‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 39 sur 93 · NAS · texte numérisé non relu

NAS

(rip NES: -p.69 00)

Autrefois le Bodhisattva était un roi des cerfs; son

corps était haut et grand; son pelage était bigarré; ses sabots et ses cornes étaient d’une élégance merveilleuse; une foule de cerfs lui étaient soumis et le suivaient, formant une troupe de plusieurs milliers d'individus. Le roi sortit pour chasser; les cerfs se débandèrent de tous côtés; les uns se précipitaient du haut des escarpements et tombaient dans les ravins ; les autres erraient çà et là parmi les arbres et se percaient aux épines; traqués, épuisés, morts ou blessés, ceux qu’on fit périr ne furent pas en petit nombre. Voyant cela, le roi des cerfs dit en sanglotant : « Je suis le chef de cette multitude; mon devoir était de bien réfléchir en choisissant un endroit pour m'y promener; c’est simplement pour avoir des herbages déli-

(1) Libéralité, affabilité, impartialité, bon gouvernement. Cf. p. 12, n. 2.

is LS een à 1f Ê

Re

cieux que je suis venu vaguer ici; la perte de tous ces petits, c'est moi qui en suis coupable. »

Alors il entra tout droit dans le royaume; en le voyant passer, les gens du royaume dirent tous : « Notre roi a

la vertu d’une extrême bonté; aussi un cerf divin vient-il

lui rendre hommage afin d’être un gage de bon augure pour l'état. » Personne n’osa l'arrêter; il arriva donc devant la salle du trône, s’agenouilla et dit : « Nous, animaux de peu d'importance, dans notre avide désir de vivre, nous nous étions risqués sur le territoire de votre royaume; soudain nous rencontrâmes des chasseurs et ces pauvres bêtes (mes compagnons) se sont enfuies et cachées; les unes, vivantes, s’égaraient; les autres, mortes, étaient en lambeaux. Votre bonté céleste aime les êtres ; en vérité nous sommes dignes de pitié. Je désire que nous puissions choisir nous-mêmes entre nous ceux des cerfs que je fournirai chaque jour à vos cuisines; je demande à savoir le nombre que vous exigez; je ne me permettrai pas de tromper Votre Majesté. » Le roi, extrémement émerveillé, dit : « Mon chef de cuisine n’a pas besoin journellement de plus d’un de vous; je ne savais pas que, parmi vous, ceux qui ont été blessés ou qui sont morts eussent été fort nombreux; si vous tenez réellement la promesse que vous venez de prononcer, je fais le serment de ne plus chasser. »

Le roi des cerfs s’en retourna, puis il annonca ce qui s'était passé à la multitude des cerfs et leur exposa tout son projet en leur en montrant les avantages et les inconvénients. Tous les cerfs se rangèrent à son avis; ils établirent entre eux un ordre de succession pour déterminer ceux qui devraient partir les premiers ; chaque fois que l’un d’eux était obligé d'aller à la mort, il passait auprès du roi pour prendre congé de lui; le roi pleurait sur son sort et lui donnait ses instructions en lui disant : « Considérez que, dans ce monde, tous les êtres sont sujets à la

mort et que nul (1) ne saurait l’éviter; tout le long du chemin, songez au Buddha, à ses instructions de bonté et à son cœur bienveillant ; gardez-vous d’avoir aucune haine envers ce roi des hommes. »

Chaque jour donc les choses se passaient ainsi. Or, parmi ces animaux, se trouva une biche qui devait partir et qui était enceinte ; elle dit : « La mort, je ne me permettrais pas de m’y soustraire; mais je demande un délai pour mettre bas et ensuite je reprendrai mon rang. » On voulut la remplacer; celui qui venait après elle se prosterna et dit en versant des larmes : « Certainement j'irai à la mort; mais j'ai droit encore à vivre pendant un jour et une nuit; après cette petite durée d'existence, quand le moment (de mourir) sera venu, je n'aurai aucun regret. »

Le roi des cerfs ne voulait pas lui faire tort de quelque partie de vie; le lendemain donc, il s'enfuit loin de la troupe des cerfs et se rendit en personne dans les cuisines royales; les cuisiniers le reconnurent et informèrent le roi de sa venue ; le roi lui ayant demandé pourquoi il se trouvait là, il raconta tout ce que nous venons de dire. Le roi, pénétré d’affliction, pleura et dit : « Comment se peutil qu'un animal ait en lui une bonté égale au ciel et à la terre, sacrifie son corps pour sauver la foule des autres, imite la conduite de grande bienveillance que tinrent les hommes de l'antiquité ? Cependant moi, qui suis un souverain des hommes, je détruis chaque jour la destinée d’une multitude d'êtres vivants; pour engraisser ma propre personne, je me plais à la cruauté; une telle conduite serait-elle digne même d’un loup? Un animal qui a une telle bonté a recu du ciel sa vertu. »

Le roi renvoya alors le cerf et le laissa retourner dans l'endroit où il habitait; puis il proclama dans toute l’étendue de son royaume que, si quelqu'un faisait du mal à un

(1) Le caractère fx est évidemment fautif et doit être lu Sk.

cerf, 1l serait puni comme s’il avait fait du mal à un homme. A partir de ce moment, le roi et tous ses officiers se convertirent les uns à la suite des autres ; les gens du peuple se conformèrent à la bonté et ne tuèrent plus; leurs soins s’étendirent jusqu'aux herbes et aux arbres, et le royaume jouit alors d’une grande paix.

Le Bodhisattva, d'existence en existence, met en péril sa vie pour secourir les êtres; ses actions méritoires se réalisant et sa vertu s’élevant, il devient ainsi un vénérable héros.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui en ce temps était le roi des cerfs, c'était moi-même; le roi du royaume, c'était Chô-li-fou (Câriputra). »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

Ve. 3 à Mme TS PE RS

GÉTIDENES SD 09 10)

Autrefois le Bodhisattva était un cygne femelle qui avait mis au monde trois petits; or, en ce temps, une grande sécheresse sévissait dans le royaume et il n'eut pas de quoi les nourrir; il déchira de la chair sous ses aisselles pour leur sauver la vie; les trois petits conçurent un doute et se dirent : « Cette chair a exactement la même odeur que celle du corps de notre mère; ne serait-ce pas que notre mère nous nourrit de sa propre chair? » Les trois petits, très affligés, eurent des sentiments de tristesse; ils dirent encore : « Mieux vaut perdre la vie que de nuire au corps de notre mère. » Alors donc ils fermèrent le bec et refusèrent de manger. La mère, voyant qu'ils ne mangeaient pas, se remit en quête (de nourriture).

Un deva du ciel les loua en disant : « L’affection de cette mère serait difficile à surpasser ; une piété filiale telle que celle de ces petits se voit rarement. » Tous les devas comblèrent de leurs bénédictions (la mère et ses petits, dont tous les désirs furent aussitôt réalisés.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Le cygne femelle, c’était moi-même ; les trois petits, c'étaient Çâriputra, Maudgalyâyana et Ânanda. »

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité,

CDS NISS D 0186) KE)

Autrefois le Bodhisattva était un roi-paon qui était suivi de cinq cents épouses ; il abandonna ses anciennes compagnes dans son désir de prendre pour femme un petit oiseau bleu. Le petit oiseau bleu ne mangeait que de l’ambroisie et des fruits excellents; le paon allait chaque jour en chercher pour sa compagne. La femme du roi de ce pays tomba malade; elle rêva qu’elle voyait le paon et qu’on lui disait que sa chair pourrait faire un remède. À son réveil, elle en informa le roi et celui-ci ordonna aux chasseurs d'aller en toute hâte lui chercher (ce paon); l’épouse (du roi) dit : « Celui qui pourra le prendre, je le fiancerai à ma plus jeune fille et je lui donnerai mille livres d’or. »

Les chasseurs du royaume se dispersèrent dans toutes les directions et se mirent en quête : l’un d’eux aperceut le ro1-paon accompagné du petit oiseau bleu, dans l'endroit où 1ls avaient coutume de manger; alors il enduisit de place en place les arbres avec de la bouillie de miel; le

(1) Voyez plus loin le n° 90.

‘40 hanlbhéss À. ns

DIE Ta ET.

paon vint aussitôt la prendre pour en nourrir sa femme ; l'archer enduisit alors son propre corps de bouillie de miel et se tint accroupi comme un cadavre ; le paon vint prendre la bouillie et l’homme le saisit aussitôt. Le paon lui dit : « Si vous vous êtes donné tant de peine, c’est sans doute pour y trouver quelque profit. Je vous montrerai une montagne d'or dont vous pourrez tirer des richesses inépuisables, mais laissez-moi la vie. » L'homme lui répondit : « Le roi me fera présent de cent livres d’or et me mariera à sa plus jeune fille; comment ajouterais-je foi à vos paroles ? » Il l’offrit donc au roi.

Le paon dit : « O grand roi, la bienfaisance que vous avez en vous s'étend partout à la ronde; je désire que vous écoutiez mon humble avis. Je vous demande de me faire avoir un peu d’eau sur laquelle je prononcerai avec bienveillance une prière magique; celui qui boira de cette eau guérira aussitôt de sa maladie; si cette eau reste sans effet, il ne sera pas trop tard pour que je subisse le châtiment. » Le roi suivit ce conseil; sa femme but de cette eau et tous ses maux disparurent ; sa beauté devint resplendissante et il en fut de même pour toutes les femmes du harem. Tous les gens du royaume louaient le roi dont la grande bonté avait conservé la vie au paon et avait obtenu de prolonger la longévité de tous les habitants du pays.

Le paon dit : «Je désire me jeter dans ce grand lac et prononcer une incantation sur toute son eau; alors les maladies des habitants de tous pays pourront être guéries. Si votre attente est déçue, je désire que vous me donniez la bastonnade sur les pieds. » Le roi y ayant consenti, le paon prononcça une incantation sur ce lac. Quand les gens du pays burent de cette eau, les sourds entendirent, les aveugles virent, les muets parlèrent, les bossus se redressèrent; la guérison fut semblable pour toutes les maladies.

Quand la femme du roi fut rétablie et que tous les gens du pays eurent obtenu de n'avoir plus de maladies, on

n'eut plus aucune envie de faire du mal au paon; celui-ci, qui le savait bien, s’exprima au roi en ces termes : « Pour avoir reçu de Votre Majesté le bienfait d’avoir la vie sauve, j'ai sauvé en retour la vie de tous les habitants de votre royaume. J'ai achevé de m'acquitter ; je demande à me retirer. » Le roi y consentit. |

Le paon alors s’envola au sommet d’un arbre et recommença à parler, disant : « Dans le monde il y a eu trois folies. » « Quelles sont-elles ? » demanda le roi. (Le paon répondit) : « La première est ma propre folie; la seconde est la folie du chasseur ; la troisième est votre folie, à grand roi. » Le roi dit : « Veuillez m'expliquer cela. » Le paon reprit : « Tous les Buddhas nous ont avertis à plusieurs reprises que la beauté féminine est un feu, qu’elle est la cause qui brüle le corps et met en péril la vie. J'ai abandonné les cinq cents épouses qui me servaient et je me suis épris du petit oiseau bleu; je cherchais de la nourriture pour la lui offrir et j'étais comme son esclave; je fus pris dans les filets du chasseur et je mis en danger de mort ma personne et ma vie; telle a été ma folie. Quant à la folie du chasseur (voici en quoi elle a consisté) : je lui avais parlé avec la plus grande sincérité, mais il a renoncé à une montagne d'or et dédaigné des richesses immenses parce qu'il ajoutait foi aux mensonges des artifices de votre épouse et espérait épouser votre plus jeune fille. On constatera que, dans le monde, tous les cas de folie et de stupidité sont analogues à celui-ci : on rejette les avertissements très véridiques du Buddha et on ajoute foi à des tromperies démoniaques; le vin, les réjouissances et la débauche produisent alors parfois des maux qui détruisent toute une famille, ou bien font que l’homme après la mort, entre dans la Grande Montagne pour y endurer des tourments innombrables; si alors cet homme songe à retourner dans la condition humaine, il est semblable à un oiseau qui n'aurait plus d'ailes et qui voudrait monter jus-

+ D v. 4 4 4 ads À ds mnt d'u fé Mn, rad

qu'au ciel; cela ne lui serait-il pas difficile ? Les séductions des femmes sont semblables à celles de ces démons; c’est d'elles que viennent toujours les ruines de royaumes et les destructions de personnes; cependant les gens stupides en font grand cas. Sur dix mille paroles (que prononcent les femmes), il n’y en a pas une qui soit véridique; le chasseur pourtant a cru à de telles paroles ; c’est là ce que j'appelle la stupidité du chasseur. Quant à vous, 6 roi, vous aviez trouvé un médecin divin qui dissipait les maladies de votre royaume entier ; toutes les influences pernicieuses se trouvaient détruites et les gens reprenaient un visage florissant; grands et petits en étaient heureux; cependant, Ô roi, vous avez laissé partir (ce médecin); c'est là ce que j'appelle la stupidité du roi. »

Le Buddha dit à Çâriputra : « Le roi-paon, à partir de ce moment, parcourut le monde dans les huit directions, manifestant partout son bon cœur par des remèdes divins, et guérissant les maladies de tous les êtres. Le roi-paon, c'était moi-même ; le roi du royaume, c'était Çâriputra; le chasseur, c'était Devadatta ; la femme (du roi), c'était la femme de Devadatta ».

Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

NeSDTe

(Trip., VI, 5, p. 60 r°-60 v°.)

Il y avait autrefois un brahmane qui était âgé de centvingt ans ; il avait observé la chasteté et ne s’était pas marié; les désirs luxurieux étaient entièrement anéantis en lui; calme, il résidait dans les solitudes des montagnes et ne prenait aucun plaisir à la gloire de ce monde; il

s'était fait une hutte d’herbages et il avait tressé des nattes avec les plantes p'ong et hao; pour soutenir sa vie, ilrecueillait l’eau des sources et les fruits de la montagne; ses résolutions étaient vastes et sa conduite était élevée. L'univers admirait sa vertu; le roi l’engagea à venir auprès de lui pour lui servir de conseiller ; mais il persista dans la sagesse et refusa toute fonction publique. Il demeura dans les solitudes des montagnes pendant plusieurs dizaines d'années; sa bonté s’étendait à tous les êtres vivants; les oiseaux et les quadrupèdes lui étaient attachés et se confiaient en lui.

Or, il y avait quatre animaux, à savoir un renard, une loutre, un singe etun lièvre; ces quatre animaux se dirent: « Nous avons fait des offrandes à ce religieux, et, avec un cœur calme, nous l’avons entendu expliquer les textes saints ; mais voici que beaucoup d’années se sont écoulées et les fruits de la montagne sont entièrement épuisés ; ce religieux désire se transporter en quelque autre lieu où il trouvera des fruits en abondance. » Ces quatre animaux dirent avec anxiété : « Même si nous avions un plein royaume d'hommes glorieux et éminents, ils seraient comme l’eau trouble dont la mer est remplie et qui ne vaut pas une mesure d’ambroisie; si ce religieux s’en va, nous n'entendrons plus les saintes règles et nous nous pervertirons; que chacun de nous donc recherche, suivant ses moyens, des boissons et des aliments pour les offrir au religieux; nous lui demanderons alors de rester dans cette montagne et peut-être entendrons-nous encore la grande Loi. »

Tous ayant donné leur assentiment à cette proposition, le singe alla chercher des fruits ; le renard se changea en homme et se procura un sac de grains grillés; la loutre attrapa un grand poisson; chacun de ces animaux dit (en présentant son offrande) : « Voici qui vous fournira des vivres pour un mois. » Le lièvre médita profondément sur

l'offrande qu'il pourrait bien faire au religieux et se dit : « Tout être vivant doit périr; le corps est un instrument corruptible; puisqu’aussi bien il faut l’'abandonner, mieux vaut donner à manger à un seul religieux qu’à dix mille hommes ordinaires. » Il se mit alors à ramasser du bois sec, puis il l’alluma de manière à faire un brasier; il dit ensuite au religieux : « Quoique mon corps soit petit, il pourra vous fournir de quoi manger pendant un jour, » A

ces mots, il se jeta dans le feu; mais le feu ne Le brüûla pas.

En voyant cette scène, le religieux fut ému de la conduite que le lièvre avait tenue ; tous les Buddhas louèrent sa vertu ; les divinités du ciel l’entourèrent de soins. Le religieux resta donc là et chaque jour expliqua les merveilleux textes saints en sorte que les quatre animaux purent recevoir ses enseignements.

Le Buddha dit aux çramanas : « Le brahmane n'était autre que le Buddha Dipamkara (Ting-kouang) ; le lièvre, c'était moi-même, le singe, c'était Câriputra; le renard, c'était Ânanda ; la loutre, c'était Maudgalyâvana.

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisativa pratique la libéralité.

Page 1