‹ Cinq cents contes et apologues (volume 4)Chapitre 64 sur 93 · ND · texte numérisé non relu

ND

(Erip.,-NE:5; D: 824805)

À la naissance du prince héritier, le roi avait chargé un devin de tirer son horoscope. Le devin avait dit: « S'il reste sur le trône il deviendra certainement souverain volant (Cakravartin); s’il renonce à son royaume et se fait cramana il deviendra un maître des devas et des hommes. » Le roi fit construire des palais appropriés aux trois saisons; ces palais affectés respectivement au printemps, à

(1) Le miracle consistait dans le fait que l'ombre de l'arbre continuait à rester sur le corps du Buddha et ne changeait pas de place au fur et à mesure qu’avançait le soleil.

l'été et à l'hiver, avaient chacun des bâtiments différents;

dans chaque bâtiment, il y avait cinq cents musiciennes;

elles n'étaient ni grasses ni maigres et leur stature ne laissait rien à reprendre ; leurs charmants visages étaient frais et clairs; elles étaient toutes comparables au pêcher et au prunier; chacune d’elle possédait simultanément plusieurs talents ; leur élégance séduisait même les sages ; elles

étaient destinées à réjouir le prince héritier. En avant de chaque salle, on avait planté en rangs des arbres qui portaient des fruits délicieux et des fleurs dontle parfum embaumait l'air; au milieu d’étangs d’eau pure s’épanouissaient des fleurs diverses; des oiseaux de toutes sortcs chantaient à l'unisson. Quand on ouvrait ou qu'on fermait la porte du palais, le bruit s’entendait à quarante /! de distance(1); des ministres dévoués et des soldats faisaient des patrouilles sans se. lasser, et se tenaient sur leurs gardes avec vigilance; des oiseaux, tels que des hérons et des canards, poussaient sans interruption des cris d’alerte (2).

A l’âge de dix-sept ans, le prince héritier avait compris tous les livres saints, et c’étaient maintenant ses maîtres, qui à leur tour, se prosternaient et recevaient ses instructions. Le roi choisit pour lui une épouse; le nom de cette épouse, était Â’ieou-yt(Gopâ); pour la beauté du visage, elle était légale d’une fille des devas. Le prince était de force à repousser soixante grands éléphants. Quand il eut atteint l’âge de dix-neuf ans, le prince héritier fitune réunion générale de toutes les musiciennes qui étaient au nombre de quinze cents ; il les réunit ensemble dans une même salle pour qu’elles déployassent tous leurs talents; son intention était de les fatiguer et de les endormir, afin de pouvoir les quitter et s'échapper. Le ciel fit que ces musi-

(1) Ce beau palais n'était donc qu'une prison dont le prince n'aurait pu sortir sans que le bruit des portes le trahît. (2) C'était encore un moyen d'empêcher toute sortie furtive du prince.

ciennes s'endormirent toutes et furent sans connaissance. Le prince héritier regarda avec une pensée calme ces musiciennes qui lui apparurent comme des marionnettes en bois; les intervalles entre leurs articulations étaient creux comme des morceaux de bambou entre les nœuds; leurs pieds et leurs mains pendaient à terre; leurs larmes coulaient ; leurs bouches bavaient; la sueur couvrait leurs joues; elles étaient couchées sur leurs tambourins, la chevelure en désordre. Ces musiciennes étaient toutes parées de pendeloques qui retombaient et qui s’agitaient quand elles marchaient, de joyaux en perles brillantes comme des fleurs, de colliers et de bracelets diversement merveilleux; elles étaient vêtues de vêtements royaux en gaze légère et brodés; elles avaient des luths, des guitares, des flûtes, des cornets, des syringes et autres instruments de musique; or tout cela gisait épars à terre. Les oiseaux qui donnaient l'alarme, ainsi que les gardiens, étaient plongés dans des ténèbres profondes et avaient perdu toute conscience. Le prince héritier, d’un regard que rien ne voilait, regarda tous ces corps qui étaient autour de lui, puis il reporta ses yeux sur sa femme ; il vit en elle ses cheveux, son crâne, ses os, ses dents, ses ongles, sa peau, sa chair, ses humeurs, son sang, sa moëlle, sa cervelle, ses tendons, ses veines, son cœur, son fiel, sa rate, ses reins, son foie, ses poumons, ses intestins, son estomac, ses yeux, ses larmes, ses excréments, son urine, sa pituite, sa salive; à l’intérieur il aperçut comme des os desséchés; à l'extérieur il aperçut comme un sac plein de chair; il n’y avait rien là qui fût admirable ; quant aux endroits sales et puants, si on les regarde ou qu’on y arrête son souvenir, cela fait vomir; tel un objet dont l'extérieur est fardé d'indigo (1), qu'on a recouvert d’étoffes bigarrées et dont on a parfumé le dehors

(1) Traduction hypothétique des caractères É£ FE x

avec des parfums, mais dont on a rempli l’intérieur avec des excréments, de l'urine, du pus, et du sang; les sots se fient sur l’apparence; mais les sages, qui voient ce qui est à l’intérieur, s’enfuient à dix mille /: de là et encore tiennent-ils les yeux fermés.

Le prince héritier, ayant regardé (toutes ces formes corporelles), reconnut qu’elles étaient comme une illusion et qu'on ne pouvait les conserver longtemps; il comprit que la vie dans ce monde est provisoire et qu'il faut de toute nécessité revenir au premier principe; les dormeuses qui gisaient sans ordre comme des cadavres redoublaient sa tristesse, concentrant sa pensée, il entra en contemplation ; il sortit de contemplation et vit en haut les étoiles qui scintillaient ; la nuit était alors vers son milieu ; tous les devas se pressaient autour de lui, et, les mains jointes, l’adoraient; les parfums des fleurs et toutes sortes d’harmonies se multipliaient à l'infini en comblant ses désirs; quand le prince héritier eut vu les devas se prosterner, il prononça un texte saint en disant : « La luxure et la débauche sont les pires des maux; elles rendent l’homme fou et ivre ; elles dénigrent la vraie doctrine pour louer l’hérésie ; elles font des ténèbres la clarté. C’est pourquoi tous les Buddhas, les Pratyeka Buddhas et les Arhats ne les approuvent pas comme quelque chose de bon, mais prescrivent de s’en éloigner au plus vite. »

Après avoir médité sur ces pensées, il appela Chandaka (Tch'ü-ni) et lui dit : « Harnachez en toute hâte (mon cheval) pour partir. » Il fit encore cette réflexion : « Quand on ouvre ou qu'on ferme les portes de la ville, le bruit s'entend à quaranté ! de distance; comment faudra-t-il faire ? » Les devas lui dirent : « Nous aurons soin d'y pourvoir. O Honoré du monde, nous veillerons sur les portes pour qu'elles ne fassent aucun bruit et que les habitants du palais ne s’apercoivent de rien, et pour que les

pas de votre cheval soient silencieux et ne rendent pas le moindre son. »

Le prince héritier monta à cheval (1); les dix millions de souverains Çakra, les quarante millions de quatre grands devarâäjas, les devas, les dragons, les démons, les génies, lui faisaient escorte, le guidaient et aplanissaient le chemin ; la musique des devas chantait ce chant : « La suprême | élévation, nous l'avons rencontrée dans cette vie; nous avons pu contempler son éclat surnaturel; nous avons affranchi notre cœur des peines de ce monde impur, et jamais plus (cet avantage) ne se perdra. Ceux qui souffrent dans les huit difficultés et qui s’éloignent du Vénérable sont à plaindre. » Elle disait encore : « O heureuse rencontre qui nous a valu d’être réunis à lui ! » Quand le cheval franchit la porte, celle-ci fit entendre un bruit; le cheval sanglota, hennit de tristesse et Les larmes coulèrent sur ses joues; mais les devas assoupirent Le roi et tous les gens du royaume qui ne s’apercurent de rien; la cause en était qu'ils désiraient faire en sorte que le prince héritier put atteindre promptement à la sagesse de Buddha.

Le prince héritier renonça donc à la dignité de roi tourneur de la roue (Cakravartin) et possesseur des sept joyaux; il se soumit à toutes les souffrances pour sauver tous les vivants.

Telle est la manière dont le Bodhisattva concentra son cœur par la pâramità de contemplation.

(1) Le texte chinois dit £ É « monta à cheval ». C’est, en effet, monté à cheval, et non assis dans un char, que le prince héritier, quittant furtivement le palais royal, est représenté sur un des bas-reliefs de Yunkang près de Ta-Fong fou (cinquième siècle). Cf. Chavannes, Mission archéologique dans la Chine septentrionale, pl. CXI.

Clrips Nb; p. 82v°-83 r°,)

A l’époque où le prince héritier, n’avait pas encore atteint à la sagesse, il prit de l'herbe sèche sur la terre, (la disposa) sous un arbre, joignit les mains et s’assit correctement ; il rejeta toutes les pensées souillées ; il purifia son cœur et unifia sa volonté. Il se dit : « À partir d'aujourd'hui, ma chair et mes tendons vont se dessécher et se mortifier; si, en cette occasion, je n’obtiens pas de devenir Buddha, je ne me lèverai plus jamais. » Le Bodhisattva atteignit alors à la première contemplation, puis à la seconde, à la troisième et parvint à la quatrième, Dans la première nuit donc, il atteignit à la première chou-chô (1) (dhyäna) et connut ce qu'avaient été durant des kalpas innombrables son père, sa mère, ses frères, sa femme, son fils et ses parents aux neuf degrés ; dans la seconde nuit, il atteignit à la seconde chou-chàü (dhyâna) et connut pour luimême ce qu'il avait été durant d’innombrables kalpas, pauvre ou riche, élevé en dignité ou d'humble condition, grand ou petit, blanc ou noir ; il connut en outre, sans aucune exception, pour tous les êtres vivants quelles pensées ils avaient eues, et quelles pensées ils n'avaient pas eues ; dans la troisième nuit il atteignit à la troisième chou-chà (dhyâna) ; Les trois influences pernicieuses furent alors entièrement détruites, et, quand la nuit fut près de

(1) Ar Hé] Le mot fù qui signifie « science magique » est ici la traduction du terme dhyâna. On ajoute à ce mot chinois le caractère HE] chô qui transcrit jja (dyà) de manière a donner d'en‘emble un aspect plus ou moins hindou.

faire place au jour, la sagesse de Buddha fut réalisée en lui. Réfléchissant avec intensité il dit: « Maintenant je suis parvenu à être Buddha ; cela est très profond, cela esttrès profond; j'ai obtenu une chose difficile entre toutes les choses difficiles à connaître, subtile entre toutes les choses subtiles, merveilleuse entre toutes les choses merveilleuses. Maintenant la sagesse de Buddha est réalisée ; j'ai obtenu de ne rien ignorer. » Il se leva et alla auprès d’une rivière où était un nâga; ce nâga se nommait Muëilinda (Wen-lin) (1); au bord de la rivière où demeurait Mu- &ilinda (Wen-lin), il y avait un arbre sous lequel le Buddha s’assitet dit : « Autrefois Dipamkara Buddha (Ting-kouang fo) me donna la vénérable prédiction qui me concernait et me dit que je serais le Buddha Câkyamuni (Che-kia-wen fo) ; en vérité il est arrivé ce qu'on m'avait annoncé, et maintenant j'ai obtenu d’être Buddha. Depuis des kalpas innombrables, je pratique la libéralité (dâna), je supporte les affronts (ksânti), je déploie mon énergie (virya), je me livre à la contemplation (dhyäna), je me règle sagement (cila). Par le mérite de mes vœux accumulés, j'ai obtenu maintenant, pour la première fois, la dignité suprême. Quand on fait le bien, le bonheur s’ensuit ; impérissables sont mes actes méritoires. » Tandis que le Buddha avait ces pensées, il entra dans la pâramitâ de contemplation. Le Buddha était au bord de Ia rivière ; son éclat lumineux fit pénétrer sa clarté jusqu'à l'endroit où habitait le nâga ; en voyant le reflet de cet éclat, le nâga sentit toutes ses écailles se hérisser; auparavant déjà il avait vu trois Buddhas, à savoir Krakucchanda Buddha (Keou-keou-ts'in fo) Kanakamuni Buddha (Xeou-na-han-meou-nt fo) et Kâcyapa Buddha (AÆïa-che fo) (2) ; quand ces trois Buddhas avaient obtenu la sagesse, tous s'étaient assis là, et leur

(1) Cf. Lalita vistara, chap. XXIT ; Yoga sütra, section IIT, 18, 19 et 49. (2) Ce sont les derniers des sept Buddhas qui précédèrent le Buddha

actuel.

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clarté avait entièrement illuminé la résidence du nâga ; quand le nâga aperçut l'éclat brillant, il se dit : « Cetéclat est égal au reflet de l’éclat projeté par lestrois Buddhas précédents ; ne serait-ce pas que, dans le monde, il y a de nouveau un Buddha? » Le dragon, fort joyeux, sortit de l’eau et regarda de tous côtés ; il aperçut le Buddha assis sous un arbre ; son corps présentait les trente-deux marques distinctives; il avait la couleur de l'or pur (1); l'éclat lumineux qu'il projetait était fort grand et l’emportait sur la lune et dépassait le soleil; les marques distinctives primaires et secondaires étaient bien formées et étaient semblables aux fleurs sur un arbre. Le nâga s’avança vers le Buddha ; posant son visage sur la terre, il entoura de sept tours le Buddha, mais son corps s’étendait encore à quarante li de distance du Buddha ; de ses sept têtes 1l recouvrit le Buddha ; pour s'amuser, le nâga déchaina le vent et la pluie pendant sept jours et sept nuits ; le Buddha resta assis sans remuer, sans bouger, sans aspirer et sans expirer (de l'air) ; après être resté pendant sept jours sans manger, il obtint de devenir Buddha ; son cœur se réjouit et n'eut plus aucune autre préoccupation; le nâga, très joyeux resta lui aussi pendant ces sept jours sans manger et ne songea nià la faim ni à la soif.

Au bout des sept jours, le vent et la pluie cessèrent et le Buddha s’éveilla de sa contemplation. Le nâga se transforma alors en un brahmane jeune et vêtu de neuf, qui se mit à deux genoux, joignit les mains, se prosterna la tête contre terre et demanda (au Buddha) ; « Vous avez obtenu de n'être plus sensible au froid ni au chaud, à la faim ni à la soif ; les bonheurs que vous ont valus vos mérites se sont rassemblés sur vous et toutes les influences pernicieuses ne sauraient plus vous atteindre ; vous êtes dans le monde en qualité de Buddha ; vous êtes l'être Le plus

(EG: p.90 nn,

vénéré dans les trois mondes ; n'est-ce pas un sujet de joie ? » Le Buddha répondit au nâga : « Les livres saints de tous les Buddhas des temps passés disent ceci : quand tous les êtres vivants s’éloignent des trois voies mauvaises et obtiennent la condition d'homme, c’est un sujet de joie ; quand un homme, quiest dans le monde, demeure dans la solitude et garde son esprit fixé sur la sagesse, cest un sujet de joie ; quand on obtient, actuellement la réalisation d'une promesse qu’on a entendue autrefois, cest un sujet de joie; quand un homme qui est dans le monde est animé de bienveillance et ne fait aucun mal à tous les êtres vivants, c'est un sujet de joie; quand les terribles poisons du deva Mâra sont épuisés, c’est un sujet de joie ; quand les sentiments se sont simplifiés (1), quand on est exempt de désirs et qu’on ne recherche plus la gloire, c'est un sujet de joie ; quand, dans ce monde, on a obtenu la sagesse et qu’on est devenu un maître des devas et des hommes, quand on a une volonté vide et affranchie de tout souhait, quand on atteint à la fixité où il n’y a plus aucune distinction, quand ce corps, qui est le réceptacle de tous les désirs, on l’a fait retourner à la primitive impersonnalité surnaturelle, quand on a le calme de la perpetuelle méditation, quand on est affranchi pour toujours des souffrances, c’est là un sujet de joie tel qu’il n'yen a aucun de plus grand. » Le nâga dit en se prosternant la tête contre terre : « À partir de maintenant je me confie au Buddha, je me confie à la Loi. » Le Buddha dit au nâga : QIL y a aussi la communauté des hommes saints (âryasamgha) qui ont fait vœu de se conformer au bien et qui désirent s'affranchir des peines des appétits sensuels; il vous faut aussi prendre la précaution de vous confier en eux. » Le nâga y consentitetse confia en la communauté de ceux qui sont affranchis des appétits sensuels ; de tous

(1) 1% JA est l'équivalent de YR 4:

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les animaux qui se confièrent au Buddha, le premier à se convertir fut ce nâga.

Telle est la manière dont le Bodhisattva concentre son cœur par la pâramità de contemplation.

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