‹ Cinq cents contes et apologues (volume 3)Chapitre 54 sur 72 · TI · texte numérisé non relu

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générations successives n'épuiseraient pas ces trésors; à quoi vous sert d'aller sur mer?»

Comme }J'i-eul (Kotikarna) ne se rangeait pas à l’avis de son père etde sa mère, ceux-ci dirent à des personnes influentes de les aider à le retenir; alors, tous les hauts fonctionnaires, les laïques qui étaient maîtres de maison, les gens opulents etles sa-po (särthaväha) fort riches, toutes les personnes influentes donc cherchèrent à Le retenir,sans qu'il se conformât à leurs conseils. Son père et sa mère, reconnaissant que son projet était juste, consentirent enfin à le laisser partir,

Puis (}1-eul) monta sur un éléphant, et, agitant une sonnette, il alla faire dans tout le bourg cette convocation : « Moi, Cha-men Yi-eul (Crona Kotikarna), je me propose d'aller sur la grande mer; c'est moi qui suis le sa-po (särthaväha, chef de caravane); qui veut partir avec moi ? » Grâce à la vertu productrice de bonheur de cet homme, cinq cents marchands furent très heureux de le suivre.

D’après la coutume établie dans ce pays, un homme qui se faisait sa-po (sârthaväha) devait payer deux cent mille pièces de monnaie, à savoir cent mille pour équiper un bateau et cent mille pour s'assurer des proyisions. Quand les préparatifs furent finis, on fit descendre le bateau et on le mit sur l’eau; il était attaché par sept cordes ; chaque jour on faisait cette proclamation : « Qui peut. quitter Son père et sa mere, Ses irères, Ses Sœurs, 8a femme, ses enfants et toutes les joies du Jambudvipa et renoncer aussi au plaisir et à la longue vie ? Qui désire d'autre part se procurer de l'or, de l'argent, des perles mo-nt (mani, du lieou-li (vaidurya), et toutes sortes d'objets précieux en si grande quantité que sept générations successives puissent pen servir pour faire la charité et accomplir des actions productrices de bonheur ? Que celui qui est dans ces dispositions vienne avec nous sur

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la grande mer. » On faisait cette proclamation chaque jour, et chaque jour on coupait une des amarres ; on coupa ainsi six amarres ; pour rompre la septième

amarre, on attendit le vent yi-le (1) ; quand on eut le vent

yi-le, on coupa donc la septième amarre et le bateau fila plus rapide qu'une flèche.

Grâce à la vertu productrice de bonheur et grâce à la puissance redoutable de ce sa-po (sârthavâäha), le bateau arriva promptement à l'ile des Joyaux. (Yi-eul) donna cet ordre aux marchands : « Recueillez toutes sortes d'objets précieux et chargez-en le bateau jusqu'à ce qu'il soit plein, mais gardez-vous de le trop alourdir. » Quand ils eurent fini de recueillir des objets précieux et qu'ils eurent le vent yi-le, leur bateau partit plus vite qu’une flèche et retourna dans le Jambudvipa. Pour aller au bourg de Wang-sa-po (Vâsava), il y avait deux routes, Vune par eau, l’autre par terre. Cha-men-yi-eul (Crona Kotikarna) ayant demandé aux marchands quel chemin il fallait prendre, tous optèrent pour la route de terre.

Il se trouva qu'il y avait une région déserte dans laquelle ils devaient s'arrêter pendant la nuit. (Yi-eul) dit aux marchands : « J'ai entendu dire autrefois que, lorsque des brigands viennent piller une caravane, s'ils commencent par tuer le chef de caravane (sa-po, särthaväha), alors les marchands n’ont plus aucun moyen de se tirer d’affaire; mais, si le chef de caravane n'est pas tué, alors les marchands, soit par la puissance de leur argent, soit par leur force propre, soit par la force d'autrui, parviennent certainement à s'emparer des brigands ; je vais donc m'en aller en quelque autre endroit pour y passer la nuit (2); au moment du départ, vous m'appellerez. » Tous ces gens l’approuvèrent, et Y'i-eul (Kotikarna) s’en alla

(1) D'après une note du texte, ce terme signifierait : le vent favorable. (2) En ne restant pas avec la caravane, Fi-eul évite d’être tué au cas où elle serait attaquée par des brigands ; il lui conserve ainsi son chef.

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promptement sur son âne en un autre lieu pour y passer la nuit.

Au milieu de la nuit, les marchands partirent ; ils s'éveillérent les uns les autres, mais aucun d’eux n’appela Yi-eul (Kotikarna). Plus tard, dans la nuit, une grande pluie accompagnée de vent se mit à tomber; Yi-eul (Kotikarna) s’éveilla et appela les autres marchands, mais personne d’entre eux ne lui répondit. Yi-eul (Kotikarna) se dit alors : « Comment se fait-il que ces hommes soient partis en m’'abandonnant ? » Il alla aussitôt à leur recherche. Mais le chemin était fort sablonneux; le vent et la pluie avaient brouillé les traces de pas qui avaient disparu ; c’est en se fiant au flair de son âne que Y1-eul (Kotikarna) avançait en suivant la piste.

Extrêmement affamé, il allait toujours plus avant lorsqu'il apercut une ville en fort bel état (1) ; il fit alors cette réflexion : « Je pense que je trouverai ici à manger. » Il se tint debout à la porte de la ville, et, suivant le fil de sa pensée, il se mit à parler involontairement et dit à haute voix: « Nourriture, nourriture. » Alors des centaines, des milliers et des myriades de démons affamés innombrables acccururent hors de la ville ; tous disaient : « De quelle sorte de nourriture s'agit-il et qui la donne ? » Y'i-eul (Kotikarna) leur répondit: « Je n’ai pas de nourriture ; je marchais très affamé et je pensais que j'obtiendrais ici de la nourriture ; c’est pourquoi j'ai proféré ce mot; mais je n'ai point de nourriture; j'avais fait cette réflexion : Je vais obtenir de la nourriture auprès de cette ville, et c'est pourquoi j'ai prononcé à haute voix le mot nourriture. » Les démons affamés lui dirent: « C’est ici une ville de démons affamés ; depuis des centaines, des milliers et des myriades d'années, c’est aujourd’hui que, pour la première fois, nous entendons prononcer à haute

(1) CF. dans le Sûträlamkära (trad. Huber, p. 99-103) l'épisode de Kotikarna et de la ville des Pretas.

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voix le mot nourriture. C’est pour les nombreux motifs causés par notre manque de charité et par notre avarice que nous sommes tombés dans la condition de démons affamés. Où voulez-vous aller ? » Yi-eul (Kotikarna) leur ayant répondu qu'il voulait aller au bourg de Wang-sa-po (Vâsava), les démons lui indiquèrent le chemin qu’il devait suivre.

Y'i-eul (Kotikarna) se remit donc à avancer. Il vit derechef une ville et fit encore cette réflexion : « Dans la ville précédente je n'ai pas ôbtenu de nourriture; peut-être pourrai-je obtenir ici de l’eau. » Il alla donc se tenir debout auprès de la porte etil dit à haute voix: « De l’eau, de l’eau. » Alors des centaines et des millions de démons affamés innombrables accoururent hors de la ville; tous disaient : « De quelle eau s'agit-il, et qui la donne? » Yieul [Kotikarna) répondit : « Je n’ai point d’eau; j'étais extrémement altéré et je pensais que je pourrais obtenir de l’eau : c’est pourquoi j'ai proféré ce mot; mais je n'ai point d’eau. J'avais fait cette réflexion : Je pourrai obtenir de l'eau auprès de cette ville, et c'est pourquoi j'ai prononcé à haute voix le mot eau. » Les démons affamés lui dirent : «C’est ici une ville de démons affamés; depuis des centaines, des millions et des myriades d'années, c’est aujourd'hui que, pour la première fois, nous entendons prononcer à haute voix le mot eau. C’est pour les nombreux motifs causés par notre manque de charité et par notre avarice que nous sommes tombés dans la condition de démons affamés. Où voulez-vous aller? » Yi-eul (Kotikarna) leur ayant dit qu'il voulait aller au bourg de Wangsa-po (Vâsava), les démons lui indiquèrent le chemin qu’il devait suivre.

Il marcha encore et, avant qu’il fût longtemps, il aperçut un arbre nommé p'o-lo (palaca) ; pour la nuit, il s'installa dessous; il secoua l'arbre et en fit tomber des feuilles; Les plus tendres, il les mangea lui-même; les

plus grossières, il les donna à son âne. Ensuite le soleil se coucha et la nuit vint; au milieu de cette nuit, un lit

apparut; un homme apparut et une femme apparut; leurs visages étaient beaux et ils portaient des bonnets précieux de devas; ils se livrèrent ensemble au plaisir; Cha-men J'i-eul (Grona Kotikarna) se dit: « Je ne dois pas regarder d'autres personnes faire des actes secrets.» Cependant la de. nuit s'était écoulée et le jour reparaissait; aussitôt le lit Le -

disparut et la femme disparut; une troupe de chiens vinrent alors et dévorèrent cet homme jusqu’à ce qu'il n’y eût plus de chair et qu’il ne restàt plus que les os. Yi-eul (Kotikarna) fit cette réflexion : « Je regrette de n'avoir pas demandé à cet homme quels actes il a commis auparavant pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que la nuit lui apporte le bonheur et le jour le malheur. Je vais rester ici et attendre pour l’interroger. »

La nuit venue, il y eut derechef un beau lit; un homme apparut et une femme apparut; leurs visages étaient beaux et ils portaient des bonnets précieux de devas; ils se livrèrent ensemble au plaisir. Yi-eul (Kotikarna) vint alors demander à l’homme : « Quels actes avez-vous commis pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que la nuit vous apporte le bonheur et le jour le malheur? » L'homme lui dit: « À quoi vous sert de me demander cela?» Y'i-eul (Kotikarna) répliqua : « C’est parce que je désire le savoir. » L'homme dit : « Connaissez-vous le bourg de Wang-sa-po (Vàsava) dans le royaume de A-che-mo-kia-ap'an-ti (açmaka avanti) ? » Yr-eul (Kotikarna) ayant dit qu’il le connaissait, l’autre ajouta : « J’ai été le boucher un tel; le respectable vieillard Æia-lchan-yen (Mahâkâtyäyana) passait constamment devant ma demeure et je lui offrais

toujours à boire et à manger, des vêtements, des couvertures, des potions et des remèdes. O J'r-eul (Kotikarna), il me disait sans cesse : Ne faites pas de méchantes actions, car ensuite vous recevriez de grandes souffrances. »

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Je lui répondais alors : « Depuis mes ancêtres jusqu’à moi, notre métier a été celui (de boucher); si maintenant je ne l’exerçais pas, comment pourrais-je gagner ma vie ? » Kia-lchan-yen (Mahâkâtyâyana) insista en me disant : « Faites-vous ces actions méchantes surtout le jour ou surtout la nuit? » Je lui répondis que c'était surtout le jour. Il dit alors : « Si, pendant la nuit, vous observez les cinq défenses, vous pourrez obtenir quelque peu de bonheur. » Suivant son avis donc, je reçus les défenses et maintenant j'obtiens cette rétribution, à savoir que la nuit m'apporte le bonheur et le jour le malheur ; dans l'un et l’autre cas, c’est le résultat de la conduite que j'ai tenue; à quoi serviraient les regrets ? » Cet homme demanda à Yi-eul : « Où voulez-vous aller ? » Yi-eul (Koti-

karna) lui ayant dit qu'il voulait aller au bourg de Wangsa-po (Vâäsava), l’homme lui indiqua le chemin à suivre.

Yi-eul (Kotikarna) se mit en route ; il n'avait pas marché plus avant pendant longtemps lorsqu'il aperçut un arbre dont le nom était p’'o-lo (palaca) ; il s’arrêta dessous pour y passer la nuit; il secoua l'arbre et en fit tomber des feuilles ; les plus tendres, il les mangea lui-même; les plus grossières, il les donna à son âne. Cependant la nuit s'était écoulée et Le jour était venu ; en cet endroit apparut alors un lit; un homme apparut et une femme apparut: leur visage était beau; ils porttient des bonnets précieux de devas; ils se livrèrent ensemble au plaisir; Yi-eul (Kotikarna) se dit: « Je ne dois pas rester ici pour regarder d’autres personnes se livrer à des actes secrets. » Cependant le coucher du soleil était survenu ; alors le lit disparut et la femme disparut; des insectes à cent pieds vinrent et dévorérent cet homme jusqu’à ce qu'il n’y eût plus de chair et qu'il ne restàät plus que les os. Yi-eul (Kotikarna) fit cette réflexion: «Je regrette de ne pas avoir demandé à cet homme quels actes il avait commis pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que

le jour lui apporte le bonheur et la nuit le malheur. Je vais rester ici et attendre pour l’interroger. »

La nuit se passa et le jour revint ; derechef il y eut un lit quiapparut ; un homme apparut etune femme apparut ; leur visage était beau et ils portaient des bonnets précieux de devas;ils se livrèrent ensemble au plaisir. Yi-eul (Kotikarna) vint alors demander à l’homme : « Quels actes avez-vous commis pour recevoir maintenant cette rétribution, à savoir que le jour vous apporte le bonheur et la nuit le malheur ? » L'homme répliqua : « À quoi vous sert de me demander cela? » Yi-eul (Kotikarna) répondit : « C’est parce que je désire le savoir. » L'homme dit : « Connaissez-vous le bourg de Wang-sa-po (Vâsava) dans le royaume de A-che-mo-kia-a-p'an-ti (Açmaka avanti)? » Y'i-eul (Kotikarna) ayant dit qu'il le connaissait, l’autre ajouta : « J’ai été dans ce pays l’homme un tel et je commettais adultère avec la femme d’un autre. Le respectable vieillard Ara-lchan-yen (Mahâkâtyâyana) passait devant ma demeure et je lui offrais constamment à boire, à manger, des vêtements, des couvertures, des potions et des remèdes. O Yr-eul(Kotikarna), en ce temps, il me faisait ces recommandations : « Ne faites pas de méchantes actions, car ensuite vous recevriez de terribles punitions. » Je lui répondais : « Je ne peux me maîtriser. Que faut-il que je fasse ? » [Il s’adressa de nouveau à moi en disant : « À quel moment vous livrez-vous le plus à ces actes ? » Comme je lui répondais que c'était surtout pendant la nuit, X1alchan-yen (Mahäkâtyäyana) me dit: « Observez pendant le jour les cinq défenses et vous pourrez vous assurer un peu de bonheur. » Je suivis son avis ; parce que j'observai les cinq défenses pendant le jour, j'ai obtenu cette rétribution, à savoir que le jour m'apporte le bonheur et la nuit le malheur. Me repentir de mes anciennes actions ne me servirait plus de rien. » L'homme demanda à Y1-eul (Kotikarna): « Où voulez-vous aller ? » Yi-eul ayant répondu

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qu'il voulait aller au bourg de Wang-sa-po (Vâsava), l’homme lui indiqua le chemin à suivre.

Étant allé plus avant, Yi-eul (Kotikarna) aperçut encore un bouquet d’arbres et un étang à l’onde pure ; Yi-eul (Kotikarna) s’y baigna et y fit boire son âne ; sur le bord de cet étang se trouvait une salle ornée de toutes sortes de joyaux; Yi-eul (Kotikarna) contempla cette salle et se dit : « Je suis près de mourir de faim et de soif ; qu'importe l'endroit où cela devra arriver ? » Il monta donc dans la salle en récitant cette stance des livres saints bouddhiques (1) :

La faim est la première des peines ; — les samskäras (composés) sont la première des souffrances ; — par ce moyen on connaît le joyau de la Lot (?); — le nirväna est la première des joies.

Étant monté dans la salle, il aperçut une femme assise sur un lit d'ivoire ; aux pieds du lit étaient attachés deux démons affamés. Cette femme connaissait le nom de Y1-eul (Kotikarna) et elle lui demanda de ses nouvelles en disant: « O Cha-men Yi-eul (Grona Kotikarna), en chemin n’avezvous pas été épuisé de fatigue, n’avez-vous pas été altéré, n’avez-vous pas été affamé? » Yi-eul (Kotikarna) pensa : « Cette femme ne m'a jamais vu de sa vie et cependant elle sait mon nom ; comment cela se fait-il ? » La femme invita alors Yi-eul (Kotikarna) à s'asseoir et ils s’interrogèrent l’un l’autre ; il lui demanda: « Noble femme, faites-moi l’'aumône d’un peu de nourriture. » «Je vous en donnerai, dit la femme ; mais gardez-vous d’en faire part à ces deux démons affamés.» Yi-eul (Kotikarna) répliqua : « Noble femme, je suis maintenant fort affamé ; comment pourrais-je rien donner aux démons?» La femme lui présenta de l’eau pour se laver les mains, puis elle lui donna à manger.

(1) Voyez Dhammapada, vers 203.

(2) C'est-à-dire que la faim et la soif font apprécier à l'homme le bienfait de la religion bouddhique qui procure le bonheur de ne plus sentir.

Comme elle désirait que Yi-eul (Kotikarna) connût la situation créée par des causes antérieures, elle sortit un moment de la salle ; aussitôt les deux démons tendirent les mains en disant: «O Cha-men Yi-eul (Grona Kotikarna), faites-nous l’aumône d'une bouchée ; faites-nous l’'aumône d’une demi-bouchée; notre ventre est dévoré par la faim comme par un feu brülant. » Cha-men Yi-eul (Grona Kotikarna) se plaisait déjà auparavant à faire la charité et il avait compassion de tous les êtres vivants. Il fit cette réflexion : « Quand j'avais faim, j'ai souffert ; comment ces démons affamés pourraient-ils ne pas souffrir ? » A chacun d’eux donc il donna une bouchée; ces deux démons mirent dans leur bouche leur nourriture, mais celle-ci se transforma en sang et en pus; le peu qu'ils en avaient avalé, ils le rendirent en le vomissant et cela remplit la salle d’ordures infectes.

Sur ces entrefaites, la femme revint et vit ce qui s'était passé ; les déjections infectes remplissaient la salle ; la femme dit: « Je vous avais recommandé de ne leur rien donner; pourquoi leur avez-vous donné quelque chose ? » Y'i-eul (Kotikarna) répondit: « O ma sœur, je ne savais pas ce qui se passerait, et c’est pourquoi je leur ai donné quelquelque chose. » La femme enleva alors leurs déjections ; elle balaya et arrosa le sol, elle brüla des parfums, puis elle revint s'asseoir au même endroit que précédemment. Yi-eul (Kotikarna) lui dit : « O ma sœur, donnez-moi encore à manger, » La femme répondit : « Je ne vous refuse pas la nourriture; mais, si je vous en donne, je crains que vous n'en fassiez de nouveau part aux démons; or cela nest pas admissible. » Yi-eul (Kotikarna) lui dit: « O ma sœur, Cest parce que, auparavant, je ne savais pas ce qui arriverait que je leur ai donné quelque chose; mais maintenant je ne recommencerai plus. » Cette femme se lava alors les mains avec de l’eau et donna à manger à Yi-eul (Kotikarna).

Sur ces entrefaites, une autre femme vint et dit : «Noble femme, donnez-moi à manger. » La première femme lui répondit : « Nourrissez-vous de votre nourriture habituelle. » Dès qu’elle eut prononcé cette parole, une marmite à trois pieds apparut; un feu de charbon la faisait bouillonner; cette femme enleva ses vêtements, les mit de côté et entra dans la chaudière ; sa peau et sa chair furent entièrement cuites; il ne resta plus que de petits morceaux d'os; mais alors un vent frais vint à souffler; elle put sortir de la marmite et revenir à la vie; elle mit ses vêtements et dévora sa chair cuite. Quand elle l’eut dévorée, elle partit.

Yi-eul (Kotikarna) continua à manger; il y eut encore une autre femme qui vint et qui dit : « Noble femme donnezmoi à manger. » La première femme lui dit: « Mangez votre nourriture habituelle, » Quand elle eut ainsi parlé, l’autre femme se transforma en un bélier et dévora de l'herbe.

Cha-men Yi-eul(Crona Kotikarna) fitalors cette réflexion: « J'ai quelques doutes et je me demande si je ne suis pas mort parmi les hommes pour naître dans le royaume des démons affamés. » Il dit donc : « Noble femme, que signifient ces choses ? » La femme répliqua : À quoi vous sert de me le demander ? » Yr-eul (Kotikarna) répondit : «Mon désir est de le savoir. » La femme lui dit : « Connaissezvous le bourg de Wang-sa-po (Väsava) dans le royaume de A-che-mo-kia a-p'an-ti (Agmaka avanti ? » Yi-eul (Kotikarna) ayant dit qu'il le connaissait, elle reprit : « Ce démon qui est attaché à un pied de mon lit du côté de ma tête était mon mari, le notable un tel: celui qui est attaché à un pied de mon lit du côté de mes pieds était mon fils; le respectable vieillard AXra-lchan-yen (Mahâkâtyâvana) passait souvent par ma demeure; il recevait de moi des vêtements, des potions et des remèdes que je lui offrais. Ces deux

hommes en conçurent de lirritation contre moi et dirent:

« Nous acquérons des richesses à grand’peine et vous les prenez pour les donner à d’autres; vous rendez inutiles nos propres fatigues; dans une vie ultérieure, puissiez-vous recevoir en rétribution du pus et du sang.» A cause donc de leur avarice et parce qu'ils ne prirent pas plaisir aux libéralités, ils tombèrent parmi les démons affamés. Par suite de la rétribution que leur a value cet acte de méchant langage, tout ce qu'on leur donne à manger se change en pus et en sang.

Y'i-eul (Kotikarna) dit : « Pourquoi cette femme dévorait-elle sa propre chair? » La femme lui dit : « Cette femme était l'épouse de mon fils; quand je lui donnais des aliments à porter à Mahâkâtyâyana, tantôt elle les mangeait elle-même, tantôt elle les donnait à d’autres personnes; quand je l’interrogeai à ce sujet, elle me dit ceci : « Je n’ai point mangé de ces aliments et je n’en ai point donné à d'autres personnes; si j'en ai mangé ou si j'en ai donné à d’autres personnes, puissé-je dévorer ma propre chair. » Voilà pourquoi maintenant elle dévore sa propre chair. »

(Yi-eul demanda encore) ce qu'avait fait la seconde femme pour se transformer en un bélier qui dévorait de

l'herbe. Son interlocutrice lui dit : « Elle était ma ser-

vante; quand je la chargeais de piler et de moudre du grain, tantôt elle le mangeait elle-même, tantôt elle le donnait à d’autres personnes ; si je venais à l’interroger à ce sujet, elle me répondait : « Je n’en ai point mangé et je n'en ai point donné à d’autres personnes ; si j'en ai mangé moi-même ou si jen ai donné à d’autres personnes, puisséje dans une vie ultérieure devenir un bélier et manger de l'herbe. » Voilà par quelle suite de cause à effet elle est devenue un mouton et mange de l'herbe. »

Yi-eul (Kotikarna) lui demanda : « Vous-même, quels actes avez-vous commis ? » La femme répondit : « J’ai commis quelques fautes légères ; mais je ne resterai pas.

longtemps dans cet endroit et, quand je serai morte en ce lieu, je devrai naître au nombre des devas des quatre devarâjas (1). Pouvez-vous me rendre un petit service ? » Yi-eul (Kotikarna) lui ayant demandé de quoi il s'agissait, elle ajouta : « Dans le bourg de Wang-sa-po (Vâsava) jai une fille qui n’a point encore appris à faire le bien. Retournez là-bas et dites de ma part à ma fille une telle : « J'ai vu votre père, votre mère, votre frère aîné, la femme de votre frère aîné et votre servante ; seule votre mère est heureuse ; tous les autres subissent des châtiments. Votre mère vous fait dire par mon entremise : Ne faites pas de mauvaises actions, car dans vos vies ultérieures vous recevriez de cruelles punitions. Si vous ne croyez pas aux paroles de votre mère, (je vaisvous donner une preuve qu'elles sont véridiques, en vous révélant une chose que vous ignorez:) dans tel endroit il y a un trésor caché où se trouve quantité d’argent et d’objets de valeur; prenez-les et faites-en des offrandes aux religieux pour accomplir des œuvres productrices de bonheur en ma faveur ; faites-en aussi des offrandes au respectable vieillard Æ1a-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) ; ce qui restera, vous pourrez vous en servir pour subvenir à vos propres besoins. »

Quand la femme eut ainsi parlé, elle demanda à Y1-eul (Kotikarna) s'il désirait partir, et, comme il répondait affirmativement, elle lui enjoignit de fermer les yeux ; il ferma les yeux comme elle le lui disait, et en un instant elle le déposa non loin du bourg de Wang-sa-po (Väsava).

Cependant les autres marchands étaient arrivés auparavant dans ce bourg ; les habitants leur avaient demandé pourquoi on ne revoyait plus Cha-men-Yi-eul (Crona Kotikarna) ; ils avaient répondu qu'ils l'avaient perdu dans la

a) PU K Æ K Cette formule désigne les dieux Trayastrimeas,

comme le prouve le passage correspondant à celui-ci dans le Divravadâna : trayastrimçe devanikâye upapatlavyam.

grande mer. Alors tous les gens du bourg, apprenant qu'ils avaient perdu Yi-eul (Kotikarna) se lamentèrent tous ensemble comme s'il eussent été en deuil d’un père ou d'une mère. Yi-eul (Kotikarna) leur demanda pourquoi

ils se lamentaient ainsi ? ils lui répondirent que c'était.

parce que Cha-men Yieul (Crona Kotikarna) s'était perdu dans la grande mer et que pour cette raison ils se lamentaient et s'affligeaient entre eux. Yi-eul (Kotikarna) se dit alors : « Quand la nouvelle de ma mort s’est répandue, voici à quel point tout ce bourg a été chagrin et inquiet ;

si maintenant ces gens me voient, ils seront de nouveau

troublés et agités ; qu’est-il besoin que je revienne parmi

eux ? Cependant cette noble femme m'a recommandé de

parler à sa fille ; il faut donc que j'aille auprès de celle- CI. »

Yr-eul (Kotikarna) se rendit graduellement jusqu’à la maison de cette fille, et, après avoir échangé les compliments d'usage, il lui demanda : « Vous, une telle, savezvous que j'ai vu votre père, votre mère, votre frère aîné, la femme de votre frère aîné et votre servante qui sont tous parmi les démons affamés ? Seule votre mère jouit du bonheur tandis que les autres subissent des tourments. Votre mère vous fait dire : Ne commettez pas de méchantes actions, car ensuite vous recevriez une punition terrible. » La fille s’écria : « Hé, l’homme, vous êtes un fou et un insensé! mon père et ma mère étaient charitables et ont accompli des actes producteurs de bonheur; à leur mort, certainement ils seront nés dans les cieux ; pouquoi se trouveraient-ils parmi les démons affamés ? Yi-eul (Kotikarna) dit alors à cette fille : « Voici ce qu’a

dit votre mère: en tel endroit il y a un trésor caché où se trouvent de grandes quantités d'argent et d’objets ; faites-en des actes producteurs de bonheur en ma faveur ; faites des offrandes aux religieux et au vénérable vieillard Kia-lchan-yen(Mahâkâtyâvana); ce qui restera, vous vous

en servirez pour subvenir à vos propres besoins. » Quand cette fille eut entendu cela, elle se rendit à l'endroit où était le trésor, le découvrit et y trouva beaucoup d'argent et de richesses ; elle put ainsi concevoir de la foi et, conformément aux ordres de sa mère, elle se servit de ce trésor pour faire des offrandés à la multitude des religieux.

Cha-men Yi-eul (Crona Kotikarna), dans une vie antérieure avait fait des offrandes au Buddha ; il avait planté ainsi une racine d'excellence, une racine de profit et il avait été près de voir les vérités suprêmes. Par la puissance de cette cause, il put obtenir dans son existence présente la sagesse sans défaut. Cet homme, poussé par la puissance de sa racine d’excellence, fit alors cette réflexion : « Puisqu’on s’est lamenté à mon sujet; pourquoi retournerais-je chez moi ? Il faut que je me rende auprès du grand Xia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana). »

Quand 11 s’y fut rendu, il lui rendit hommage, puis il s'assit de côté. Cha-men Yi-eul (Grona Cotikarna) était dégoûté dans son cœur de ce qui lui était arrivé et il redoutait le monde. Le vénérable vieillard Xra-lchan-yen (Mahâkätyäyana), en accord avec les dispositions d'esprit où il se trouvait, lui expliqua la Loi. Alors, sur son siège, (Kotikarna) obtint la vue de toutes les lois par l'œil de la Loi pure, calme et sans souillure ; cet homme vit alors la Loi, obtint la Loi, connut la Loi, purifia la Loi ; il considéra qu’il se repentait de ne pas y avoir ajouté foiet de ne pas s’y être conformé ; aussitôt, arrivé au fruit de la voie (margaphala), il obtint l'absence de toute crainte (vaicaradya) ; il se leva de son siège, adora de son visage les pieds du vénérable vieillard Æia-tchan-yen (Mahäkatyayana) et lui dit: « O homme de grande vertu (bhadanta), je prends mon refuge dans le Buddha, je prends mon refuge dans la Loi; je prends mon refuge dans lAssem-

blée. Je suis un yeou-po-sai (upâsaka) ; je réfléchis à ceci

que, à partir de maintenant et jusqu'à la fin de mes jours, je ne tuerai-pas d’être vivant et que j'aurai des sentiments de foi et de pureté : à homme de grande vertu (bhadanta) je désire dans la Loi excellente et supérieure sortir du monde, recevoir toutes les défenses et devenir bhiksu ; je désire dans la Loi excellente et supérieure suivre la bonne voie. »

Kia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana) lui demanda : « O Chamen Yi-eul (Crona Kotikarna), votre père et votre mère vous autorisent-ils à sortir du monde ? » (Kotikarna) répondit: « Ils ne m'y ont pas encore autorisés. » « Suivant notre règle, reprit Æia-lchan-yen (Mahâkâtyâyana), si le père et la mère ne sont pas consentants, on ne peut sortir du monde et recevoir toutes les défenses. » Yi-eul (Kotikarna) dit: « O homme de grande vertu (bhadanta), je m'informerai à ce sujet. Si mon père et ma mère m'y autorisent, je viendrai pour sortir du monde et pour recevoir toutes les défenses. » Æia-lchan-yen (Mahâkâtyâyana) ajouta : «Il importe que vous connaissiez ce qui en est. » }1-eul {Kotikarna) posa en signe d’adoration son visage sur les pieds du vénérable vieillard ÆX1a-tchan-yen (Mahäkâtyâvana), puis il retourna dans sa famille.

Il alla voir son père et sa mère, leur rendit hommage et leur demanda de leurs nouvelles. Le père et la mère de J'i-eul (Kotikarna), à cause de l'affliction qu'ils avaient eue précédemment, avaient perdu la vue. Quand ils apprirent que }1-eul (Kotikarna) était revenu sain et sauf du milieu de la grande mer, des larmes d'émotion et de joie coulèrent et leurs yeux recouvrèrent la vue.

Quand Yr-eul (Kotikarna) eut passé cinq ou six jours auprès d'eux, il dit à son père et à sa mère: « Autorisezmoi dans la Loi excellente et supérieure à sortir du monde. » Son père et sa mère lui répondirent: « O Yi-eul (Kotikarna), nous n'avons que vous. Autrefois, du plus profond de notre cœur nous avons désiré vous obtenir.

(Ensuite,) n’écoutant pas nos avis, vous êtes allé sur la grande mer. (Puis) nous avons reçu la nouvelle de votre mort, et, à cause de notre affliction, nos yeux sont devenus aveugles. Maintenant, vous voici revenu sain et sauf de la grande mer; nous en avons été très joyeux et nos yeux ont pu recouvrer la vue. Maintenant, c’est comme si vous étiez ressuscité. Si vous voulez suivre notre avis, vous vous occuperez à nous servir; notre vie ne durera plus bien longtemps ; si vous pouvez attendre jusqu’à la fin de notre existence sans sortir du monde, la mort ne nous sera pas pénible. » Yi-eul (Kotikarna) leur répondit qu'il y consentait : 1l servit pendant douze ans ses parents qui, à la fin, moururent ; comme le dit la gâthà :

Tout ce qui vit doit mourir; — ce qui est élevé aussi s'affaisse ; — tous les êtres prennent fin : — il n'y en a aucun qui soil éternel.

Yi-eul (Kotikarna) se baigna, puis il se rendit auprès du vénérable ÆAia-tchan-yen (Mahâkâtyâyana); il posa son visage sur les pieds de celui-ci en signe d’adoration, puis il s’assit de côté. (IL lui dit :) « O homme de grande vertu (bhadanta), j'ai maintenant obtenu la foi en la Loi correcte ; je désire, dans la loi du Buddha, sortir du monde et pratiquer la conduite religieuse (1).» Le vénérable Xia-tchanyen (âyusmat Mahäkâtyäyana, accorda alors à Y1-eul (Kotikarna) de sortir du monde.

En ce temps, dans le royaume de A-che-mo-kia a-p'anti (Acmaka avanti), il y avait peu de bhiksus et une communauté de dix était difficile à constituer.

Ce cha-mi (2) (cràmanera) avait passé la retraite d'été (3)et avait fini d'agir à safantaisie(A) ; (en ce moment), les disci-

(1) Littéralement : la conduite brahmique 4€ ÂT-

)2) C'est Kotikarna qui est ainsi désigné.

(3) Le pravärana, ou cérémonie mettant fin à la retraite de la saison des pluies, avait eu lieu.

(4) C'est-à-dire que le moment était venu pour lui de recevoir les défenses.

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