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fruits, elle ne manque pas de prendre ce gros rocher dont elle ferme l'entrée de la caverne ; je ne puis l’ébranler et je n’ai aucun moyen de m'enfuir. — Je vous ouvrirai », dit le fils. — « Fort bien », répondit le père. Alors le fils à plusieurs reprises saisit le rocher pour tenter de le déplacer et, en déployant toutes ses forces, il parvint à l’écarter. Il annonça alors à son père que la porte était ouverte et qu'il voulait partir avec lui. Le père répondit : « À peine votre mère a-t-elle dû sortir pour aller chercher des fleurs et des fruits qu’elle revient en toute hâte et je ne puis m'en aller, car, si elle me rencontrait sur la route, elle ne manquerait pas de me tuer. » Le fils répondit : « Je vais trouver un moyen de la faire revenir tardivement. » Son père l’approuva. Quand la mère fut arrivée en apportant des fruits, son fils se mit à en manger un, mais le recracha. Sa mère lui demanda : « Dans quelle intention faites-vous cela ? Ces fruits ne sont-ils pas bons ? » Il répondit: « Mère vous êtes trop paresseuse pour aller loin ; vous recueillez les fruits amers qui sont tout près d'ici; ils sont immangeables et c'est pourquoi je les rejette. » La mère répondit : « Puisqu'il en est ainsi, j'irai au loin vous chercher de bons fruits. » Le fils reprit : « Fort bien ; cherchez-m'en qui soient bons. » Le lendemain donc la mère s’en alla au loin et le fils dit à son père : « Voici le moment de partir : il ne faut pas tarder. » Ensemble donc ils écartèrent le rocher et partirent. Ils arrivèrent à P'o-lo-ni-sseu (Vârànasi) qui était la ville natale du père. |
A son retour, la mère trouva vide la caverne dans le roc; elle se frappa la poitrine en poussant de grands gémissements. Une voisine lui ayant demandé pourquoi elle pleurait, elle lui raconta tout ce qui s'était passé. La voisine lui dit: « Ces gens étaient des hommes et ils sont partis pour aller parmi les hommes; en quoi cela peut-il être un sujet de chagrin ? » La mère répondit: « Je ne
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regrelte point qu'ils m'aient quitté, mais je m'’afflige de n'avoir point pu leur enseigner la recette qui leur permettra de conserver leur vie. » L'autre répliqua : « Moi aussi, je vais souvent à P'o-lo-ni-sseu (Vârânasîi) ; si vous possédez un moyen de conserver la vie, donnez-le moi, et, quand je verrai votre fils, je le lui remettrai. » La mère lui donna alors une guitare en lui disant : « Ma sœur, si vous voyez mon fils, remettez-la lui en personne et diteslui: Il vous faut jouer de cette guitare pour conserver votre vie, mais gardez-vous de toucher du doigt la première corde, car, si vous la touchiez, vous attireriez certainement le malheur.» La voisine prit donc la guitare et s’en alla.
En ce temps, le brahmane avait confié son fils Chousi à un maître pour que celui-ci l’instruisit et le maître, se mit donc à lui donner des enseignements. En un jour de vacances, Chou-lsi se rendit dans la montagne pour y recueillir du bois mort; il y rencontra la voisine qui lui demanda : « Comment vous portez-vous ces temps-ci ? » Il répondit : « Je souffre constamment de la faim et de la fatigue. Mais que voulez-vous ? » Elle lui dit: « Votre mère pense à vous et ses larmes coulentsans cesse. Pourquoi n’allez-vous pas auprès d’elle ? — Ma mère », répliquat-il, «est une yaksi; qui pourrait demeurer avec elle ? » La voisine reprit: « Si vous ne pouvez pas aller vers elle je vous donnerai maintenant(de sa part)unobjet qui conserve la vie; je ne saurais le donner à aucune autre personne.» Comme il répondait en l’invitant à le lui donner (1), elle lui remit la guitare en ajoutant cet avertissement : « Si vous jouez de cet instrument, vous conserverez votre vie ; mais gardezvous de toucher du doigt la première corde, car si vous la touchiez, vous attireriez certainement sur vous le mal-
(1) La négation À qui se trouve dans le texte me paraît inintelligible. Le jeune homme ne refuse pas la guitare ; il l'accepte.
heur. » Il répondit: « Fort bien. J'agirai suivant vos instructions. »
Prenant donc la guitare, le jeune homme revint dans son école ; il y trouva ses condisciples qui lui demandèrent pourquoi il revenait si tard. Il répondit: « J'ai vu une amie de ma mère qui m'a donné cette guitare. » Ses condisciples lui ayant demandé s’il savait en jouer, il répondit qu’il le pouvait, et tous alors l’invitèrent à jouer en disant qu'ils l’écouteraient. Il se mit donc à jouer, mais en évitant de toucher la première corde. Les autres lui demandèrent pourquoi il ne touchait pas la première corde ; il répondit: « Si on la touche, cela produira certainement quelque malheur. » Les autres lui dirent: « Touchez-la seulement ; quel mal y aurait-il à cela? » Il la toucha du doigt et aussitôt les jeunes gens, sans pouvoir s’en empêcher, se levèrent tous et dansèrent.
Comme le jour était à son déclin, il se rendit auprès de son maître qui lui demanda pourquoi il venait si tard ; il raconta tout ce qui s'était passé. Son maître lui demanda s’il savait jouer de la guitare, et, sur sa réponse affirmative, l’invita à jouer un air. Il joua donc, mais en évitant de toucher la première corde. Son maître lui ayant demandé pourquoi il ne la touchait pas du doigt, il répondit: « Si je la touche, je crains que quelque malheur ne se produise ». Le maître répliqua : « Touchez-la seulement ; quel mal y aurait-il à cela? » Il la toucha donc en jouant. Aussitôt le maître et sa femme se levèrent tous deux et se mirent à danser sans pouvoir s’en empécher ; les bâtiments où ils habitaient s’effondrèrent entièrement; les ustensiles de terre se brisèrent tous sans qu'il en restât aucun. Le maître, grandement irrité, saisit le jeune homme par le cou et le chassa hors du village.
Quand il eut été ainsi renvoyé, le jeune homme erra solitaire de lieu en lieu ; ce fut seulement en jouant de la guitare qu’il put conserver la vie. En ce temps, il y
avait cinq cent marchands qui, s’étant approvisionnés de denrées, se disposaient à aller sur la grande mer. Ces gens délibérèrent entre eux : « Nous possédons des choses de toutes sortes ; mais nous n'avons pas de musiciens; comment pourrions-nous nous récréer ? lorsque nous serons en pleine mer, qui dissipera nos tristesses ? » Un homme leur répondit: « Chou-tsi, le fils du brahmane, sait jouer de la guitare. Il vous faut l'emmener . avec vous ». Ils emmenèrent donc Chou-tsi et se rendirent avec lui sur le bateau.
Quand ils furent en pleine mer, ces gens dirent à Chou-tsi : «Jouez de la guitare pour que nous nous réjouissions ensemble ». Il se mit à jouer mais sans toucher la première corde. Ces gens lui ayant demandé pourquoi il ne la touchait pas, il répondit que, s’il la touchait, ce serait mal. Ils lui dirent: « Touchez-la seulement; quel mal peut-il y avoir à cela ? » Il la toucha donc en jouant. Aussitôt le bateau bondit et se brisa immédiatement au milieu des flots ; tous les marchands précipités dans l’eau périrent en même temps. Seul Chou-tsi püt échapper ; il trouva une planche et rencontra un vent favorable ; par une cause céleste sa vie fut sauvée.
Alors, poussé par le souffle du vent, il aborda dans l’île de l’oiseau aux ailes d’or ; il se trouva dans un jardin où il n'y avait aucun homme ; il y vit seulement l’épouse du roi fan-cheou (Brahmadatta), la femme qui avait nom Miao-jong. I lui causa et tous deux entretinrent des relatons intimes; pendant le jour ils se voyaient; la nuit, ils se séparaient. Il lui demanda : « Où allez-vous chaque nuit? » La femme, qui le chérissait profondément, lui raconta tout ce qui en était. Il lui répondit: « Sage personne, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne m'emmenezvous pas avec vous à P'o-lo-ni-sse, (Vâärânasi) ? » La femme lui dit qu'elle aimerait bien partir avec lui : « Quel est votre nom ? » lui demanda-t-elle. — « Mon nom est
Chou-lsi. Et vous, comment vous nommez-vous ? — Je m'appelle Miao-jong ». | |
Cette femme alors se mit à prendre avec elle de petites pierres en nombre graduellement de plus en plus grand jusqu’à ce que leur poids fût égal à celui d’un homme (1). Quand elle estima que le départ était possible, elle appela Chou-tsi ; ensemble ils montèrent sur l’oiseau aux ailes d’or et se dirigèrent vers P'o-lo-ni-sse, (Varânasi). La femme dit à son compagnon : « Il vous faut fermer les yeux; si vous les ouvriez, cela porterait dommage à votre vue. » Quand ils furent près d'arriver à la ville, Chou-tst entendit le tumulte des hommes et pensa : « Il semble que nous arrivions. » Il ouvrit alors les yeux et jeta ses regards au loin ; mais, à cause du vent produit par le vol très rapide de l'oiseau, ses deux yeux furent aussitôt frappés de cécité. Miao-jong l’installa dans le jardin et se rendit auprès du roi.
Plus tard, lorsque vint le printemps, que les fleurs magnifiques s’ouvraient toutes et que les oiseaux en foule chantaient amoureusement (2), le roi entra dans le jardin pour s’y promener et jouir du spactacle avec les femmes de son harem; la fille nommée Miao-jong se trouvait parmi elles. Chou-tsi sentit sur celle-ci le parfum de la
1. Miao-jong projette d'emmener Chou-{si sur l'oiseau aux ailes d'or à l'insu de celui-ci; pour y parvenir, elle commence par prendre avec elle des cailloux en quantité chaque jour plus grande, et, lorsqu'elle est arrivée à emporter ainsi un poids de pierres égal à celui d’un homme, elle substitue Chou-tsi aux cailloux; l'oiseau, qui s’est graduellement habitué à l'augmentation de poids, reçoit alors sur son dos les deux amants sans Ss'apercevoir que Miao-jong n'est plus seule. — Dans le conte 108 (t. I, p.377), un thème analogue s'était présenté à nous : l'oiseau pèse quotidiennement la fille; il constate ainsi un beau jour qu'elle augmente de poids ; il en conclut qu'elle est enceinte ; il cherche alors l'amant, le découvre et le chasse. — Dans les deux cas, il s'agit d'une augmentation de poids qui, dans un cas, est constaté par l'oiseau et lui fait trouver l'amant, tandis que, dans l’autre cas, il est dissimulé à l'oiseau qui emporte sans le savoir deux personnes, au lieu d'une.