parce que votre charité est trop extrême, parce qu'elle a violé mes. trésors et causé la perte du joyau précieux qui me permettait de repousser les ennemis. Vous ne sauriez donc rester encore ici pour faire des libéralités pendant sept jours; sortez promptement ; je ne vous accorde pas cette autorisation. » Le prince héritier dit alors: « Je ne me permettrais pas d’enfreindre les ordres de Votre Majesté; cependant j'ai quelques richesses qui m'appartiennent en propre ; je voudrais pouvoir en faire des libéralités, après quoi je m'en irai; mais je n’oserai plus dépenser les richesses de l'État. » Les vingt mille épouses allèrent ensemble auprès. du roi pour le prier de laisser le prince héritier faire des. libéralités pendant sept jours; après quoi, il sortirait du royaume. Le roi y consentit.
Alors le prince héritier chargea ceux qui étaient auprès. de lui d'annoncer dans les quatre directions de l’espace que tous ceux qui désiraient obtenir des richesses eussent à venir à la porte du palais et qu'ils obtiendraient ce
(1) Cette montagne doit être identifiée, comme l’a montré A. Foucher, avec la colline Mékha-Sanda, au nord-est de Shähbâz-garhi. Cf. BEFEO, 1901, p. 353-359 et 1903, pp. 413, n° 1.
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qu'ils désiraient ; quand les hommes ont des richesses, ils ne peuvent les garder perpétuellemént ; un jour vient où il leur faut les perdre et les disperser. Ainsi donc, des quatre points cardinaux des-gens accoururent à la porte du palais; le prince héritier leur prépara à manger; il leur distribua ses objets précieux et chacun s’en alla satisfait; au bout de sept jours, les richesses furent épuisées; les pauvres étaient devenus riches et dix mille personnes étaient joyeuses. , | :
Le prince héritier dit à sa femme : « Levez-vous promptement et écoutez ce que j'ai à vous dire: maintenant le grand roi me chasse et m’établit pour douze années dans la montagne T'an-Po.» En entendant ce que disait le prince héritier, la princesse sa femme toute déconcertée et stupéfaite, se leva et lui dit: « Quelle faute grave avez-vous commise pour que le roi se porte à cette extrémité contre vous ? » Le prince héritier répondit: « C’est parce qu’il a jugé que ma libéralité a été excessive, parce que j'ai vidé le trésor de l’État et parce que j'ai fait don à notre ennemi.du vaillant éléphant blanc. Considérant cela, le roi et les ministres qui sont à ses côtés ont été d'accord dans leur irritat'on pour me chasser. » WMan-ich’e (Madri) dit: « Pour que le royaume soit prospère , je souhaite que le grand roi, ainsi que les ministres qui sont à ses côtés, les officiers et les gens du peuple, grands et petits, aient une abondance et une joie illimitée. Moi cependant, je devrai déployer toutes mes forces pour tâcher avec vous de parvenir à la sagesse dans cette montagne. » Le prince héritier lui dit: «Quand un homme se trouve dans la montagne qui est un lieu d’épouvante, cela lui rend difficile de garder son sangfroid ; les tigres, les loups et les bêtes féroces y sont fort à craindre ; vous qui êtes habituée à suivre vos fantaisies et à vous réjouir, comment pourriez-vous supporter une telle vie? Vous habitez dans le palais; vous êtes vêtue d’étoffes fines et souples; vous vous reposez parmi des
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tentures ; vous buvez et mangez des aliments doux et exquis et vous avez tout ce que désire votre bouche ; or, dans la montagne, votre couche sera faite de pousses de plantes, votre nourriture consistera en fruits; comment pourriezvous vous y plaire ? En outre, il y a fréquemment là du vent, de la pluie, des coups de tonnerre, des éclairs, des brouillards, de la rosée, qui font se hérisser le poil des hommes ; quand il y fait froid, le froid est extrême ; quand il y fait chaud, la chaleur est intense; parmi les arbres on ne saurait trouver un abri où s'arrêter. Ajoutez que le sol est couvert de chardons, de cailloux aigus et d’insectes venimeux; comment pourriez-vous supporter tout cela ? » Man-tch'e (Madri) dit: « À quoi me servent les étoifes fines et souples, les tentures, les boissons et les aliments doux et exquis, si je dois être séparée de vous, à prince ? Je ne pourrai jamais m'éloigner de vous. Dans les circonstances présentes, je dois partir avec vous. Le roi a pour insigne son étendard ; le feu a pour insigne sa fumée ; une épouse a pour insigne son mari. C’est sur vous seul que je m’appuie; vous êtes pour moi le Ciel. Au temps où vous étiez dans le royaume occupé à faire des libéralités aux gens venus des quatre directions de l’espace, je participais avec vous à cette œuvre charitable; maintenant, quand vous serez parti au loin, si un homme vient me demander l’aumône, que pourrai-je lui répondre ? Au moment où j apprendrais que des gens sont venus pour vous implorer, j'en mourrais sans doute d'émotion. » Le prince héritier lui dit : « Je me plais à faire des libéralités et à ne pas m’opposer aux désirs qui me sont exprimés ; si quelqu'un vient me demander mon fils et exiger ma fille, je ne pourrai me dispenser de les donner. Si vous n’approuvez pas mes paroles, vous troublerez mes sentiments excellents; mieux vaut alors que vous ne partiez pas. » Man-ich’e (Madri) répliqua : «Je consens à approuver sans regret toutes les libéralités qu'il vous plaira de faire ; il n’y eut jamais personne dans
PONT EE OR Rite as LE V
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le monde qui fut aussi charitable que vous, à prince. » Le prince héritier lui dit : « Si réellement vous êtes capable de cela, c’est fort bien. »
Le prince héritier, avec sa femme et ses deux enfants, se rendit auprès de sa mère et prit congé d’elle pour partir en lui disant: « Je désire que vous fassiez souvent des remontrances au grand roi pour qu'il gouverne le royaume -avec la grande Loi et qu’il ne laisse pas l’hérésie s’implanter dans le peuple. » En entendant le prince héritier prendre ainsi congé d’elle, sa mère se sentit pénétrée d'émotion et de tristesse; elle dit aux personnes qui étaient là : « Avec un corps dur comme la pierre et un cœur résistant comme l'acier ou le fer, j'ai servi le grand roi sans jamais commettre aucune faute. Maintenant je n'avais qu’un seul fils et il m’abandonne ; pourquoi mon cœur ne peut-il pas se briser en morceaux de manière à ce que je meure ? Quand l'enfant est dans le ventre de sa mère, il est comme la feuille qui sur l'arbre jour et nuit croît et se développe; j'ai nourri mon enfant jusqu’à ce qu’il fût devenu grand et voici qu'il s’en va en m'abandonnant. Toutes les autres femmes vont s’en réjouir et mon roi ne me respectera plus. Si le Ciel n’est pas opposé à mon vœu, qu’il fasse que mon fils revienne promptement dans le royaume. » Le prince héritier, avec sa femme et ses deux enfants, rendit hommage à son père età sa mère, puis il partit.
Les vingt mille épouses avaient enfilé chacune une perle véritable et en avaient fait don au prince héritier (1); les quatre mille grands ministres avaient fabriqué des fleurs avec les sept substances précieuses et les avaient offertes au prince héritier. Celui-ci, après avoir quitté le
(1) Une stèle chinoise de l’année 543 p.C. représenteles cinq cents (sic) épouses accompagnant le prince héritier au moment où il va partir pour se rendre dans la montagne T'an-tou (Cf. ma Mission archéologique dans la Chine septentrionale, pl. CCLXXXIV, 3° registre, 1" scène à droite).
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palais, sortit au nord par la porte de la ville; il prit les sept substances précieuses, les perles et les fleurs et en fit des libéralités aux gens venus des quatre directions de l’espace, en sorte qu'il les dépensa toutes aussitôt.
Les officiers, les gens du peuple, tous, grands et petits, se comptant par milliers et par myriades de personnes, vinrent offrir des présents pour souhaiter un bon voyage à l'héritier présomptif ; ils discutaient entre eux et disaient : « Le prince héritier est un homme excellent ; il est le bon génie du royaume ; pourquoi son père et sa mère chassent-ils cet enfant qui est un précieux joyau ? » Tous ceux qui assistèrent à son départ en eurent des regrets. Le prince héritier s’assit sous un arbre hors de ville et prit congé de ceux qui l’avaient accompagné en leur disant qu'ils devaient s’en retourner. Les officiers et les gens du peuple, tous, grands et petits, revinrent donc en versant des larmes.
Le prince héritier, monté avec sa femme et ses deux enfants sur un char qu’il conduisait lui-même, partit. Quand il eut poursuivi longtemps sa marche en avant, il s'arrêta pour se reposer sous un arbre. Alors survint un brahmane qui lui demanda son cheval (1); le prince héritier détela aussitôt son cheval et le lui donna; puis il mit les deux enfants dans le char que sa femme poussait par derrière, tandis que lui-même, s'étant mis entre les brancards, tirait le char en marchant. Après être allé un peu plus loin, il rencontra derechef un autre brahmane qui vint lui demander son char ; le prince héritier le lui donna aussitôt. Quand il se fut avancé plus loin, il rencontra un autre brahmane qui lui demanda laumône ; il lui dit : « Ce n’est pas que je veuille rien vous refuser, mais tous mes biens sont épuisés. » Le brahmane répli-
(1) Dans la stèle citée plus haut (p. 373, n° 1), on voit représentée la scène du brahmane demandant le cheval, puis celle du brahmane qui part monté sur le cheval.
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qua : « Si vous n'avez aucun autre bien, donnez-moi les vêtements que vous avez sur votre corps. » Le prince héritier enleva aussitôt ses vétements précieux et les lui remit, puis il se revêtit d’un vieux vêtement. Un peu plus loin, il rencontra un autre brahmane qui lui demanda l’'aumône et il lui donna les vêtements de sa femme ; plus loin encore il donna les vétements de ses deux enfants à un autre brahmane mendiant. Ainsi, le prince héritier se trouva avoir fait complètement don de son char, de son cheval, de son argent, de ses biens, de ses vêtements et cependant il n'en conçut aucun regret, ce regret ne füt-il pas plus gros qu’un poil ou un cheveu. Le prince héritier ‘ portant lui-même son fils, sa femme portant sa fille, ils -marchaient à pied. Le prince, sa femme et ses deux enfants, avaient le visage paisible et étaient joyeux. Ils s’engagèrent ensemble dans la montagne.
La montagne T'an-l'o (Danta) était à plus de six mille /; - du royaume de Che-po; elle en était donc fort éloignée, et, pour y parvenir, ils traversèrent des marécages déserts où ils souffrirent de la faim et de la soif. Cakra, roi des - devas Trayastrimças, créa miraculeusement, au milieu d’un vaste marais, une ville avec ses faubourgs, ses places, ses quartiers, ses rues, ses ruelles, ses réjouissances ; des vêtements, des boissons, des aliments s’y trouvaient en abondance ; des gens sortirent de cette ville et vinrent au-devant du prince héritier pour l'inviter à séjourner là afin de boire, de manger et de se réjouir avec eux. La princesse dit au prince : « Nous avons fait une fort longue marche; ne pouvons-nous pas nous arrêter ici un moment ? » Le prince répliqua : « Le roi mon père m'a banni dans la montagne T’an-lo ; rester ici serait contrevenir à l’ordre du roi mon père ; ce ne serait pas agir avec piété filiale. » Aussitôt donc il sortit de la ville. Quand il jeta un regard en arrière, cette ville avait tout à coup disparu.
En continuant leur marche en avant, (les exilés) arrivè-
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rent à la montagne T'an-Po ; au pied de cette montagne, il y avait une grande rivière, si profonde qu'on ne pouvait la traverser. La princesse dit à son mari: « Restons ici quelque temps jusqu’à ce que l’eau ait baissé et alors nous la traverserons. » Il répliqua : « Le roi mon père m'a banni dans la montagne T'an-l'o ; m'arrêter ici serait contrevenir aux ordres du roi mon père; ce ne serait pas agir avec piété filiale. » Le prince héritier se plongea alors dans l’extase (samâdhi) du cœur compatissant ; aussitôt, dans la rivière, s’éleva une grande montagne qui divisa les eaux comme une digue ; le prince et sa femme purent alors passer en relevant leurs vêtements (1). Après qu'ils eurent passé, le prince héritier fit cette réflexion : « Si nous nous en allons en laissant les choses dans cet état, la rivière débordera et fera périr les hommes, les êtres qui rampent, ceux qui volent, ceux qui grouillent et ceux qui remuent. » Le prince héritier revint donc sur ses pas et s’adressa à la rivière en lui disant : « Coulez comme auparavant ; si des personnes veulent venir auprès de moi, permettez-leur à toutes de traverser ». Quand le prince héritier eut prononcé ces paroles, la rivière se remit à couler comme auparavant. | Allant plus loin, ils arrivèrent à la montagne T'ano; le prince héritier vit que la montagne était haute et majestueuse ; les arbres y étaient luxuriants ; toutes sortes d'oiseaux y chantaient d’une manière touchante ; il y avait là des sources d’eau vive, des étangs purs, de l’eau excellente et des fruits doux; les oies sauvages, les hérons, les martins-pécheurs, les canards et toutes les variétés d'oiseaux y abondaient. Le prince-héritier dit à sa femme: « Regardez dans cette montagne les arbres qui s'élèvent jusqu’au Ciel sans qu'aucun d’eux soit brisé ou endommagé; nous boirons ces eaux excellentes, nous mange-
(1) Voyez cette scène représentée sur la stèle citée plus haut (p.373,n°1\; 3° registre, dernière scène à gauche).
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rons ces fruits doux, et, même au sein de cette montagne, nous pourrons nous appliquer à l'étude de la sagesse. » Le prince héritier entra dans la montagne; tous les oiseaux et les quadrupèdes qui s’y trouvaient en furent -très joyeux et vinrent l'accueillir.
Au sommet de la montagne vivait un religieux nommé A-lcheou-f'o (Acyuta), qui était âgé de cinq cents ans et: qui avait une vertu extraordinairement merveilleuse. Le prince héritier lui rendit hommage, puis recula, se tint debout et lui dit : « Où y a-t-il maintenant dans cette montagne un endroit avec de la bonne eau et des fruits doux où nous puissions nous établir? » A-fcheou-lo (ACyuta) lui répondit : « Toute cette montagne est un lieu béni, vous pouvez vous établir n'importe où. » Il ajouta : -« Dans cette montagne sont des endroits purs et calmes ; pourquoi cependant votre femme et vos enfants sont-ils - venus si vous désirez vous appliquer à l'étude de la sagesse ? » Avant que le prince héritier eût répondu, Mantch'e (Madri) demanda au religieux : « Depuis combien d'années vous appliquez-vous ici à l'étude de la sagesse ? » Le religieux lui ayant répondu qu’il demeurait dans cette montagne depuis quatre ou cinq cents ans, elle ajouta : « Calculez au bout de combien de temps une personne telle que moi atteindra à la sagesse. Même en supposant que je demeure dans cette montagne aussi longtemps que ces arbres, je ne parviens pas à calculer quand une personne telle que moi pourra atteindre à la sagesse. » Le religieux lui répondit : « En vérité, ce sont là des choses que je ne connais point. » Le prince héritier demanda alors au religieux : « Avez-vous jamais entendu parler du prince héritier Siu-la-na (Sudâna), fils du roi du royaume de Che-po? — J'en ai souvent entendu parler, répondit le religieux ; mais je ne l'ai jamais vu. — C’est moi, dit le prince, qui suis précisément le prince héritier Stu-la-na (Sudâna). » Le religieux lui ayant demandé ce qu'il cher-
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chait àobtenir, il déclara qu'ildésirait obtenir le mahâyäna. Le religieux lui dit : « Tels étant vos mérites, vous obtiendrez le mahâyâna avant longtemps. Quand vous aurez atteint à la sagesse sans supérieure, correcte et vraie (anuttara samyak sambodhi), je serai votre premier disciple doué de pouvoirs surnaturels (rddhipâda). »
Le religieux indiqua au prince héritier un endroit oùil pourrait résider; le prince alors, prenant modèle sur le religieux, mit un lien autour de sa tête et tressa ses cheveux ; il but l’eau des sources et se nourrit de fruits ; puis il ramassa des branchages pour en faire une petite hutte de feuillage (parnacçâlà) ; en même temps, il fit trois huttes de feuillage destinées respectivement à Man-ich'e (Madri) et à ses deux enfants. Le garçon. se nommait Ye-li (Jali); il était âgé de sept ans; il portait des vêtements faits avec des herbes et accompagnait toujours son père. La fille s'appelait X1-na-yen (Krsnâjinà); elle était âgée de six ans; elle portait des vêtements en peau de cerf etaccompagnait toujours sa mère. Dans la montagne, les oiseaux et les quadrupèdes étaient tous joyeux et mettaient leur confiance dans le prince héritier. Quand celui-ci se rendait en quelque lieu pour y passer une nuit, les cavernes et les étangs produisaient de l’eau de source, et sur tous les arbres desséchés poussaient des fleurs et des feuilles; tous les insectes et les animaux malfaisants disparaissaient ; les carnassiers se mettaient d'eux-mêmes à manger des herbes; les divers arbres fruitiers avaient spontanément des fruits abondants; les oiseaux de toutes sortes faisaient un concert et gazouillaient à l'unisson. Man-ich’e (Madri) s’occupait d’aller recueillir les fruits pour donner à manger à l'héritier présomptif ainsi qu’à son fils et à sa fille. Quant à ces deux enfants, parfois aussi ils s’en allaient en quittant leur père et leur mère; ils allaient jouer avec les animaux sur le bord de la rivière et parfois ils y passaient la nuit. Une fois, en guise de jeu, le garçon Ye-li monta à cheval
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‘sur un lion; le lion ayant fait un bond, Ye-li tomba à terre ; ‘il se blessa au visage et le sang coula ; un singe prit ‘alors des feuilles d’arbre et essuya le sang de son visage, puis il le mena au bord de l’eau et le lava. Le prince héritier, de l'endroit où il était assis, vit de loin cette scène et s'écria : « Les animaux ont-ils donc de tels sentiments!» En ce temps, dans le royaume de Xïeou-lieou (Kuru) [1], il y avait un brahmane pauvre qui, à quarante ans, s'était marié ; sa femme étaitfort belle; lui au contraire, avait douze sortes de laideurs : son corps était noir comme de la poix ; sur son visage il avait trois callosités ; l’aréte de son nez était mince ; ses deux yeux étaient en outre verts; sa figure était ridée ; ses lèvres étaient pendantes; sa parole était bégayante ; ilavait un gros ventre et le derrière saillant ; ses jambes en outre étaient tordues et difformes ; enfin sa tête était chauve ; il avait tout l’aspect d’un démon. Sa femme, qui avait horreur de lui, avait prononcé des imprécations dans le dessein de le faire mourir ; un jour que cette femme était allée puiser de l’eau, elle rencontra une bande de jeunes gens quise moquèrent de son mariet le tournèrent en dérision (2); ils lui demandèrent : « Vous qui êtes si merveilleusement belle, comment pouvezvous être la femme d’un pareil homme ? » Elle répondit à ces jeunes gens : « La tête de ce vieux est blanche comme le givre sur les arbres ; du matin au soir je voudrais faire en sorte qu’il meure ; mais qu'y puis-je, s’il se refuse à mourir ? » La femme alors partit en emportant de l’eau et en pleurant ; à peine fut-elle de retour qu'elle dità son mari : «Je suis allée prendre de l’eau, mais une bande de jeunes gens s’est réunie pour se moquer de moi. Il vous faut me chercher une esclave ; quand j'aurai une esclave, je ne serai plus obligée d'aller moi-même puiser de J’eau
(1) Le récit pâli substitue à ce nom celui de Kalinga. (2) Cette scène est figurée sur la stèle de 543 p. C. (p. 373, n° 1; second registre, dernière scène à gauche).
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et les gens ne se moqueront plus de moi. » Son mari lui répondit : « Je suis extrêmement pauvre ; où voulez-vous que je trouve une esclave? » Sa femme répliqua : « Sivous n'allez pas me chercher une esclave, je m'en irai et ne demeurerai plus avec vous. » Elle ajouta : « J'ai toujours entendu dire que le prince héritier Siu-la-na (Sudânà)
pour avoir exercé une libéralité excessive, avait été banni par le roi son père dans la montagne T’an-Po; or,il a un fils et une fille ; allez et demandez-lui de vous lés donner. »
Le mari objecta que la montagne T’an-l'o était à plus de six mille /: de distance et qu'iln’y avait pas d’autre moyen que d’aller dans cette montagne pour adresser une telle demande au prince; mais sa femme lui dit: « Si vous ne me cherchez pas une esclave, je me tuerai en me coupant la gorge. — J'aimerais mieux, lui répondit son mari, périr moi-même plutôt que de causer votre mort. » Il ajouta : « Si vous voulez que je fasse ce voyage, il faut que vous me donniez des provisions de route. » À quoi sa femme répondit: « Partez seulement; je n'ai aucune provision. »
Le brahmane prépara donc lui-même HiPquee provisions, puis il se mit en chemin.
Il atteignit d’abord le royaume de Che-po et, arrivé en dehors de la porte du palais, il demanda au portier: «Où se trouve maintenant le prince héritier Siu-ta-na (Sudäna) ?» Le portier entra aussitôt pour informer le roi qu'un brahmane était dehors et demandait à voir le prince héritier. À cette nouvelle, le roi fut ému et dit avecirritation : « C’est uniquement à cause de cette engeance que j'ai banni le prince héritier; pourquoi maintenant de tels hommes viennent-ils encore ? » Il ajouta, en se servant d'une image : « Ceci est comparable à un feu qui se consumait lui-même, mais auquel on rajoute des branches sèches ; mon chagrin est semblable au feu qui se consumait; la venue de cet homme demandant à voir le prince est semblable aux branches sèches qu’on ajoute.» Le brah-
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mane dit : « J'arrive d’un pays lointain, parce que j'avais entendu parler de la renommée du prince héritier qui pénètre en haut jusqu'au ciel azuré et atteint en bas jusqu'aux sources jaunes ; le prince héritier est charitable et ne s'oppose à aucun des désirs qu’on lui exprime ; voilà pourquoi je suis venu de loin, ayant quelque choseà lui demander. » Le roi répondit : «Le prince héritier demeure solitaire au plus profond des montagnes et il est extrémement pauvre. Comment pourrait-il vous donner quoi que ce soit? — Bien que le prince héritier ne possède plus rien, répliqua le brahmane, j'attache beaucoup d’importance à le voir. » Le roi chargea donc des gens de lui montrer le chemin.
Ainsi, le brahmane se dirigea vers la montagne T'an-Po : quand il arriva au bord de la grande rivière, il n’eut qu’à penser au prince héritier et put aussitôt la traverser. Le brahmane s’engagea alors dans [a montagne et rencontra un chasseur auquel il demanda: « Avez-vous eu l’occasion de voir dans cette montagne le prince héritier Siu-la-na (Sudâna)?» Le’chasseur savait bien que le prince héritier avait été banni dans cette montagne pour avoir fait des
libéralités aux brahmanes ; il empoigna «lonc ce brahmane, l'attacha à un arbre et se mit à le battre jusqu’à ce que son corps ne füt plus qu’une plaie ; puis il l'injuria, disant : « Je voudrais vous percer le ventre à coups de flèches et dévorer votre chair; qu’avez-vous besoin de demander où est le prince ? » Le brahmane pensa : «Je vais être tué par cet homme ; ilfaut que je lui tienne un langage trompeur. » Il lui dit donc : « N’auriez-vous pas dû m'interroger? — Qu'est-ce à dire?» demanda le chasseur. Le brahmane reprit: « Comme le roi son père souhaitait voir le prince héritier, il m'a envoyé à sa recherche pour que je l'invite à rentrer dans le royaume. » Le chasseur aussitôt le délia et le détacha ; il lui fit toutes ses excuses en disant que vraiment il n'avait pas su quelles étaient ses
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intentions; puis il lui montra où se trouvait le prince.
- Le brahmane arriva donc à l'endroit où se tenait le.
prince héritier ; quand celui-ci le vit venir, il fut extrémement joyeux; il alla à sa rencontre et lui rendit hommage; puis il lui demanda de ses nouvelles : « D'où venaitil? Avait-il pu n'être pas trop fatigué du voyage ? Qu’avaitil à demander? » Le brahmane répondit : « Je viens de
loin; tout mon corps est souffrant; en outre j'ai grand.
faim et grand soif, » Le prince héritier le pria donc d’entrer et de s'asseoir; il lui présenta des fruits et un breuvage; quand le brahmane eut bu de l’eau et eut mangé des fruits, il dit au prince héritier : « Je suis originaire du royaume de Æieou-lieou (Kuru); depuis longtemps jai entendu parler de vos dispositions charitables, car votre renommée est connue dans les dix régions. Je suis fort pauvre et je voudrais vous demander de me donner quelque chose. » Le prince répondit : « Il n’est rien que je veuille vous refuser; mais tout ce que je possédais a été distribué ; je n’ai plus rien à vous donner. » « Si vous n'avez plus aucun objet, répliquä le brahmane, faites-moi don de vos deux enfants pour qu'ils prennent soin de ma vieillesse. » Quand il eut répété cette requête à trois reprises, le prince héritier lui dit : « Vous êtes venu exprès de loin dans le désir d'avoir mon fils et ma fille ; comment pourrais-je me refuser à vous les donner ? »
En ce moment, les deux enfants étaient allés jouer; le prince héritier les appela et leur dit : « Un brahmane est venu de loin pour me demander de vous donner à lui; j'y ai consenti; partez avec lui. » Les deux enfants accoururent se réfugier sous les aisselles de leur père -et leurs larmes jaillirent; ils disaient : « Nous avons souvent vu des brahmanes, mais jamais nous n’en vimes de cette sorte; ce n’est pas un brahmane; c'est un démon. Maintenant notre mère est allée recueillir des fruits et n'est point encore revenue; cependant notre père nous prend
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pour nous donner à manger à un démon; notre mort est certaine. Quand notre mère reviendra et qu’elle nous réclamera sans nous trouvér, elle sera comme la vache qui recherche son veau; elle pleurera, se lamentera et s'abandonnera à l’affliction. » Le prince héritier dit : « J’ai fait une promesse; comment pourrais-je la reprendre ? Ce brahmane n’est point un démon et il ne vous dévorera point; vous donc, partez. » Le brahmane dit : « Je désire: m'en aller, car je crains que leur mère ne revienne et. qu’alors je ne puisse plus partir; vous m'avez témoigné des sentiments excellents, mais, si la mère des enfants revenait, elle détruirait vos bonnes dispositions. — Depuis ma naissance, répliqua le prince, jé fais des libéralités et je ne m’en suis jamais repenti. »
Le priace prit de l’eau et en lava les mains du brahmane, puis il tira vers lui les deux enfants et les lui donna; la terre alors trembla. Les deux enfants ne voulaient pas suivre le brahmane ; ils revinrent devant leur père, et, se mettant à deux genoux, lui dirent : « Quel crime avons-nous donc commis dans nos existences antérieures pour que nous soyons maintenant atteints par de telles souffrances, et pour que, étant de race royale, nous devenions les esclaves d’un homme. Devant notre père nous nous repentons de nos fautes; puisse par là notre châtiment disparaitre et le bonheur se produire et. puissions-nous de génération en génération ne plus jamais rencontrer pareille infortune. » Le prince héritier répondit aux enfants : « Toutes les affections dans ce monde doivent être un jour rompues; toutes choses sont impermanentes; comment pourrait-on les conserver ? Quand j'atteindrai à la sagesse sans supérieure et égale en tout, Je vous sauverai. » Les deux enfants lui dirent : « Vous. ferez nos adieux à notre mère, car maintenant nous nous. séparons pour toujours; nous regrettons de ne pouvoir prendre congé d’elle personnellement; c’est sans doute:
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les fautes commises dans nos vies antérieures qui nous valent ce malheur. Nous songeons à notre mère qui,
quand elle nous aura perdus, s’affligera de nos souffrances
et se désolera de nos peines. » Le brahmane dit : « Je suis vieux et affaibli; ces deux enfants vont chacun me quitter pour aller auprès de leur mère; comment alors les reprendrai-je ? Il faut que vous me les livriez attachés. » Le prince héritier tint donc les mains des deux enfants derrière leur dos pour permettre au brahmane de les attacher; celui-ci les lia ensemble et prit le bout de la corde qui les retenait tous deux; puis, comme les deux enfants ne voulaient pas le suivre, il les frappa jusqu’à ce que le sang jaillit et coulât sur le sol. Ce spectacle arracha des larmes au prince héritier; la terre en fut ébranlée. Le prince héritier et tous les animaux accompagnèrent de loin les deux enfants; puis, quand ils ne les
virent plus, ils s’en retournèrent. Tous les animaux, sui-
vant le prince héritier, revinrent à l'endroit où jouaient les enfants, se tordirent de douleur en poussant des cris ?
et se jetèrent sur le sol.
Cependant le brahmane était parti en emmenant les deux enfants. En route, le garçon enroula la corde autour ?
d'un arbre et refusa d’aller plus loin, espérant que sa mère viendrait (1). Le brahmane le frappa avec un bâton jusqu’à ce que les deux enfants lui disent : « Ne nous battez plus; nous marcherons spontanément. » Levant les yeux au ciel, ils s’écrièrent : « O divinités des montagnes, à divinités des arbres, ayez pour nous un sentiment de pitié; maintenant nous devons aller au loin pour être P ; les esclaves d’un homme et nous n’avons pas pu dire adieu à notre mère. Dites-lui qu’elle laisse là ses fruits et (1) Song Yun, en 520 p. C., signale l'endroit où le fils et la fille du prince héritier tournèrent autour d'un arbre en refusant de marcher, où le brahmane les frappa avec un bâton et où leur sang qui coulait arrosa la
terre ; cet arbre est encore là et la place qui fut arrosée de sang est maintenant une source d’eau {Cf. BEFEO, 1903, p. 414).
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SUTRAS DIVERS (N° 500) 385
qu’elle vienne promptement nous voir. » En cet instant, leur mère qui était dans la montagne, ressentit une démangeaison sous le pied gauche et en outre son œil droit eut un clignotement, tandis que du lait sortait de ses deux seins; elle fit alors cette réflexion : « Jamais encore je n’ai éprouvé ces sensations étranges; qu’ai-je besoin de m'occuper de ces fruits ? Il faut que je m’en retourne pour voir s'il n’est pas arrivé quelque malheur à mes enfants. » Elle laissa donc là ses fruits et s’en revint.
En ce moment, le Çakra du second ciel, roi des devas Trayastrimças, sachant que le prince héritier avait donné ses enfants à un homme, et craignant que sa femme ne vint mettre à néant ces excellentes dispositions, se transforma en un lion qui se tint accroupi en travers du chemin (1). La femme dit à ce lion : « Vous êtes le roi des animaux; moi aussi, je suis la fille d’un roi et je demeure comme vous dans la montagne; je désire que vous vous écartiez un peu pour que je puisse passer. J’ai deux enfants qui sont encore tout jeunes; ils n’ont rien eu à manger depuis ce matin et ne peuvent compter que sur moi. » Le lion, sachant que le brahmane était maintenant loin, se leva et laissa le chemin libre, en sorte que la princesse put passer.
À son retour, la princesse vitle prince héritier qui était assis tout seul et elle n’aperçut pas ses deux enfants. Elle alla elle-même dans sa hutte de feuillage pour Les y chercher, mais ne les trouva pas; elle alla derechef dans les huttes des enfants et ne les y rencontra pas ; puis elle se rendit au bord de la rivière où les enfants avaient coutume de s'amuser, mais là encore elle ne les vit pas; elle vit seulement Les animaux : daims, lions etsinges, avec
(1) A 3 li à l’ouest de l'habitation, dit Song Yun, est l'endroit où Cakra, maitre des devas, prit la forme d’un lion et s’accroupit en travers du chemin pour barrer le passage à Man-kia (Madri) ; sur le roc, les traces des poils, de la queue et des griffes sont maintenant encore parfaitement
visibles (Cf. BEFEO, 1903, p. 414).