‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 41 sur 93 · RER AUS RAT · texte numérisé non relu

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j'y ai mis tout mon cœur ; je désire que vous me donniez la prédiction qui me concerne. » Le Buddha dit au brahmane : « Quand ce jeune homme sera devenu Buddha, il vous donnera la prédiction qui vous concerne. » En entendant que lui aussi obtiendrait de devenir Bud lha, le brahmane en fut si joyeux qu'il en oublia qu'il avait un corps ; à partir de ce moment donc, il fit de grandes libéralités ; ceux qui avaient froid, il les vétissait; ceux qui étaient malades, il leur donnait des remèdes ;les êtres qui rampent, ceux qui volent, ceux qui se meuvent comme des insectes, ceux qui marchent, ceux qui grouillent et ceux qui remuent, il leur donnait la nourriture qui leur convenait et les secourait en temps opportun. Les divers royaumes situés dans les huit directions de l’espace le proclamaient tous un bon père.

Le Buddha dit à Chô-li-fou (Gâriputra) : « Le jeune homme, c'était Dipamkara Buddha (Ting-kouang fo); le brahmane, c'était moi-même. » |

Telle est la manière dont la pâramitâ de charité du Bodhisattva pratique la libéralité.

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Autrefois le Bodhisattva était un grand maître de maison ; il avait accumulé des richesses qui se chiffraient par centaines de mille de centaines de mille (de pièces de monnaie); il honorait constamment les trois Vénérables (Buddha, Dharma, Samgha); sa bienveillance s’adressait

(1) Ce texte se retrouve dans le Xing lu yi siang (Trip. XXXVI, 38, p.2 r°-v°) compilé en 516.

à tous les êtres vivants. En regardant sur la place du marché, il aperçut une tortue et son cœur en eut compassion ; il en demanda le prix. Le possesseur de la tortue savait que le Bodhisattva avait la vertu de la bienveillance universelle et qu'il sauvait constamment les êtres vivants, que ses richesses étaient incalculables et qu'il ne reculait devant aucun prix ; il répondit donc : « (Elle vaut) un million (de pièces de monnaie); si vous pouvez la prendre, c'est très bien; sinon, je la ferai bouillir. » Le Bodhisattva répondit : « C’est fort bien. »

Il paya donc le prix fixé et emporta la tortue chez lui ; il lava et pansa ses blessures, puis alla au bord de l’eau et la lâcha ; en la voyant s’éloigner, il prononça avec compassion et avec joie ce vœu : « Que tous les êtres vivants qui sont (dans les enfers) de la Grande Montagne et des démons affamés et qui, de génération en génération, sont dans des prisons, obtiennent promptement d’être délivrés de leurs peines ; que leur corps soit tranquille et que leur vie soit sauve comme c’est maintenant le cas pour vous. » Se prosternant la tête contre terre dans les dix directions de l’espace et joignant les mains, il formula ce vœu : « Tous les êtres vivants sont tourmentés et leurs souffrances sont sans limites. Puissé-je être pour eux le ciel et la terre, le sec et l’humide ; puissé-je être un radeau pour ceux qui sont ballottés sur les eaux, un aliment pour ceux qui ont faim, une boisson pour ceux qui ont soif, un vêtement pour ceux qui ont froid, une fraicheur pour ceux qui ont chaud ; que je sois un médecin pour ceux qui sont malades, une clarté pour ceux qui sont dans les ténèbres: s'il y a une époque troublée et bouleversée, puissé-je y apparaître comme le Buddha qui sauvera cette multitude d'êtres. » Tous les Buddhas des dix régions de l'espace approuvèrent ce vœu et louèrent (cet homme) en disant : « C’est très bien; votre vœu se réalisera certainement. »

A quelque temps de là, la tortue vint grignoter la porte

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(du Bodhisattva); celui-ci, surpris d'entendre du bruit à la porte, envoya (un de ses serviteurs) qui sortit, aperçut la tortue et revint dire (à son maître) ce qui en était. Le Bodhisattva la vit et la tortue lui dit en langage humain : « J'ai reçu de vous un important bienfait grâce auquel mon corps a été sauf; je n'ai pas le moyen de vous payer de retour. Nous autres, animaux des marais qui demeurons dans l’onde, nous connaissons (à l’avance) les crues de l’eau et les basses eaux : une inondation va survenir et produire de grands désastres; je désire que vous prépa-

riez promptement un bateau; quand le moment sera arrivé,

je viendrai vous chercher. » Il répondit : « C’est fort bien. »

Le lendemain, dès le point du jour (le Bodhisattva) se rendit à la porte (du palais) et informa le roi de cette affaire. Le roi, qui connaissait de longue date la bonne renommée du Bodhisattva, ajouta foi à ses paroles et Les mit à profit en transportant dans des lieux élevés tout ce qui était en bas.

Quand le moment fut arrivé, la tortue vint et dit au Bodhisattva : « Voici l’inondation ; montez vite en bateau et suivez-mol ; Vous pourrez ainsi vous protéger contre le malheur. » Le bateau la suivait lorsqu'un serpent accourut auprès du bateau ; le Bodhisattva dit : « Je Le prends. » « Fort bien », répondit la tortue. Voyant encore un renard ballotté par les eaux, il dit : « Je le prends », et elle répondit encore : « Bien. » Puis il aperçut un homme qui flottait sur l’onde et qui, se frappant les joues, invoquait le ciel pour que, par pitié, on lui sauvât la vie. (Le Bodhisattva) dit : « Je le prends. » La tortue répliqua : « Gardez-vous de le prendre. Tous les hommes sont trompeurs; rares sont ceux qui restent de bonne foi jusqu'au bout. Tournant le dos à leurs bienfaiteurs et recherchant ceux qui sont puissants, ils aiment à être méchants et hostiles. » Le Bodhisattva dit : « Après avoir entièrement sauvé les

animaux (qui se sont présentés), repousser maintenant un homme qui nous implore, serait-ce de la bonté? Je ne saurais me conduire ainsi. » Ille recueillit donc. La tortue lui dit : « Vous vous en repentirez. » |

Quand ils furent arrivés à un endroit favorable, la tortue dit : « Je me suis acquittée de ma dette de reconnaissance; je vous demande la permission de me retirer. » Le Bodhisattva lui dit : « Quand j'aurai obtenu l'intelligence sans attachements, parfaitement vraie et droite du Tathâgata, je ne manquerai pas de vous sauver. » « Fort bien », répondit la tortue.

Quand la tortue se fut retirée, le serpent et le renard s’en allèrent chacun de son côté. Le renard, qui se logeait dans des trous, découvrit cent livres d’or excellent, donnant une marque rougeâtre sur la pierre de touche (1), qui avait été caché par des hommes d'autrefois; tout joyeux il se dit : « Je récompenserai par ce moyen cet homme pour le bienfait qu’il m'a rendu. » Il revint donc en toute hâte dire au Bodhisattva : « Moi, petit animal, j'ai reçu de vous une faveur qui a sauvé ma chétive existence. Les êtres de ma sorte demeurent dans des trous : en cherchant un trou pour m’y tenir, j'ai découvert cent livres d'or; ce trou n'appartient ni à une tombe ni à une personne ; (ce qui s’y trouve) n’a été ni arraché par la violence, ni dérobé; c'est ma parfaite sincérité qui a fait venir (ce trésor) ; je désire vous en faire hommage. » Le Bodhisattva réfléchit profondément {et se dit) : « Si je ne prends pas (cet or), il sera perdu et ne sera d'aucune utilité pour les pauvres gens. Je le prendrai pour en faire des libéralités. Protéger et sauver tous les êtres, n'est-ce

1) & Æ 7% Æ#. On rencontre souvent dans les contes l'expression

# Æ 4; considérant que le terme Æ£ %4 signifie « pierre de touche », je suppose que cette expression désigne un or d'excellente qualité qui, lorsqu'on le frotte avec la pierre de touche, donne une marque rougeûtre.

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