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invoquait le ciel en demandant pitié. Le cerf eut compassion de lui et dit : « Il est difficile d'obtenir de vivre en qualité d'homme ; faut-il donc laisser se perdre une vie humaine ? Mieux vaut me jeter dans le péril pour sauver cet homme. » Il se rendit donc à la nage auprès de lui et lui dit : « Ne craignez point, saisissez mes cornes et montez sur mon dos; maintenant je vous sauverai. » L'homme suivit son conseil.
Quand le cerf eut achevé de tirer l’homme hors de l’eau, il s’en fallait de peu que sa respiration ne füt suspendue ; l’homme, tout joyeux d’être sain et sauf, tourna trois fois autour du cerf, se prosterna et lui fit cette déclaration : « La condition d'homme est difficile à obtenir ; cette vie est donc fort importante ; Ô grand personnage, vous vous êtes jeté dans le péril pour secourir mon importante vie ; votre bienfait est plus grand que le ciel et la terre; jamais je ne l'oublierai; je désire être votre esclave pour vous fournir tout ce dont vous aurez besoin. » Le cerf répliqua : « Allez-vous en; ma personne vous embarrasserait votre vie durant. Si quelqu'un me recherche, ne dites pas que vous m'avez vu. » L'homme qui avait failli se noyer y consentit avec empressement, en affirmant que jamais il ne contreviendrait à cette recommandation.
En ce temps, le roi du royaume se nommait Wo-yin-sien (Mahendrasena) ; il tenait une conduite sincère et affable; avec bienveillance il nourrissait la multitude du peuple. L’épouse principale du roi avait nom Æo-iche (Ksema) ; elle vit en songe le roi-cerf avec son pelage de neuf couleurs et ses cornes plus belles que celles d’un rhinocéros ; elle se réveilla et raconta au roi ce qu’elle avait vu, ajoutant qu’elle désirait avoir la peau et les cornes de ce cerf pour se faire un vêtement et une parure, et que, si elle ne les obtenait pas, elle mourrait certainement. Le roi lui promit à plusieurs reprises qu'il lui donnerait satisfaction.
Lorsque le matin fut venu, ilexposa à ses ministres comment était fait ce cerf et promulgua un édit pour faire appel à ceux qui voudraient le chercher ; il promettait à celui qui le prendrait de lui donner en apanage une préfecture et de lui faire don d’un vase d’or plein de grains d'argent et d'un vase d’argent plein de grains d’or. Telle étant la proclamation, l’homme qui avait failli se noyer se réjouit, dit : «Si je puis gagner une préfecture et deux vases, l’un d'or et et l’autre d’argent, je serai heureux jusqu’à | la fin de mes jours ; quant au cerf, s’il en perd la vie, en quoi cela me concerne-t-il ? » Il se rendit donc promptement au palais et informa le roi de tout ce qu'il savait; à peine eut-il parlé que son visage devint lépreux et que sa bouche devint pourrie et empestée : il dit encore : « Ce cerf a une puissance surnaturelle; à roi, il vous faut emmener avec vous une multitude d'hommes pour le prendre. » Le roi se mit alors à la tête d’une armée et traversa le fleuve à la recherche du cerf. |
Celui-ci cependant était lié d'amitié avec un corbeau ; comme il était couché et dormait, ilne s’aperçut pas de la venue du roi; le corbeau lui dit : « Ami! le roi vient pour vous prendre. » Mais le cerf, accablé de fatigue, n’entendait pas ; le corbeau lui piqua donc l'oreille de son bec en répétant: « Le roi vient pour vous tuer. » Le cerf, stupéfait, aperçut le roi qui tenait son arc bandé et tourné contre lui; il se porta aussitôt au-devant de lui, s’agenouilla, se prosterna et dit : « O roi, veuillez m’accorder un quart d'heure de vie; je voudrais vous exposer mes humbles sentiments. » En voyant le cerf agir ainsi, le roi ordonna qu’on cessât de tirer des flèches. |
Le cerf reprit : « O roi, vous faites grand cas de la première reine et vous endurez en personne des fatigues pour la satisfaire; ma perte est donc inévitable. Mais, Ô roi, vous demeuriez au plus profond de votre palais; comment avez-vous su que ma chétive personne se trou-
vait ici ? » Le roi répondit en indiquant l’homme du doigt : « C’est ce lépreux qui m’en a informé. » Le cerf dit : « Je cherchais de bonnes herbes pour m’en nourrir lorsque
j'aperçus de loin cet homme qui se noyait, qui invoquait
le ciel et demandait pitié. Par compassion, je me jetai moi-même dans le péril pour le sauver ; quand cet homme fut monté sur le rivage, il était tout joyeux et me dit en se prosternant : « Ma vie était près d’être détruite, mais vous l’avez sauvée ; je désire vous fournir de l’eau et des herbes et être ma vie durant votre esclave. » Je lui répondis : « Allez-vous en; mais, quel que soit l’endroit où vous vous rendiez, gardez-vous de révéler à aucun homme que je me trouve ici. » Le roi-cerf dit encore : « Mieux vaudrait retirer de l’eau des herbes ou des bois flottants pour les déposer sur la terre ferme plutôt que de faire sortir de l’eau un homme qui ne paie point de retour. Celui qui dérobe des richesses et qui en tue le possesseur, on peut encore lui pardonner son méfait ; mais quand quelqu'un qui a reçu un bienfait complote contre son bienfaiteur, c'est là une cruauté qu’il est difficile d'exprimer. » Le roi dit, tout surpris : « Quel est donc cet animal qui a en lui une vaste bienveillance, qui sacrifie sa vie pour sauver les autres et qui ne considère pas que cela soit chose bien difficile ? Cet être est certainement céleste. »
Le roi, approuvant fort les paroles du cerf, se réjouit et s’appliqua avec ardeur à la vertu. Il promulgua cet ordre : dans son royaume : « Dorénavant, qu’on laisse manger les cerfs à leur gré ; ceux qui oseraient me désobéir seront tous punis de mort immédiate. » Quand le roi fut revenu dans son palais, la première reine, apprenant qu'il avait remis le cerf en liberté, eut un tel accès de colère que son cœur se rompit; elle mourut et entra dans (l'enfer de) la Grande Montagne. Cakra, souverain des devas, apprit que ce roi avait une volonté ferme et honorait la bonté; il le
loua d’être tel; mais, pour voir ce que valait sa résolution, il créa miraculeusement des êtres semblables à des cerfs qui remplissaient le royaume et dévoraient les céréales ; toutes les moissons de céréales disparurent sur le sol devenu ras ; le peuple s’en plaignit ; le roi dit : « Plutôt que de protéger ce royaume en faisant une méchante tromperie, mieux vaut causer sa ruine en observant la bonne foi. » Cakra s’écria : « Ceroiest vraiment de bonne foi. » Il fit alors partir les cerfs de tous côtés et les céréales poussèrent dix fois plus abondantes ; les fléaux funestes disparurent ; tous les maux s’anéantirent.
Le Buddha dit aux bhiksus : « Celui qui, en ce temps, était le roi des cerfs, c'est moi-même; le corbeau, c'était Ânanda; le roi, c'était Câriputra ; l'homme qui avait failli se noyer, c'était Devadatta ; la femme du roi, c'est maintenant la femme de Devadatta. »
Telle est la manière dont la pâramità de volonté ardente du Bodhisattva est énergique.