‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 47 sur 93 · ON · texte numérisé non relu

ON

monter auprès du souverain Çakra parmi les devas Tao-li (Trayastrimças). » A peine le roi avait-il eu cette pensée que la roue d’or se dirigea en haut ; les sept joyaux et les quatre parties de l’armée montèrent au ciel en volant et entrèrent dans le palais du souverain Çakra. Cakra, voyant venir le roi, alla tout joyeux à sa rencontre et lui dit : « Je me suis plusieurs fois incliné devant votre haute renommée et depuis longtemps je désirais vous voir ; ce m'est un sujet de joie que vous soyez accouru ici en volant. » Il le prit par la main et s’assit avec lui en le faisant asseoir sur la moitié de son siège. Le roi, jetant les yeux de côté et d'autre, regarda les palais célestes et vit qu'ils étaient faits d’or jaune, d'argent blanc, de cristal de roche, de vaidürya, de corail, d’ambre, de {ch'ôü-k'iu (musâragarbha) et de perles vraies; en voyant cela, son cœur se réjouit; aussitôt il conçut encore cette pensée : « Je possède quatre royaumes ; j'ai des pièces de monnaie précieuses en nombre incalculable ; c’est là une gloire qu'il serait difficile d'exprimer, si je pouvais faire que le souverain des devas meure et que je prenne sa place, ne serais-je pas au comble de mes vœux? » À peine eut-il conçu cette mauvaise pensée que ses facultés surnaturelles s’évanouirent. Çakra le renvoya dans son ancien palais et il tomba alors gravement malade. Son premier ministre lui demanda : « La maladie de Votre divine Majesté est fort grave; si elle avait un dénouement fatal, avez-vous quelque recommandation dernière à me faire ? » Le roi dit : « Si quelqu'un vous demande de quelle manière le roi a causé sa propre mort, révélez-lui tout ce que vous avez vu et dites-lui que, par mon avidité, je me suis attiré cette maladie qui me fait mourir. L’avidité est en effet une arme tranchante qui détruit la vie; elle est le principe de la perte du royaume. C’est toujours à cause d’elle qu'on s'éloigne des trois Vénérables et qu’on demeure dans les trois voies (mauvaises). Avertissez mes successeurs à venir

que le feu de la folle avidité est ce qui consume la personne humaine. Gardez-vous d’être avide! Celui qui est glorieux et honoré, le malheur qui l’atteint est très grand; celui qui a beaucoup de richesses s’attire des haines nombreuses. » 5

Après la mort du roi, ses successeurs récitèrent ses avertissements au sujet de l’avidité et se les transmirent de génération en génération comme un legs précieux; les habitants des quatre parties du monde respectèrent leur bonté et leur action transformatrice; (ces princes) donnèrent une direction régulière à leur gouvernement en servant les trois Vénérables et en accomplissant les dix actions bonnes ; ils s’attirèrent ainsi une félicité perpétuelle, |

L’Honoré du monde dit : « On constate que, dans le monde, ils sont rares ceux qui sont capables de renoncer à la gloire et aux honneurs et de rejeter les cinq désirs. Ceux qui ont obtenu les dignités de srotâpanna, de sakrdâgâmin, d’anâgâmin, d’arhat, de Pratyeka Buddha et la sagesse sans supérieure, correcte et vraie, l’anuttara samyak sambodhi, ceux-là sont les maîtres et les guides des devas et des hommes, ceux-là peuvent s’en affranchir. Si le souverain volant obtenait aussitôt ce à quoi il pensait et si rien ne s’opposait à ses désirs, cela fut produit parce que, dans des vies antérieures, il avait fait des libéralités, avait observé les défenses, avait été patient, avait fait des progrès dans la perfection, avait pratiqué la contemplation et avait été sage ; ce ne fut pas sans raison qu’il eut (ce privilège.) » (Le Buddha) dit : « Le roi Ting-cheng, c'était moi-même. » Quand le Buddha eut fini de prononcer ce

texte saint, Ânanda fut joyeux et rendit hommage au Buddha.

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Ne 4. TD, NE, 0, p. 67 r°-68 r°.) Sütra du rot P'ou-ming.

Voici ce que j'ai entendu dire : Un jour, le Buddha se trouvait à Grâvasti, dans le Jetavana, dans Le jardin d’Anâthapindada. Le Buddha dit aux Bhiksus : Autrefois le Bodhisattva était le roi d’un grand royaume; il se nommait P'ou-ming (1) (Samanta prabhâsa) : sa bonté et sa compassion s’étendaient avec éclat; dans les dix directions de l’espace on chantait et on se réjouissait; le peuple se confiait en ses bienfaits comme un enfant affectueux qui témoigne sa préférence à ses parents. |

Dans un royaume voisin il y avait un roi qui gouvernait par l’application stricte des lois ; sa force était telle qu'il triomphait des lions ; en courant il attrapait les oiseaux au vol. Une fois, son chef de cuisine, manquant de viande, courut dès le matin au marché pour en chercher ; sur la route il aperçut le corps d’un homme qui venait de mourir; il Le prit et en fitun plat de viande; le goût en était comme si on avait réuni toutes les viandes d’animaux ; le lendemain, il en fit un mets d’une suavité que rien n'égalait. Le roi ayant interrogé à ce sujet son intendant, le chef de cuisine revint dire toute la vérité et, se prosternant la tête contre terre, avoua ce qu'il avait fait. Le roi, éprouvant un sentiment de honte, dit : « La chair humaine serait-elle suave ? » Cependant il ordonna secrètement à son chef de cuisine de faire de cette viande son ordinaire.

L'Honoré du monde dit : Celui qui fait grand cas des saveurs n’attache pas d'importance à la bonté et à la sa-

(1) C'est ce roi qui tient le rôle joué par Sutasoma dans le jAlaka 537.

gesse; celui qui attache peu d'importance à la bonté et à la sagesse se donne un cœur de loup; ceux qui ont des cœurs de loup et de chien en viennent, dans leur désir avide de chair, à détruire la vie des êtres et c’est pourquoi tout le monde les déteste. |

Le chef de cuisine, obéissant à l’ordre reçu, se mit secrètement à tuer des hommes pour satisfaire le désir du roi; les fonctionnaires et les gens du peuple murmurèrent et informèrent le roi par une requête pour qu'il recherchât les coupables. Le roi répondit : « C’est en effet nécessaire »; mais en cachette il avertit le chef de cuisine de se tenir sur ses gardes. Cependant, les officiers prirent ce dernier ; le coupable dit alors : « J'ai agi sur l’ordre du roi. » Les fonctionnaires assemblés adressèrent des reproches au roi en lui disant : « Nous avons appris qu'un roiétait un modèle de vertu et de bonté ; quand le souverain est parfait et éclairé, il égale le soleil et la lune ; il rivalise de bienfaisance avec la terre divine ; il embrasse tout dans son affection comme le ciel et la terre ; tous les êtres vivants sont, grâce à lui, à l'abri des soucis ; un tel souverain peut certes régner sur le monde entier. Mais si le roi s'éloigne de la bonté pour suivre la perversité, il est de la race des loups ; quand il fuit la clarté pour chercher les ténèbres, il se met dans la catégorie des aveugles. Celui qui détruit un moyen de salut et qui se perd est semblable à celui qui détruirait un bateau ; renoncer à l'humidité fécondante et mettre en honneur la stérilité, c'est causer la ruine par le feu et la sécheresse. Tourner le dos à l’espace libre pour se tourner vers l’issue bouchée, c’est Le fait d’un homme stupide. Or une personne qui se conduit avec la méchanceté d’un loup et l’obscurcissement d'un aveugle, qui se perd en détruisant son bateau, qui incendie par le feu et qui agit en homme stupide ne serait pas même digne d'exercer la surveillance qu'exerce un chef de cuisine ; comment pourrait-elle ré-

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gner sur le monde? Si vous mettez en honneur la vertu, vous serez prospère ; si vous vous complaisez au mal, vous vous perdrez; de ces deux alternatives, laquelle, 6 roi, jugez-vous la meilleure ? » Le roi dit : « Pouvez-vous priver de lait un petit enfant ? » «Non », lui répondit-on. Il répliqua : « Mon cas est tout semblable. » Les ministres assemblés furent unanimes à dire : « On ne saurait entretenir des loups ; on ne saurait prendre pour prince un homme qui viole la sagesse. » Les fonctionnaires et les gens du peuple, d’un commun accord et d'une même voix, le chassérent.

Le roi s'enfuit dans la montagne. Il aperçut un arbre divin, et, se prosternant la tête contre terre, il lui déclara : « Si vous me faites rentrer dans mon royaume, j'offrirai en tribut cent rois à votre divinité (1). » Ayant fait ce serment, il continua sa route. Il épiait les rois au moment où ils sortaient, et, attaquant brusquement leur escorte, il s'emparait d'eux comme un milan qui fond sur un passereau. Quand il eut pris quatre-vingt-dix-neuf rois, le dieu de l'arbre lui apparut sous la forme d’un homme dont le visage était extraordinairement beau ; il dit à A-kiun (2) : « C’est en vous conduisant d’une manière déraisonnable que vous avez perdu votre dignité royale; maintenant vous êtes un promoteur de cruautés; quel but désirez-vous atteindre ainsi? » A-kiun s'avança vers lui, mais soudain ildevint invisible.

En ce moment, le roi P'ou-ming était sorti pour se rendre compte des souffrances et des joies de son peuple; sur la route il rencontra un brahmane qui lui dit : «O

(1) Dans le Bhadrakalpâvadâna, le roi exilé, qui se nomme Saudâsa Narasimha, rencontre la lionne sa mère dans le bois et apprend d'elle qu'il doit offrir en sacrifice cent princes, mais à la condition expresse de n'en immoler aucun avant que la centaine soit complète.

(2) Cet A-kiun n'est autre que le roi anthropophage que le Bhadrakalpâvadäna et le Jâtaka appellent « Saudâsa » « ou fils de Sudâsa ». I semble que A-kiun ait été le nom qu'il porta dans une vie ultérieure.

grand roi, retournez dans votre palais ; je désire vous parler. » Le roi répliqua : « Hier j'ai annoncé officiellement que je sortirais ; une promesse digne de foi ne saurait être violée; à religieux, entrez vous asseoir, je reviendrai dans un instant. » Étant donc sorti, il fut pris par A-kiun qui le jeta au pied de l'arbre. Le roi lui dit : « Je ne crains pas de perdre la vie, mais je serais affligé de manquer à ma promesse. » A-kiun lui demanda : « Qu’estce à dire?» Le roi lui raconta toute l’histoire du ser-. ment qu'il avait fait au religieux de lui donner audience. « Je désire, ajouta-t-il, le revoir une fois, recevoir ses importants avertissements et lui offrir quelques menus présents. Ensuite je mourrai sans regrets. » A-kiun le laissa donc aller.

Le roi revint voir le religieux; en personne il disposa pour lui un siège élevé. Le religieux monta sur le siège et prononça ces stances :

Quand le nombre des kalpas sera terminé, — le ciel et la lerre seront comme un gouffre; — le Sumeru el la vaste mer — deviendront entièrement de la cendre qui se soulève. — Les devas et les nâgas verront se terminer leur félicité ; — en ce temps ils dépériront et mourront. — Les deux luminaires eux-mêmes seront détruits ; — comment un royaume pourrait-il être perpétuel ?

La naissance, la vieillesse, la maladie et la mort, — se succèdent dans une évolution qui n’a pas de fin. — Les faits contredisent nos désirs; — les chagrins et les peines causent des maux. — Plus le désir a été profond, plus grand est le malheur ; — il n'y a plus rien qu'abcès et tumeurs. — Les trois mondes ne sont plus que souffrance ; — sur quoi un royaume s'appuierait-il ?

L'étre a son origine dans le non-être ; — par les effets et par les causes, il devient multiple. — Ce qui est florissant ne peut manquer de S'allérer ; — ce qui est plein ne peut

manquer de devenir vide. — Si tous les êtres vivants sont dans l'ignorance, — c’est uniquement parce qu'ils s'attachent à ce séjour illusoire. — Le son et l'écho sont tous deux sans réalité ; — il en est de même du territoire du royaume.

L'âme intelligente n'a pas de forme extérieure; — elle monte sur le véhicule des quatre serpents ; — par ignorance, elle entretient (ce véhicule) comme une chose précieuse — et en fait le char de la joie. — La forme matérielle n'a pas toujours de maître; — l'âme n'a pas toujours de demeure. — Les trois mondes sont lous illusoires ; — comment aurait-on la possession d’un royaume?

Quand le roi eut fini d'écouter les stances, il offrit douze mille pièces d’or au brahmane, Celui-ci lui donna cet avertissement solennel: « Si vous conservez la pensée des quatre impermanences, le malheur qui vous menace disparaîtra certainement. » Le roi dit : «Je vous approuve avec respect et je ne me permettrai pas de contrevenir à vos sages instructions. »

Quand il arriva auprès de l’arbre, il marchait, Le rire aux lèvres. A-kiun lui dit: « Le péril qui menace votre vie est imminent. Comment êtes-vous joyeux et même riez-vous? » Il répondit : « Les paroles de l’'Honoré du Monde sont des paroles telles qu’on en entend rarement dans le monde; maintenant je les médite; comment pourrais-je tenir à mon royaume ou à ma vie? » A-kiun lui dit par flatterie : « Je désire entendre les enseignements de l’Honoré (du Monde). » Le roi lui communiqua aussitôt les quatre stances. (A-kiun), surpris et joyeux, s’écria : « Sublime est la manière dont l'Honoré du Monde a exposé les quatre impermanences. Celui qui n’a pas ouï parler de ces impermanences et qui ne les a pas vues est ce qu’on peut appeler un insensé qui agit d’une manière inique. » Alors il relâcha les cent rois et les fit retourner dans leurs pays respectifs. A-kiun se repentit de ses

fautes etse corrigea. Il fixa sa résidence au pied de l'arbre et chaque jour il méditait sur les quatre stances.

Quand sa vie prit fin, son âme transmigra et il devint l'héritier présomptif d'un roi; il s’était marié, mais ne se conduisait pas d’une manière virile ; le roi, qui en était fort affligé, rechercha des filles du royaume pour le séduire, afin qu'il témoignât sa virilité; mais alors il se livra aux voluptés et à la débauche sans suivre la voie régulière. Le roi en fut irrité; il Le fit écarteler etle plaça à un carrefour de quatre chemins en ordonnant à tous les passants de lui frapper la tête avec leurs doigts pour lui faire affront. Lorsqu'arriva le quatre-vingt-dix-neuvième homme, l'héritier présomptif mourut.

Son âme passa de migration en migration à travers un cycle sans fin; lorsqu'arriva l’époque où le Buddha était dans le monde, elle naquit (dans la personne d’un jeune homme) du royaume de Crâvasti qui avait perdu son père prématurément et qui demeurait orphelin avec sa mère. Ce jeune homme suivait la doctrine des brahmanes ; son caractère était sincère etses paroles étaient dignes de foi; telles étaient sa bravoure et sa force qu’il pouvait renverser un éléphant ; son maître l’aimait et ses amis le respectaient ; au loin et au près on louait sa sagesse. Son maître, chaque fois qu'il allait en tournée, lui confiait sa maison ; (un jour que le maître était sorti), sa femme, qui avait conçu de l’amour pour ce jeune homme, lui prit la main et chercha à le séduire par des propos voluptueux. À-kiun refusa en disant : « Quand il s’agit de gens ordinaires, ceux qui sont mes amis âgés, je les considère, les hommes comme mon père, les femmes comme ma mère. À plus forte raison aurai-je ces sentiments quand il s’agit de mon maître que je vénère. Si vous vouliez me brüler le corps, je pourrais y consentir ; mais de telles débauches, je ne saurais m’y prêter. » La femme du maître se sentit couverte de confusion, et,

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s'étant retirée, elle imagina une tromperie ; quand son mari revint, elle lui dit : « Que vous admiriez la sagesse de ce jeune homme, cela suffit à montrer que vous n'êtes guère sage vous-même. » Elle raconta toute l’histoire comme si le jeune homme eût été en faute, et, le mensonge de cette femme paraissant être la vérité, le brahmane y ajouta foi. Le maître dit à A-kiun : « Désirez-vous devenir un immortel ? » « Oui certes », répondit-il. Le maître reprit : « Quand vous aurez tué cent hommes et que vous leur aurez coupé les doigts, vous obtiendrez l’immortalité divine. »

Ayant reçu cetordre, ÀA-ktun prit une épée en main, et toutes les fois qu’il rencontrait un homme, ille tuait surle-champ ; il prit ainsi les doigts de quatre-vingt-dixneuf hommes (1). Les gens s’enfuyaient et le royaume était terrifié. Apercevant sa propre mère, A-kiun dit: « Ma mère arrive pour que le nombre soit complet; je vais maintenant être immortel. » Le Buddha fit alors cette réflexion : « Les doctrines hérétiques jettent la multitude dans l'erreur ; dans l'univers entier, les gens se conduisent de la même sorte que cet homme. » Il se changea en un cramana, qui se mit à marcher devant A-kiun. Celui-ci dit: « Mon compte d'hommes est complet. » Ille poursuivit, mais sans pouvoir l’atteindre, et lui dit: « Cramana, arrêtez-vous donc! » L'autre lui répondit : « Je suis arrêté depuis longtemps; c'est vous qui ne l’êtes pas. » A-kiun demanda : « Quel sens donnez-vous au terme : s’arrêter ? » Il répondit : «Tout ce qui est mal en moi, je l’ai arrêté, tandis que le mal qui est en vous est abondant. » Le cœur d’A-kiun s’ouvrit alors aussi soudainement que des nuages se dissipent; il se jeta à terre tout de son long

en frappant le sol de son front, il se repentit de ses fautes ;

er, les mains jointes, il suivit le religieux qui lemmena dans

(1) D'où le surnom d'Añgulimäla qui lui fut donné.

un vihâra où il devint lui-même çramana. Le Buddha lui expliqua ses vies antérieures, lui fit apparaître les quatre impermanences et il obtint la voie de srotâäpanna. Revenu sous l'arbre, il ferma les yeux, joignit les mains et travailla à chasser les restes d’impureté; en progressant, il atteignit la dignité d’arhat (1).

Le roi, nommé ÆXiun-che, avec plusieurs myriades de soldats armés, recherchait pour l'arrêter le méchant brigrand(2), mais il ne savait où il se trouvait; passant par l'endroit où était le Buddha, celui-ci lui demanda : « O roi, d'où venez-vous ? Votre corps est couvert de poussière. » Il répondit : « Dans mon royaume il y a un méchant brigand qui a tué des gens innombrables ; maintenant je le recherche pour m'en emparer. » L'Honoré du Monde lui dit : « Quand un homme a commencé par pratiquer la vertu et qu’ensuite, au contraire, il s’adonne au mal, quelle sentence lui réservent les lois qui gouvernent le royaume ?» Le roi répondit : « Comme il a été d’abord honorable et ensuite méprisable, on portera contre lui une sentence de condamnation. » (Le Buddha reprit:) « Si un homme a commencé par porter en lui un cœur de bête et qu’ensuite il ait chéri la vertu, quelle sera la sentence ? « Le roi répondit : « Comme il a été d’abord méprisable et ensuite honorable, la sentence qu’on rendra le récompensera. » Le Buddha dit: « Votre brigand a renoncé au mal et met en honneur le vrai; maintenant il est cramana.» Le roi

(1) Fa-hien et Hiuan-tsang signalent à Crâvasti l'endroit où Añgulimäla devint Arhat; je crois que Julien fait erreur quand il traduit : « Ce fut là que les (hérétiques) Yang-kiu-li-mo-lo (Añgoulimalyas) abjurèrent leurs erreurs (Vie, p. 124) », ou encore : « Ce fut en cet endroit qu'un des sectaires, appelés Yang-kiu-li-mo-lo (Añgulimäâlyas), abjura ses erreurs. Les Yang-kiu-li mo-lo (Añgoulimälyas) sont des scélérats du royaume de Chelo-fa-si-ti (Grâävasti).… (Mémoires, t. I, p. 294). — De même, Legge (Fahien, p. 56) traduit : « .… where the añgulimâlya became an Arhat », et il ajoute en note : « The Añgulimâlya were a sect or set of Sivaitic fanatics, who made assassination a religious act... » En réalité, il ne peut s'agir ici que d’un seul individu, dont le surnom était Añgulimäla.

(2) C'est-à-dire Añgulimäla.

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s’écria : « Fort bien! Le Tathâgata, l’arhat, Le parfaitement

et complètement Buddha (Samyak sambuddha), le maître et le guide des devas et des hommes, sa prédication divine, merveilleuse et supérieure, peut-elle parvenir à de tels effets ! Celui qui était d’abord un loup a maintenant une bonté céleste. » Il se prosterna aux pieds du Buddha, puis il s’écria encore : « Un tel converti est un merveilleux spectacle ; je désire le contempler une fois. » L'Honoré du Monde y ayant consenti, le roi, suivi du cortège de ses officiers, vint auprès (d’A-kiun) et lui dit : « O sage de vertu supérieure, veuillez ouvrir les yeux en tournant vers nous votre visage. » Il lui adressa cette prière par trois fois. (A-kiun) répondit : « Mes prunelles dardent un éclat qui frappe comme une flèche et qui est difficile à supporter. » Le roi, se prosternant la tête contre terre, lui dit : « Demain je disposerai un léger festin ; je désire que vous me fassiez l'honneur d’y jeter un coup d'œil. » (A-ktun) répondit : « Si ce festin est préparé dans les latrines, j'irai ; s’il l’est dans la salle du trône, je n’irai pas. » Le roi dit: « Je me conformerai à vos ordres. »

Dès son retour, le roi rasa les latrines, enleva la terre et en mit de la nouvelle à la place ; il fit des colonnes et des poutres avec du bois de camphrier, de catalpa et d’arbre nan ; il arrosa le sol avec des liquides parfumés ; il fit du mortier en mélangeant des parfums divers de santal, de storax et de curcuma. Des tapis et des tissus de soie variés servirent de sièges et de nattes ; des ornements furent ciselés ; tous les joyaux contribuèrent à cette perfection ; par l'éclat et la magnificence, cette construction rivalisa avec la salle du trône. Le lendemain, le roi en personne tenant à deux mains un brüle-parfums, vint à la rencontre (d'A-kiun). A-kiun ayant pris place, le roi releva ses vêtements et s’avança à genoux, puis quand il eut fini ses offrandes, (A-kiun) expliqua les textes saints et dit: « Dans la saleté où étaient les latrines il y a quel-

ques jours, aurait-on pu y manger? » (Le roi) répondit : « On ne l’aurait pas pu. » (A-kiun) reprit : « Maintenant, le peut-on ? » Le roi dit : « On le peut.» A-kiun dit: A l’époque où je n'avais pas encore vu le Buddha, et où je suivais les doctrines fallacieuses des autres, tout ce que mon cœur pensait, tout ce que ma bouche disait et tout ce que mon corps faisait, tout cela était mauvais; or les doctrines fausses et les enseignements pervers sont bien plus puants et sales que ces latrines ; en effet la saleté des excréments peut être lavée, mais l'infection produite par la perversité est difficile à éliminer. Grâce au bonheur que m'ont valu mes vies antérieures, je suis né à l’époque du Buddha; je me suis lavé, purifié et transformé; j'ai rejeté la puanteur et pris en moi les parfums ; à l’intérieur et à l'extérieur, je suis devenu limpide comme une vraie perle céleste. Celui qui n’a pas vu le Buddha et qui ne connaît pas les quatre impermanences, apparaît dans ses résolutions et ses appétits comme un insensé qu’on aurait enivré avec du vin. Celui qui n’est pas ami de l'assemblée des sages et qui se fie aux dix actions mauvaises, on devrait l’enfermer dans la même cage que les loups. » Le roi dit : « Fort bien ! Merveilleuse est la conversion parfaite produite par le Buddha, car elle a fait que la puanteur des latrines s’est changée en (parfum de) santal. »

Après avoir expliqué les livres saints, (A-kiun) passa par la place du marché; il y apprit qu’une femme avaitun accouchement difficile et conservait à peine un souffle de vie; il revint en informer le Buddha qui lui dit : « Allez la faire accoucher ». A-kiun était tout déconcerté, mais l’'Honoré du Monde lui dit : « Quand vous verrez celle qui est en mal d'enfant, dites-lui : Depuis ma naissance, ma bonté s'adresse à tous les êtres et ma bienfaisance secourt le ciel et la terre. Vous, la mère et l'enfant, soyez tous deux sains et saufs.» Ayant reçu ces instructions, A-kiun alla (auprès de la femme), et, quand il fut arrivé, il

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annonça quels avaient été ses bienfaits dignes d’un Buddha; la mère et l’enfant vécurent tous deux.

A-kiun s'en retourna, et, en suivant son chemin, il fut troublé parce que, après avoir eu la cruauté de tuer des hommes, il avait dit qu’il avait une bienveillance universelle. Se prosternant donc la tête contre terre, il interrogea à ce sujet le Buddha, qui lui répondit : « Quand le cœur d’un homme s'ouvre, le jour même où il a reçu la sagesse, on peut dire de lui qu'il vient de naître ; l'époque où il n'avait pas vu les trois Vénérables et où il n'avait pas encore accepté les défenses essentielles, il était comme l'enfant qui est encore dans la matrice et qui, bien qu'il ait des yeux, ne saurait voir, et, bien qu'il ait des oreilles, ne saurait entendre ; aussi dit-on de lui qu'il n'est pas encore né. » Le cœur d’A-kiun s’ouvrit alors et il obtint aussitôt la sagesse qui correspond au vrai.

Le Buddha dit aux bhiksus : Celui qui autrefois était P'ou-ming, c'est moi-même. Dans une existenceantérieure, j'avais donné à (A-kiun) les quatre stances et il rendit simultanément la vie à cent rois, puis, dans l'existence actuelle, je lui ai fait obtenir la sagesse et je l’ai empêché de s’exposer à de terribles châtiments. A-kiun, dans une existence antérieure avait été un bhiksu qui prit sur son dos une mesure de dix boisseaux de riz et l’apporta dans un temple, et qui offrit un couteau qu'il avait fabriqué ; tout joyeux il loua les Vénérables, puis se retira après s’être prosterné. Pour avoir porté le riz sur son dos, il obtint beaucoup de force ; pour avoir offert le couteau, il obtint beaucoup d’objets précieux; pour s'être réjoui, il obtint la beauté; pour avoir loué les Vénérables, il obtint d'être roi; pour les avoir adorés, tous les hommes de son royaume se prosternèrent devant lui. Quatre-vingt-dixneuf hommes lui frappèrent la tête en sorte qu'il perdit la vie et c’est pour satisfaire cet ancien ressentiment qu'il leur coupa les doigts. La personne qui vint après les

autres pour le frapper s’aperçut qu’il était déjà mort, puis elle vit un çramana et conçut des sentiments de bienveillance. Cette personne qui vint après les autres, ce fut

(plus tard)la mère d’A-kiun ; comme elle avait eu d’abord

de mauvaises intentions, A-kiun commença lui aussi par lui vouloir du mal, mais, quand il aperçut un çramana, il devint au contraire bienveillant. C’est pourquoi, dès qu’il vit le Buddha, il lui témoigna de la piété filiale.

Celui qui sème la simplicité récolte la simplicité; celui qui sème la complexité récolte la complexité; quand le bien et le mal ont été accomplis, le malheur et le bonheur les accompagnent. L'ombre qui suit et l'écho qui répond ont tous deux quelque réalité dont ils émanent et ils ne subsistent pas par eux-mêmes. Dans les vœux des bhiksus, il est dit : « Je vous ferai rencontrer le Buddha et obtenir la sagesse comme vous le désirez. Faites donc des offrandes aux trois Vénérables avec autant d'attention que si vous examiniez un fil ou un cheveu ». Le çramana qui, en prononçant la prière bienveillante, désire faire des libéralités, parle comme il vient d’être dit et obtient de ne pas avoir un seul échec sur cent cas.

Telle est la manière dont la pâramitâ de patience religieuse du Bodhisattva pratique la patience des injures.

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