‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 48 sur 93 · III. — Xsäntlipäramité · texte numérisé non relu

III. — Xsäntlipäramité

CFrip: VE 6" p. 66 ve?)

Autrefois le Bodhisattva, considérant que le monde était impur, que princes et sujets, se conduisant contrairement à la raison, tournaient le dos au vrai pour se porter vers l'erreur, en sorte qu'il était difficile de les convertir au moyen de la sagesse, cacha donc sa vie et dissimula son ombre en demeurant au milieu des tombes pour y pratiquer cette vertu de patience. Parmi les tombes il y avait des veaux et le Bodhisattva prenait habituellement leurs bouses et leur urine pour boire et pour manger afin de prolonger sa vie corporelle. Exposé au soleil et à la rosée, il méditait profondément. Son visage était devenu affreux et noir. Les hommes l'avaient tous en horreur. Les gens du pays, en le voyant, se disaient les uns aux autres : « En ce lieu il ÿ a un démon. » Il n'était personne qui, en le voyant, ne crachât sur lui en l’injuriant et ne lui jetât des mottes de terre et des pierres; mais le Bodhisattva n'en avait pas la moindre irritation; dans son cœur aimant il disait avec compassion : « Je m'afflige de ce

(1) Nous omettons, au début de ce chapitre, une petite dissertation sur la pâramità de patience. Elle est en effet purement théorique et n'offre guère d'intérêt.

que ces hommes n'ont pas vu les livres saints du Buddha et font ces mauvaises actions. » Il formula ce vœu : «Si j'obtiens lasagesse du Tathâgata sans attachement, correcte et vraie, certainement je sauverai ces êtres. »

Telle est la manière dont la pâramità de patience religieuse du Bodhisattva pratique la patience des injures.

GÉTID EN 9 D 08 v09 7)

Autrefois le Bodhisattva portait le nom de Chan (Cyâma) ; il avait toujours en lui une bonté universelle; sa bienfaisance atteignait la multitude des êtres ; il avait compassion de la foule des ignorants qui ne voient pas les trois Vénérables. Avec ses deux parents, il demeurait dans les solitudes de la montagne ; son père et sa mère étaient vieux et les deux yeux de chacun d’eux avaient perdu la vue ; Chan en était extrêmement affligé, et, chaque fois qu’il parlait de cela, il versait des larmes ; il se levait constamment trois fois par nuit pour s'informer s’ils avaient trop froid ou trop chaud. Sa conduite, d’une parfaite piété filiale, avait un parfum vertueux qui embaumait le ciel et la terre; les dieux du sol, les dragons de la mer et les hommes du royaume en étaient tous informés, Il s’acquittait des dix actions excellentes prescrites par le Buddha ; il ne tuait aucun être vivant ; sur la route il ne ramassait point ce qui avait été perdu; il gardait sa chasteté et ne s’était pas marié ; les maux qui proviennent du corps, il les avait entièrement supprimés ; la duplicité, le langage injurieux, le mensonge, les paroles artificieuses, les calomnies, les faussetés, (en un mot)

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toutes les fautes qui viennent de la bouche il y avait coupé court; les perversités qui naissent dans le cœur, envie, colère, cupidité, désirs déréglés, (en un mot) toutes les souillures du cœur, il les avait anéanties. Il croyait que pour le bien il y a des récompenses heureuses et pour le mal des châtiments funestes. Il s'était fait une hutte d'herbes et une natte de joncs ; pure, calme et sans désirs, sa résolution était comparable à l’or céleste. Dans cette montagne se trouvait une eau courante où poussaient des lotus ; toutes sortes de fruits doux et bons entouraient ses bords : (Chan) se levait de bonne heure pour cueillir des fruits; avant même de les avoir goûtés, (il savait) par avance s'ils étaient doux. Sa bonté éclairait au loin ; les animaux venaient se confier à lui. Un jour que ses deux parents avaient soif, Chan était allé puiser de l’eau ; or le roi du royaume de Xia-yt (Kâçi) était entré dans la montagne pour chasser ; il tendit la corde de son arc et décocha une flèche pour tirer sur un grand cerf de la montagne et, par méprise, il atteignit Chan à la poitrine ; le poison de la flèche se répandit; les souffrances (du blessé) seraient difficiles à décrire; regardant de tous côtés, il s’écria en pleurant : « Quel est l’homme qui, avec une seule flèche, a mis à mort trois religieux (1)? mes parents sont âgés ; en outre, tous deux ont perdu la vue; dès le jour où ils ne m'auront plus, ce sera pour tous deux la fin de leur vie. » Élevant la voix, il se lamentait en disant : « (On tue) l'éléphant à cause de ses défenses, le rhinocéros à cause de sa corne, le martin-pêcheur à cause de ses plumes; mais moi je n’ai ni défenses, ni corne, ni plumes éclatantes comme le soleil ; pourquoi dois-je mourir ? » En entendant ses lamentations, le roi descendit de cheval et lui demanda : « Que faisiez-vous au fond de ces montagnes ? » Il répondit : « Moi et mes deux

(1) A savoir Chan lui-même, son père et sa mère.

parents demeurons dans ces montagnes; nous avons dépouillé toutes les souillures de ce monde ; nous appliquons notre volonté à progresser dans la sagesse. »

Le roi entendant ce que disait Chan, sanglotait, pleurait et était pénétré d’une profonde affliction ; il disait : « Je me suis conduit sans bonté ; j'ai détruit prématurément une vie humaine ; en outre, j’ai tué un homme d’une extrême piété filiale. » Se laissant aller à sa douleur, il disait : « Comment faire? » Ses ministres grands et petits sanglotaient tous. Le roi reprit: « Je donnerais tout mon royaume pour sauver votre vie ; je désire que vous m’indiquiez où se trouvent vos parents; je veux leur dénoncer moi-même mon crime. » (Le blessé) lui dit : « Prenez ce sentier ; non loin de là il y a une petite hutte d'herbes ; mes parents sont dedans. Informez pour moi mes parents que je leur envoie d'ici un éternel adieu. Si par bonheur ils achèvent les années de vie qui leur restent, veillez à ce qu'ils ne se consument pas en regrets affectueux. » Sur ces entrefaites, il s’'abandonna de nouveau à sa douleur et soudain il expira.

Le roi et tous ses officiers recommencèrent à s’affliger; suivant le chemin qui leur avait été indiqué, ils arrivèrent à l’endroit où étaient ses parents ; le cortège du roi était nombreux et les herbes et les arbres faisaientun bruit de froissement ; les deux parents perçurent (ce bruit) et, supposant qu’il y avait là quelque étranger, ils dirent : « Qui êtes-vous, Ô voyageur ? » Le roi répondit : « Je suis le roi du royaume de X1à-y1 (Kâçi). » Les parents répliquèrent : « O roi, vous êtes en cet endroit le très bienvenu ; il y a icides nattes d'herbes où vous pouvez vous reposer et vous rafraîchir et des fruits doux que vous pouvez manger; notre fils est allé puiser de l’eau, mais maintenant il va revenir. » Le roi, voyant avec quelle affection ces parents traitaient (en paroles) leur fils, se remit à sangloter ; il leur dit: « En voyant avec quelle

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affection, Ô religieux, vous traitez tous deux votre fils, mon cœur est affligé et éprouve une souffrance sans limites ; à religieux, votre fils Chan, je l’ai tué d’un coup de flèche. » Épouvantés, les parents s’écrièrent : « Quel crime avait commis notre fils pour que vous l’ayez tué ? Notre fils agissait avec bonté et compassion ; quand il foulait du pied la terre, il craignait toujours que la terre ne souffrit. Quelle faute a-t-il commise, ô roi, pour que vous l’ayez tué ? » Le roi répondit: « Doué d’une parfaite piété filiale, votre fils était en réalité un saint de premier ordre; c'est en tirant sur un grand cerf que, par erreur, je l'ai tué. » Ils dirent: « Puisque notre fils est mort, sur qui nous appuierons-nous ; c’est maintenant pour nous la mort. Notre seul désir est, à roi, que vous nous meniez, nous deux vieillards, à l’endroit où est le corps de notre fils ; sans doute nous serons au bout de nos forces et peutêtre retournerons-nous en poussière. »

En entendant ce que disaient les parents, le roi fut de nouveau profondément affligé ; il guida lui-même les parents jusqu’à l’endroit où se trouvait le corps; le père appliqua ses mains sur les genoux {du mort) et la mère tint ses pieds, embrassés; ils baisèrent sa bouche et léchèrent ses pieds et chacun d’eux avec une main tâta la blessure qui avait été faite par la flèche ; ils se donnèrent des coups sur la poitrine et se frappèrent les joues ; levant la tête en haut, ils s’écrièrent : « O divinités du ciel, à divinités de la terre, à divinités des arbres, à divinités des eaux, notre fils Chan adorait le Buddha et croyait à la religion ; il honorait les sages et était pieux envers ses parents ; il avait en lui une vaste bonté à laquelle rien n'était étranger; sa bienfaisance s’étendait jusqu'aux herbes et aux arbres. » Ils dirent encore : « Si notre fils a bien servi le Buddha et si la perfection de son absolue bonté filiale a été connue en haut par le ciel, il faut que la flèche soit arrachée, que le venin pernicieux soit anéanti

et que notre fils retrouve la vie pour mener jusqu’au bout sa pratique de l’absolue piété filiale. Si la conduite de notre fils n’a pas été telle etsi nos paroles ne sont pas véridiques, puissions-nous alors périr tous deux et retourner en poussière.»

Cakra, roi des devas, les quatre devarajas, les dieux de la terre et les nâgas des lacs entendirent les lamentations des parents ; ils ajoutèrent foi à leurs paroles et il n’y eut aucun d'eux qui ne fût ému. Çakra, roi (des devas), descendit en personne et dit aux parents: « Ce fils doué d’une parfaite piété filiale, je puis le faire revivre.» Il. versa une médecine divine dans la bouche de Chan qui soudain se trouva en bonne santé. Le père, la mère, ainsi que Chan, le roi et tous les officiers de sa suite, étaient en proie à des sentiments simultanés d’affliction et de joie, et tous de nouveau s’abandonnaient à leur émotion. Le roi dit: « Voici donc ce que peut produire la vertu qui adore le Buddha et qui pratique une parfaite piété filiale. » Alors il donna cet ordre à tous ses officiers : « Que dorénavant toute la population du pays s’acquitte de l’excellence des dix actions vertueuses prescrites par le Buddha et pratique la conduite d’une parfaite piété filiale de même que Chan. » Le royaume entier se conforma à ce modèle ; à la suite de cela, le royaume fut florissant et le peuple tranquille, en sorte qu’il y eut une grande paix.

Le Buddha dit aux bhiksus : « D’existence en existence, j'ai servi tous les Buddhas avec une conduite d’une absolue piété filiale ; ma vertu étant haute et le bonheur que j'avais acquis étant à son apogée, je devins donc le deva entre tous les devas, celui qui marche seul dans les trois mondes. En ce temps, celui qui était Chan (Cyâma), c'était moi-même; le roi du pays, c'était Ânanda ; Le père de Chan, c'est maintenant mon père ; sa mère, c'était ma mère

Chô-miao; Cakra, souverain des devas, c'était Maitreya ».

Telle est la manière dont la pâramitàâ de patience du

Bodhisattva pratique la patience des injures.

CPREL NT 9,;:p. 000.)

Autrefois le Bodhisattva était un brahmane nommé Tch'an-Pi-ho (Ksàäntivâdin) ; il habitait au milieu des solitudes de la montagne; assis au pied d’un arbre il méditait profondément ; des fruits et de l’eau de source constituaient son boire et son manger ; les souillures de son être intérieur avaient diminué et disparu ; il restait dans le vide et dans le calme; il avait compris d’une manière vaste les six connaissances surnaturelles (abhijñäs) et il était parvenu à les posséder entièrement ; le parfum de sa sagesse et de sa renommée était perçu dans les huit régions, en haut et en bas ; dans les dix directions, tous les Buddhas, les Pratyekas Buddhas et la foule des saints arhats s’exclamaient d’admiration à son sujet; Cakra, Brahma les quatre rois (devaräjas), les nâgas des mers, les dieux de la terre, du matin au soir observant une attitude respectueuse, joignant les mains et se prosternant, recevaient ses instructions et subissaient son influence; ils se pressaient autour de lui pour protéger le royaume où il habitait ; le ventet la pluie arrivaient en leur temps; les cinq céréales mürissaient en abondance ; les venins disparaissaient et les calamités étaient supprimées, le prince et son peuple étaient prospères. |

Le roidece pays se nommait Xia-li (1); étant entré dans les montagnes pour chasser, ils’élança à la poursuite d'un grand cerf; en le suivant à la piste, il passa devant le Bodhisattva; le roi demanda au religieux : « Les traces

(1) Le nom de ce roi est Kaläbu en pàli.

de l'animal ont passé par ici; dans quelle direction est-il allé ? » Le Bodhisattva resta silencieux en faisant ces réflexions : « Si tous les êtres vivants se tourmentent, c'est uniquement pour sauver leur personne et leur destinée; craindre la mort et tenir à la vie, mon propre cœur fait-il autre chose ? Si je déclare au roi (où est allé le cerf), il le tuera avec cruauté, se conduira sans bonté et je serai aussi coupable que le roi; si je prétends n'avoir pas vu le cerf, je commettrai un mensonge. » Pénétré de confusion dans son cœur, il baissait la tête sans parler. Le roi s'irrita alors et dit : « O mendiant digne de mort, je suis présentement le souverain, l’homme le plus honoré de tout le royaume; or, quand je vous interroge, vous ne répondez pas immédiatement, mais, par feinte, vous baissez la tête !» Dans ce pays, montrer les ongles de sa main

estun geste qui signifie « non ». Le Bodhisattva, triste et

inquiet, se dit : « Ferai-je le geste d'indiquer les ongles de ma main pour dire : « non »? Il montra donc (ses ongles) au roi pour donner à entendre qu'il n'avait pas vu (le cerf).

Le roi dit : « Les traces de l’animal passent par ici et

cependant vous dites que vous ne l’avez pas vu ; l'autorité royale est absolue ; qu'est-ce qui m'empêcherait de vous faire périr ? » Le Bodhisattva répliqua : « Je vous obéis, à roi. » Le roi reprit : « Qui êtes-vous ? » Il répondit: « Je suis un homme qui supporte les affronts. » Le roi, irrité, tira son épée et lui coupa le bras droit. Le Bodhisattva fit cette réflexion : « Mon but est d'atteindre à la sagesse suprème et je n'ai jamais aucune querelle avecles gens de mon temps ; si cependant ce roi me frappe du tranchant de son arme, à combien plus forte raison le feront ces hommes du commun peuple. Je fais vœu, quand j'aurai obtenu la dignité de Buddha, de commencer certainement par sauver ce roi, afin d'empêcher les êtres vivants de l’imiter dans le mal. »

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Le roi lui dit encore une fois : « Qui êtes-vous? » Il répondit : « Je suis un homme qui supporte les affronts. » Le roi lui coupa derechef la main gauche. A chaque nouvelle question il lui coupait un membre ; il lui trancha ainsi les pieds, les oreilles etle nez; son sang ruisselait comme l’eau d’une source ; ses souffrances étaient immenses; le ciel et la terre en furent ébranlés ; le soleil en fut obscurci; les quatre grands devaräjas accoururent d'un commun accord, et d’une même voix dirent avec colère : « Ce roi est d’une férocité qu'il serait difficile d’égaler. » Ils s’adressèrent alors au religieux et lui

dirent : « Sans qu'il soit besoin de souiller votre cœur (1),

nous allons faire périr le roi, ainsi que sa femme et son

fils et en même temps nous détruirons son royaume entier

afin de mettre en lumière sa perversité. » Le religieux répliqua : « Quelles paroles dites-vous là ? Le malheur qui me frappe a été causé par moi-même; dans une vie antérieure je n'observais pas la religion bouddhique et je fis du mal à celui (qui est aujourd’hui le roi) ; or, quand on a fait le mal, le malheur s'ensuit, comme l'ombre s'attache au corps ; quand autrefois on a semé peu, maintenant on récolte beaucoup. Si je me conformais à vos conseils, les calamités qui en résulteraient seraient aussi grandes que le ciel et la terre ; pendant des kalpas multipliés on subirait des infortunes sans que cela püt jamais prendre fin. »

Cependant les gens du peuple, voyant qu’il y avait des perturbations, allèrent en toute hâte s’avouer coupables et dirent d’une voix unanime : « En demeurantici, ce religieux est une source de bonheur et de prospérité pour le royaume ; 1l éloigne les fléaux et supprime les épidémies; mais ce roi extrêmement stupide, qui ne discerne pas le bien du mal et qui ne comprend pas ce dont il faut s'abs-

(1) Sous-entendez : en vous laissant aller à la colère,

tenir et ce qu'il faut faire, s’est attaqué méchamment à ce saint. Nous souhaitons, Ô saint homme, que vous ne nous dénonciez pas au souverain d’en haut. » Le Bodhisattva leur répondit : « Le roi, par une méchanceté dont il n’est pas responsable, à fait souffrir mon corps; mon cœur à compassion de lui, de même qu’une mère aimante a pitié de son tout jeune enfant. Quant à vous, Ô gens du peuple, quelle faute avez-vous commise pour que je m'irrite contre vous ? Si vous avez quelque doute à ce sujet, prenez mes bras coupés et apportez-les. » Des gens du peuple prirent en effet ses bras et du lait en ruissela. Le Bodhisattva dit : « Voici la preuve manifeste que ma compassion est semblable à celle d’une mère aimante. » En voyant ce grand miracle, le peuple entier fut converti et se retira tout joyeux.

Le Bodhisattva avait un frère cadet qui, lui aussi, avait découvert les premiers principes de la sagesse; ce frère cadet demeurait dans une autre montagne ; par sa vue céleste, il eut un regard pénétrant qui lui montra les divinités du ciel, les démons et les nâgas tenant conseil au sujet de la méchanceté du roi et tous fort irrités contre lui; il craignit alors que son frère ainé n’eüt des sentiments susceptibles de porter atteinte à sa vertu; il se transporta grâce à son pouvoir surnaturel (rddhi) auprès de son frère aîné et lui dit: « Avez-vous recu quelque blessure? » Le Bodhisattva lui répondit : « Je n’en ai aucune ; si vous voulez mettre en évidence ma véracité, prenez mes mains, mes pieds, mes oreilles et mon nez qui ont été coupés et remettez-les à leurs places primiüives. Si ces membres redeviennent adhérents, ma véracité sera prouvée. » Le frère cadet appliqua ces membres qui redevinrent aussitôt adhérents. Le frère aîné dit : « La véracité de ma bienveillance universelle est maintenant manifeste. » Les dieux du ciel et ceux de la terre furent, tous sans exception, émus et joyeux; se prosternant la

tête contre le sol, ils louaient sa perfection et s’exhortaient les uns les autres à faire effort et à tenir une noble conduite ; ils acceptèrent les défenses, puis se retirérent.

A la suite de cela le soleil et la lune perdirent leur éclat ; les cinq planètes furent désordonnées ; des prodiges néfastes se succédèrent sans interruption; il y eut des sécheresses et le grain devint cher ; le peuple fut irrité contre son roi.

Le Buddha dit aux bhiksus : Celui qui en ce temps était Tch'an-l'i-ho, c'était moi-même;le frère cadet, c'était Maitreya ; le roi, c'était l’arhat Æiu-lin (1).

Telle est la manière dont la pâramitâ de patience du Bodhisattva pratique la patience des injures.

CÉPIDS NES Ep 0070)

Autrefois le Bodhisattva était né comme fils d’un pauvre homme ; ce pauvre homme ne voulant pas l’élever, l’enveloppa dans une étoffe de coton, et, pendant la nuit, au moment où il n’y a personne, il le déposa silencieusement à un carrefour de quatre chemins; en même temps il plaça sur sa tête mille pièces de monnaie en cadeau d'adieu. En vertu des coutumes de ce royaume, ce jour était un jour de fête ; sur toute l’étendue du territoire, les hommes de haute condition aussi bien que ceux de condition inférieure se réunissaient sans cérémonies ; chacun d'eux festoyait et se livrait à la joie avec les siens. Un brah-

(1) Hiuan-tsang (Vie, p. 125 ; Mémoires I, p. 302), raconte avoir vu à Crâvasti la fosse où fut englouti le méchant bhiksu Kokälika qui avait calomnié le Buddha.

mane, voyant des gens qui se divertissaient ainsi, loua les” assistants en disant : « O vous qui êtes assemblés en ce jour, vous vous trouvez être d’une manière spéciale comme du riz non glutineux, pur, blanc, sans mélange, ayant un parfum d’agréable odeur; si donc quelqu'un de vous met aujourd’hui au monde un garçon ou une fille, cet enfant sera élevé en dignité et, en outre, sage. » Parmi les assistants était un maitre de maison qui était seul à n'avoir pas de postérité; en entendant les paroles du brahmane, il se réjouit silencieusement; puis il chargea un homme de chercher de tous côtés quelque enfant abandonné; cet envoyé demanda à un passant s’ilavaitvu quelque enfant abandonné etle passant lui répondit : « II y enavait un, mais une veuve sans enfants l’a pris. » L’envoyé rechercha la veuve, et, ayant découvert l’endroit où elle se trouvait, il lui dit : « Mon maître est un maitre de maison ; il est riche et n’a pas de postérité; faites-lui don de l'enfant et vous recevrez toutes sortes de trésors. » La veuve répondit : « Je garderai l'argent et je vous remettrai l’enfant ; je vous demanderai toutes les choses que je désire. » La veuve obtint ce qu’elle souhaitait.

(Le maitre de maison) élevait cet enfant depuis quelques mois quand sa femme devint enceinte ; il se dit alors : «C’est parce que je n'avais pas de postérité que jenourissais cet enfant étranger ; maintenant que le ciel m'a donné sa bénédiction, qu'ai-je besoin de lui ? » II l’enveloppa dans une étofle de coton et le déposa dans une fosse; une brebis de ses troupeaux se rendit chaque jour auprès de l'enfant pour allaiter ; le berger la suivit pour voir ce qu'elle faisait et découvrit l'enfant ; il s’écria : « Pour quelle raison le souverain céleste a-t-il fait tomber ici ce petit garçon ? » Il l’emporta chez lui et le nourrit avec du lait de brebis; le maître de maison s’apercut (que la brebis n'avait plus de lait) et fit des reproches au berger en lui disant : « Pourquoi me volez-vous du lait? » Il répondit :

PS

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« J'ai recueilli un petit garcon abandonné par le ciel et je le nourris avec du lait. » Le maître de maison, tout confus et repentant, recommença à élever l'enfant pendant quelques mois ; puis, sa femme ayant mis au monde un fils, ses mauvaises pensées revinrent ; comme précédemment, il enveloppa derechef l'enfant dans une étoffe de coton et le déposa dans une ornière ; l’enfant songea dans son cœur aux trois joyaux bouddhiques et dirigea sur son père toute sa bienveillance. Au matin survinrent plusieurs centaines de chars qui appartenaient à un marchand et

qui, dans leur route, devaient passer par là; mais les

bœufs trébuchèrent et refusèrent d'avancer ; le marchand

alla voir quelle en était la raison ; il aperçut l’enfant et dit tout surpris : « Ce petit garçon qui vient du souverain céleste, pour quelle cause se trouve-t-il ici? » Il Le prit donc dans ses bras et le placa dans un char ; les bœufs avançèrent alors aussi aisément que de l’eau qui coule.

Vingt /: plus loin, on fit reposer les bœufs auprès d’un relais de poste; il y avait là une veuve sans enfants qui adressa au marchand cette requête : « Veuillez me faire don de cet enfant pour qu'il me secoure quand je serai vieille et misérable. » Le marchand le lui donna en effet ; cette veuve ne nourrissait pas depuis longtemps l'enfant larsque le maïtre de maison, cette fois encore, en fut informé et dit tout contrit: « Mon manque de bonté nuit à la bienveillance céleste. » [Il demanda donc, et obtint au prix de beaucoup de richesses que l'enfant revint chez lui; il se fit des reproches en sanglotant et éleva de la même manière les deux enfants.

Au bout de quelques années, il s’aperçut que l’intelligence de l'enfant qu'il avait recueilli était merveilleusement souple et étendue; il conçut de nouveau de mauvaises pensées et se dit : « La perspicacité de cet enfant dépasse toute mesure ; tel n’est pas le cas pour mon fils qui sera certainement asservi par lui. » Il lenveloppa donc

dans un morceau de feutre, se rendit dans la montagne et l'abandonna sur des bambous en pensant qu'il mourrait certainement de faim. L'enfant conçut alors une pensée bienveillante et se dit : «Si plus tard j'obtiens la dignité de Buddha, je sauverai certainement les êtres de tous leurs maux, » Cette montagne était près d’un torrent; en se remuant par ses propres forces, l’enfant tomba du haut des bambous sur le sol, et, en roulant sur lui-même, il arriva jusqu'au bord de l’eau; à vingt /: de ce torrent se trouvait un hameau habité par des gens qui faisaient métier de porter les morts ; un des hommes de ce hameau, étant allé chercher du bois de chauffage, aperçut de loin le jeune enfant; il s’approcha pour le regarder et s’écria: « Le souverain céleste a fait tomber ici cet enfant ! » Ille prit donc dans ses bras, le ramena chez lui et l’éleva.

Le maître de maison fut encore une fois informé de ce qui était arrivé, et, comme précédemment, il éprouva des remords; au prix de nombreux joyaux de grande valeur il demanda qu’on lui rendit l'enfant et versa sur lui des larmes de compassion. Il enseigna simultanément à cet enfant l'écriture et le calcul; il lui apprit à observer en haut les astres et à discerner en bas les présages; les sciences de toutes catégories, cet enfant les comprenait dès qu'il avait jeté les yeux sur elles; son naturel était doué de bonté et de piété filiale; dès qu’il parlait, il guidait et convertissait; les habitants du pays le proclamaient un saint et les hommes instruits se rassemblaient en foule auprès de lui. Son père (adoptif) conçut de mauvaises pensées et sa méchanceté s’aggrava. Auparavant déjà il avait, parmi les gens de sa maison, un fondeur (de métaux) qui habitait à sept {1 de la ville; comme il projetait de faire périr l'enfant, il écrivit une lettre pour intimer cet ordre au fondeur : « J'ai autrefois élevé cet enfant; mais depuis que cet enfant est entré chez moi, des maladies se sont succédé sans interruption, mes richesses ont été détruites

et'mes bestiaux sont morts; le grand devin a consulté les sorts et a déclaré que cet enfant était cause de tous ces maux. Dès que cette lettre vous parviendra, obéissez-moi absolument et jetez cet enfant dans la fournaise. » Il donna ensuite par fourberie ces instructions à l'enfant : « Ma vie est sur son déclin et en outre j'ai une grave maladie; rendez-vous chez le fondeur et faites un compte exact de ce qu’il a en fait de pièces de monnaie et d’objets précieux, car ce sera là votre fortune que vous posséderez jusqu'à la fin de vos jours. » Muni de ces instructions, l'enfant se mit en route; quand il arriva sous la porte de la ville, il aperçut son frère cadet, qui, avec des garçons de son âge, jouait à lancer des noix; le frère cadet lui dit : « C’est une chance pour moi que vous soyez venu; vous allez regagner pour moi ce que j'ai perdu. » Le frère aîné répliqua : « L'ordre de notre père doit être exécuté. » Le frère cadet répondit : «Je vous demande la permission de m'en acquitter. » Il lui prit donc la lettre et se rendit chez le fondeur; celui-ci, au reçu de la lettre, précipita le frère cadet dans la fournaise.

Cependant le père avait éprouvé de l’inquiétude dans son cœur et, saisi de crainte, il avait envoyé un messager à la recherche de son fils; le messager aperçut le frère aîné et lui dit : « Où est votre frère cadet? » Le frère aîné lui raconta ce qui s'était passé, puis il revint auprès de son père pour lui exposer l'affaire; le père s’élança de toute la vitesse de ses chevaux à la poursuite de son fils, mais il le trouva déjà réduit en cendres. Il se jeta par terre en invoquant le ciel; sa fureur concentrée produisit une obstruction interne; il devint alors abattu et malade.

Il concut encore de méchantes pensées et se dit: «Je n'ai plus de fils appelé à me succéder et ce n’est pas cet enfant qui m'en tiendra lieu. Je suis décidé à le tuer. » Ce père avait l’intendant d’un de ses palais qui était à mille /r de distance du royaume; il envoya auprès de lui cet en-

fant en disant à ce dernier : « Cet homme a dilapidé mes richesses ; allez faire un examen de ses comptes. Je vous remets maintenant pour cet intendant une lettre qui est mise dans un sac scellé avec de la cire ; mettez-vous en route promptement en l’emportant. » Les instructions secrètes contenues dans cette lettre étaient ainsi conçues : «Quand ce jeune homme sera arrivé, attachez-lui promptement une pierre à la ceinture et jetez-le dans une eau profonde. » Après avoir reçu les ordres de son père, le jeune homme se prosterna la tête contre terre, puis s’éloigna en chevauchant rapidement.

A mi-chemin se trouvait un brahmane qui entretenait de loin avec son père des relations d'estime mutuelle; ils ne manquaient jamais de se demander des nouvelles l’un de l’autre et avaient entre eux un commerce par lettres; ce brahmane avait une fille qui était sage et clairvoyante, qui connaissait bien les présages fastes ou néfastes, l’astrologieetla divination. Quand le jeune homme fut arrivé dans son voyage à l'endroit où habitait le brahmane, il se dit : « C’est précisément ici que demeure le brahmane qui est ami de mon père. » Il dit alors à celui qui l’escortait : « Maintenant je désire rendre hommage à ce brahmane ; le puis-je ? » Celui qui l’escortait lui répondit : « Fort bien. » Il alla donc lui témoigner son respect; le brahmane tout joyeux s’écria : « Le fils de mon frère aîné est venu!» Il invita aussitôt les voisins de tous les côtés : savants, lettrés, vieillards et gens vertueux accoururent comme des nuages; on célébra un banquet et on se livra à la joie; tous les convives proposèrent toutes sortes de questions embarrassantes (au jeune homme) et il n’y eut aucun d’eux qui ne füt satisfait. Quand cela eut duré pendant tout le jour et qu'on fut fort avant dans la nuit, chacun se trouva fatigué et s'endormit.

La jeune fille vint alors furtivement regarder le jeune homme ; elle aperçut la lettre qui était scellée et enfermée

dans un sac attaché à sa ceinture; elle la détacha et dou-

cement l’emporta; puis elle en examina la teneur, et, stupéfaite, s’écria : « Quel homme funeste et méchant est celui qui, pour perdre un jeune homme excellent, en arrive

à de telles actions ! » Elle déchira la lettre et lui en subs-

titua une autre ainsi conçue : « Ma vie est sur son déclin; j'ai une grave maladie qui chaque jour devient plus pénible. Le brahmane un tel est mon ami; sa fille est sage et en outre clairvoyante; elle est digne maintenant de devenir la compagne de mon fils; préparez avec la plus grande somptuosité des objets précieux et des pièces d’étoifes ; ayez soin que les cadeaux de fiançailles soient fort bons; qu’il y ait peu de cérémonies, mais des présents considérables. Le jour du mariage, conformez-vous à ces instructions. » Quand (la jeune fille) eut fini d’écrire cette lettre, elle la replaça dans l'enveloppe (1).

Le lendemain matin le jeune homme se remit en route; le brahmane et tous les gens instruits l’accompagnèrent tous en lui exprimant leur admiration. Quand l’intendant eut reçu la lettre, il se conforma aux ordres qui y étaient contenus, et, muni de tous les présents d'usage, il se rendit chez le brahmane. Le brahmane et sa femme délibérèrent, disant : « Dans la cérémonie du mariage, on commence par choisir un intermédiaire, puis on s’informe des noms personnels et on consulte les sorts; quand l’autre parti s’est acquitté complètement de ces rites, c'est à nous à donner notre consentement. Maintenant cependant, sans que le jeune homme ait eu recours à un entremetteur, les cadeaux de fiançailles sont arrivés. N’y a-t-1l pas là de sa part manque d’égards ? » Mais quand ils se furent retirés pour se reposer, ils réfléchirent et dirent : « Que les garçons et les filles s’apparient, c’est ce qui a lieu de-

(1) Ce trait se retrouve dans la collection de contes Jaïnas, intitulé :

Kathäâkoça (trad. Tawney, p. 172). Voyez aussi : CLOUSToN, Popular lales and fictions, t. IT, pp. 458-166.

puis l'antiquité. Un garçon sage et une fille chaste, c’est en

vérité ce qui est difficile à rencontrer simultanément. »

Ils acceptèrent donc les présents et convoquèrent les

membres de leur famille ; leurs parents aux neuf degrés |

s'écrièrent : « Cette gloire se transmettra de génération |

en génération. » | Quand la cérémonie du mariage fut terminée, l’inten-

dant en informa le richard qui, en apprenant cela, en prit

une maladie d’une extrême gravité. Quand le fils fut in-

formé de la maladie de son père, il dit en sanglotant : « La

vie est difficile à conserver; elle est comme une illusion

sans réalité. » Le brahmane voulait choisir un jour heureux pour le renvoyer chez lui, mais le Bodhisattva, pénétré de douleur, se refusa à suivre son avis; avec sa femme il s'en retourna en toute hâte, monta dans la salle (où était son père) et se prosterna la tête contre terre ; sa femme le suivit, salua par deux fois en versant des larmes, puis javança de trois pas et se prosterna de nouveau; elle annonça son nom en disant : « Je suis la femme une telle de votre fils; mes parents m'ont appelée de tel nom; je dois m'acquitter des fonctions de servante auprès de celui qui vous succédera dans la lignée familiale; j’observerai tous les rites et je pratiquerai la piété filiale. Mon ‘seul désir est que votre Excellence se guérisse de sa maladie, soit comblée de bonheur et soit assurée pour toujours d’une longévité sans limites afin que je puisse déployer mes sentiments et acquérir la vertu d’une épouse douée de piété filiale. » (En entendant ces paroles), le richard fut suffoqué de fureur concentrée et mourut. Le Bodhisattva le mit dans le cercueil et le conduisit au cimetière; il témoigna sa compassion, son affliction et ses regrets et tout le royaume loua sa piété filiale. Quand les funérailles furent terminées, il tint une conduite dévote et le parfum de ses vertus s’exhala dans les dix directions de l’espace.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Le jeune homme, c'était

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moi-même; sa femme, c'était X'ieou-yi (Gopà); le notable, c'était Devadatta. »

Telle est la manière dont la pâramità de patience religieuse du Bodhisattva pratique la patience des injures.

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