‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 54 sur 93 · LL · texte numérisé non relu

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Sûtra de la venue dans le royaume des hommes nus.

Autrefois le Bodhisattva et son frère aîné s'étaient tous deux approvisionnés de denrées de leur pays et se rendaient ensemble dans le pays des (hommes) nus. Le frère cadet dit : « Ceux qui ont une grande part de bonheur ont tout naturellement des vêtements et de la nourriture. Ceux dont la félicité est mince doivent certes déployer toute leur énergie (pour se vêtir etse nourrir). Maintenant ce pays des (hommes) nus ne connaît ni le Buddha, ni la loi, ni l’assemblée des çramanas; c'est ce qu'on peut appeler une région où il n'y a pas d'hommes (dignes de ce nom). Nous donc. quand nous irons, soit que nous baissions la tête, soit que nous la levions pour gagner leur sympathie, n’aurons-nous pas de la peine (à la gagner)? Quand nous serons entrés dans le royaume, conformons-nous à ses mœurs; observons ses usages dans tous nos actes; ayons des caractères souples et des paroles accommodantes ; dissimulons notre intelligence et ayons l'air simple. Voilà la conduite qu'imaginerait un homme supérieur. » Le frère aîné dit: « Les rites ne sauraient être mutilés; la vertu ne saurait reculer. Comment pourrions-nous, en allant tout nus, porter atteinte à notre ancienne dignité? » Le frère cadet répliqua : « Les sages d'autrefois, d’après les exemples qu'ils nous ont laissés, abaissaient leur corps mais n’abaissaient pas leur conduite; tel fut constamment le modèle qu'ils nous ont donné. Etre d'or à l’intérieur et de cuivre à l'extérieur, renoncer aux usages établis pour se con-

former aux circonstances, blâmer d’abord, mais ensuite se

résigner en soupirant, c’est là la supériorité de la conduite opportune. » |

Puis, tous deux étant arrivés dans ce pays, le frère aîné dit : « Entrez le premier et voyez ce qu'il y a là à gagner ou à perdre; vous m'enverrez un messager pour m'en avertir. » Le frère cadet répondit : « Je vous obéis avec empressement. » Dix jours après, un envoyé revint dire au frère aîné : «Il vous faudra vous conformer aux mœurs et aux usages. » Le frère aîné répliqua avec brusquerie : « Renoncer à la qualité d'homme pour imiter les bêtes, comment serait-ce la conduite du sage ? que mon Rs cadet le fasse; moi, je ne le ferai pas. »

D'après les coutumes de ce royaume, chaque dernier jour et chaque quinzième jour du mois, les habitants se livraient pendant la nuit à des réjouissances sur la place publique; ils s'oignaient la tête avec une onction d’huile de chanvre; ils se peignaient le corps avec une poudre blanche; ils se mettaient au cou des colliers d’ossements divers; ils frappaient deux pierres l’une contre l’autre; hommes et femmes, se tirant par la main, faisaient des sarabandes en chantant et en dansant. Le Bodhisattva les imita et les gens du pays en furent très joyeux; le roi l’aima, le peuple le respecta; les hôtes s’attachaient à lui. Le roi prit toutes ses marchandises et lui en paya dix fois la valeur.

Le frère aîné entra dans ce royaume monté sur son char; il parla au nom d’une loi sévère et s’aliéna aussitôt le cœur du peuple; le roi fut irrité contre lui; le peuple le méprisa ; on le dépouilla de ses richesses et on le battit; ce ne fut que sur les prières du frère cadet qu’on le relàcha.

Tous deux revinrent dans leur pays; ceux qui escortaient le frère cadet remplissaient la route; ceux qui injuriaient le frère ainé assourdissaient les oreilles des gens. Le frère ainé, confus et irrité, dit (à son frère cadet) : « Pourquoi

ces hommes sont-ils vos amis et sont-ils mes ennemis: vous avez été comblé de bienfaits et moi j'ai été dépouillé; ne serait-ce pas que vous m'avez calomnié? » Il fit un nœud à la ceinture de son frère cadet 1) et Lui dit: « Dorénavant, de génération en génération je vous traiterai avec cruauté et je ne vous pardonnerai jamais. » Le Bodhisattva, fort affligé, prononça ce vœu en versant des larmes : « Puissé-je de génération en génération rencontrer le Buddha, voir la Loi, servir en personne les cramanas; que mes quatre bienfaits recouvrent tout et que par ma bonté je sauve tous les êtres; je traiterai mon frère aîné comme moi-même et je ne violerai point ce serment. » À partir de

ce moment, le frère ainé maltraita à toute occasion son frère n. cadet et celui-ci constamment le sauva.

| Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui en ce temps était le frère cadet, c'était moi-même; le frère aîné, c'était Devadatta. »

Telle est la manière dont la pâramità de patience bienveillante du Bodhisattva pratique la patience des injures. |

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Sûtra (du Bodhisatlva) expiant une faute en endurant la faim pendant six années. |

Autrefois le Bodhisattva était Le roi d’un grand royaume; il confiait sa destinée aux trois Vénérables et s’acquittait

(1) I semble que ce soit là pour le frère ainé un moyen de marquer la haine tenace qu'il avait conçue envers son cadet.

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entièrement des dix actions excellentes; sa vertu s’étendait au loin et au près; il n’était personne qui ne subît son influence; le tranchant des glaives ne s’appliquait sur personne et les prisons étaient vides; le vent et la pluie arri- \aient aux époques voulues; le royaume était prospère et le peuple était riche; dans les quatre directions on jouissait du calme; sur les routes, nul ne gémissait avec colère; les petits écrits ornés et menteurs (1), nul n’en parlait dans tout le royaume; la vraie transformation produite par les six pâramitàs, il n’était personne qui ne la célébrât.

Il y avait alors un brahmane qui observait une conduite pure; il demeurait solitaire dans les forêts de la montagne et ne se mêlait pas au monde; la seule vertu était son occupation. Une nuit, ayant soif, il alla boire et, par erreur, prit de l'eau d’un étang où étaient des fleurs de lotus plantées par un homme du pays. Quand il eut bu, sa réflexion s’éveilla et il dit : « Celui qui a acheté cet étang se sert des fleurs pour en faire des offrandes aux temples du Buddha et se nourrit lui-même de l’eau et des fruits; en buvant cette eau sans en avertir le propriétaire, j'ai commis un vol. Or le vol est puni de telle sorte que d’abord on entre dans (l'enfer de) la Grande Montagne; puis on devient un animal qui est mis à mortet vendu sur la place du marché pour compenser la dette contractée dans une existencce antérieure; si on obtient d’être dans la condition humaine, on devra être un esclave. Le mieux est que j'expie au plus tôt dans la vie présente et je n'aurai pas à rougir de tourments à venir. » Il se rendit au palais et s’accusa luimême, disant: « Moi, un tel, j'ai commis un vol; je désire Ô grand roi, que vous me punissiez suivant la loi. Quand j'aurai expié actuellement, j'espère n'avoir pas à endurer des choses pires plus tard.» Le roi lui dit : « C'était de l’eau naturelle et qui n'avait aucune valeur ; quel crime y

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1) Les ouvrages des hérétiques.

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a-t-1l là ? » Il répondit : « Celui qui a acheté une habitation en possède le puits; celui qui occupe un champ tient aux herbes de ce champ. Si on veut puiser de l’eau dans le puits ou couper des herbes, on ne saurait le faire sans en avertir (le propriétaire). Moi, j'ai bu sans donner aucun

avertissement; n'est-ce pas un vol? Je désire, 6 roi, que

vous me jugiez. » Le roi lui dit : « J'ai beaucoup d’affaires d’État; asseyez-vous pour le moment dans le parc. » Le fils aîné du roi le fit s'établir au plus profond du parc.

Comme les affaires dont le roi avait à s'occuper étaient fort nombreuses, il oublia (le brahmane) pendant six jours. Soudain il s'en aperçut et dit : « Où se trouve donc le brahmane ? Qu'on lui dise promptement de venir. » Le brahmane avait observé les défenses et n'avait ni bu ni mangé pendant les six jours; quand il vint pour se tenir debout devant le roi, son corps était émacié et, dès qu'il se leva, il s’abattit à terre. En le voyant, le roi se prit à pleurer et dit : « Ma faute est grave. » Quant à la reine, elle s’en moqua. |

Le roi chargea des gens de donner un bain au brahmane et de préparer pour lui toutes sortes de mets excellents qu'il lui offrit en personne; il se prosterna la tête contre terre devant lui et se repentit de ses fautes en disant : « Je suis le souverain des hommes; quand quelqu'un de mon peuple souffre de la faim, je souffre de la faim moimême, et, quand quelqu'un a froid, mes propres habits sont trop minces. A plus forte raison éprouvé-je une souffrance quand celui qui souffre est un homme qui chérit la sagesse et pratique la vertu. Le bonheur qu'attirent les hommes de bien de tout le royaume n'équivaut pas aux bienfaits que produit un seul homme qui se conduit d’une manière élevée et qui est un sage. Quand le royaume est calme, que le peuple est tranquille, que les quatre saisons suivent leur cours régulier et, que les céréales sont abon-

dantes, qu'est-ce qui peut en être cause, sinon le bienfait

qui résulte de l'observation des défenses. » Le roi dit au religieux : « Si telle est la punition du fait d’avoir bu de l'eau sans donner d'avertissement, à combien plus forte raison de graves peines n’attendent-elles pas un véritable vol? À cause de ce que (vous avez souffert), je vous pardonne; vous n’aurez plus tard aucun tourment. » Le brahmane dit : « Fort bien; j'accepte la grande faveur que me fait le roi. » .

Après ces événements(le Bodhisattva) passa par d’infinies successions de naissances et de morts, et, quand il arriva au moment où il fut près d'atteindre à la dignité de Bud- 24 dha, il ne mangea pas pendant six ans ; sa punition ayant | pris fin, la sagesse se réalisa en lui. Æ’ieou-yi (Gopâ) se délivra et alors Lo-yun (Râhula) naquit (1).

Le prince héritier avait abandonné son royaume pour se livrer aux austérités dans les forêts de la montagne; des hérétiques disaient tous qu'il était fou et leurs insultes se multipliaient. Le prince héritier les entendait, mais il supportait avec patience les outrages et étendait (à ses insulteurs) sa charité salutaire. Quand le bonheur qu’il s'était

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acquis fut très élevé, la sagesse se réalisa en lui; tous les devas s’assemblèrent comme des nuages et, en se prosternant, reçurent ses instructions ; tous les souverains et tous les peuples sans exception lui confièrent leurs destinées.

Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui en ce temps était le roi, c’est moi-même ; la femme du roi, c'était A’ieou-yi (Gopâ) ; le fils aîné du roi, c'était Lo-yun (Râhula). Quand on se plaît au mal, la punition accourt ; quand on fait le bien, la récompense bienheureuse s'ensuit; ne doit-on pas être attentif ? Pour avoir oublié le religieux et l'avoir fait jeûner

(1) Comme on le verra plus bas, Gopà fut enceinte de Râbhula pendant six ans. L'Avadänakalpalatä et l'Abhiniskramanasûtra supposent aussi que Râhula fut dans le ventre de sa mère pendant six ans (Cf. Foucaux, Rgya ch er rol pa, 2° part., trad. française, 1848, p. xxn1, et p. 389 n.). On remarquera que ces six années de la grossesse de la femme du Buddha correspondent aux six années d'ascétisme du Buddha lui-même.

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