II
ples qui demeuraient avec le vénérable Kia-lchan-yen (Mahâkâtyäyana) et les disciples qui demeuraient dans son voisinage, vinrent de tous côtés voir le maître et demander de ses nouvelles. Alors les bhiksus se trouvèrent au complet pour former une communauté de dix personnes (1), et, en ce temps, ils fournirent à Yi-eul (Kotikarna), l’occasion de recevoir toutes les défenses. Puis les bhiksus désirèrent se rendre dans le royaume de la contrée orientale, pour aller à l'endroit où était le Buddha, pour voir le Buddha et pour lui faire des offrandes. Yi-eul (Kotikarna) demanda aux biksus : « Vénérables (âyusmat), où allezvous ? » Ces hommes lui dirent : « Nous désirons aller dans le royaume de Chü-wet (Crâvasti) pour y voir le Buddha, l'Honoré du monde, pour nous approcher de lui en personne et l’adorer. » Yi-eul répliqua : « Moi aussi, je désire y aller. » Ces hommes lui dirent de faire comme bon lui semblait. Yr-eul (Kotikarna) reprit: « Attendezmoi un moment jusqu à ce que j'aie pris congé de mon ho-chang (upâdhyâya). » Yi-eul se rendit auprès du vénérable Xta-lchan-yen (Mahäkâtyäyana) ; il mit son visage sur les pieds de celui-ci en signe d’adoration, s’assit de côté et lui tint ce langage :
« O homme de grande vertu (bhadanta), à ho-chang (upädhyâya), maintenant j'aiterminé le temps de la retraite; je désire me rendre dans les royaumes de la région orientale pour y voir le Buddha, l’'Honoré du monde, pour m'approcher de lui en personne et pour l’adorer. Je désire que vous m'autorisiez à partir. »
Kia-tchan-yen (Mahäkâtyâyana) lui dit‘: «Si vous désirez y aller, faites comme‘il vous plaira. En mon nom, vous poserez votre visage sur les pieds du Buddha en signe d'adoration et vous lui demanderez de ses nouvelles : at-il eu peu de maladies ? a-t-il eu peu de tourments ? dans
(1) Pour que l'ordination puisse être faite, il faut que la communauté compte au minimum dix personnes.
ses actes a-t-il eu aise et profit ? reste-t-il calme et joyeux ? Puis les mêmes questions seront posées aux autres bhiksus. (Vous ajouterez alors :) le vénérable Mo-ho-kiaichan-yen (Mahäkâtyäyana) est mon ho-chang (upâdhyâya) : c’est, dans le royaume de A-che-mo-kia-a-p'an-ti (Açgmaka avanti), la doctrine (1) de ce vieux bhiksu qui m'a sauvé. Ce vénérable (Mahäkâtyäyana) pose en signe d’adoration son visage sur les pieds du Buddha et lui demande de ses nouvelles : a-t-1l eu peu de maladies? a-t-il eu peu de tourments ? dans ses actes a-t-1il eu aise et profit ? reste-til calme et joyeux ? puis, quand les mêmes questions auront été posées aux autres bhiksus, comme le veut la règle, vous demanderez cinq choses au P’o-kia-p'o (Baghavat) : En premier lieu dans le royaume de A-che-mo-kia-a-p'an-ti (Acmaka avanti), il y a trop peu de bhiksus pour recevoir les défenses complètes, et une communauté de dix personnes est difficile à constituer; je désire que le Buddha consente à ce que, dans ce royaume, un nombre moindre de bhiksus (soit requis) pour recevoir les défenses complètes. En second lieu, dans le royaume d’A-che-mo-kia-ap'an-li, (Açmaka avanti), le sol est dur et il y a beaucoup de cailloux et de blocs de terre; je désire que le Buddha autorise les bhiksus de ce royaume à porter une paire de sandales de cuir. En troisième lieu, dans ce royaume de A-che-mo-kia-a-p'an-li (Acmaka avanti), les gens se plai-
(1) Le terme employé ici est écrit en caractères de transcription mo mo
li titiPo lo JE jé 7 tr 7 PE ME. Le dictionnaire Fan fan yu Fÿ ## F£ (sixième siècle), se référant au passage que nous traduisons en ce moment, dit sous la rubrique isa fa ming (chapitre vi): mo mo li ti signifie Æ : li l'o lo signifie FF. Or, nous savons, d'autre part, que, dans le chinois bouddhique, l'expression fE ff désigne la religion. Nous lisons en effet, dans le dictionnaire de Kojima Sekiho intitulé Fo kiao tseu tien (p.18 r°), une citation d'un ouvrage bouddhique où il est dit :
« Pourquoi désigne t-on la religion #4 par les mots fÆ FF ? Ces mots signifient que (la religion) fournit à l’homme le moyen de tenir ferme FF
la Loi et le fait rester {Æ éternellement dans cet état sans dépérir. »
sent à se laver et ils se nettoient avec de l’eau. Je désire que le Buddha autorise les bhiksus de ce royaume à se laver constamment. En quatrième lieu, dans des pays comme ceux de l'Orient, on se sert de coussins rembourrés de chanvre, ou de coussins rembourrés de plumes ou de poils, ou de coussins rembourrés de coton. Je désire que le Buddha autorise les bhiksus du pays de A-che-mo-
kia-a-p'an-li (Açmaka avanti) à avoir des coussins de peau,
soit en peau de mouton, soit en peau de cerf, soit en peau de bouc. En cinquième lieu, quand un bhiksu envoie un autre bhiksu remettre un vêtement à un troisième bhiksu, si ce troisième bhiksu ne le recoit pas et que ce vêtement fasse défaut dans le délai prescrit(1), que devons-nous dire ? — © Yi-eul (Kotikarna), si vous allez dans les pays de POrient pour aller voir le Buddha, l'Honoré du monde, et si vous vous approchez en personne de lui pour l’adorer, demandez de ma part de ses nouvelles comme je vous l’ai dit, puis exposez ces cinq questions à l’'Honoré du monde. »
Alors Yr-eul (Kotikarna), ayant reçu ces instructions du vénérable Xia-tchan-yen (Mahäkâtyäyana), en loua lPutilité, puis, se levant de son siège, il posa son visage sur (les pieds du) vénérable Mo-ho-kia-tchan-yen (Mahäkâtyàyana) en signe d’adoration. Après quoi, il se rendit dans sa propre demeure pour faire remise de sa literie; il prit ses vêtements et son bol et se mit à parcourir les divers royaumes; par étapes successives, il arriva dans leroyaume de Chü-wet (Crâvasti). Il vit le Buddha; il posa son visage sur les pieds de celui-ci et s’assit de côté.
(1) Pendant la saison des pluies, les religieux sont autorisés à recevoir des cadeaux; quand la cérémonie du pravârana a clos la saison des pluies, un nouveau délai de dix jours est accordé, pendant lequel un religieux peut recevoir un vêtement supplémentaire (kathina). Si un vêtement a été envoyé pendant ces dix jours, mais n'est pas parvenu au destinaaire avant que le délai soit expiré, la question se pose de savoir qui est en faute et qui doit faire la confession du péché : est-ce l'expéditeur ? est-ce l’intermédiaire qui s'était chargé de transmettre le vêtement ? estce le destinataire qui le reçoit après que le délai est passé ?
te enntes
C'est une règle constante observée par tous les Buddhas que, lorsque vient un bhiksu étranger, le Buddha lui demande de ses nouvelles en ces termes : « Êtes-vous à bout de patience ? restez-vous calme et joyeux? n’avezvous pas éprouvé des difficultés en mendiant votre nourriture ? n'êtes-vous pas fatigué du voyage ? » Alors donc le Buddha posa ces questions ainsi formulées(1)à Yi-eul qui répondit : « En vérité, ma patience n’est pas à bout; je reste calme et joyeux; je n’ai point éprouvé de difficultés en mendiant ma nourriture; je ne suis point fatigué du voyage. »
C’est une règle constante observée par tous les Buddhas que, lorsqu'ils passent la nuit dans le même endroit qu’un bhiksu étranger, ils chargent un serviteur de disposer un lit et sa literie dans la chambre pour le bhiksu étranger. En ce temps, le Buddha ordonna à A-nan (Ânanda) de disposer son lit et la literie dans la chambre pour le bhiksu étranger. A-nan (Ânanda) fit alors cette réflexion : « Puisque tel est l’ordre du Buddha de disposer un lit et sa literie pour le bhiksu étranger, c'est donc que le Buddha, l’'Honoré du monde, aujourd’hui veut certainement passer la nuit dans la même chambre que ce bhiksu. » Il se rendit alors dans la demeure du Buddha et disposa un lit et sa literie pour le bhiksu étranger. Après quoi, il revint annoncer : « O homme de grande vertu (bhadanta), j'ai disposé un lit et sa literie pour le bhiksu étranger. Maintenant que c’est fait, le Buddha connaît luimême le temps (où il convient de se rendre dans sa demeure). »
Le Buddha se leva de son siège et se rendit dans sa demeure. Quand il fut arrivé à l'endroit où il devait prendre place, on étendit un ni-che-lPan (nisidana) et, croisant les jambes, il s'assit accroupi. Yr-eul (Kotikarna)
(1) Le texte chinois répète intégralement toutes ces questions.
se rendit dans la demeure du Buddha, et, quand il fut entré, il adora en posant son visage sur les pieds du Buddha; à l'endroit où il devait prendre place, on étendit un ni-che-l'an (nisidana), et, croisant les jambes, il s’assit accroupi. Tous deux restèrent silencieusement en contemplation pendant la plus grande partie de la nuit; quand minuit fut passé et qu'on fut entré dans la seconde partie de la nuit, le Buddha dit à Yi-eul (Kotikarna) : « O bhiksu, psalmodiez. » Yi-eul (Kotikarna) émit des sons subtils et récita les sûtras du pârâyana, et du satya darçana (po-lo-yen sa-lchü-l'o-chü sou-lou-lou). Quand il eut fini, le Buddha le loua en disant : « Très bien, 6 bhiksu ; vous avez une méthode excellente de récitation; vous savez réciter avec la prononciation du pays d’A-p'an-li (avanti); votre élocution est parfaitement claire et nette; elle est tout à fait facile à comprendre; Ô bhiksu, vous aimez à étudier et vous aimez à psalmodier. » Le Buddha, parce qu'il savait ce qui en était, lui demanda : « Pourquoi êtes-vous entré si tard en religion? » Yi-eul (Kotikarna) répondit: « O bhadanta, je connaissais depuis longtemps les maux que causent les désirs; mais, pour quelque raison provenant d’une cause antérieure, je n’avais pu sortir du monde. » Il prononça alors cette gâthà :
Ayant vu les péchés de ce monde; — je vis la Loi et ne me plus pas à l'oublier. — L'homme saint ne se plait pas au mal; — le pervers ne se plait pas au bien.
D'une manière absolue, j'ai vu le goût de la Loi: — le
goût de la Loi mel fin aux lourments ; — il supprime les or-
dures el écarte tous les maux; — celui qui obéit à la Loise réjouit du goût de la Loi.
Yr-eul (Kotikarna) eut alors cette pensée : « Le moment est venu pour moi d'interroger complètement l'Honoré du monde sur les cinq choses. » Alors donc Yi-eul {Kotikarna) se leva de son siège, disposa son vêtement de facon à découvrir son épaule, et, joignant les mains, dit au Buddha : «O
Honoré du monde, le vénérable Ta-kia-lchan-yen (Mahäkàtyâyana) est mon ko-chang (upâdhyâya); c’est lui qui, présidant depuis longtemps à la religion dans le royaume d’Ache-mo-kia a-p'an-ti, m'a sauvé; me prosternant et mettant la tête sur les pieds du Buddha en signe d’adoration, je m'informe si vous avez eu peu de maladies et peu de tourments, si, dans vos actes, vous avez eu aise et profit, si vous restez calme et joyeux. » Puis, s’étant informé de ia même manière auprès des autres bhiksus, il interrogea complètement l'Honoré du monde sur les cinq choses. Le Buddha dit à Y:-eul (Kotikarna) : « Arrêtezvous pour le moment; attendez que je vous interroge et alors vous parlerez. »
Le Buddha réunit pour cette circonstance les religieux, puis, quand les religieux furent réunis, il dit à Yr-eul (Kotikarna) : « Les questions que vous aviez à me faire, faites-les. » Alors Yi-eul (Kotikarna) dit au Buddha : « O bhadanta, le vénérable X1a-lchan-yen (Kâtyäyana) est mon ho-chang (upàädhyâya, ; c’est, dans le royaume d’A-che-mokia a-p'an-li (Açmaka avanti), la doctrine de ce vieux bhiksu qui m'a sauvé. Ce vénérable pose en signe d’adoration son visage sur les pieds du Buddha et lui demande : « Avez-vous eu peu de maladies ? Avez-vous eu peu de tourments ? Dans vos actes avez-vous eu aise et profit ? Restez-vous calme et joyeux ? » Les mêmes questions ayant été posées aux autres bhiksus je vais exposer les cinq questions à lHonoré du monde; quelles sont ces cinq questions”? Voici la premiere : Dans le pays d’A-che-mokia a-p'an-ti (Açmaka avanti), il y a trop peu de bhiksus pour recevoir les défenses complètes et une communauté de dix membres est difficile à constituer. Nous souhaitons que le Buddha permette que dans ce royaume un nombre moindre de bhiksus reçoive les défenses complètes. Voici la seconde question : Dans le pays d’A-che-
mo-kia a-p'an-li (Açmaka avanti), le sol est dur et il y a
beaucoup de cailloux et de blocs de terre ; nous désirons que le Buddha autorise les bhiksus de ce royaume à porter une paire de sandales de cuir. Voici la troisième question : Dans le pays d’A-che-mo-kia a-p'an-tli (Acmaka avanti), les gens se plaisent à se laver et ils se nettoient avec de l’eau; nous désirons que le Buddha autorise les bhiksus de ce pays à se laver constamment. Voici la quatrième question : O bhadanta, dans des pays comme ceux de l'Orient, on se sert de coussins rembourrés de chanvre, ou de coussins rembourrés de poils, ou de coussins rembourrés de coton; nous désirons que le Buddha autorise les bhiksus de ce royaume à avoir des coussins de peau, soit en peau de mouton, soit en peau de cerf, soit en peau de bouc. Voici la cinquième question : Quand un bhiksu envoie un autre bhiksu remettre un vêtement à un troisième bhiksu, si ce troisième bhiksu ne le recoit pas et que ce vêtement fasse défaut dans le délai prescrit, que devons-nous dire ? »
Le Buddha, de toutes sortes de facons, loua les défenses et loua l'observation des défenses ; après quoi, il dit aux bhiksus : « À partir d'aujourd'hui, je permets que, dans les pays de la frontière, dès qu’un cinquième observateur de la discipline se trouvera, on recoive les défenses complètes. Dans la région du Sud il yale village de l’Arbre blanc: au delà du village de l’Arbre blanc sont les pays de la frontière ; dans la région de l’Ouest, il y a le village habité par des brahmanes : au delà du village habité par des brahmanes sont les pays de la frontière ; dans la région du Nord, il y a la montagne Yeou-che-lo {Ucira) ; non loin de cette montagne sont les arbres sa-lo de la source des joncs (Caravati): au delà de ces arbres sa-lo sont les pays de la frontière; dans la région de l'Est, il y a le village P'o-lo (1) dont le surnom est A1a-
(1) Par une confusion qui est très fréquente, p'o a dù être substitué à
ut, 0 Lo
lang (1); au delà de K'ia-lang sont les royaumes de la frontière ; du côté du Nord-Est estle fleuve des bambous : au delà du fleuve des bambous sont les pays de la frontière. — A partir d'aujourd'hui, je permets aux bhiksus du pays d’A-che-mo-kia a-p'an-ti (Acmaka avanti) de se faire une paire de sandales de cuir; lorsque ces sandales seront percées, ils les répareront au moyen des deux extrémités qu'ils placeront au centre. Des chaussures de cuir épaisses et lourdes, ilne faut pas qu'ils en portent ; des chaussures faites en peau ayant gardé sa toison, il ne faut pas qu'ils en portent; des chaussures de cuir faisant du bruit, il ne faut pas qu’ils en portent; des chaussures de cuir lacées, il ne faut pas qu'ils en portent ; toutes les chaussures de cuir bleu, ou jaune, ou rouge, ou blanc, ou noir, les chaussures agrémentées de peau bleue, ou jaune, ou rouge, ou blanche, ou noire, les chaussures ornées de broderies en lanières bleues, ou jaunes, ou rouges, ou blanches, ou noires, les chaussures brodées sur peau de lion, ou brodées sur peau de tigre, ou brodées sur peau de léopard,ou brodées sur peau de loutre, ou brodées sur peau de chat, les chaussures en fibres de leou-lo (tüla — coton), ou en fibres moelleuses, ou en fibres de kie-pei (karpâça — coton), les chaussures en poil de bouc ou de mouton, les chaussures à coutures faites en poil de bouc ou de mouton, les chaussures en corne ou en cuir de bouc ou de mouton, et, d’une manière générale, toutes les chaussures en cuir précédemment énumérées en détail, les chaussures cousues avec des nerfs de paon, les chaussures faites en peau variée d'ailes de paons, toutes les chaussures de cuir de couleurs diverses et à coutures ornées, il ne faut pas qu’on les porte. Si on les porte, on commet Le péché de Pou-ki-lo
so ; on doit avoir eu en réalité so-lo correspondant à (Mahà) sàlà du texte pâli (SBE, vol. XVII, p. 38).
(1) A’ia-lang correspond probablement à Kajangala, indiqué comme la
limite orientale dans le Vinaya pâli (SBE, vol. XVII, p. 38).
(duskrta). — A partir d'aujourd'hui, je permets que, dans le pays d'A-che-mo-kia a-p'an-li (Açmaka avanti), on se lave constamment. — Pour ce qui est des coussins rembourrés en chanvre ou en poil, ou en coton dont on se sert en Orient, je permets maintenant que, dans le pays d’A-che-mo-kia a-p'an-ti (Açmaka avanti), on emploie de tels coussins faits de cuir, soit en peau de mouton, soit en peau de cerf, soit en peau de bouc. — Quand un bhiksu envoie un autre bhiksu en le chargeant de remettre un vêtement à un troisième bhiksu, si ce troisième bhiksu ne le recoit pas et que ce vêtement fasse défaut dans le délai prescrit, à ce sujet le Buddha dit: Si on trouve ce vêtement, le troisième bhiksu est en droit de le garder pendant dix jours (1) ; s’il dépasse le terme de dix jours, il commet le péché de chü-to (laisser tomber — naisargika payattika). — Au moment où le Buddha Bhagavat résidait dans le royaume de Chü-p'o-li, les six assemblées de bhiksus conservaient toutes alors de grandes peaux: peaux de lion, peaux de tigre, peaux de léopard, peaux de loutre, peaux de renard ; le Buddha dit : « Ces cinq grandes peaux, il ne faut pas les conserver ; sion les conserve, on commet le péché de l'ou-ki-lo (duskrta) ; il y a encore cinq autres peaux qu’il ne faut pas conserver: peau d'éléphant, peau de cheval, peau de chien, peau de chacal, peau de cerf noir : celui qui les garde commet le péché de lou-ki-lo (duskrta).»
(1) C'est-à-dire que, même après l'expiration du délai, si on retrouve le vêtement, le destinataire a le droit d’en jouir pendant dix jours comme il aurait pu le faire si le vêtement lui avait été remis dès le prenier jour qui suit le pravàärana.
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CMD NEED TER)
Autrefois, au détour d'une rivière se trouvaient deux loutres; elles prirent dans la rivière une grande carpe, mais, comme elles ne pouvaient se la partager, ces deux loutres, se tenant l’une devant l’autre, la gardaient. Or un chacal vint là dans l'intention de boire de l’eau; il les vit et leur dit : « Mes neveux, que faites-vous là ? » Les loutres lui répondirent : « Oncle, dans ce détour de la rivière, nous avons pris cette carpe, mais nous ne pouvons pas la partager; pouvez-vous la partager ? » Le chacal dit qu'il le pouvait (ici il doit prononcer une gâthä). Le chacal fit trois parts, puis il demanda aux loutres : « Laquelle de vous aime entrer dans l’eau peu profonde ? » Elles répondirent : « C’est cette loutre-ci ».— « Laquelle (dit-il encore) peut entrer dans l’eau profonde? » Elles répondirent : « C’est cette loutre-la. » Le chacal dit: « Écoutez la gâthà que je vais prononcer :
Celle qui entre dans l’eau peu profonde, il faut lur donner la queue; — celle qui entre dans l’eau profonde, il faut lui donner la lêle ; — quant à la partie charnue du milieu du corps; — 1l faut la donner à celui qui a jugé.
Le chacal ayant dans sa gueule le corps du poisson, sa femelle vint et lui posa une question par cette gâthà :
De quel endroit venez-vous portant cela dans votre gueule ? — la bouche pleine, est-ce dans la rivière que vous
avez {rouvé ce (poisson) sans lêle el sans queue, — ce manger de bonne chair de carpe ?
Le chacal mâle répondit par cette gâthà :
Quand des hommes se querellent el se dispulent, — et
qu'ils ne savent pas comment trancher le débat, — celui qui peul trancher le débat, — comme le magistrat, le trésor est cequ'il oblient ; — une carpe sans léle el sans queue, — c'est ainsi que je l'ai oblenue pour la manger.
(Trip., XVI, 5, p. 36 ve.)
Dans les générations passées, non loin du pied des montagnes neigeuses, résidait un lion roi des animaux; il était le souverain de cinq cents lions. Plus tard, ce roi lion, étant devenu vieux, tomba malade, maigrit et ses yeux s'obscurcirent; comme il marchait en avant de la troupe des lions, il tomba dans un puits tari. Les cinq cents lions s’en allèrent tous en l’abandonnant. En ce temps, non loin du puits tari était un chacal; voyant le roi lion, il concut cette pensée : « Si j'ai pu demeurer dans cette forêt, y vivre en paix et manger de la viande à satiété, c'est au roi lion que je Le dois. Maintenant, le roi lion‘est tombé dans un endroit périlleux; comment devrai-je reconnaitre ses bienfaits? » Or, à côté de ce puits était l’eau courante d’un canal; le chacal, de sa gueule et de ses pieds, fit pénétrer l’eau dans le puits; il laissa l'eau remplir le puits; le lion surnagea et sortit. Alors le dieu de cette forêt prononça une stance en ces termes :
Quelque fort et vaillant qu'on soit personnellement, — il importe d'avoir pour ami un être faible: — c'est le petit chacal qui pul sauver — le roi lion du danger du puits. |
CERIR ERNEST BEA)
Dans les temps passés; 11 y eut un teinturier chauve qui, avec son fils, emporta des vêtements et se rendit au bord de l’eau. Quand il eut lavé les vêtements, il les pressa, les tordit,les sécha au soleil, les roula, les plia et les mit dans un sac qu'il prit pour s’en retourner par la même route. Il faisait alors très chaud et ses yeux s’obscurcissaient; sur la route il vit un arbre; il prit donc le sac de vêtements comme oreiller pour sa tête et s’endormit au pied (de l'arbre). Or un moustique vint boire le sang de sa tête ; le fils l'ayant aperçu, le regarda avec colère et conçut cette pensée : « Mon père accablé de fatigue, estcouché endormi. Ce moustique, méchant esclave, pourquoi vient-il boire le sang de mon père ? » Aussitôt, prenant un grand bâton, il voulut en frapper le moustique. Le moustique partit en volant; le bâton atteignit la tête du père qui mourut surle-champ. | | |
Alors le dieu de cet arbre prononça une gâthà en ces termes : Mieux vaul être l'ennemi d’un sage, — que d’être l'ami d’un homme inintelligent; — quand le sot voulul rendre service à son père en faisant du mal au moustique, — le moustique partit et, quant à lui, 1l cassa la têle de son père. |
ExTRAITS DU MO HO SENG TCHE LU (1)
CRIS NES DNS ee)
Autrefois il y avait une ville appelée Po-lo-nai (Vâränasi, Bénarès) et un royaume appelé Æia-che (Kâci) (2). Le nom du roi de ce royaume était Ta-ming-tch'eng (grande renommée) ; il gouvernait suivant la Loi et il n'avait pas d’ennemis ; il pratiquait la libéralité et observait les défenses ; il répandait universellement son amour sur tous les hommes : il maintenait bien dans l’ordre ses parents et dirigeait le monde comme un roi de la Loi (Dharmaräja); le peuple était fort prospère ; il était riche, heureux et vivait dans l’abondance ; dans les agglomérations, les villages etles bourgs, les poules en volant se rencontraient (3) ;
(1) Le Mo-ho-seng-tche-lu (Nanjio, Catalogue, n° 1119) ou Discipline des Mahâsämghikas, a été traduit en 416 par Buddhabhadra et Fa-hien (Nanjio Catalogue, app. I,n° 42 et 45). Cet ouvrage se trouve dans les fascicules 8 à 10 du volume XV du Tripitaka de Tokyô. Ù
(2) Plusieurs des contes de cette série commencent par cette formule. — Fa-hien (trad. Legge, p. 9%), mentionne aussi Vârânasi (Bénarès) comme se trouvant dans le royaume de Käci.
(3) Une poule ne vole jamais bien loin; quand deux poules, parties de deux villages différents, se rencontrent en volant, c'est la preuve que les deux villages sont fort rapprochés l’un de l’autre : l’auteur du conte veut
donc marquer par ce trait que, dans ce royaume très prospère, la population était fort dense.
les habitants de tout le royaume redoublaient de respect et d'affection les uns envers les autres : se livrant à toutes sortes d'arts, ils se divertissaient entre eux.
Il y avait alors un grand ministre nommé 7’ao-li qui formait toutes sortes de plans politiques et qui fit cette réflexion : « Maintenant, sur le territoire de ce roi, se produisent naturellement la prospérité et la joie ; la population est florissante ; dans les villes, les bourgs et les villages, les poules qui volent se rencontrent ; dans tout le royaume, les habitants redoublent de respect et d'affection les uns envers les autres ; se livrant à toutes sortes d'arts, ils se divertissent entre eux. » Ce grand ministre alla donc dire au roi: « Maintenant, sur votre territoire se produisent naturellement la prospérité et la joie ; la population est florissante ; dans les villes, les bourgs et les villages, les poules qui volent se rencontrent; dans tout le royaume, les habitants redoublent de respect et d’affection les uns envers les autres ; se livrant à toutes sortes d'arts, ils se divertissent entre eux. Je désire, ô roi, que pour ces gens, vous instituiez des châtiments afin d’empêcher que de l’excès de la joie ne naissent toutes sortes de fautes et de maux. »
Le roi dit: « Renoncez, renoncez à cela. De telles paroles ne sont pas à approuver. Quelle est la raison pour laquelle, avant même que les fautes et les maux se soient produits, vous désirez instituer des châtiments ? »
Le ministre répondit au roi : « Il faut prévenir ce qui n'est pas encore arrivé et empêcher que, de l’excès de la joie ne naissent toutes sortes de fautes et de maux. »
Le roi fit alors cette réflexion ; « Maintenant ce grand ministre est intelligent, sage et avisé ; il a beaucoup de partisans et je ne pourrais pas en définitive le maitriser. À présent, si jelui fais des reproches, il est à craindre que cela ne donne naissance à de dangereuses calamités. » Alors le roi, voulant donner d’une manière détournée
une leçon à son grand ministre, prononça ces gâthàs :
L'homme influent se mel volontiers en colère ; — il est difficile de lui faire des reproches et de le maîtriser. — Susciler à plaisir les faules el le mal chez les hommes, — c'est une chose fort inadmissible.
L'homme supérieur est plein de mansuélude ; — quand il sait que vraiment quelqu'un a fait une faute, — il se livre encore à une nouvelle enquêle — et c'est avec compassion qu'il lui applique le châtiment.
L'homme méchant trouve sa joie à faire du mal aux autres, — sans examiner s'ils sont coupables, — il leur applique les châtiments. — IT se nuit à lui-même et son mauvais renom s'accroît.
Siun roise plait à déployer sa colère redoutable, — des malheurs injustes fondent sur les gens les meilleurs ; — sa mauvaise renommée se répand au loin dans les quatre directions, — et, après sa mort, il tombe dans les conditions mauvaises.
Celui qui, en suivant la Loi correcte, transforme la population, — celui dont le corps, la bouche et la pensée sont purs et calmes, — celui qui supporte les affronts el accomplit les bienfaisances des quatre sortes, — c’est celui qu'on peut appeler le roi des hommes.
Le roi est au-dessus des autres hommes ; — il doit dominer ses sentiments de colère, — être indulgent avec mansuétude pour les coupables — el n'appliquer les châlimentis qu'avec une affectueuse compassion.
Alors le grand ministre, après avoir entendu ces paroles du roi, éprouva une vive joie dans son cœur et prononça ces gâthàs :
O roi des hommes qui êles très supérieur, — je désire que vous proléqiez éternellement la population : — vous suppor- Lez les offenses et vous vous dominez vous-même ; — convertis par volre sagesse, les méchants se soumettent spontanément. — 0 roi, votre bienfaisance s'élend au delà de tout ; — votre
prospérité et votre gloire seront éternelles et sans limites ; — celui qui gouverne le monde avec sagesse, — sera toujours le roi des devas el des hommes.
CÉTIDS SANS Di AE DV)
Autrefois ily avaitune ville nommée Po-lo-nai(Vârânasi) etunroyaume appelé Æia-che (Kâci). En ce temps, le roi de ce royaume se nommait T'a-ming-tch'eng (grande renommée) ; il était délivré de tout ennemi ; il pratiquait la charité et observait les défenses ; il aimait universellement les hommes et les animaux ; il gouvernait son peuple selon la Loi ; il dirigeait bien ses parents.
Or la première épouse de ce roi, étant montée de bon matin sur une haute tour pour y observer les constellations, aperçut un roi des cerfs couleur d’or qui venait du Sud et se rendait vers le Nord à travers les airs. Quand la reine eut vu cela, elle se dit : « Si j'avais la peau de ce cerf couleur d’or, je la prendrais pour en faire un coussin et je n'aurais plus jamais de regrets; mais, si je ne puis pas l'avoir, à quoi me sert d’être l'épouse de ce roi? » Elle songea encore à ceci : « Si je dis à d’autres personnes que j'ai vu un roi des cerfs couleur d’or, qui me croira ? » Elle fit aussi cette réflexion : « Si je dis que c'était un cerf, il ne devrait pas être dans les airs ; sl marchait au haut des airs, je ne devrais par dire que c'était un cerf. »
La reine était tourmentée de chagrin, parce qu'elle craignait qu'on ne la crût pas ; elle enleva done ses parures, se revêtit d'habits déchirés et souillés et entra dans la maison d’affliction. Quand le roi eut fini de régler les
aflaires d’État dans la Salle du trône, il revint dans sa chambre et ne vit plus sa première épouse ; il interrogea ses serviteurs qui lui répondirent qu'elle était allée s’établir dans la maison d’affliction. Le roi s’y rendit aussitôt et demanda à son épouse : « Qui vous a offensée ? Que ce soit un grand ministre, un fils de roi, ou quelque autre de mes femmes ou quelque autre de mes serviteurs, si quelqu'un vous a offensée, je punirai sévèrement son crime à cause de vous. Peut-être maintenant avez-vous besoin de quelque chose ? Si vous désirez avoir de l'or, de l'argent, des joyaux, des parfums, des fleurs, des parures, je vous donnerai ceque vous désirez. Si vous désirez faire périr ou supplicier quelqu'un, vous n’avez qu’à parler. » Le roi lui adressa ces demandes à plusieurs reprises, mais la reine ne répondit pas.
Le roi alors sortit et s’en alla ; il dit à ses autres femmes, à ses grands ministres, au prince héritier et à d’autres personnes : « Allez tous demander à la reine quelles sont ses pensées. » Tous donc, conformément à cet ordre, allèrent interroger la reine, mais celle-ci continua à garder le mutisme et à ne pas répondre.
Le roi envoya encore un vieux domestique interroger la reine ; ce domestique était né et avait grandi dans le. palais royal; il était fertile en expédients ; il se rendit donc dans la maison et interrogea la reine en ces termes: « Le roi est votre appui, Ô reine; pourquoi, lorsque le roi vous posait des questions, avez-vous gardé le silence et ne luiavez-vous pas répondu ? Si vous avez quelque chose que vous désirez avoir, comment l'obtiendrez-vous ainsi ? Si quelqu'un vous a offensée, que ce soit un grand ministre, un fils de roi ou quelque autre femme du roi, si vous voulez faire périr ou supplicier cette personne il faut que vous l’indiquiez au roi. Si vous gardez votre ressentiment en silence, n'avez-vous pas tort ? Si, Ô reine, vous mourez, le roi en définitive ne pourra pas périr avec vous ; il s’af-
fligera comme il convient ; mais, au bout de quelques jours et en moins d’un mois, les ksatriyas, brahmanes, notables et maîtres de maison du pays, qui ont tous des filles belles et gracieuses, les donneront au roi pour qu’il se divertisse avec elles et pour qu’elles lui fassent oublier son chagrin ; à rein£, vous aurez alors bien inutilement causé votre propre mort. Vous êtes comparable à un muet qui pendant son sommeil a eu un rêve ; qui pourra lui en expliquer le sens ? De même, il est difficile de savoir (ce qui cause votre chagrin), puisque vous ne parlez pas. »
Quand la reine eut entendu ces paroles du domestique, elle songea : « Voilà de sages avis. » Alors elle répondit au domestique : « Personne ne m'a offensée. J'avais une préoccupation d'un autre ordre et c'est pourquoi je ne parlais pas. Écoutez ce que je vais vous dire : Dernièrement, au point du jour, je suis montée sur la tour pour y observer les constellations. Je vis alors un roi des cerfs couleur d’or qui, monté dans les airs, venait du Sud et se transportait vers le Nord à travers l’espace. Or, si j'avais dit à quelqu'un qu'un cerf a été capable de monter dans les airs, qui aurait pu me croire ? Je désire cependant avoir la peau de cet animal pour en faire un coussin, et, comme je ne peux pas l’obtenir, j'en concois du chagrin et je me demande à quoi me sert d’être l'épouse du roi. » Quand le domestique eut entendu ces paroles, il raconta tout au grand roi.
Dès que le roi sut quelle était la pensée de la reine, il fut très joyeux; il demanda aux ministres qui étaient auprès de lui: « Qui peut me procurer la peau de ce cerf couleur d’or ; il me la faut maintenant pour en faire un coussin. » Ses ministres lui répondirent: « Il faut interroger les chasseurs. » Le roi ordonna à ses principaux ministres de répandre sur toute Pétendue du territoire une convocation adressée à tous les chasseurs de l'empire pour qu'ils vinssent se réunir. Comme dit la gàthà :
Les devas sont exaucés sur leur simple pensée ; — les rois alleignent leur but par leurs ordres ; — les gens riches obliennent ce qu'ils’ désirent par leur fortune ; — les pauvres arrivent à un résultat par leurs forces.
Ainsi donc, quand le roi eut promulgué cet ordre, les chasseurs de tout le royaume se rassemblèrent; ils demandèrent au roi: « Qu’exigez-vous de nous ? » Le roi répondit aux chasseurs : « Il me faut promptement la peau du cerf couleur d’or; j'en ai besoin-pour en faire un coussin ; allez au plus vite me la chercher. » Les chasseurs répliquèrent : « Veuillez nous permettre de nous retirer un instant, afin que nous puissions délibérer ensemble sur cette affaire. »
Le roi y ayant consenti, les chasseurs s’en retournérent et se demandèrent les uns aux autres : « Avez-vous jamais vu dans vos chasses le cerf couleur d’or ou avez-vous entendu parler de lui? » Maïs chacun d'eux répondait aux autres : « Depuis notre premier ancêtre nous nous sommes toujours occupés de chasse, et jamais nous n'avons entendu prononcer le nom du cerf couleur d'or; à plus forte raison ne l’avons-nous jamais vu de nos yeux. » Les chasseurs firent alors entre eux une convention jurée, disant : « Maintenant nous irons répondre au roi ; que personne ne soit en désaccord avec les autres.» Quand ils furent admis en présence du roi, chacun d’eux lui dit : « Depuis nos premiers ancêtres, de père en fils, nous nous occupons de chasse ; or jamais nous n'avons entendu prononcer le nom du cerf couleur d’or ; à plus forte raison ne l'avons-nous pas vu de nos veux. » Cependant, comme on dit :
La force du rot est absolue : — quand il désire quelque chose, il faut qu'on lui obéisse.
Le roi donna donc des ordres à ses officiers pour qu'on arrêtât tous les chasseurs, qu'on les chargeât de liens et qu'on les miten prison. IT v avait alors un chasseur nommé
Chan-chô ; il était vaillant et très vigoureux ; il forcait les animaux à la course ; en levant la tête, il tirait sur les oiseaux au vol et sa flèche ne retombait jamais sans résultat; ce chasseur pensa donc: « Nous, tous les chasseurs, bien que nous nous estimions innocents, nous avons été emprisonnés ; il faut imaginer quelque stratagème pour sortr de ce cruel embarras. Je vais annoncer au roi que je réponds à son appel et que j'irai à la recherche du cerf ; si je trouve cet animal, tout est pour le mieux ; si je ne le trouve pas, j'aurai du moins réussi à m’échapper au loin et mes compagnons auront pu sortir de prison. » Il vint donc dire au roi: « Avez-vous quelque notion sur le cerf couleur d’or, soit que vous l'avez vu, soit que vous ayez entendu parler de lui? » Le roi répondit au chasseur d'aller s'informer auprès de la reine.
Le chasseur se rendit dans le harem du roi et dit à la reine : « Qui a vu le cerf couleur d’or, ou qui a entendu parler de lui? » La reine répondit: « Je l'ai vu moimême. » Comme le chasseur lui demanda où elle l'avait vu, elle ajouta : « J'étais montée sur la tour pour observer les constellations. Au point du jour, je vis un roi des cerfs couleur d’or qui venait du Sud et se transportait vers le Nord à travers les airs. »
Ainsi ce chasseur, qui était habile à la divination relative aux animaux, sut que ce roi des cerfs résidait dans le Sud et que l'endroit où il mangeait était dans le Nord, qu'on ne pourrait jamais le prendre dans l’endroit où il résidait et qu'il fallait chercher à s'emparer de lui dans l'endroit où il mangeait. Alors donc, le chasseur prit son arc et ses flèches, puis il avança graduellement vers le Nord et arriva aux montagnes neigeuses de là-bas.
En ce temps, au milieu de ces montagnes demeurait un rsi, dans un endroit où il y avait une source courante etun étang pour se baigner, et où les fleurs et les fruits poussaient en abondance. Ce rsi avait réussi à s'affranchir des
désirs par la pratique de deux choses qui sont : 4° les aus-
térités ; 2’ la solitude. Le chasseur, ayant caché tout son
attirail de chasse et s’étant déguisé avec les vêtements d’un autre homme, se rendit auprès du tsi; lui rendit hommage et lui demanda de ses nouvelles ; ce rsi, qui demeurait
depuis longtemps dans la montagne sans voir personne, fut
extrêmement joyeux de la venue du chasseur ; il l'invita à
s'asseoir auprès de fui; il lui offrit des fruits doux et un.
breuvage excellent ; puis ils échangèrent des compliments ; le chasseur lui demanda : « Etes-vous ici depuis longtemps ? » Il répondit : « Je demeure ici depuis tant et tant d'années. » Le chasseur demanda encore au rsi: « Depuis que vous demeurez ici, avez-vous jamais vu quelque chose d’étrange ? » Le rsi répondit qu’il en avait vu une, et, comme l’autre lui demandait ce que c'était, il dit: « Au sud de cette montagne il y a un arbre nommé ni-kiu-lu (nigrodha) ; constamment, un roi des cerfs couleur d’or vient en volant se poser dessus, puis, quand il s’est rassasié des feuilles de cet arbre, il s’en va. » En entendant ce récit, le chasseur fut très joyeux et se dit: « C’est là certainement le roi des cerfs couleur d’or qu'a vu la reine. Maintenant que j'ai pu entendre parler de lui, je désire le prendre effectivement. » Par ruse, le chasseur détourna la conversation sur d’autres sujets, mais ensuite il demanda : « Où se trouve le chemin pour aller à l'arbre ni-kiu-lu (nigrodha) ? » Le rsi lui répondit en lui indiquant en détail tous les détours du chemin qui y menait, à partir de l’endroit où ils se trouvalent.
Le chasseur, tout content de ce qu’il avait entendu, le quitta en lui laissant des souhaits de bonheur ; il revint prendre son attirail de chasse et s’avança le long du chemin. Petit à petit, il marcha toujours plus avant et apercut de loin cet arbre dont les rameaux et les feuilles s’étendaient en s’abaissant et formaient une voûte ombreuse
très étendue ; quand il fut arrivé au pied de cet arbre, il rechercha le roi des cerfs, il n’aperçut ni ses traces ni l'endroit où il mangeait; le chasseur se mit alors en embuscade au pied de l'arbre pour l’épier ; il était à son poste d'observation depuis peu de temps lorsqu'il vit ce roi des cerfs qui, tel qu'un roi des oies sauvages, venait à travers les airs et qui se posa sur cet arbre ; son corps avait une clarté brillante qui illuminait les gorges de la montagne. Quand il se fut rassassié en mangeant des feuilles de cet arbre, il s’en retourna vers le sud.
Le chasseur fit alors les réflexions suivantes : « Cet arbre est d'une grande hauteur ; ni les filets niles flèches ne sauraient atteindre à son sommet ; comment donc m'emparerai-je de ce cerf? Je vais m'en retourner dans la ville de Po-lo-nai (Vârânasi) ; là se trouvent des hauts fonctionnaires et des princes intelligents et sages ; je les interrogerai. » 11 s’en revint donc dans ce royaume et dit au roi: « Tout est conforme à ce qu'a vu la reine ; cependant, l’endroit où s’arrête le cerf ne saurait être atteint ni par les filets ni par les flèches ; aussi ne puis-je m'emparer de cet animal. » Le roi invita le chasseur à aller informer la reine de tout cela.
Quand le chasseur eut exposé à la reine qu'il avait vu le roi des cerfs couleur d’or, mais qu’il ne savait comment s'emparer de lui parce que ni les filets ni les flèches ne pouvaient l’atteindre, la reine lui demanda en quel lieu s’arrétait le cerf; il répondit que c'était au sommet d’un arbre ni-kiu-lu (nigrodha) et que lorsque le cerf s'était rassasié des feuilles de cet arbre, il s'en retournait vers le Sud. Or, comme on dit:
Le ksalriya a cent stralagèmes ; — le brahmane en a deux fois plus ; — le roi a mille sortes d'artifices ; — mais les ruses des femmes sont innombrables.
Ainsi donc, la reine était fertile en expédients, et voici les conseils qu'elle donna au chasseur : « Prenez du miel
et montez sur cet arbre, dont vous enduirez les feuilles de miel; quand le cerf sentira le parfum du miel, il ne pourra manquer de manger les feuilles (qui en auront été enduites) ; quand il les aura dévorées, il descendra graduellement de plus en plus bas jusqu’à ce qu’il arrive à l'endroit où vous aurez étendu votre filet (1). »
Le chasseur se conforma à ces instructions ; il revint dans la montagne, puis monta sur l'arbre en prenant avec lui du miel, dont il enduisit les feuilles. Quand le cerf vint pour manger, il se laissa guider par le miel et mangea tout ce qui en était enduit, se refusant à manger les parties où il n’y en avait pas ; il mangea donc les feuilles en suivant la trace du miel et arriva graduellement en bas. Comme on dit:
Les animaux sauvages se fient à leur odorat; — les brahmanes se fient aux livres de divination; — le roi se fie à ses officiers; — chacun a quelque chose à quoi il se fie.
Ainsi ce cerf, se laissant guider par le parfum, mangea les feuilles de cet arbre en descendant graduellement jusqu’à l'endroit où était disposé le filet, et alorsil y fut pris. Le chasseur fit cette réflexion : «Si je le tue pour prendre sa peau, on n’appréciera pas suffisamment mon mérite : il faut que je l’emmène vivant. » Il revint donc en le poussant devant lui.
Il passa, en tenant le cerf prisonnier avec un licou, par l'endroit où se tenait le rsi. En l’apercevant de loin, le rsi fut bouleversé et s’écria en soupirant : «Hé! quel malheur terrible ! quoique ce cerf fût capable de s'élever dans les airs, 1l n'a pas su échapper à la main de cet homme méchant. » Il demanda alors au chasseur : « O homme méchant, que voulez-vous faire de cet animal ? » Le chasseur répondit: « La première épouse du roi du royaume
(1) Le stratagème, qui consiste à enduire de miel des feuilles ou des
herbes pour capturer un cerf ou une gazelle, se retrouve dans le Vâtamigajâtaka (Jälaka, n° 14).
de Æia-che (Kâci) a besoin de cette peau de cerf pour en faire un coussin. » Le rsi reprit : « Pensez-vous que la couleur de ce cerf, quand il sera mort, restera la même que maintenant ? Il a en lui le souffle de la vie, et c’est pourquoi sa couleur extérieure est telle. Il vous faut donc l'emmener vivant et alors vous pourrez obtenir une récompense. » Le rsi lui demanda encore : « Par quel artifice vous êtes-vous emparé de ce cerf? » Alors, le rsi, se félicitant d’être dans une bonne retraite, où il était à l’abri de: tous ces maux, songeant avec affliction à la reine qui était capable d'artifices habiles et pervers, et s’attristant de ce que ce roi des cerfs s'était par gourmandise attiré de telles peines, prononça cette gâthà :
Parmi les grands maux qui sont dans le monde, — il n'en est pas de pires que les parfums et les saveurs : — c'est là ce qui induit en erreur les hommes vulgaires, — ainsi que loutes les bêles de la forêt; — quand on suit à la piste les parfums etles saveurs, — voici quels tourments cruels on endure. |
Le chasseur lui demanda : « Par quel moyen pourrai-je nourrir ce cerf, de manière à le ramener vivant dans le royaume ? » Le rsi lui répondit : « Enduisez de miel des feuilles d'arbre et donnez-les lui à manger; puis, quand vous serez arrivé parmi les hommes, mêlez du miel à de la bouillie de grains. » Le chasseur nourrit le cerf en se conformant à ces avis; petit à petit, il revint dans le royaume et arriva donc parmi les hommes.
L’extérieur de ce cerf était beau; sa couleur était comme celle de l’or céleste; ses cornes étaient blanches comme l’agate; ses yeux étaient brun rouge; en le voyant, tous les hommes s’extasiaient sur sa perfection. En continuant à avancer, le chasseur atteignit la ville de Po-lo-nai (Vàrânasi);, quand le roi apprit que le cerf arrivait, il fit promulguer dans toute la ville l’ordre d’aplanir les chemins, de balayer et d’arroser, de brûler des parfums, de
frapper les cloches, de battre les tambours et d'aller audevant du roi des cerfs. Les spectateurs s’amassèrent comme des nuages; il n’y avait aucun d’eux qui ne se réjouit et qui ne félicitât le grand roi de cet heureux prodige qui venait de loin.
Quand la reine apercut le cerf, elle se mit à sauter de joie sans pouvoir dominer son émotion; emportée par l'intensité de son affection, elle s’avança et tint embrassé le roi des cerfs; mais, à cause de la gravité des souillures de son cœur, ce geste fit que la couleur d’or de ce roi des cerfs disparut sur-le-champ. Le roi dit à la reine : « La couleur d’or de ce cerf s’est soudain altérée; que faut-il faire ? » Elle lui répondit : « Ce cerf n’est plus maintenant qu’un animal sans beauté : qu'on le relâche et qu'il s’en aille. »
CRRAID SNS Sp ONE 710)
Autrefois, ily avaitune ville appelée Po-lo-nai (Vârânasi) et un royaume nommé Xia-che (Kâçi). En ce temps, dans le royaume d'A-p'an-Fi (Avanti), qui était dans la région du Sud, il y avait un hérétique nommé Æia-che (Kâçyapa), qui était sorti du monde; intelligent et instruit, il était versé dans une multitude d’écrits ; de tous les arts et des science subtiles, il n’était rien qu’il n'eût compris. Cet hérétique aidait le roi à gouverner le royaume.
En ce temps, le roide ce pays avait arrété des malfaiteurs et leur faisait subir toutes sortes de châtiments ; aux uns il tranchait les mains et les pieds; aux autres il coupait les oreilles et le nez et il les traitait fort sévèrement. Alors, cet hérétique, après avoir fait de profondes réflexions, (se