CHAPITRE VIII
Section sixième trailant de la pâramitâ d'intelligence.
CEPID NES, pr SE 80)
Voici ce que j'ai entendu raconter: Un jour, le Buddha se trouvait à Grâvasti, dans le Jetavana, dans le jardin de Anâthapindada ; il était assis en compagnie de la réunion des douze cent cinquante bhiksus et de dix mille Bodhisattvas. Le premier de ses disciples, ÇCâriputra, s’avança, salua, et, agenouillé, dit : « Quel mérite a eu Tch’ü-ni (Chandaka) dans une existence antérieure pour qu'il ait fait ceci: si le Bodhisattva était resté chez lui, il serait devenu souverain qui se déplace en volant (cakravartin) ; or, (Chandaka) l’exhorta à quitter son royaume, à entrer dans les montagnes pour y étudier la sagesse, en sorte qu'il acquit lui-même la dignité de Buddha, qu'il secourüt tous les êtres vivants et que son mérite éminent le menât jusqu'au nirvâna. Je souhaite que l’'Honoré du monde nous rende visible l’origine de cela. » Le Buddha s'écria : « Fort bien ! Fort bien ! Excellente est la question que vous m'avez posée, Ô Gâriputra. Tch’ü-ni (Chandaka) a eu pendant plusieurs existences successives des mérites
immenses. Vous tous, écoutez avec attention, je vais vous l’exposer. » Après qu'on lui eût répondu par une approbation, le Buddha reprit :
Autrefois, j'étais Bodhisattva dans le royaume de Ni-ho-pien. Le roi de ce pays entendit dire que, parmi les hommes, il en était qui montaient au ciel par leur sagesse, et d’autres qui montaient au ciel en faisant des sacrifices aux dieux. Depuis son adolescence, le roi avait toujours désiré monter au ciel, mais iln’en connaissait pas le moyen. Or, dans le royaume, il y avait plus de quarante mille brahmanes ; le roi leur fit connaître ses sentiments en leur disant: « Je désire monter au ciel; par quel procédé y parviendrai-je ? » Un vieillard à tête grise lui répondit : «Excellente est cette demande. O roi, désirez-vous monter au ciel avec ce corps ou avec votre âme ? » Le roi dit: « Je désire monter au ciel tel que je suis assis ici. » On lui répondit: « Vous obtiendrez cela vous et votre épouse principale. » Le roi en conçut une joie sans limites et leur fit présent de deux mille livres d’or et d'argent. Les brahmanes s’en retournèrent avec ces richesses et, tout heureux, se divertirent ensemble. Quand ils eurent épuisé leurs richesses, ils délibérèrent entre eux et dirent: « Ordonnons au roi de prendre cent jeunes garçons vierges et cent jeunes filles vierges d’une beauté extraordinaire, des éléphants, des chevaux, des animaux domestiques divers, au nombre de cent pour chaque catégorie, et, après nous avoir offert un repas, de retourner tuer ces personnes humaines et ces animaux pour faire avec leurs os et leur chair un escalier montant jusqu’au ciel. » Ils firent cette proposition au roi qui dit: « C’est très bien. » Le roi ordonna alors à ses ministres de sortir pour rassembler promptement (les hommes et les animaux) comme (l’avaient demandé les brahmanes). On enferma toutes (ces victimes) dans des prisons ; ceux qui se lamentaient obstruaient les routes ; les gens du pays
disaient tous: « Quand un roi viole la vraie doctrine du Buddha et met en honneur les fausses doctrines, c’est là le principe de la ruine du royaume. »
Les brahmanes se dirent encore : « Si, après avoir massacré ces êtres vivants, le roi n'obtient pas de monter au ciel, il est certain que nos propres cadavres seront exposés sur la place publique. » Ils imaginèrent ce nouveau stratagème: « Dans la montagne parfumée (Gandha mâdana) il y a une musicienne (apsaras) du roi des devas ; son nom est « Devi qui semble à forme humaine ». Cette devi est sage et difficile à saisir. Invitons le roi à se mettre en quête d'elle; s’il ne peut pas la faire venir, toute cette affaire sera terminée et nous serons à l'abri de tout reproche. » Ils se rendirent donc derechef auprès du roiet lui dirent: « Dans la montagne parfumée, il y a une devi musicienne ; il vous faut avoir son sang pour le mêler à celui des hommes et des animaux afin de faire les marches de l’escalier ; alors vous pourrez monter au ciel. » Le roi fut de nouveau satisfait (1) et dit: « Que ne l’avez-vous dit plus tôt! Quatre mois se sont maintenant déjà écoulés et c'est la première fois que vous parlez de cela! » Ils répondirent : « Nos recettes magiques observent une gradation. » Le roi ordonna une réunion générale de tout le peuple du royaume : il y eut de grandes réjouissances, des présents, et le vin etla musique furent à profusion. Le roi fit cette proclamation : « Qui peut s’emparer de la devi?» Dans le peuple il y eut un homme sage qui dit : « Dans la septième montagne, il y a deux religieux : l’un se nomme Chü-l1 (2); le second Yeou-pen (Utpalaka); ils savent où se trouve cette devi. » Le roi ordonna qu'on les fit venir. Des envoyés mirent à exécution ce décret et, au bout de quelques jours, vinrent en ramenant les religieux.
(1) I semble que le sens devrait être : « Le roi ne fut pas satisfait... » (2) Chô-li Hé #2 est une transcription usuelle du terme acärya qui n'est pas un nom propre.
Très joyeux, le roi disposa un banquet et fit faire de la musique pendant sept jours; il dit (aux religieux) : « Si vous m'amenez la devi prisonnière, je monterai au ciel et je vous ferai don de mon royaume. » Ils répondirent qu'ils allaient faire tous leurs efforts, puis quittèrent leurs sièges.
(Les deux religieux) poursuivirent leurs recherches pendant plus de deux mois; ils traversèrent les sept rangées de montagne et arrivèrent enfin à la montagne parfumée; | ils virent un grand étang qui avait trente /: en long et en à large; dans la plaine, sur Le bord de l’étang, il y avait une | ville de joyaux qui avait quatre-vingts 1 en longueur, | en largeur et en hauteur; des arbres en joyaux entouraient | la ville et leur clarté illuminait le royaume. Dans l'étang, il y avait des fleurs de lotus qui avaient mille pétales; elles avaient les cinq couleurs et reflétaient leur éclat les unes sur les autres; des oiseaux d’espèces rares chantaient d’une
ect: + ur: cie émet
manière harmonieuse; la ville avait sept rangs de portes; les constructions à étages et les palais se multipliaient en se répétant ; des oriflammes brillaient; des cloches résonnaient mélodieusement. Le souverain des devas demeurait au centre (de cette ville); des chanteuses le divertissaient ; au bout de sept jours, Cakra sortit pour se promener et alla se baigner dans l’étang; ayant fini de se livrer à la joie, il dut remonter au ciel.
Sous un arbre, au bord de l'étang, il y avait un saint brahmane qui n’avait aucune souillure ni sur son corps ni dans son âme et qui possédait la science des cinq pénétrations. Les deux religieux s'approchèrent de lui, et, se prosternant la tête contre terre, lui dirent : « Cette harmonie plus belle que tout au monde, de qui est-ce la musique ? » Il répondit : « Plus de mille filles du roi T’eoumo (Druma, roi des Kinnaras) prennent ici leurs ébats; elles vont venir en cet endroit où elles s’exercent. Retirez-vous promptement. » (Les deux religieux) se conformérent à
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cet ordre et se retirèrent en un lieu caché; ils délibérèrent entre eux, disant : « Ce brahmane a une puissance surnaturelle qui lui vient de sa sagesse et de sa vertu; | par quel procédé attirerons-nous la devi ? La seule chose à faire est, recourant à une recette magique, de tres- | ser des herbes que nous jetterons dans l’eau en pronon- E çant des imprécations; nous ferons ainsi que le corps du brahmane (1) devienne lourd et que la puissance surnaturelle de la devi se dissipe. » Ils tressèrent donc des herbes qu’ils jetèrent dans l’eau en prononçant des imprécations au moyen d’une recette magique. Alors Çakra s’en retourna (au ciel) et tous les devas firent de même; seule cette devi ne parvint pas à s'envoler. Les deux religieux entrèrent dans l’eau et enlevèrent leurs vêtements de dessus dont ils se servirent pour la lier; la femme leur dit : « Que voulez-vous faire de moi? » Ils lui répondirent en lui disant ce que nous avons exposé plus haut. Ils firent avec des bambous une sorte de cage (dans laquelle ils la mirent) et, après avoir marché pendant sept jours,
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ils parvinrent dans le pays du roi.
Quand ils arrivèrent au palais, ils prirent peur; maisle roi, tout joyeux de la présence de cette femme, leur fit préparer à manger et les réconforta en leur disant: « Quand j'aurai pu monter au ciel, je vous ferai don de ce royaume. »
Le fils aîné du roi se nommait Van-lo-che; il était roi dans un autre royaume; son fils héritier se nommait Siulo; auparavant déjà, ce dernier avait des sentiments bienveillants; sa cordialité et son intelligence étaient lumineuses et grandes; dès qu'il eut ouvert les yeux dans ce monde, en ce qui concerne l’avenir des êtres vivants, il n'était rien de si caché qu'il ne l’aperçüt, rien de si sub-
(1) Il doit y avoir ici quelque faute de texte ; comme le prouve la suite du texte, c'est le corps de la devi,et non celui du brahmane, qui fut rendu plus lourd.
til qu’il ne le comprit; la noble pratique des six pâramitâs ne quittait jamais son cœur; il s’était fait le serment de chercher à devenir le Tathâgata, arhat, samyaksambuddha, qui guide les devas et les hommes, qui les mène à la délivrance hors du monde et qui les fait atteindre à l’impersonnalité primitive.
Le roi dit : « Je vais monter au ciel; appelez mon petitfils pour que je prenne congé de lui.» Son petit-fils vint, se prosterna, et, après avoir reçu ses adieux, retourna sur son siège. Le roi lui dit : « Votre père et son peuple sontils heureux? » Il répondit : « Grâce à vos bienfaits, ils vivent dans le calme. »
Le petit-fils (du roi) dit:« Sije ne demande pascette devi pour en faire ma femme, le roi certainement la tuera. » Des gens du royaume qui étaient ses partisans informèrent (le roi de son désir d’épouser la devi). Le roi dit: « Je dois me servir de son sang pour faire l'escalier par lequel je monterai au ciel. » Son petit-fils alors s’abstint de manger, se retira dans sa chambre à coucher et n’eut plus aucune joie. Le roi, craignant qu’il ne se fit périr, lui donna pour femme (la devi); dans le palais et au-dehors on fut heureux et les motifs d'inquiétude furent dissipés.
Quatre mois plus tard, les brahmanes informèrent encore le roi qu’il fallait faire une fosse, tuer les divers animaux pour en remplir la fosse, puis prendre le sang de la devi pour faire un enduit par-dessus, et choisir un jour faste afin de sacrifier au ciel. Le roi dit: « Fort bien. » Il donna des ordres pour que, dans le royaume, tous les vieillards, les fonctionnaires et les gens du peuple se préparassent à célébrer ce sacrifice. Le petit-fils du souverain apprit cela et fut abattu et mécontent ; il embarrassa les brahmanes en leur disant : « De quelle règle sainte est tirée la recette de ce sacrifice ? » Ils répondirent : « La faveur céleste qu’on s’attire par le sacrifice,
c'est de monter au ciel. » Le petit-fils du souverain les embarrassa en leur disant: « Tuer, c’est porter atteinte à la vie des êtres vivants, c’est le plus grave des péchés; les maux qui en résultent sont sans limites ; les âmes, dans leurs transmigrations, deviennent de plus en plus haineuses les unes envers les autres; elles s’entre-détruisent par le tranchant du couteau ou par le poison et, de génération en génération, il n'y a jamais de cesse à cela; après sa mort, celui qui a tué des êtres vivants, entre dans la Grande Montagne où l’attendent tous les supplices tels que celui d’être brülé vif ou d’être lacéré; quand il en est sorti, il devient souvent un animal qui meurt à son tour sous le couteau; s’il devient plus tard un homme, il subira l’infortune d’avoir son cadavre abandonné sur la place publiqueet tout cela viendra de ce qu’il a (autrefois) mis à mort (des êtres vivants). Comment pourrait-il se faire qu’en agissant avec cruauté on monte au ciel? » Les brahmanes lui répondirent : « Vous n'avez point encore atteint l’âge de la première sagesse; quelles connaissancesavez-vous acquises pour nous mettre dans Pembarras ? » Le petit-fils du souverain leur dit : « Lors de mes existences antérieures, je suis né pendant cinq cents générations consécutives dans des familles de brahmanes et je me suis familiarisé avec les livres de votre doctrine; ils mettent au premier rang la pureté et la vérité. Vous, cependant, vous êtes artificieux et trompeurs; comment seriez-vous d'accord avec l'esprit de vos livres saints? » Les brahmanes répliquèrent: « Si vous connaissez notre doctrine, pourquoi ne l’exposez-vous pas ? » Le petit-fils du souverain la leur enseigna au complet, en disant: « Le brahmane est un modèle brillant et s'applique saintement à la pureté parfaite; vous cependant, vous êtes souillés, cruels et avides; prétextant faussement un sacrifice mauvais, vous faites périr des hommes et toutes sortes d'animaux; vous buvez du vin, vous vous livrez à la débauche, vous trompez le
souverain et vous ruinez le peuple; vous faites que les gens du peuple s'opposent au Buddha, s’écartent de sa loi, éloignent les sages et ne les honorent pas, qu'ils épuisent leurs richesses à faire des offrandes aux démons tandis que leurs pères et mères ont faim et ont froid. Comment cela serait-il d'accord avec la sainte application à la noble conduite des cramanas ? » Les brahmanes furent couverts de honte; ils se prosternèrent la tête contre terre, puis se retirérent.
Alors le petit-fils du souverain exposa à son grand-père les paroles dignes de foi de l’absolue sincérité de celui qui est anuttara samyaksambuddha en disant : « Celui qui désire monter au ciel doit confier sa destinée aux trois Vénérables, comprendre les quatre impermanences, supprimer absolument l’avidité, maintenir sa volonté dans la pureté, se nuire à soi-même pour secourir les autres, avoir une bienfaisance qui s’étende sur tous les êtres vivants ; tel est le premier point. (Le prince continue son sermon en six points, et il le termine en disant): « Celui qui conserve dans son cœur ces grandes vertus sera dans tout le cours de sa vie à l'abri des reproches ; quand vous aurez cherché à devenir pour les trois mondes (Trailokya) un roi de la Loi, vous pourrez sans aucune difficulté monter au ciel. Mais si vous vous éloignez de la religion bienveillante du Buddha pour mettre en honneur la méchanceté de ces autres hommes, si vous détruisez la vie d’une. multitude d'êtres, si vous faites des musiques débauchées et des sacrifices pervers, de votre vivant les devas vous abandonneront, et, à votre mort, vous entrerez dans les trois voies. Ce seront alors des meurtres alternatifs et des calamités endurées sans limites. Si vous aviez l’espérance de monter au ciel par le moyen de ce mal essentiel, vous seriez comme quelqu'un qui, en violant les ordres de Votre Majesté, penserait obtenir une haute situation. » Le roi dit: « Fort bien ! Cela est digne de foi. » Il ouvrit les
prisons et fit une amnistie générale ; il renvoya tous les maîtres artificieux ; il prit toutes les richesses de son royaume et les remit à son petit-fils pour qu'il en fit des actes de vertu. Quand le petit-fils du souverain fut en possession de ces richesses, il considéra les gens du peuple qui étaient pauvres et leur fit des libéralités pendant sept jours ; il n’y eut aucune disette à laquelle il ne remédiât; après qu'il eût répandu ces libéralités, il exhorta le peuple à observer les défenses ; tout le pays, touché de ses bienfaits lui obéit unanimement. Les devas, les nâgas, les démons, les esprits célébrèrent tous son excellence ; ils firent tomber en pluie des joyaux de prix, des foules d’étoffes ornées et de tissus légers. Les rois voisins, admirant la vertu (de ce prince), vinrent se réfugier auprès de son action transformatrice, comme tous les fleuves se rendent vers la mer.
Le petit-fils du souverain, emmenant avec lui sa femme prit congé de son grand'père et se retira. Revenu dans son royaume, il ferma sa porte, négligea les affaires et se livra à la joie. Ses ministres en informèrent (le roi son père) en disant: « Si on ne lui enlève pas sa femme, les affaires du pays péricliteront. » Le roi son père répliqua : « Le roi son grand-père lui a donné une femme ; pourraisje la lui enlever? » Il appela son fils et le tint enfermé ; lorsque la femme apprit cela, elle fut très mortifiée et elle retourna en volant dans la septième montagne qui avait été sa résidence primitive. (Sur sa route), elle vit Yeou-pen (Utpalaka) et son compagnon et leur dit : « Simon mari vient, amenez-le moi. » Elle leur laissa son anneau d'or pour faire foi. Le père du prince, apprenant que la femme était partie, renvoya le prince dans son royaume. Le prince, ne voyant plus sa femme, versa des larmes en se désolant. Le dieu protecteur de son palais lui dit : «Ne vous affligez pas; je vous montrerai le chemin. La princesse est dans la septième montagne; si vous allez
D SE st at
promptement à sa recherche, vous pourrez l’atteindre. » En entendant ces mots, le petit-fils du souverain revêtit son habit de perles, ceignit son épée et prit en main son arc et ses flèches ; il avait un éclat qui resplendissait à quarante /1 à la ronde. Le lendemain, il arriva à la septième montagne ; il remarqua des branches d'arbre que la princesse avait cassées et jetées à terre pour servir de marques indicatrices. Allant plus avant, il aperçut les deux religieux et leur demanda : « Ma femme a-t-elle passé par ici? » Ils lui répondirent affirmativement, lui remirent l'anneau et l’accompagnèrent dans sa marche.
Le prince fit un pont avec un arbre pour traverser une petite rivière qui se trouvait là-bas. Parvenu au sommet de la huitième montagne, il aperçut un brahmane doué des quatre facultés de contemplation ; se prosternant de tout son corps et frappant du front le sol, il lui rendit hommage, puis il lui dit: « Avez-vous vu passer ma femme par ici ? » Le brahmane lui répondit: « Elle a passé par là. Asseyez-vous un instant et je vous montrerai l'endroit où elle se trouve. » En ce moment, Cakra, roi des devas, prit la forme d'un singe dont le merveilleux prestige faisait trembler la montagne ; le petit-fils du souverain eut grand’peur, mais le brahmane lui dit : « Ne craignez point. Il vient m'apporter des offrandes. » Le singe, voyant les trois religieux, fut défiant et resta immobile sans avancer. Le brahmane lui dit: « Approchez. » Le singe vint alors et offrit des fruits que le brahmane accepta, et les quatre hommes s'en nourrirent. Le brahmane dit au singe: « Menez ces trois hommes (1) à l’endroit où se trouve la devi qui a forme humaine. Le singe dit : « Qui sont ces hommes pour que je les fasse monter au ciel?» Le brahmane répondit: « C’est le fils héritier du roi du royaume qui est le premier Révélateur (2) et qui est en train de devenir un
(1) A savoir : le prince accompagné de Feou-pen et de Na-lai. (2) Et | + ; Cf. p. 96 n.1.Ce terme désigne le Bodhisattva qui n'est autre
Tathâgata, arhat, samyaksambuddha, qui, par la loi de la voie, guide les devas et les hommes. Tous les êtres seront atteints par ses bienfaits et parviendront à l’impersonnalité primitive. » Le singe s’écria: « Fort bien! Quand le Révélateur aura obtenu la dignité de Buddha, je demande à être son cheval. » Yeou-pen (Utpalaka) et son compagnon souhaitèrent, l’un d’être son esclave, l’autre d’être un arhat, Le Révélateur dit: « C’est fort bien. » Tous alors montèrent au ciel. Sur le chemin, il y avait cinq cents Pratyeka Buddhas qui vinrent tous se prosterner devant le Révélateur ; celui-ci chargea le singe de retourner prendre desfleurs, puis il les répandit au-dessus des Buddhas en prononçant ce vœu: « Puissé-je obtenir promptement l’intelligence parfaite et je dirigerai les êtres en sorte qu’ils détruisent les génies de la vie et de la mort et qu'ils atteignent à l’impersonnalité primitive. » Ses trois compagnons répétèrent leur premier vœu. Après qu'ils se furent. prosternés entièrement devant tous les Buddhas, ils s’éloignérent.
Quand ils arrivèrent en dehors de la porte de la ville où sé trouvait la devi à forme humaine, le singe se prosterna et se retira. Les trois hommes étaient assis ensemble lorsqu'un serviteur sortit pour puiser de l’eau. Le Révélateur Iui demanda : « Que voulez-vous faire de cette eau ? » Il répondit : « Elle est destinée au bain de la fille du roi. » Le Révélateur retira (de son doigt) l’anneau (que lui avaient remis les religieux) et le jeta dans l’eau. Quand la devi aperçut l'anneau, elle renonça à son bain et déclara à son père que son mari était allé à sa recherche et que maintenant il était arrivé ici. Son père, qui se nommait T’eou-mo (Druma), fut joyeux et sortit en toute hâte pour avoir une entrevue avec le Révélateur ; celui-ci se prosterna en lui rendant les hommages
ici que le petit-fils du souverain. A partir d'ici, le prince ne sera plus désigné que par cette épithète.
qu'un gendre doit à son beau-père. Quant aux deux religieux, ils se prosternèrent, puis se retirèrent. Le roi invita (le Révélateur) à entrer dans son palais et lui donna sa fille de sa propre main. Plus de mille suivantes les réjouirent d'une musique divine.
. Quand (le Révélateur) eut séjourné là pendant sept années, 11 songea à ses parents qui l’avaient mis au monde et nourri; il ne parlait d'eux qu’en sanglotant et déclara qu'il voulait retourner dans son pays. Le roideva lui dit: « Tout ce qu’il y a dans ce royaume maintenant je vous le remets ; pourquoi vous en aller ? » Le Révélateur continuant comme auparavant à vouloir lui dire adieu, le roi lui dit: « Restez du moins sept jours pendant lesquels nous épuiserons toutes les réjouissances pour nous divertir. » Au bout des sept jours, un grand roi des génies vint auprès du roi-deva et le félicita en lui disant : « O roi, votre fille est revenue et a en outre fait venir un sage mari. » Le roi-deva répondit: « Quoique ma fille n'ait que peu de valeur, elle a trouvé un mari sage et vaillant ; mais il songe à retourner chez lui pour soigner son père ; donnez-vous la peine de l’accompagner.» Le roi-démon y consentit avec empressement ; il fit alors avec des joyaux célestes un palais et une tour à sept étages ; 11 s’y trouvait toutes sortes d'objets précieux et de réjouissances célestes, en sorte qu'on avait rarement rien vu de tel dans le monde. Le roi-démon se chargea d'amener le Révélateur qui se trouvait dans ce palais, et de le déposer dans son pays, puis il se prosterna et se retira.
Quand le Révélateur vit ses parents, il leur raconta avec respect tout ce qui s'était passé. Le roi son grandpère fut si content qu'il lui céda son trône. Les devis, les démons et les nâgas déclarèrent tous que cela était excellent. (Le nouveau roi) fit une amnistie générale de tous les crimes et dépensa tout son trésor en libéralités
à la multitude venue des quatre points cardinaux; (sa bienfaisance) descendit jusqu’à atteindre tous les êtres vivants. Il secourut ceux qui étaient dans le dénuement et ils eurent ce que désirait leur cœur. Tous les êtres bondissaient de joie et il n’était personne qui ne se répandit en éloges pour célébrer la bonne action transformatrice du Buddha et sa bienfaisance plus grande que le ciel et la terre. Des huit régions de l’espace, les gens, admirant cette bienfaisance, accouraient dans le royaume comme un petit enfant se réfugie auprès de sa tendre mère. Quand le royal aïeul mourut, il naquit en haut parmi les devas.
Le Buddha dit à Çâriputra: « Le petit-fils (1) du souverain, C'était moi-même; le brahmane doué des quatre facultés de contemplation, c'était Câriputra; Yeou-pen, c’est maintenant Maudgalyäyana ; Chü-l1, c'est maintenant Tch'üni (Chandaka) ; Cakra, maître des devas, c’est Æien-tù (Kanthaka) ; le roi père (du Révélateur), c'était Kâçyapa ; le roi grand-père (du Révélateur), c'était le roi Cuddhodana ; la mère (du Révélateur), c'était ma mère Chô-miao; sa femme, c'était Aieou-yi (Gopâ). Pendant des années multipliées, le Bodhisattva par les grandes bienfaisances des quatre sortes et par l’infinie puissance des six pâramitâs a secouru une multitude d'êtres si nombreux qu'il serait difficile de la compter. »
Quand le Buddha eut achevé de prononcer ce texte sacré, tous les Bodhisattvas et les disciples des quatre catégories, les devas, les dragons, les nâgas, les génies et les esprits sincères et francs furent tous joyeux et, après avoir témoigné leur adoration, s’en allèrent.
(1) Celui qui est aussi désigné par le titre de « le Révélateur. »
DOLUD
CPRIDE NE DS
Sâtra du roi du royaume de Tchô-lo.
Autrefois, l'épouse du roi du royaume de Tchô-lo (Pañ- Câla) n'avait pas de fils héritier et Le roi en était fort affligé ; il donna cet ordre à sa femme : « Retournez chez vos parents pour y chercher quelque procédé pour avoir un fils héritier ; (quand vous aurez trouvé le procédé), revenez et je ne vous ferai plus de reproches. » Tout en larmes, la reine s’éloigna et fit vœu de renoncer d’elle-même à la vie; elle se jeta dans un précipice de la montagne et arriva dans un marais de la forêt. Cakra, maître des devas, fut ému et dit: « Cette reine, première épouse du roi, a été, dans une vie antérieure, ma sœur aînée. Maintenant, parce qu'elle n’a pas eu de fils héritier, elle s’est jetée dans un précipice de la montagne. » Affligé, il eut pitié d'elle et descendit soudain (sur la terre) ; il offrit à cette femme un fruit placé sur un plat en lui disant: « O ma sœur aînée, avalez ce fruit et vous aurez certainement un sage fils héritier, qui sera un homme éminent dans le monde. Si le roi a quelques soupçons, montrez-lui ce plat; c'est un ustensile divin du souverain des devas et ce sera la preuve la plus évidente de votre véracité. » La reine leva la tête pour avaler le fruit et tout à coup elle ne vit plus où était allé le souverain des devas. À la suite de cela, elle fut enceinte ; elle revint au palais, vit le roi et l'informa de tout ce qui s'était passé.
Quand son terme fut venu, elle enfanta un fils qui avait
un aspect si parfaitement laid qu’on en voit rarement de tels dans le monde. Dès que cet enfant eut atteint l’âge où on perd ses dents de lait, il fut intelligent, instruit et perspicace ; nul ne pouvait lui être comparé pour la sagesse à faire des combinaisons ; sa vigueur était telle qu'il pouvait renverser un éléphant; il attrapait en courant les faucons au vol; quand il élevait la voix, le son retentissait comme un rugissement de lion ; sa renommée se répandait au loin et au près; les huit régions du monde s’exclamaient d’admiration.
Le roi prit pour la lui donner en mariage, la fille d’un roi voisin ; celle-ci se nommait Clarté de Lune ; elle était belle et gracieuse ; elle était abondamment pourvue de toutes les qualités qu'on aime ; elle avait sept sœurs plus jeunes, qui étaient aussi d’une beauté remarquable. La reine craignit que Clarté de Lune ne prit en horreur l'aspect du prince héritier ; elle eut donc recours à un artifice et lui dit: « C’est une antique règle de notre royaume que les époux ne doivent pas se voir de jour ; c'est là un usage fort important; princesse, ne manquez pas à cette règle. » Elle répondit qu'elle y consentait avec respect et qu'elle ne se permettrait pas de transgresser ses instructions. À partir de ce moment, le prince héritier entra et sortit sans que jamais elle püt distinguer sa figure.
Le prince réfléchit profondément sur le fait que le pays de la princesse était en rivalité avec sept autres royaumes ; les disputes à main armée ne s'apaisaient jamais ; le peuple en gémissait: « Je veux, pensa-t-il, trouver un moyen d'assurer la paix. » Il se diten lui-même : « Mon extérieur est fort laid ; si la princesse le voit, elle ne manquera pas de s’en aller ; quand elle sera partie, le monde sera calme et la foule du peuple sera tranquille. ».
Tout joyeux, il annonça à la reine (sa mère) qu’il voulait voir une fois la princesse, sa femme, pour contempler son visage. La reine lui dit: « Votre extérieur est affreux,
tandis que la princesse a un visage dont la beauté égale le ciel. Quand cette jeune femme se sera aperçue (de votre laideur), elle s’éloignera de vous et vous resterez dans le célibat jusqu’à la fin. » Le prince héritier ayant insisté, la reine eut compassion de lui et se conforma à son désir. Elle emmena la princesse regarder des chevaux ; le prince héritier s’était déguisé en gardien de chevaux; la princesse le vit et s’écria : « Qu'il est laid, ce gardien ! » La reine lui dit: « C’est un gardien qui nous vient du roi défunt. » Elle la mena ensuite regarder des éléphants ; la princesse aperçut encore cet homme et, mise en défiance, se dit: « Partout où je vais, je vois aussitôt cet homme : ce doit être le prince héritier ! » La princesse dit {alors à la reine) : « Je désire voir le visage lumineux du prince héritier! » La reine eut recours à un artifice ; elle ordonna à son propre frère de traverser le royaume escorté de tous les fonctionnaires attachés à la personne de l'héritier présomptif ; la princesse le vit passer et en éprouva quelque joie ; mais ensuite comme elle était entrée dans un jardin, le prince héritier monta sur un arbre et lui jeta un fruit dans le dos ; la princesse dit: « C’est là sûrement le prince héritier. » La nuit venue, elle attendit qu'il fût endormi et silencieusement l'éclaira avec une lumière. Elle vit son aspect, et, saisie de frayeur, s'enfuit et retourna (dans son pays). |
La reine, irritée, dit (au prince héritier): « Comment allez-vous faire revenir la princesse ? » Il répondit : « Le départ de la princesse sera le principe d’une grande paix pour le monde entier ; le peuple sera désormais tranquille. » Il pritalors congé de ses parents (1) pour aller à la recherche (de la princesse). Arrivé dans le royaume de la princesse, il se fit passer pour un potier et loua ses ser-
(1) I faut sans doute intervertir ici l'ordre des caractères tel qu'il se trouve dans le Tripitaka de Tokyo et lire :
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308 CONTES BOUDDHIQUES (No 81)
vices pour faire des vases en argile ; le vase qu'il fit était plus beau que tout ce qu’on faisait dans le royaume ; le maître polier, voyant quelle en était la beauté, l’emporta pour l’offrir au roi ; le roi, ayant reçu ce vase, fut très content et en fit présent à sa plus jeune fille qui, à son tour, le montra à ses sœurs aînées ; Clarté de Lune comprit que (ce vase) avait été fait par le prince héritier ; elle Le jeta à terre et le brisa. (Le prince héritier) entra ensuite dans la ville et loua ses services pour teindre toutes sortes de tissus de soie ; la pièce qu’il confectionna était un amas de merveilles, et toutes les habiletés s’y manifestaient de telle sorte qu'on voit rarement de telles choses dans le monde ; le maître teinturier, joyeux et surpris, offrit lui aussi (cette étoffe) au roi; celui-ci y prit grand plaisir et la montra à ses huit filles ; mais Clarté de Lune, qui en connaissait (la provenance), l’écarta sans la regarder. Puis, (le prince héritier) se mit aux gages d’un grand ministre pour nourrir ses chevaux ; les chevaux devinrent gras et dociles. (Le ministre) lui demanda: « Avez-vous encore d’autres talents ? » Il répondit : « Tous les mets de la cuisine royale je puis les préparer. » Le ministre l’invita à faire un plat qu'il présenta au grand roi. Le roi demanda: « Qui a accommodé cette nourriture ? » Le ministre lui ayant dit ce qui s'était passé, le roi ordonna que le (prince héritier) devint le chef de ses cuisines, afin de surveiller et de diriger la préparation des plats ; (le prince héritier) entra dans le gynécée pour apporter un bouillon aux huit filles du roi ; il voulut avoir recours à un artifice et, en marchant, feignit de renverser le bouillon de manière à souiller tout son corps ; les autres filles du roi eurent peur, mais Clarté de Lune ne détourna même pas les yeux.
Cakra, maître des devas, fut joyeux et s’écria: « Voici jusqu'où en arrive le Bodhisattva en voulant sauver avec compassion tous les êtres vivants. Je vais employer un stratagème pour lui venir en aide. J'inciterai les sept
rois rivaux à venir se réunir dans la ville de la princesse et alors les grands malheurs qui affligent la multitude du peuple prendront fin. » IL prit donc la forme du roi, père de Clarté de Lune, et, de sa propre main, il écrivit des lettres pour accorder Clarté de Lune en mariage (à chacun des sept rois). Les sept rois préparèrent des présents et se rendirent dans le royaume pour venir en personne chercher (la princesse) ; ils se rencontrèrent tous, et, après s'être félicités, se demandèrent pourquoi ils accouraient ici; chacun d'eux répondit: «Je viens prendre pour femme la fille appelée Clarté de Lune. » Comme leurs contestations s’embrouillaient, chacun d’eux produisit la lettre autographe (du roi). Dans leur fureur, ils s’écrièrent tous qu'il fallait exterminer le roi avec toute sa descendance. Estimant que ses agissements étaient impardonnables, ils lui dépéchèrent des envoyés pour lui rapporter ces lettres et pour lui adresser des reproches unanimes en lui disant : « Avec une seule de vos filles vous nous avez joués, nous les sept rois ; l’animosité estla même {chez chacun de nous) et nos soldats sont nombreux ; la perte de votre royaume est maintenant assurée. » Le roi, père (de la princesse) dit tout effrayé : « Voilà une terrible calamité ; elle a sans doute été amenée par quelque acte commis dans une naissance antérieure. » Il déclara à Clarté de Lune : « Vous étiez l'épouse d’un prince ; que celui-ci füt intelligent ou stupide, bon ou méchant, beau ou laid, cela avait été prédéterminé par vos existences antérieures ; qui aurait pu le conjurer ? Cependant, vous n'êtes pas restée fidèle et constante et vous n'avez pas servi votre maitre avec un absolu dévouement ; mais vous avez méprisé votre époux, vous êtes revenue dans ce pays et voici les maux que vous avez amenés, Maintenant, je vais couper votre corps en sept morceaux que je donnerai aux sept rois en guise d’excuse. » Clarté de Lune, toute en larmes, lui dit: «Je vous prie de m'’ac-
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corder un répit d’un quart d'heure ; faites appel à quelque homme sage et certainement, il s’en trouvera un qui sera capable de repousser les fléaux dont nous menacent les sept rois. »
Le roi fit donc un appel à son peuple en disant: « Celui qui pourra conjurer les calamités, je lui donnerai Clarté de Lune en mariage et je le comblerai des plus grandes faveurs ». Le prince héritier dit: « Faites faire au plus vite un belvédère élevé; je conjurerai ces maux. » Quand le belvédère fut achevé, le prince héritier feignit d’être malade ; « si je fais un pas, disait-il, je tomberai à terre ; il faut que Clarté de Lune me porte sur son dos et alors je repousserai les ennemis. » Clarté de Lune, qui était saisie de crainte et qui appréhendait d’être mise à mort, le soutint par les aisselles et le fit monter sur le belvédère ; c'était à peine si elle pouvait se tenir debout.
Le prince héritier s’adressa d’une voix forte aux sept rois, et le son de sa parole retentit au loin comme un ragissement de lion ; il leur enseigna la doctrine du Buddha en leur disant : « Celui que le ciel a désigné pour être un pasteur de peuples doit se conduire avec bonté; or maintenant, vous excitez en vous la colère ; quand la colère sera à son paroxysme, les malheurs fondront sur vous ; quand les malheurs fondront sur vous, vous périrez vous-même. Périr soi-même et perdre son royaume, c'est ce qui est produit par l’orgueil et la concupiscence. » Les braves soldats des sept royaumes tombèrent tous à terre comme des cadavres ; un moment après, quand ils eurent repris leurs sens, ils voulurent retourner dans leur pays.
Le prince héritier dit au roi: « Pour ce qui est du mariage, nul ne vaut ces quelques rois; pourquoi ne donnezvous pas vos sept autres filles à ces sept rois, qui, étant vos gendres, vous protégeront contre les attaques, en sorte, Ô roi, que vous jouirez d'une grande paix, que votre
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