‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 19 sur 93 · CET NES D HO NS · texte numérisé non relu

CET NES D HO NS

Autrefois le Bodhisattva avait un cœur qui avait pénétré

le vrai et qui avait aperçu l’impermanence de ce monde ;

il avait compris que la gloire et l'existence sont difficiles à garder; aussi employait-il toutes ses richesses en libéralités. Cakra, souverain des devas, vit que le Bodhisattva nourrissait avec bienveillance tous les êtres, qu’il secourait leur foule par sa libéralité, que son glorieux mérite était fort élevé, que sa vertu ébranlait Les dix régions de l'univers (1); Çakra craignit donc qu’il ne lui enlevât sa place (2); aussi créa-t-il miraculeusement un enfer qu’il fit

(1) Les quatre points cardinaux, les quatre points intermédiaires, le zénith et le nadir sont les dix régions de l’espace.

(2) Lorsqu'un homme est trop vertueux, Çakra redoute de lui voir prendre sa propre place; il s’empresse alors de le soumettre à quelque épreuve qui le fasse tomber en faute. Le péril qui menace Çakra lui est révélé par l’échauffement du trône sur lequel il est assis. Cette particularité est souvent indiquée dans les contes; cf. H. de la Vallée Poussin et G. de Blonay, Contes bouddhiques (Rev. hist. des relig., 1892, p. 12 du tirage à part) : « Et par l'éclat des vertus du thera, le trône de pierre Pandukambala, trône du roi des dieux, long de soixante yojanas, large de cinquante, de la couleur des fleurs du Jayasumana, siège qui a la vertu de s'élever et de s'abaisser, ce trône s’échauffa, Cakra se dit : « Qui donc désire que je quitte mon siège ? » et, regardant de son œil divin, il

apparaître devant lui en disant : « Lorsqu'un homme

secourt tous les êtres par sa libéralité, à sa mort, son âme entre dans les enfers de la Grande Montagne (1); il y est brûlé et y subit dix mille tourments ; c’est à cause de sa libéralité qu’il endure ces maux. Que vous sert de faire du bien à autrui ? » Le Bodhisattva répondit : « Comment se peut-il que la vertu de libéralité vous fasse entrer dans les enfers de la Grande Montagne ? » Çakra répliqua : « Si vous ne me croyez pas, vous pouvez interroger un des damnés. »

Le Bodhisattva demanda en effet à l’un d’eux : « Pour quelle raison vous trouvez-vous dans les enfers ? » Le coupable répondit : « Autrefois, quand j'étais dans le monde, je vidais ma maison pour secourir les misérables

et pour prêter assistance à tous ceux qui étaient en péril.

Maintenant je subis de dures peines et je demeure dans l'enfer de la Grande Montagne. »

Le Bodhisattva demanda : « Si celui qui a été bon et bienfaisant endure de telles souffrances, celui qui a été l'objet du bienfait, que lui arrivera-t-il? » Çakra répondit : « Celui qui a reçu le bienfait, quand sa vie est terminée, monte au ciel. » Le Bodhisattva répliqua : « Si je donne assistance aux autres, c'est uniquement pour le plus grand bien de tous les êtres vivants. Si les choses doivent se passer comme vous le dites, en vérité jy consens; si, pour avoir été bienfaisant, on doit subir un châtiment, je m’y soumets certainement; s’exposer au péril pour sauver les autres, c’est en cela que se marque la volonté supérieure du Bodhisattva. » Cakra reprit : « Dans quelle intention “mettez-vous en honneur une si noble conduite ? »

aperçut le thera. » — Cf. aussi dans le Canda-kinnara-jätaka) trad. Rouse, The Jâlaka, vol. IV, p. 182) : « Par la puissance de son chagrin, le trône de Sakka devint chaud. »

AG) K I H ff. Sur la montagne colossale au delà dé laquelle sont situés les huit grands enfers, voyez les textes cités par Beal, À Catena of Buddhist scriptures, pp. 58-59.

Es er RE AA

Il répondit : « Je désire tâcher de devenir Buddha pour porter secours à tous les vivants, faire en sorte qu'ils atteignent au Nirvâna et ne retournent plus dans le cycle des naissances et des morts. » | :

Gakra, ayant eu ainsi connaissance de sa sainte résolution, se recula pour se prosterner et dit: « En réalité il n'y a pas de cas où quelqu'un qui a agi avec libéralité et qui a secouru avec bienveillance la foule des vivants, ait éloigné de lui le bonheur, ait attiré sur lui le malheur et soit entré dans les enfers de la Grande Montagne. Votre vertu -ébranlait le ciel et la terre et c’est pourquoi j'ai craint que vous me ravissiez ma place; aussi vous ai-je montré un enfer afin de troubler votre volonté; dans ma stupidité, j'ai trompé un saint homme; pardonnez-moi cette grave faute. » Ayant achevé de se repentir de ses péchés, il se prosterna et se retira.

Telle est la façon dont la pâramitä de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

(Trip., VI, 5, p. 50 v°-51 r°.)

Autrefois le Bodhisattva était roi d’un grand royaume ; son nom était Sa-po-ta (Sarvada); il était libéral envers tous les êtres vivants et leur accordait tout ce qu'ils demandaient; il les secourait avec compassion quand ils étaient en péril; il était toujours pitoyable. Cakra, souverain des devas, s’apercut que ce roi était bienfaisant, que sa vertu s’étendait sur les dix régions de l'univers, que les devas, les génies, les démons et les dragons disaient d’une voix unanime : « La haute dignité de souverain des devas n’a pas toujours le même titulaire. Lorsque quel-

s CONTES BOUDDHIQUES (N° 2)

qu'un, en observant toutes les défenses, tient une conduite élevée, et, en pratiquant la bienfaisance, a un bonheur qui augmente, après sa mort son âme s’en va ailleurs et il devient souverain des devas (1). » Cakra craignit donc que ce roi ne lui enlevât sa dignité et il désira aller le mettre à l'épreuve pour rendre manifeste s’il était sincère ou. trompeur. | | | ;

Le souverain (Çakra) donna alors cet ordre à un de ses marquis (2) : « Maintenant ce roi des hommes a une bienfaisance qui se répand avec abondance ; sa vertu productrice de bonheur est fort élevée; je crains qu'il n'ait l'intention de chercher à me ravir ma dignité de souverain; métamorphosez-vous donc en une colombe et allez promptement auprès de lui en feignant d’être effrayé et de demander sa pitié; ce roi, qui est bon et bienfaisant, ne manquera pas de vous accorder asile ; quant à moi, je vous suivrai par derrière et je vous réclamerai au roi; celui-ci ne voudra jamais vous rendre et devra nécessairement acheter de la chair pour vous remplacer ; mais moi, je ne cesserai de m'y opposer. Comme ce roi a des intentions pures et sincères, il ne voudra jamais violer sa parole; il arrivera donc qu’il coupera lui-même de la chair de son corps pour faire équilibre à votre poids; mais, au fur et à mesure qu’on pèsera cette chair, vous deviendrez de plus en plus lourd; quand toute sa chair aura été enlevée et que son corps souffrira, le roi certainement regrettera ce qu'il a fait. Or, s’il éprouve quelque regret, le but qu'il poursuit ne sera pas atteint. »

Cakra alors se transforma en épervier tandis que son marquis se transformait en colombe; cette colombe vint en volant à tire-d’aile se jeter aux pieds du roi et, toute craintive, lui dit: « Grand roi, ayez pitié de moi; ma vie

(1) Ces paroles menacent donc directement Çakra. (2) L'expression 1% Æ doit être la traduction du terme sanscrit sàmanta — chef de marche, marquis.

2° cr CA FA

est en un péril extrême. » Le roi répliqua : « Ne craignez point, ne craignez point; je vous garantis la vie sauve. » Cependant l'épervier arriva à la suite de la colombe et s’adressa au roi en ces termes : « Ma colombe est venue ici; cette colombe est ma nourriture; je désire, à roi, que vous me la rendiez. » Le roi dit : « La colombe est venue et ma confié sa vie; je lui ai accordé asile; or, quand j'ai donné ma parole, j'y reste fidèle et je ne m'en écarte jamais. Si vous tenez à avoir de la chair, je vous en donnerai en suffisance et je ferai en sorte qu'il y en ait un poids cent fois plus considérable (que celui de la colombe). » L'épervier dit : « Mon seul désir est d’avoir cette colombe et je n’ai que faire d’autre chair; ô roi, comment seriezvous bienfaisant envers autrui si vous m’enlevez ma nourriture? » Le roi dit : « J'ai déjà accordé asile; ma promesse est lourde comme le ciel et la terre; de quel cœur pourrais-je m'en éloigner? Que faut-il vous donner pour que vous renonciez à cette colombe et que vous vous en alliez content? » L’épervier dit : « S'il est vrai, Ô roi, que votre bonté ne manque jamais de secourir tous les êtres vivants, coupez, Ô roi, de votre chair en quantité égale au poids de la colombe; je l’accepterai avec joie. »

Le roi dit: « Fort bien. » Alors il se coupa lui-même de la chair de ses hanches et la pesa pour qu’elle égalât en poids la colombe; mais la colombe devenait de plus en plus lourde et il continuait donc à se couper de la chair ; quand toute la chair de son corps eut été enlevée, elle ne formait pas encore un poids équivalent; les souffrances que lui causaient les blessures de son corps étaient infinies ; cependant le roi, à cause de son cœur bienveillant et patient, voulait sauver la vie de la colombe; il donna derechef cet ordre à un des ministres qui étaient près de lui : « Tuez-moi promptement et mettez la moelle de mes os dans la balance pour que le poids de la colombe soit égalé. Je sers tous les Buddhas; j'accepte les sévères

défenses de leur correcte et vraie doctrine; je secours tous les êtres vivants qui sont en péril. Même quand il y a des tourments causés par toutes sortes d’influences mauvaises, ils ne sont que comme un vent léger Le ne saurait ébranler une grande montagne. »

L'épervier vit clairement que le roi conservait dans son cœur la bonne doctrine et ne s'en écartait pas, que sa

bonté bienveillante était difficile à égaler ; lui et la colombe reprirent alors chacun leur véritable corps. Le souverain

Çakra et son marquis se prosternèrent donc la tête contre terre et dirent : « O grand roi, quel but désirez-vous atteindre pour que vous enduriez de tels tourments ? » Le roi des hommes leur répondit : « Je n’ai point en vue d'obtenir la place de Gakra, souverain des devas, ou celle de souverain volant (1). J’ai considéré que la foule des êtres vivants se perd dans les ténèbres de l’aveuglement, qu’elle ne voit pas les trois Vénérables (2), qu’elle n’a pas entendu parler de la religion bouddhique, qu'elle se laisse aller aux actes méchants et funestes, qu’elle se précipite indistinctement dans les enfers. En constatant cette stupidité et cette erreur, j’en fus navré; je fis vœu avec serment de chercher à devenir Buddha afin de retirer tous les êtres vivants de leurs peines et de les faire parvenir au Nirvâna. »

Le souverain des devas, émerveillé, dit : « Dans ma sottise, je pensais, Ô grand roi, que vous vouliez me ravir ma place et c’est pourquoi je vous ai molesté. Qu’avez-

vous à m'ordonner? » Le roi dit : « Faites que les blessures

de mon corps guérissent et que je sois comme auparavant, afin que ma volonté puisse, plus encore que maintenant, faire des libéralités, secourir tous les êtres et agir avec

1) FÈ fr À # « Le souverain qui se déplace en volant ». Cette xpression revient à plusieurs reprises dans nos contes; le personnage qu'elle désigne est un monarque Cakravartin ou un roi des vidyâdharas. (2) Buddha, Dharma, Samgha.

Ch æ,

à re a ;

RTE 0 NRA S ,,L 6 :

1 der

DO

Den, UE

Page 1