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Autrefois le Bodhisattva était roi d’un grand royaume; constamment il nourrissait et protégeait tous les êtres vivants avec les quatre sortes (de bienfaisance) ; sa renommée se propageait au loin et au près et il n’était personne qui ne louât son excellence. Son oncle aussi était roi, mais résidait dans un autre royaume; c'était un caractère avide et éhonté ; il persévérait dans la cruauté; les révélateurs (1) en poussaient de nombreux gémissements; comme le Bodhisattva avait une bienfaisance comparable à celle du soleil et de la lune, il le calomnia faussement et imagina des motifs de querelle contre lui; il leva des soldats dans le dessein d'enlever au Bodhisattva son royaume. Les offificiers du Bodhisattva dirent tous : « Nous préférerions être dans une condition humble sous un maitre d’une bonté céleste plutôt que d’être dans une condition honorée sous un maître qui serait comme un loup, » Le peuple disait : « Nous préférerions être les animaux domestiques d’un homme sage plutôt que d’être le peuple d’un homme déraisonnable. » On fit le dénombrement des guerriers vaillants, on déploya l’armée et on rangea les soldats en bataille. Le roi du pays monta sur une tour pour regarder son armée pleine d’ardeur; ses larmes qui coulaient à flots
(1) Cette épithète désigne les Bodhisattvas,
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sillonnaient son cou et il dit : « À cause de moi seul, on va détruire la vie d’une multitude d’hommes du peuple; notre royaume est perdu et il serait difficile de le sauver ; d'autre part, naître dans la condition d'homme est difficile à obtenir; je vais quitter le territoire du royaume; tout le monde alors sera en paix; qui aura à souffrir ? » Le roi et la reine principale s’enfuirent donc en abandonnant le royaume. L'oncle du roi entra et s'établit dans ce royaume; il gouverna avec avidité et violence; il faisait périr ceux qui étaient loyaux et droits; il donnait des promotions aux flatteurs et aux trompeurs. Son gouvernement étant vexatoire, le peuple en souffrit; l’irritation et les pleurs se succédaient sans interruption; les habitants songeaient à leur ancien souverain et le célébraient dans leurs chants : tels des enfants filiaux qui pensent à leurs parents bien-aimés.
Cependant le roi et sa principale épouse demeuraient dans les forêts de la montagne. Or, dans la mer il y avait un méchant nâga qui s’éprit de la beauté de la reine ; ilse métamorphosa en un brahmane; hypocritement, il joignit les mains, s’assit avec les jambes repliées, baissa la tête et réfléchit calmement ; il semblait un religieux au moment où il est plongé dans la méditation. En le voyant, le roise sentit tout joyeux; chaque jour il allait cueillir des fruits - pour les lui apporter en offrande. Le nâga épia le moment où le roi était parti et il s'empara de la reine qu’il emmena; il allait retourner dans sa demeure de la mer quand le chemin passa par un défilé étroit entre deux montagnes ; sur la montagne il y avait un oiseau gigantesque qui barrait le chemin de ses ailes étendues; il livra combat au nâga ; mais celui-ci frappa l'oiseau d’un coup de foudre et fit tomber son aile droite ; il put alors retourner vers la mer.
Le roi revenait après avoir recueilli des fruits, lorsqu'il ne vit plus la reine ; tout déconcerté, 1l s’écria : « Les malheurs laissés par ma conduite dans des vies antérieures vont-ils s’accumuler ? » Il prit alors son arc, saisit ses
flèches et se mit à parcourir les montagnes à la recherche de la reine. Il aperçut un torrent et le suivit jusqu’à sa source; il vitalors un grand singe qui se livrait à des manifestations de désespoir; le roi, ému, lui demanda : « Vous aussi, de quoi vous affligez-vous ? » Le singe répliqua : « Moi et mon oncle, nous exercions ensemble la royauté : or mon oncle, abusant de sa force, m'a enlevé mes sujets; je me lamente, mais ne sais à qui me plaindre. Vous cependant, pourquoi errez-vous dans ces montagnes ? » Le Bodhisattva lui répondit : « Ma peine est égale à la vôtre. J'ai perdu mon épouse et je ne sais où elle est allée. » Le singe reprit : « Aidez-moi à combattre et à reprendre mes sujets; alors je rechercherai la reine pour vous et nous finirons bien par la trouver. »
Le roi approuva ces paroles et donna son consentement. Le lendemain, le singe livra bataille à son oncle; le roi alors tira à lui la corde de l’arc en prenant une flèche entre ses doigts; la force de ses jambes et de ses bras se manifesta ; l’oncle prit peur de loin; il fit volte-face et s'enfuit en toute hâte; la troupe du roi des singes revint à lui.
Le roi des singes dit alors aux siens : « La principale épouse du roi des hommes est égarée dans cette montagne; vous autres, cherchez-la partout. » La multitude des singes se mit en marche dans toutes les directions; ils aperçurent l'oiseau blessé à l'aile; l'oiseau leur demanda : « Que cherchez-vous ? » Ils répondirent : « Le roi des hommes a perdu sa femme principale; c’est d'elle que nous sommes en quête.» L'oiseau leur dit: « Le nâga l’a ravie; je n'ai pas été aussi fort que lui; maintenant il est sur une grande île de la mer. » Ayant ainsi parlé, l'oiseau expira.
Le roi des singes, accompagné de tous les siens, suivitle chemin jusqu’au bord de la mer; il se désolait de n'avoir aucun moyen pour la traverser, lorsque Cakra, souverain des devas, ayant pris la forme d’un singe dont le corps était malade de la lèpre, se présenta à lui et lui dit : « Mainte-
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nant la multitude de vos guerriers est plus nombreuse que ne le sont les sables de la mer; pourquoi vous affligezvous de ne pouvoir parvenir jusqu'à cette île ? Que chacun d'eux porte une pierre et en obstrue la mer : vous pourrez ainsi faire une haute montagne; vous n’aurez plus alors qu'à passer dans l’île. » Le roi des singes le nomma donc surveillant de l’entreprise; la foule des singes suivant son avis, porta des pierres, et le travail fut achevé; tous purent traverser et ils entourèrent l’île de leurs rangs pressés,
Alors le nàga suscita un brouillard empoisonné ; toute la multitude des singes tomba malade et il n’y eut aucun d'eux qui ne füt gisant à terre ; Les deux rois s’affligeaient lorsqu'un petit singe leur dit avec insistance : « Je vais faire en sorte que la maladie des singes soit guérie ; ne tourmentez point vos augustes pensées. » Il appliqua donc une drogue divine dans le nez de tous les singes qui aussitôt relevèrent le nez et se remirent debout avec une force plus grande que précédemment.
Le nâga souleva alors le vent et les nuages pour obscureir le soleil dans le ciel; la lueur des éclairs illuminait la mer et se déchaïinait avec violence ; les coups de foudre ébranlaient le firmament et secouaient la terre. Le petit singe dit: « Le roi des hommes est un habile archer ; or, là où est la lueur des éclairs, là est le nâga: urez une flèche pour supprimer ce fléau et pour assurer le bonheur au peuple; personne parmi les saints ne pourra vous en vouloir.» Quand ilyeutla lueur de l'éclair et la clarté de la foudre, le roi lâcha donc sa flèche qui fendit juste la poitrine du nâga ; le nâga mourut du coup de flèche qu'il avait reçu et tous les singes proclamèrent que c'était bien fait, Le petit singe prit la clef de la porte du nâga, ouvrit la porte et fit sortir la reine. Les devas et les esprits se réjouirent tous.
Les deux rois s'en retournèrent ensemble à la montagne d'où ils étaient venus. Ils s’exprimèrent l'un à
l’autre des remerciements ; ils avaient l’air désintéressés et mettaient en honneur la modestie. Sur ces entrefaites. le roi, oncle du roi, mourut sans laisser d’héritier; les officiers et le peuple accoururent aussitôt pour chercher leur ancien souverain ; ce fut au milieu de ces montagnes que le souverain et ses sujets se retrouvérent. Tous revinrent en versant des larmes d’émotion et le roi obtint, en même temps (que son ancien royaume), celui de son oncle. La multitude du peuple se réjouissait et lui souhaitait une longévité de dix mille années. Il proclama une amnistie générale et eut un gouvernement indulgent ; les gens du peuple étaient tous joyeux dans leur cœur et marchaient en riant.
Le roi dit à son épouse: « Quand une femme a été séparée de son mari ets’en est allée seule pendant une nuit, tout le monde la soupçonne ; à combien plus forte raison en sera-t-il ainsi quand elle est restée absente pendant des décades et des mois! Retournez dans votre famille ; c’est là une chose conforme aux anciens usages. » La reine lui répondit: « Quoique j'aie été dans l’antre d’un reptile immonde, je suis restée pure, comme le lotus sur la boue. Si ma parole est véridique, que la terre se fende. » À peine eut-elle fini de parler que la terre s’entr'ouvrit. La reine dit: « Ma véracité est donc manifeste. » Le roi dit: « C’est fort bien. Observez la chasteté et la pureté, c’est une conduite digne d’un cramana. » — A partir de ce moment, dans ce royaume, les marchands abandonnèrent leurs gains, les fonctionnaires se cédérent les dignités, les puissants surent supporter les humbles, les forts n’opprimèrent plus les faibles. Tout cela fut l'effet de la conversion produite par le roi. Les femmes débauchées changèrent de conduite et observèrent la chasteté même au péril de leur vie ; les menteurs mirent en honneur la bonne foi ; les trompeurs agirent avec droiture. Tout cela fut l’effet de la conversion produite par la principale épouse.
Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui en ce temps était le roi du royaume, c'était moi-même ; la reine, c’était K'ieou-yi (Gop) ; l'oncle du roi, c'était Devadatta ; Çakra, souverain des devas, c'était Maitreya. »
Telle est la manière dont la pâramitâ de patience religieuse du Bodhisattva pratique la patience des injures.