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Autrefois le Bodhisattva était un grand maître de maison ; ses richesses accumulées égalaient celles du roi; il se plaisait constamment à secourir les pauvres ; sa bonté atteignait tous les êtres vivants ; il acceptait tous ceux qui se réfugiaient auprès de lui, de même que la mer reçoit en elle les cours d’eau. Or, le fils d’un de ses amis, par sa conduite déréglée, en vint à dissiper tout son patrimoine;
le maître de maison eut pitié de lui et lui donna ces instructions : « Si vous pratiquez votre profession avec sagesse, vous en retirerez un bonheur et des avantages infinis. Je vous donne mille onces d’or pour que cela vous serve de capital. » L'autre répondit qu'il acceptait avec respectet qu'il ne se permettrait pas de contrevenir à ces prudents avertissements ; il se mit ensuite à fairele commerce.
Son caractère était pervers et sa conduite était partiale ; il aimait rendre un culte aux démons et aux êtres malfaisants ; il s’'adonnait sans mesure au vin et à la joie ; ayant épuisé tout son argent, il redevint pauvre. Cela se répéta à cinq reprises, et cinq fois il dépensa tout ce qu'il avait; à bout de ressources, il revint encore demander la protection du maitre de maison; précisément alors, sur un tas de fumier qui était devant la porte de ce dernier, il y avait un rat mort; le maître de maison le lui montra en disant: « Un homme de bien qui serait intelligent pourrait gagner sa vie et faire fortune avec ce rat mort, tandis que vous, même avec mille onces d’or, vous vous laissez réduire à la misère. Maintenant, je vais vous donner encore une fois mille onces d’or. »
Or, un mendiant était à quelque distance et entendit ces enseignements ; tout déconcerté, il se sentit ébranlé ; il s’avança comme pour mendier de la nourriture, puis s’en alla en emportant ce rat; pour se conformer aux excellentes instructions qu'il avait entendues, il mendia tous les assaisonnements nécessaires, les combina et fit rôtir son rat qu'il vendit pour deux pièces de monnaie ; avec cela, il fit ensuite le commerce des légumes et se procura ainsi plus de cent pièces de monnaie; partant de peu pour arriver à de brillants résultats, il devint un homme fort riche. |
Un jour qu'il était seul, il songea à ceci : « J'étais au début un mendiant, comment ai-je pu me procurer une relle fortune ? » Il comprit soudain et dit: « C’est parce
que le sage maître de maison a donné une leçon à cet autre sot que j'ai pu acquérir ces richesses ; or, celui qui reçoit un bienfait et ne s’en montre pas reconnaissant peut être appelé un ingrat. » Il fit alors une table d'argent; il fit en outre un rat d’or, et, après lui avoir rempli le ventre de toutes sortes de joyaux, il le posa sur cette table en l’entourant d’une foule de parures précieuses ; il disposa toutes sortes d'aliments délicats ; il offrit le tout en présent à ce maître de maison et lui exposa pourquoi il le faisait en lui disant : « Maintenant, je m'acquitte envers votre bonté céleste. » Le maître de maison répliqua : « Excellent vraiment est l’homme qu’on peut instruire. » Il lui donna alors sa fille en mariage; il lui confia sa demeure et tous ses biens ; il lui dit : « Vous serez mon successeur, mais il vous faut honorer les trois joyaux du Buddha et secourir tous les êtres vivants avec les sentiments des quatre sortes (1). » L'autre répondit : « Certainement je pratiquerai la religion bouddhique. » Par la suite donc, il devint le successeur du maître de maison; dans tout le royaume on loua sa piété filiale.
Le Buddha dit aux çramanas : « Le maître de maison, c'était moi-même; l’homme désordonné, c'était Devadatta ; quant à celui qui parvint à la richesse en se servant d’un rat, c'était Le bhiksu P'an-Fo ([Culla! panthaka). Devadatta cherchait à me nuire; le livre saint en six cent mille sections dit : « Quand la conduite régulière est violée par quelqu'un, celui-ci, à sa mort, entre dans l'enfer de la Grande Montagne. » Le bhiksu P’an-Fo ([Culla] panthaka), pour avoir prononcé la seule phrase qu’il m’aimait, obtint d'échapper au monde. Quand les paroles ne sont pas suivies par des actes, c’est comme l'huile (de la lampe) qui se détruit elle-même en éclairant:; c’est là la sagesse d’un homme de peu; quand les paroles et les actes sont à
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l'unisson, cette clarté est comme celle du soleil et de la lune ; elle tient en affection tous les vivants, elle réussit à sauver tous les êtres; c’est là la sagesse d’un homme supérieur; sa conduite est comme la terre d’où tous les vivants prennent naissance. »
Telle est la manière dont la pâramitA de charité du Bodhisattva pratique la libéralité. »
(Trips; VI,:6,p:60 v°-61:r°°)
Il y avait autrefois une veuve sans enfants qui était aux gages d’un maître de maison et qui surveillait un des domaines de celui-ci. Un jour, son maître ayant eu quelque indécision ne lui envoya sa nourriture que lorsque le moment de manger était passé ; quand la nourriture arriva et qu'elle voulut manger, un çramana lui demanda l’'aumône ; elle songea en elle-même que cet homme avait supprimé en lui les désirs et renoncé au mal et que sa conduite était pure et parfaite, que, d’autre part, secourir les hommes affamés du monde entier n’est pas une action aussi méritoire que de faire une légère offrande à un véritable sage qui observe dans le calme les défenses; elle prit donc sa part de nourriture et la mit tout entière dans le bol du religieux, puis elle plaça par-dessus une tige de lotus et lui présenta cela. Le religieux manifesta alors son pouvoir surnaturel et émit une clarté ; la veuve s’écria avec joie : « Voici en vérité ce qu'on peut appeler un homme saint et divin ; puissé-je plus tard donner le jour à cent fils tels que lui! »
Quand cette veuve fut morte, son âme transmigra et dut devenir la progéniture d’un brahmane; son essence se concentra donc dans l'urine du brahmane ; une biche
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lécha cette urine et, par suite, se trouva enceinte (1); lorsque le terme fut venu, elle mit bas une fille que le brahmane éleva. Quand elle eut dépassé l’âge de dix ans, cette fille avait un maintien superbe et une démarche (2) harmonieuse ; elle restait à la maison pour surveiller le feu ; mais, un jour qu'elle jouait avec la biche, elle ne s’aperçut pas que le feu s’éteignait; lorsque son père revint, il s’irrita contre elle et lui ordonna d'aller chercher du feu; la jeune fille se rendit donc dans un village ; à chaque endroit où elle avait posé le pied poussait une fleur de lotus (3); le propriétaire du feu lui dit : « Tournez trois fois autour de ma demeure et je vous donnerai du feu. » La jeune fille ayant obéi à cet ordre, des lotus poussèrent sur le sol et formèrent une triple enceinte ; les passants s’arrétaient devant ce spectacle et tous s'émerveillaient. Au bout de quelque temps, ces faits furent rapportés au roi de ce royaume. Le roi consulta un devin habile pour savoir si cette jeune fille était de noble condition ou non ; le devin répondit : « Elle aura certainement une sainte postérité qui jouira de génération en génération d’un bonheur sans limites. » Le roi ordonna à un de ses sages ministres d'aller la chercher en faisant les présents d'usage et en accomplissant tous les rites ; elle était d’une telle beauté qu'aucune autre femme du harem
(1) Cf. plus loin la tradition relative à la naissance du Rsi Ekaçrnga.
(2) B£ est ici pour }f ou F4.
(3) Dans une composition littéraire de Siao Pao-kiuan Fhf Li #Æ (481- 802, p. C.), on lit la phrase : 3$ 2% Æ XË {É « à chaque pas, elle fait naître une fleur de lotus. » Nous voyons ainsi comment la littérature chinoise a emprunté à la légende de Padmavati une de ses plus gracieuses images pour caractériser la démarche féminine. fl est en outre fort probable que c'est sous l'influence de cette même légende que ful formée l'expression # 3H «lotus d'or », qui désigne les petits pieds des femmes chinoises et qui fut, dit-on, appliquée pour la premiere fois aux pieds de Yao niang, ff 4j favorite de Li Yu 2 KH (+ 978 p. C.), lroi-
sième souverain de la dynastie des Tang du sud.
ne l’égalait; elle devint enceinte, et, quand le terme fut venu, elle mit au monde cent œufs; depuis la reine jusqu'aux concubines, toutes les femmes du harem étaient jalouses d’elle ; elles avaient taillé par avance un morceau de bananier de manière à lui donner la forme d’un démon; quand elle fut sur le point d’accoucher, elles lui couvrirent le visage de ses cheveux épars, puis elles enduisirent ce morceau de bananier des humeurs impures (de l’accouchée) et le présentèrent au roi; toutes ces personnes perverses obscurcirent la clairvoyance du roi qui ajouta foi à leurs tromperies ; puis, ces méchantes femmes mirent les œufs dans une cruche qu’elles jetèrent dans le courant du fleuve après en avoir fermé strictement l’orifice.
Cakra, souverain des devas, descendit et scella l’orifice de son sceau; tous les devas protégèrent la cruche qui, après avoir suivi le courant, finit par s’arrêter et s'implanta dans le sol comme une colonne. Le roi qui régnait sur ce royaume du cours inférieur du fleuve, aperçut de loin, du haut d’une tour, la cruche qui descendait au fil de l’eau; un éclat l’illuminait comme s’il y eût eu là quelque chose de surnaturel; il la recueillit pour l’examiner et aperçut l'empreinte du sceau du souverain (Çakra); il le rompit et trouva les cent œufs ; alors il ordonna à cent de ses femmes de les couver et de les tenir au chaud; lorsque le terme fut arrivé et que les corps furent formés, ces œufs donnèrent naissance à cent garçons ; dès leur naissance, ils eurent la perspicacité de saints supérieurs ; sans qu'on leur expliquât rien, ils comprenaient par euxmêmes; la beauté de leur aspect l'emportait sur toute autre personne dans le monde; leurs marques distinctives étaient telles qu'il y en a rarement de pareilles; leur vigueur et leur énergie étaient cent fois plus grandes que celles de tous les hommes ; écho de leur voix était semblable au rugissement du lion. ,
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Le roi prépara cent éléphants blancs avec des selles et des brides faites des sept substances précieuses et il les donna à ses divins descendants en leur ordonnant d'aller combattre les royaumes voisins ; les voisins des quatre côtés se soumirent alors à eux et se proclamèrent leurs
sujets et leurs servantes ; ils allèrent ensuite attaquer le
pays où ils avaient été mis au monde.
Dans ce royaume, grands et petits furent tous saisis de terreur. Le roi dit : « Qui est capable de repousser ces ennemis ? » Son épouse lui répondit : « O grand roi, n'ayez aucune crainte ; examinez d’où viennent les ennemis et de quel côté ils attaqueront la ville; près de «et endroit élevez une tour et je soumettrai ces gens pour vous, à roi. » Le roi examina alors par où venaient les ennemis et édifia une tour. La mère monta sur cette tour. puis elle cria d’une voix forte : «Les plus grandes violations de la règle sont au nombre de trois : Ne pas se tenir loin
de la foule des opinions hérétiques et s’attirer le malheur
dans cette vie et dans l’autre ; telle est la première violation. Quand on est encore vivant ne pas reconnaître ses parents et agir contrairement à la piété filiale; telle est la seconde violation. Confiant dans sa propre force, tuer ses parents et user de méchanceté envers les trois Vénérables ; telle est la troisième violation. Celui qui pratique ces trois violations est d’une perversité qui n’a pas de supérieure. Vous tous, ouvrez la bouche toute grande; la preuve de ce que je dis va maintenant être évidente. » La mère pressa ses seins et le ciel fit en sorte que le lait en jaillit comme une flèche et arrosa toutes les bouches des cent fils; émus par cette parfaite sincérité, ceux-ci burent le lait et se sentirent pénétrés de compassion ; ils dirent tous avec unanimité : « C’est bien là notre mère.» Alors, les larmes sillonnant leurs cous, et les mains jointes, ils s'avancèrent à pied; puis, se prosternant, ils se repentirent de leurs fautes. La mère et sa progé-
si CONTES BOUDDHIQUES (N° 23)
niture se trouvant ainsi réunis pour la première fois, éprouvèrent tous une émotion profonde. Les deux royaumes contractèrent amitié et eurent plus d’affection l'un pour l’autre que n’en ont des frères ; dans les huit directions on se réjouit de cela ét on ne manqua pas de le louer.
Ces divers fils s’'aperçurent que le monde est impermanent et semblable à une illusion; ils prirent donc congé
de leurs parents pour se livrer à l’étude de la sagesse et
pour s'éloigner des souillures de ce monde. Quatrevingt-dix-neuf de ces fils obtinrent la dignité de Pratyeka Buddha; un seul des fils gouvernait le royaume, et, quand son père mourut, devint roi; il promulgua une amnistie générale de toutes les peines; il détruisit les prisons et fit couper les fossés et les remparts; il supprima l’esclavage ; il enseigna la piété filiale et le respect fraternel ; il nourrit les orphelins et les abandonnés; il ouvrit ses trésors et fit de grandes libéralités ; il donna au peuple tout ce qu'il désirait ; il érigea les dix actions excellentes en loi de l'État. Tous les hommes le célébraient ; dans les familles 1l y avait des fils doués de piété filiale ; on élevait des stüpas et des temples pour faire des offrandes aux cramanas; on récitait les livres saints et on discourait sur la sagesse ; la bouche ne commettait plus les quatre sortes de fautes; toutes les influences pernicieuses disparaissaient et la longévité se trouvait prolongée. Le souverain des devas avait pour ce royaume la même sollicitude que des parents pour leur fils.
Le Buddha dit aux çramanas : « Celui des fils qui resta pour être roi, c'était moi-même ; le roi père, c’est maintenant Cuddhodana :la mère ‘des cent fils), c'était Chûü-miao (mère de Câkyamuni). »
Telle est la manière dont la pâramità de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.
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CAP: ENTES, pb 61 r°-61 vo.)
Autrefois le Bodhisattva était un brahmane : la science des livres n'avait plus pour lui de secrets; les gens du pays le reconnaissaient pour leur maitre. Il avait cinq cents disciples qui tous possédaient une vertu d'homme supérieur; lui-même se plaisait à faire des libéralités
‘avec autant de zèle que s’il eüt protégé sa propre per-
sonne. En ce temps il y avait un Buddha dont le nom était Cha, le Tathâgata, le vénérable arhat, le samyaksambudda ; il se proposait de guider les trois mondes et de les ramener à l’impersonnalité primitive de l’âme. Le Bodhisattva vit ce Buddha, et, plein de joie, il prit en lui son refuge ; il pria le Buddha et les religieux de rester pendant sept jours dans sa demeure et leur fit des offrandes avec le plus grand respect.
Les disciples du brahmane avaient rivalisé pour avoir chacun à s'occuper d’un service déterminé ; or l’un d’eux, qui était le plus jeune, avait été chargé par son maitre d'aller faire une commission; quand il revint et qu’il demanda de quel service il pourrait s'occuper, son maitre lui dit : « S’il y a une chose qui n’ait pas encore été faite, occupez-vous en. » Le jeune homme répondit : « La lampe seule n’a personne qui s’en occupe. » Le maitre répliqua : « C'est fort bien, 6 disciple. » Le jeune homme remplit alors d'huile de chanvre son crâne (1); il se lava avec
{) Nous trouvons ici le récit de l'action méritoire qui assura pour l'avenir la dignité de Buddha au futur Dipamkara Buddha. Celui-ci en effet alluma une flamme sur son crâne afin de servir de lampadaire vivant au Buddha d'alors; c'est pour cette raison sans doute que Dipamkara reçoit, dans la Nidânakathä, le surnom de « maitre des ascèles »
pureté; il enroula autour de sa tête une étoffe blanche ;
puis de sa propre main il mit le feu. Les devas, les
hommes, les nâgas et les démons, en voyant son audace,
battirent tous des mains et s'exclamèrent d’admiration en
disant : « Jamais on n’a rien fait de tel; cet homme certainement deviendra Buddha. »
Le Buddha l’approuva et fit en sorte que la clarté pénétrât Les ténèbres de la nuit sans que sa tête en souffrit; le jeune homme gardait son attention fixée sur les livres saints ; dans son zèle, il n'avait aucune autre pensée ; il en fut ainsi pendant sept jours sans que sa méditation se relâchât aucunement. Alors le Buddha lui fit cette prophétie : « Après des kalpas innombrables, vous deviendrez Buddha; votre nom sera Dipamkara (Ting-kouang) ; au milieu de votre nuque et sur chacune de vos épaules il y aura une clarté : VOUS enseignerez, vous secourrez, et la multitude des êtres vivants obtiendra d’être sauvée ; vous ferez cela sans limites. » Les devas, les hommes, les démons et les nâgas, entendant qu'il deviendrait Buddha, furent tous joyeux et se prosternèrent pour le féliciter.
Le brahmame fit alors la réflexion suivante : « Si cet homme obtient de devenir Buddha, moi aussi certainement je l’obtiendrai ; il faut que je recoive la prédiction me concernant, et alors seulement le Buddha s’en ira. » Il s’avança donc, se prosterna et dit : « Maintenant j'ai préparé pour vous une légère offrande, et avec sincérité
(Rhys Davids, Buddhist Birth Storics, p. 9, ligne 16); la coutume ascétique qui est encore aujourd'hui très répandue en Chine de brûler des bâtons d'encens sur le crâne des néophytes s'inspire vraisemblablement de l'exemple célèbre donné autrefois par le futur Dipamkara; sur cette coutume, voyez une intéressante description de De Groot (Le code du Mahäyâna en Chine, pp. 217-220).
Dans le texte chinois, le mot JÆ « jarre de terre » représente sans doute le sanserit Kapâla qui a les deux sens de « écuelle » et de « boîte crämienne » (cf. latin {esfa ; français fête ; latin cuppa ; allemand Kopf)) ; le tradueteur aura cédé au rationalisme, et compris « écuelle » l1à où le sens général du récit indiquait nettement qu'il s'agissait du « crâne ».
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