‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 50 sur 93 · PIE NES · texte numérisé non relu

PIE NES

Autrefois, le Bodhisattva était un singe ; il avait des capacités qui se trouvent rarement chez les êtres de son j espèce ; il dépassait les hommes en intelligence. Il nourrissait sans cesse des sentiments d’universelle bienveillance et secourait tous les êtres vivants. Il habitait au A plus profond des montagnes ; un jour qu'il était monté sur un arbre pour cueillir des fruits, il aperçut dans un ravin un homme qui y était tombé et qui se trouvait «ans une situation désespérée; cet homme n'était pas capable de sortir de là; depuis plusieurs jours, il criait Tamentablement ; il invoquait le ciel et demandait à être ‘sauvé.

Le singe l’entendit et eut pitié de lui; tout affligé, il dit en pleurant: « Si j'ai fait vœu de chercher à devenir Buddha, c'est précisément en vue (de venir en aide à) des êtres qui sont dans une telle situation. Si maintenant je ne fais pas sortir cet homme, il mourra certainement d’épuisement; je vais aller le long de la paroi des rochers jusqu’au fond du ravin et je le ferai sortir en le portant sur mon dos.» Il entra donc dans la vallée profonde et invita l'homme à se mettre sur son dos, puis, en se cram-

ponnant aux broussailles, il escalada la montagne et le déposa sur terrain plat; il lui montra le sentier (pour s’en aller) et lui dit : « Allez où il vous plaira; mais, quand: nous nous serons quittés, ayez soin de ne pas me faire de mal. » |

Pour tirer cet homme hors (du gouffre), le singe avait fait des efforts qui l'avaient épuisé ; il gagna une retraite {au sommet d’un arbre) et s’y endormit. L'homme dit : « Tant que j'étais dans le ravin, je souffrais de la faim; maintenant que jen suis sorti, il en est de même; en quoi ma situation est-elle différente ? Je songe qu'il faut tuer ce singe pour le manger:-cela ne m'est-il pas permis pour sauver ma vie ? » Il le frappa d’une pierre à la tête ; le sang coula et rougit le sol; le singe se leva en sursaut, mais sa vue se troubla et il dégringola le long de l'arbre; il n'avait aucun sentiment de colère dans son cœur ; bienveillant et compatissant, il avait pitié de celui qui l'avait blessé et s’affligeait de ce qu'il fût méchant ; il songea en lui-même: « Puisque dans les conditions présentes je n'ai pu le sauver, je souhaite dans les vies à venir qu'il rencontre constamment les divers Buddhas, qu'il reçoive avec foi les enseignements de la sagesse et qu'en les pratiquant il obtienne d’être sauvé ; que, de génération en génération, il n’ait plus de pensées perverses comme celles de cet homme-ci. »

Le Buddha dit aux bhiksus: « Le singe, c'était moi-même ; l’homme qui était dans le ravin, c'était Devadatta. »

Telle est la manière dont la pâramitâ de patience religieuse du Bodhisattva pratique la patience des injures.

(Trip, VI, 5, p 7 rev")

Autrefois, le Bodhisattva et Ânanda, pour terminer l'expiation de leurs fautes passées, étaient des nâgas. L'un de ces nâgas dit à l’autre: « Vous et moi sommes ensemble dans la mer et il n’est rien que nous n’y ayons vu. Mieux vaudrait monter ensemble sur la terre ferme pour nous promener et nous divertir. » L'autre nâga répliqua : « Sur la terre ferme les hommes sont méchants ; nous nous exposerions à rencontrer quelque fâcheuse aventure ; il ne faut pas que nous sortions. » Le premier nâga insista en disant :« Transformons-nous en petits serpents; s’il n'y a personne sur la route, nous suivrons le grand chemin en nous divertissant: mais si nous rencontrons des hommes, nous nous cacherons ; quel sujet d'inquiétude aurions-nous? » Alors donc ils tombèrent d'accord et tous deux montèrent pour aller se promener et regarder. |

Ils n'étaient pas sortis de l’eau depuis longtemps (1), lorsqu'ils rencontrèrent sur la route un cobra(?) venimeux ; en voyant ces deux serpents, le cobra conçut des pensées haineuses et il résolut d'aller leur faire du mal; alors il cracha son venin qu'il exhala contre les deux serpents ; l'un des serpents se mit à penser qu'il voulait recourir à sa puissance surnaturelle pour tuer ce cobra venimeux ; l'autre serpent endura l’affront avec un cœur bienveillant et fit des remontrances à son compagnon pour le retenir

(1) Au lieu de À %, lisez À ÆÀ.

(2) Cette traduction du mot fx est hypothétique.

en lui disant: « Un personnage supérieur doit pardonner à la foule des ignorants, et endurer ce qui est insupportable; tel est le grand avertissement saint et vrai qu'a donné le Buddha. » Il prononca alors ces stances:

Avide et passionné, cel être est furieux ; — il n'a pas le moindre sentiment de bonté et de justice ; — envieux et jaloux, il désire faire du mal à des saints. — Le mieux est de supporter en silence (ses attaques).

Cet être qui ne reconnaît nt loi ni règle — n'a en lui aucun sentiment de compassion; — égoisle et pervers, il fait du mal à ceux qui sont charitables. — Le mieux est

de supporter en silence (ses attaques).

Ce personnage qui se laisse aller à tous les excès et qui n'obéit à aucune défense — a des sentiments cruels et aimant à nuire; — il ne se montre pas différent envers ceux qui sont sages et vertueux.— Le mieux est de supporter en silence (ses attaques).

Cet être qui est ingrat el qui ne paie pas autrui de retour, — sous des dehors trompeurs pratique la flatterie et la tromperie ; — il est en cela stupide el insensé au plus haut point. — Le mieux est de supporter en silence (ses

allaques).

C'est ainsi que l’un des serpents loua la vertu de patience et en exposa la signification dans ces stances. L'autre serpent reçut avec respect (ses instructions) et ne fit aucun mal au cobra. Le premier serpent dit: « Ne conviendrait-il pas que nous retournions dans la mer? » Étant d'accord sur ce point, ils s’en allèrent ensemble. Puis, déployant leur force surnaturelle, ils agitèrent le ciel et firent trembler la terre; ils accumulèrent des nuages et firent tomber la pluie; ils firent chatoyer leur éclat de nâgas ; les hommes et les démons furent tous stupéfaits ; le cobra fut saisi de terreur, et, les yeux fixes

d comme ceux d'un mort, il était sans connaissance ; pen- ‘à dant sept jours, il s'abstint de manger. | Le Buddha dit aux bhiksus : « En ce temps, le nâga qui voulait faire périr le cobra, c'était Ânanda ; le nâga qui exposa la doctrine de patience, c'était moi-même; le cobra venimeux, c'était Devadatta. En quelque condition que se trouve le Bodhisattva, il pratique de génération en génération la patience; même quand il est dans un corps d'animal, il n'oublie pas de la pratiquer. » | Telle est la manière dont la pâramità de patience religieuse du Bodhisattva pratique la patience des injures.

CD NT p 7 NET

Autrefois il y avait un royaume nommé Mo-fien-lo ; le roi s'appelait Van ; par l'étude il était parvenu à communiquer avec les intelligences divines ; il n’était rien de si profond qu'il ne l’eût scruté. S’apercevant de l’impermanence des choses de ce monde, il dit: « Mon corps doit se pourrir et devenir un fumier dans ce monde; comment pourrais-je le protéger (1) ?» Il renonça à la gloire et abandonna la joie ; il se vêtit de l’habit religieux de mahâsattva ; il se contenta de la nourriture d’un seul bol et accepta les défenses des çramanas; une forêt dans la montagne lui servit de résidence ; il y demeura trente années.

À côté de l'arbre (sous lequel il vivait) se trouvait un gouffre profond de trois cents pieds. Or un chasseur, poursuivant un cerf à toute vitesse, tomba dans le

(1) Ou, si on suit la leçon de l'édition de Corée : «& Comment pourrais-je garder mon royaume ? »

gouffre ; en ce temps, il y eut un corbeau et un serpent qui, d’effroi, tombèrent aussi dans le gouffre ; ils avaient le corps entièrement meurtri et blessé et tous aussi souf-

fraient ; ils levaient les yeux vers le ciel et criaient lamentablement avec la voix d’un être aux abois et abandonné de tous. Le religieux en fut affligé ; il éclaira (le gouffre) avec une torche pour voir ceux qui s’y trouvaient et allongea le cou en versant des larmes ; s’approchant du gouffre, il cria : « Vous tous, ne vous désolez pas ; je vous retirerai de ce grave péril. » Il fit alors une longue corde. qu'il suspendit pour leur permettre de monter ; ces trois : êtres, qui prenant la corde avec le bec ou la bouche, qui

la prenant dans ses mains, purent avoir la vie sauve. Tous se prosternèrent la tête contre terre et exprimèrent leurs remerciements en disant : « Notre vie était comme un flambeau qu’on emporte ; Ô religieux, votre bonté s’étend

partout sans limites ; vous avez fait que nous avons pu revoir la lumière du jour ; nous désirons, jusqu'à la fin de notre existence dans ce corps, vous fournir tout ce qui pourra vous manquer; c'est par de petits services que nous en reconnaîtrons un grand, et quand nous vous en rendrions dix mille, ils ne payeraient pas de retour le service unique (que vous nous avez rendu). » Le religieux leur. dit: « J'étais roi d’un royaume ; môn royaume était grand

et la population en était nombreuse ; par mes palais, mes joyaux et mes femmes, je l’emportais sur tous les autres royaumes. Mes désirs étaient satisfaits aussi prompte-. ment que l'écho répond au son; il n’était rien que je demandasse sans l'obtenir. Cependant j'ai estimé que ma royauté était un antre de haine : j'ai pensé que les couleurs, les sons, les parfums, les saveurs, les vêtements

ornés et les mauvaises pensées étaient les six épées qui

tranchent notre corps, les six flèches qui percent notre

personne ; c’est à cause de ces six choses mauvaises que

nous restons dans le cycle des migrations pour y subir des

souffrances. Les trois voies sont très funestes ; eiles sont difficiles à endurer et difficiles à supporter ; comme j'étais fort tourmenté (par cette idée), j'ai renoncé à mon royaume et je me suis fait çramana. Je désire obtenir la sagesse du Tathâgata droite, vraie et sans attachements, la doctrine de lillumination suprêmement correcte ; (je désire) être un maître guidant les devas et les hommes, amener à la conversion tous les êtres et les faire atteindre au premier principe ; comment n'aurais-je en vue que vous, ces trois personnes ? Que chacun de vous retourne à sa résidence habituelle ; quand vous verrez ceux qui vous sont chers, exhortez-les à se réfugier par trois fois (dans les trois refuges) et à ne pas s’écarter de la religion du Buddha. »

Le chasseur dit : « Je suis dans la vie profane depuis plusieurs années ; quoique j'aie vu des laïques accumuler les actes de vertu et pratiquer le bien, comment y en aurait-il parmi eux qui, ainsi que le font les disciples du Buddha, traitent les autres comme ils voudraient étre traités eux-mêmes, secourent les êtres et demeurent dans l’obscurité sans mettre en lumière leur renommée ? Mais vous, à religieux, vous possédez ces qualités. Je désire que vous veniez chez moi pour y demander quelques menues offrandes. » — Le corbeau dit : « Mon nom est Po {bol) ; si, Ô religieux, vous êtes dans quelque situation difficile, je désire que vous m’appeliez par mon nom et j’accourrai. » — Le serpent dit : « Mon nom est Tch'ang (long) ; si, 6 religieux, vous éprouvez quelque malheur, je désire que vous m'appeliez par mon nom et je ne manquerai pas de venir pour payer de retour votre bienfait. » Quand ils eurent fini de parler, chacun d’eux s’en retourna.

Un autre jour, le religieux se rendit dans la maison du chasseur ; en le voyant venir de loin, le chasseur dit à sa femme : « Voici venir cet homme de mauvais augure; je vous ordonne de faire un bon repas, mais de Le préparer

avec beaucoup de lenteur; quand cet autre aura vu que

l'heure de midi est passée, il ne mangera pas. » Quand la femme vit le religieux, elle changea brusquement de cou-

leur ; elle feignit de le retenir pour lui préparer à manger; mais, perdant son temps en vains bavardages, elle dépassa l’heure de midi. Le religieux se retira.

De retour dans la montagne, il aperçut le corbeau et l’appela par son nom : Po.Le corbeau lui demanda : « D'où venez-vous ? » « Je viens de chez le chasseur », réponditil. Le corbeau reprit: « Avez-vous mangé ? » Le religieux répliqua : « On m'a préparé de la nourriture ; mais, avant qu'elle fût prête, l'heure de midi était passée et, comme alors je ne devais plus manger, je m'en suis retourné. » Le corbeau dit : « (Ce chasseur est) un démon malfaisant qu’il serait difficile de sauver en lui témoignant de l'affection ; résister à la bonté et s’opposer à celui qui vous à rendu un bienfait, c'est une perversité extrême ; pour moi, je n’ai pas de boissons et de mets que je puisse vous offrir; mais ayez soin de rester assis ici et je reviendrai dans un instant. » Il se rendit en volant dans le royaume de Pan-tchü (Pañcâla) et entra dans la partie postérieure (le harem) du palais royal ; il aperçut la femme du roi qui dormait en ayant dans la parure de sa tête une perle claire comme la lune. Le corbeau prit cette perle dans son bec et revint en toute hâte l’offrir au religieux.

Quand l'épouse (du roi) se réveilla, elle chercha (sa perle) sans la trouver et alors informa le souverain (de cette disparition). Le roi fit une proclamation à son peuple pour dire : « Celui qui trouvera (la perle), on lui donnera mille livres d’or et mille livres d'argent, mille bœufs et mille chevaux. Mais celui qui laura trouvée et ne l'aura pas rapportée,on le punira sévèrement et on exterminera toute sa parenté. » Le religieux ayant fait don (de la perle) au chasseur, celui-ci le chargea de liens et vint informer (le roi). Le roi dit (au religieux) : « D'où vous

vient ce joyau ? » Le religieux réfléchit profondément (et se dit): « Si j'expose comment les choses se sont passées, tous les corbeaux du royaume périront; si je raconte que j'ai obtenu (cette perle) en la volant, ce serait (faire croire que j'ai tenu) une conduite indigne d’un disciple du Buddha. » Il garda le silence et reçut une bastonnade de plusieurs milliers de coups ; cependant il n’était pas irrité contre le roi et n'avait d’animosité contre personne ; avec une grande bonté, il prononça ce vœu : « Puisse-t-on (en me traitant ainsi) me faire obtenir (la dignité de) Buddha afin que je sauve la foule des êtres de toutes leurs peines. » — Le roi dit: « Prenez ce religieux et enterrez-le en ne laissant sortir que sa tête ; demain on le tuera. »

Le religieux appela alors le serpent en prononçant : Tch'ang. Le serpent dit : « Personne dans le monde ne sait mon nom, si ce n’est le religieux. Puisqu'il élève la voix pour m'appeler, c’est sans doute qu'il a une raison (pour le faire). » Il alla donc promptement, et, en voyant l’état dans lequel se trouvait le religieux, il se prosterna la tête contre terre en lui demandant : « Comment cela s'est-il produit ? » Le religieux lui exposa toute l'oriœine de cette affaire; le serpent dit en pleurant : « O reli-

D œieux, votre bonté est grande comme le ciel et comme la

o terre et cependant vous êtes en butte aux calamités; combien plus cela risque-t-il d'arriver à celui qui est dépourvu de sagesse ! qui alors le secourra ? Votre bonté céleste est sans haine (mais moi je vous vengerai); ce roi n'a qu'un seul fils qui est son héritier et n’a pas d’autre successeur ; j'entrerai dans le palais et par ma morsure je tuerai l'héritier présomptif ; puis, en lui appliquant ma médecine divine, vous le guérirez. »

Le serpent entra donc de nuit dans le palais et mordit (l'héritier présomptif) qui mourut; on garda son corps pendant trois jours et le roi promulgua un édit en ces

termes : « Si quelqu'un peut rendre la vie à l'héritier présomptif, je lui donnerai la moitié de mon royaume pour qu'il règne sur elle. » On transporta (le corps) dans la montagne pour l’y incinérer; en y allant, on passa à côté du religieux ; celui-ci dit: « Quelle maladie a eu l'héritier présomptif pour qu’il soit mort ? différez les funérailles ; je puis lui rendre la vie. » Les gens de l’escorte, entendant ces paroles, allèrent en toute hâte les rapporter au souverain ; le roi, partagé entre la tristesse et la joie, fut violemment ému et dit (au religieux) : « Je vous gracie et je vous donne la moitié de mon royaume pour que vous soyez roi. » Le religieux appliqua la médecine sur le corps et l'héritier présomptif revint soudain à la vie en disant : « Pourquoi suis-je ici ? » Les gens de la suite lui exposèrent tout ce qui s'était passé ; l'héritier présomptif revint dans son palais; grands et petits sautaient de joie.

(Le roi voulut) prendre la moitié de son royaume pour en faire don (au religieux), mais celui-ci refusa de rien accepter. Le roi comprit alors et dit: « Si vous n’acceptez pas la moitié de mon royaume, comment pourriez-vous être un voleur? De quel pays êtes-vous et en vertu de quelles opinions vous êtes-vous fait çramana ? Comment êtes-vous entré en possession de la perle ? alors que vous avez une si noble conduite, comment se fait-il que vous ayez été pris dans un tel malheur? » Le religieux raconta toute son histoire ; le roi en était pénétré de compassion et les larmes qu'il versait inondaient son visage.

Le roi dit au chasseur : « Vous avez rendu un service signalé à l’État; convoquez ici tous vos parents aux neuf degrés ; je veux les récompenser largement. » Ses parents, grands et petits, s’étant tous rassemblés à la porte du palais, le roi dit : « La méchanceté et l’ingratitude sont les plus grands des crimes. » Il les extermina donc.

Le religieux se rendit dans la montagne pour y étudier la sagesse ; il se perfectionnait et progressaitsans relâche.

Après que sa vie fut terminée, il naquit en haut parmi les devas.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui en ce temps était le religieux, c'est moi-même ; Le corbeau, c’est le fils du héron (Çâriputra); le serpent, c’est Ânanda; le chasseur, c'est Devadatta ; la femme du chasseur, c’est la jeune fille qui s'était mis une écuelle sur le ventre (1). »

Telle est la manière dont la pâramità grandement bienfaisante du Bodhisattva pratique la patience des injures.

(Trips NE 5-p72%0772;:v°0

Autrefois, dans le royaume de Aiu-chen, il ÿ avait un roi nommé YŸang-kia-ta (2) (Angada); ce royaume était vaste ; la population y était florissante ; (le roi) gouvernait le pays avec droiture et ne faisait point tort à son peuple. Le roi eut deux enfants, un fils et une fille ; le fils se nommait Siu-ta (Suta); la fille se nommait Vqan-chô-nan (Añjanâ); ils menaient une conduite pure ; le roi, qui les aimait fort, fit faire pour eux un étang d’or; quand les deux enfants entrèrent dans l’étang pour s’y baigner, il se trouva qu'une tortue qui se nommait « Or » et qui était borgne, s’ébattait elle aussi dans l'étang; elle heurta le corps des enfants qui, tout effrayés, poussèrent de grands cris. Le roi leur en ayant demandé la cause, ils répondirent que dans l'étang il y avait un animal qui, en les

(1) C'est la bhiksuni Ciñéamänavikà qui eut recours à ce stratagème pour faire croire qu'elle était enceinte des œuvres du Buddha.

(2) Le texte du Tripitaka de Tokyô écrit ff} JM XÆ, mais il est vraisemblable que, au lieu du caractère fl qui se prononce yi, il faut lire {ff} qui se prononce yang.

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heurtant, les avait effrayés. Le roi, irrité, dit : Cet étang a été aménagé pour mes enfants ; quel est l’animal qui y demeure et qui effraie mes enfants? » Il ordonna qu'on disposât un filet pour prendre (la tortue) ; les démons, les dragons et les êtres étranges s’empressèrent de faire en sorte qu’on s’emparât d’elle ; quand le possesseur du filet l’eut prise, le roi dit : « De quelle façon faut-il la faire périr ? » Parmi ses ministres, l’un conseilla de la décapiter, un autre de la brüler vive, un autre de la hacher et d’en faire du bouillon. Un ministre dit : « Ces morts ne sont pas cruelles ; qu'on la jette dans la grande mer : voilà ce qu'on peut appeler un supplice cruel. » La tortue dit en riant : « C’est bien là en effet un supplice cruel. » Le roi chargea des gens de la jeter dans le fleuve et la tortue parvint ainsi à s'échapper.

Toute joyeuse, elle se rendit promptement chez un roi nâga à qui elle raconta ceci : Le roi des hommes Yangkia-la a une fille fort belle dont l’éclatante beauté est pareille à celle d’une déesse ; le roi des hommes à des sentiments qui sont très attachés à Votre Majesté ; il voudrait par une union contractée avec sa fille vous donner parenté avec lui. » Le nâga dit : « Êtes-vous sincère ? » « Certes », répliqua la tortue. On prépara alors pour la tortue un excellent festin où on employa tous les ustensiles précieux, La tortue dit : « Envoyez promptement vos ministres les plus sages pour la chercher; mon roi désire voir cette affaire réglée. » Le nâga envoya seize de ses ministres les plus sages qui, à la suite de la tortue, arrivérent dans le fossé au pied de la ville où habitait le roi des hommes. La tortue leur dit : « Arrêtez-vous ici, Je vais informer le souverain. » Elle se sauva alors et ne revint plus. Les seize ministres, tristes et inquiets, entrèrent tous dans la ville et allèrent voir le roi. Le roi leur dit: « Pourquoi venez-vous? » Les nâgas répondirent: « O roi céleste, que votre bienveillance nous accueille ;

Votre Majesté a désiré que sa noble fille devint la femme de notre roi; c'est pourquoi celui-ci nous a envoyés à sa rencontre. » Le roi irrité leur répondit: « Comment se pourrait-il que la fille d’un roi des hommes s’'appariât à un nâga à forme de serpent ? » Les nâgas répondirent : « O grand roi, vous avez spécialement envoyé une tortue céleste pour nous informer de vos volontés. Ce n’est pas sans motifs que nous sommes venus. » Le roi se refusant à consentir à leur demande, les dragons firent par des transformations magiques que tous les objets qui se trouvaient dans le palais se changeaient en des scintillements de nâgas qui entouraient le roi par devant et par derrière. Le roi poussa des cris de terreur; tous ses ministres, saisis de crainte, se rendirent au bas de la salle principale pour s'informer de qui était arrivé ; le roi leur exposa toute l'affaire. Les ministres furent unanimes à dire : « Comment pourrait-on, à cause d’une fille, causer la perte de tout Le royaume ? » Le roi et ses ministres allèrent donc au bord de l’eau pour y amener la fille; celle-ci devint ainsi la femme du nâga.

Elle enfanta un fils et une fille; le fils se nommait P'an-ta (Bandha ?). Lorsque le roi nâga mourut, son fils lui succéda dans la dignité royale. Il désira renoncer aux souillures de l'éclat de ce monde et s'exercer à la résolution de se conduire noblement; mais il avait une myriade d’épouses, qui se mirent toutes à le poursuivre ; il s'enfuit et se cacha sans parvenir à leur échapper; il monta sur la terre ferme et se plaça sous un arbre sseu-li : il dissimula sa personne en revétant un corps de nâga et se coucha enroulé sur lui-même ; la nuit il y avait l'éclat de lumières qui brillaient par dizaines sous cet arbre; chaque jour il pleuvait des fleurs de telles et telles espèces dont la couleur était si éclatante et l'odeur si <exquise qu’on n’en avait jamais vu de pareilles dans le monde. |

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