L'ÉGLISE ET LA QUESTION SOCIALE
Quærite ergo primum regnum Dei, et justitiam ejus ; et hæc omnia adjicientur vobis.
MATH. vi, 33
MESSIEURS
Dans nos deux précédentes conférences nous avons étudié le mal dont souffre la société, principalement la classe ouvrière, et le remède à ce mal proposé par le socialisme. Nous avons conclu à l'inanité de ce remède tant prôné par les novateurs. Il nous reste maintenant à cuercher la vraie solution du problême social.
Cette solution, le Pape nous la propose dans une série de mesures qui réclament le concours et l'accord parfait de ces trois
forces qui s'appellent : l'Eglise, l'Etat et l'Individu. L'objet de cette conférence sera précisément d'exposer la part d'action qui revient à l'Eglise. Après avoir établi son véritable rôie dans la société nous verrons quel langage plein de sagesse elle tient aux riches et aux pauvres et comment elle aboutit au rapprochement des classes.
Rôle de l'Eglise dans la société.
Parmi les revendications dela philosophie moderne nulle n’est plus fameuse que la séparation de l'Eglise et de l'Etat. “ L'Eglise libre dans l'Etat libre,” telle est sa devise. Hélas! nous savons trop bien le fond de sa pensée ; l'histoire et les faits contemporains l'ont aujourd'hui dévoilée.
Ces mots sonores de liberté aveclesquels on enchante le peuple cachent des desseins liberticides. Qui parmi les novateurs nourrit sérieusement le désir d’affr-achir l'Eglise et de donner libre car-
rière à son action? Leur but est tout autre, c’est de déchristianiser la société.
La société actuelle, en effet, est toute chrétienne. Quelle que soit sa forme :
république, monarchie ; quels que soient ses principes religieux : orthodoxie, schisme, hérésie ou même scepticisme; elle n'en reste pas moins une unité sociale et intellectuelle qui s'appelle la chrétienté.
Pétrie pendant dix-huit cents ans et modelée par l'Eglise, elle garde son empreinte, elle lui doit ses idées, ses mœurs, sa vie, en un mot.
Tel homme qui prétend ne croire plus inême à Dieu, agit, la plupart du temps, en enfant de l'Eglise, sous limpulsion d'une âme naturellement chrétienne, pour employer l'expression de T'ertullien. Il faudra longtemps à l'impiété avant d’avoir fait disparaître ces derniers vestiges de christianisme.
Voilà pourquoi le Pape insiste sur l'importance du rôle social de l'Eglise.
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Certes l'Eglise n'est pas l'Etat. Elle n’a rien à voir aux choses matérielles proprement dites; mais elle est l'âme de tout. C'est elle qui règne sur les cœurs, qui inspire les pensées ; elle éclaire l’intelligence et dirige la volonté. Le monde, tel qu'il est, est exclusivement son œuvre, ou plutôt l'a été jusquesen ces derniers temps; et si, de nos jours quelque chose s'est défait dans l’ordre public, si quelques rouages de notre société ne marchent plus, si, en un mot, il est des classes entières qui souffrent, c'est qu'on s'est écarté du plan de l'Eglise, qu'on a été infidèle à ses commandements, oublieux de sa maternelle autorité. Il faut à tout prix revenir à ses principes. Je vous avoue que je ne comprends pas un Etat sans l'Eglise. Ce serait le retour au paganisme. Mais écoutons le Souverain Pontife.
«1chion souveraine de l'Eolise sur les âmes et la Soutété pour Les instruire et
en faire l'éducation.
“Cependant l'Eglise ne se contente pas d'indiquer la voie qui mène au salut, elle y conduit et applique de sa propre main le remède au mal. Elle est toute entière à instruire et à élever les hommes d'après ses principes et sa doctrine, dont elle a soin de répandre les eaux vivifiantes aussi loin et aussi largement qu'il est possible, par le ministère des évêques et du clergé. Puis elle s'efforce de pénétrer dans les âmes et d'obtenir des volontés qu'elles se laissent conduire et gouverner par la règle des préceptes divins. Ce point est capital et d'une importance très grande, parce qu'il renferme comme le résumé de tous les intérêts qui en sont causes, et ici l'action de l'Eglise est souveraine. Les instruments dont elle dispose pour toucher les âmes, elle les a reçus à cette fin de Jésus-
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Christ, et ils portent en eux l’efficace d'une vertu divine, Ce sont les seuls qui soient aptes à pénétrer Jusque dans les profondeurs du cœur humain, qui soient capabies d'amener l’homme à obéir aux injonctions du devoir, à maîtriser ses passions, à aimer Dieu et son prochain d’une charité sans mesure, à briser courageusement tous les obstacles qui entravent sa marche dans la voie de la vertu.
“Il suffit ici de passer légèrement en revue par la pensée les exemples de l’antiquité. Les choses et les faits que nous allons rappeler sont hors de toute contro:
verse. Ainsi, il n'est pas douteux que ls société civile des hommes a été foncière ment renouvelée par les institutions chré tiennes ; que cette rénovation a eu pour effet de relever le niveau du genre humain, où pour mieux dire de le rappeler de la mort à la vie, et de le porter à un si haut degré de perfection qu'on n'en vit de semblable ni avant ni après, et qu'on
n'en verra jamais dans tout le cours des siècles ; qu'enfin ces bienfaits, c’est Jésus- Christ qui en a été le principe et qui doit en être la fin; car, de même que tout est parti de lui, ainsi tout doit lui être rapporté. Quand donc l'Evangile eut rayonné dans le monde, quand les peuples eurent appris le grand mystère de l'incarnation du Verbe et de la rédemption des hommes, la vie de Jésus-Christ, Dieu et homme, envahit les sociétés et les imprégna tout entières de sa foi, de ses maximes et de ses lois. (C'est pourquoi si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme.”
“A qui veutré générer une vieille société quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines.
Car la perfection de toute société consiste à poursuivre et à atteindre la fin en vue de laquelle elle a été fondée : en sorte
que tous les mouvements et tous les actes de la vie sociale naissent du même principe d'où est née la société. Aussi s'écarter de la fin, c'est aller à la mort; y revenir, c'est reprendre la vie. Et ce que nous disons du corps social tout entier s’applique également à cette classe de citoyens qui vivent de leur travail et qui forment la très grande majorité.”
Vous le voyez, Messieurs, le rôle de l'Eglise est ici indiqué parfaitement.
L'Eglise s'efforce de pénétrer dans les cœurs et d'obtenir des volontés qu'elles se laissent guider par la règle de spréceptes divins. C’est elle qui a transformé la société païenne en une autre société incomparablement supérieure; et si celleci, dans le cours des temps, s'est écartée du droit chemin pour prendre des sentiers qui mènent à la ruine, elle n'a, pour refleurir, qu’à retourner en arrière et qu'à prêter de nouveau l'oreille aux salutaires enseignements de l'Eglise.
Ces enseignements si anciens et toujours nouveaux quels sont-ils ? Ecoutez.
les. Commençons d’abord par nous adresser aux classes laborieuses:; les riches auront leur tour.
Enseignements de Eglise aux OUVr1ers.
L'Eglise commence par prêcher aux ouvriers la patience. Il ne faut pas se faire d'illusions, dit le Pape, l'égalité et le bonheur ne sont point de ce monde, Certes, il est permis à chacun de chercher à améliorer son sort, car la résignation chrétienne ne ressemble en rien au fatalisme musulman, mais ce serait se tromper étrangement que de compter sur le bonheur parfait.
Ecoutez Léon XIII.
Premier principe à mettre en avant:
L'homme doit prendre en patience sa condition.
“Le premier principe à mettre en avart, c'est que l’homme doit prendre en patience sa condition ; il est impossible que, dans la société civile, tout le monde soit élevé au même niveau. Sans doute, c’est à ce que poursuivent les socialistes ; mais contre la nature tous les efforts sont vains. C'est elle, en effet, qui a disposé parmi les hommes des différences aussi multiples que profondes: différence d'inteilivence, de talent, d'habileté, de santé, de forces : différences nécessaires, d'où naît spontanément l'inégalité des conditions.
Cette inégalité, d'ailleurs, tourne au profit de tous, de la société comme des indi. vidus : car la vie sociale requiert un organisme très varié et des fonctions fort diverses : et ce qui porte précisément les hommes à se partager ces fonctions, c'est
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surtout la différence de leurs conditions respectives.”
Inutile, n'est-ce pas, d'insister? C’est l'évidence même. Tel bon ouvrier ferait un médiocre avocat ; tel excellent soldat ferait un triste général. C'est la nature ; c'est aussi la sagesse; car si toutes les intelligences étaient d'égale hauteur, nul ne voudrait des bas offices et le nombre des déclassés, déjà trop grand, devin drait infini.
Mieux vaut donc se résigner à l'inévitable et ne pas poursuivre des chimères qui rendent malheureux, faussent l'esprit, ulcèrent le cœur et le remplissent de ce sentiment amer qu'on appelle l'envie, fruit de convoitises inassouvies.
Melius cum patientia Quiduuid perferre est nefas.
Mais cet enseignement d'une sagesse vulgaire et toute hümaine, l'Eglise ne s'en contente pas. Elle nous fait monter plus haut dans des voies surnaturelles ;
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elle nous explique la grandeur et le mystère de la souffrance afin que nous ne l’ayons plus en horreur. Ecoutez :
“Pour ce qui regarde le travail en particulier, l'homme, dans l'etat même d'innocence, n'était pas destiné à vivre dans loisiveté; mais ce que la volonté eût embrassé librement comme un exercice agréable, la nécessité y a ajouté, après le péché, le sentiment de la douleur et l’a imposé comme une expiation. M/aledicta terra in opere tuo: in laboribus comedes
ex ca cunctis diebus vile lue.”
“ La terre sera maudite à cause de toi :
c'est par le travail que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie.”
“Il en est de même de toutes les autres calamités qui ont fondu sur l'homme; ici-bas, elles n'auront pas de fin ni de trève, parce que les funestes fruits du péché sont amers, âpres, acerbes, et qu'ils accompagnent nécessairement l'homme
jusqu’à son dernier soupir. Oui, la douleur et la souffrance sont l'apanage de l'humanité, et les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour les bannir, ils n'y réussiront jamais, quelques ressources qu'ils déploient et quelques forces qu'ils mettent en jeu. S'il en est qui s’en attribuent le pouvoir, s'il en est qui promettent au pauvre une vie exempte de souffrances et de peines, toute au repos et à de perpétuelles jouissances, ceux-là certainement trompent le peuple et lui dressent des embâûches, où se cachent pour l'avenir de plus terribles calamités que celles du présent. Le meilleur parti consiste à voir les choses telles qu'elles sont et, comme Nous l'avons dit. à chercher ailleurs un remède capable de soulager nos maux.”
C'est qu'en effet, Messieurs, la douleur n'est pas seulement un état de fait, mais elle est un état de droit. Il n'est donc pas suffisant de s'y résigner à la façon des
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païens, comme à un mal inévitable; il convient de plus à un chrétien de s'y soumettre comme à la volonté de Dieu manifesté par ces mots de jEcriture:
“ Je multiplierai tes peines; tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ; la terre produira des ronces et des que “ss re Jusqu'à ce que tu retournes à cette terre dont tu es sorti.”
Permettez-moi d’insister sur cette économie de la douleur. Tout l'enseignement chrétien l’a pour base.
La douleur n’est pas un mal, Messieurs ; c'est, pour bien dire, une bénédiction. Le seul mal véritable est le péché. Sans doute, je le sais bien, l'homme est né pour le bonheur ; il porte au fond de luimême un besoin légitime et jamais assouvi d'être heureux. Dieu qui en le créant a déposé dans son âme cette aspiration, s'est par là-même engagé à la satisfaire :
il ne peut donc le vouer ni l'abandonner à l'infortune, ce qui ne serait ni bon ni
juste. Il faut donc que nous soyons heureux: nous avons droit au bonheur de par la volonté de Dieu; nous l'aurons.
Mais il est un fait également certain, est que Dieu a mis à l’accomplissement de sa promesse des conditions de temps, de circonstance et de mérite de notre part.
Autrefois, avant le péché, dans l’ordre primitif de la création, il semblait que l’homme, pour être heureux, n'eut qu'à le vouloir. Il n'avait, pour ainsi dire, qu'à tendre la main et cueillir ce fruit de vie.
Aujourd'hui les conditions sont chanyées. Le bonheur nous attend toujours ; il aous est toujours destiné, mais il s'est éloisné de nous; il est devenu moins accessible. On ne le trouve que dans l'autre vie, après des peines, des mérites et toutes sortes d'épreuves. En un mot, on peut dire du bonheur ce que Dieu disait de la nourriture corporelle : nous
devons le gagner à la sueur de notre front.
Et cette sueur des âmes, Messieurs, qui est le prix exigé pour notre éternel bonheur, savez-vous comment elle s’appelle ? la souffrance. Oui, il faut souffrir pour être heureux. Si le bonheur a tou- Jours été notre unique fin, la souffrance sera désormais le moyen unique d'y atteindre. Qu'on se garde donc bien de la maudire, bénissons-la plutôt comme l’austère chemin du Paradis. Ne regardons pas plus les peines de la vie que l’athlète antique ne regardait, au témoignage de St-Paul, les privations de toutes sortes qu'il s'imposait pour gagner la couronne des jeux olympiques. Le ciel n'est jamais acheté trop cher. Quam sordet mali tellus dum celum adspicto !
Permettez-moi d'insister sur ce point et de vous faire comprendre ici le rôle et le sens de la douleur. C'est le cas ou jamais d’avoir des idées claires. Que de
fautes, que de remords, que de chagrins nous nous épargiierons si nous parvenons à pénétrer le plan divin et à nous convaincre de sa sublime harmonie. Etudions la douleur, Messieurs, car la connaître, c'est l'aimer.
La souffrance est d’abord une expiation. Si quelqu'un d’entre vous n'avait jamais péché, pas même en Adam, comme la Sainte Vierge Marie, alors je lui permettrais de lever la main et de protester qu'il n’a nul besoin d'expier ses fautes.
Mais si, au contraire, il a péché; et qui peut se dire innocent ? qu'il n’oubiie pas que l'éternelle justice demande un compte exact de la moindre offense, et qu'elle a créé, là-bas, un lieu brûlant où, dans des flammes vengeresses, les âmes coupables souffrent éternellement sans jamais pouvoir payer et obtenir rémission : C'est l'enfer, l'enfer qui nous est destiné, où nous tomberons infailliblement, si auparavant sur la terre l'absolution ét la péni-
tence ne nous purifient. Or l'absolution c'est le sacrement qui la procure, mais la pénitence c'est le fruit de la souffrance et du repentir.
Et qu'on ne dise pas que Jésus- Christ a souffert assez pour nous. Il veut que nous coopérions à ses peines et que nous suppléions pour ainsi dire à ce qui manque à sa Passion. C’est l'expression même de St Paul.
La souffrance est plus qu’une expiation : elle est devenue une nécessité dans l'état de déchéance de notre nature afin de rétablir l'équilibre rompu par le péché. L’harmonie de l’âme et du corps détruite, tout est désordre en nous. La partie inférieure, c’est-à-dire le corps n'obéit plus; hélas! souvent même elle commande. Et pourtant l'âme seule doit diriger, le salut est à ce prix. Le combat ainsi engagé, que faire pour obtenir la victoire ? Souffrir. C’est le remède que prescrit St Paul: “ Caséigo corpus meum
et in servitutem redigo: Je châtie mon corps, dit-il, et je le réduis en servitude.”
On a souvent comparé le corps à un cheval fougueux qu'il faut dompter et réduire.
Aimons donc la souffrance, la mortification. Celui-là seul qui n’éprouve jamais les aiguillons de la chair a le droit de ne pas craindre. Pour nous qui tremblons sans cesse sous l'effort de ses révoltes, nous bénirons la main de la Providence lorsqu'elle nous frappera.
La souffrance est encore une cause de mérites. L'âme sans doute, reçoit de Dieu gratuitement ses dons; mais si elle ne peut rien mériter en justice, la bonté divine lui promet néanmoins une espèce de mérite qui provient de sa fidélité. Je n'insiste pas sur ce point difficile. Qu'il vous suffise de savoir qu'à mesure qu'elle fait acte de vertu l'âme grandit et se purifie. La grâce qui tombait d'abord en elle comme un léger brouillard, tombe à
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flots plus pressés ; en même temps le nuage qui lui voilait le ciel s’abaisse ; son œil s'affermit de plus en plus dans la contemplation de l'infini ; avec la vision plus claire l'amour devient plus fort et le cœur s'éloigne davantage de la terre.
C'est ainsi que, par cette correspondance fidèle aux dons de Dieu, le chrétien voit tous les jours augmenter sa récompense et s'élever sa place au Paradis. C’est ce que j'appelle le prix de ses mérites. Mais tout cela ne s'acquiert pas sans peine. ÎIl faut passer par le creuset des souffrances et subir dans le feu de l'adversité une véritable transformation
Enfin, la souffrance, et c'est là sor triomphe, est l'œuvre parfaite de la cha rité. Elle s'emploie, par ce qu'on appelle le moyen des suffrages, au soulagement corporel ou spirituel des âmes. C'est encore le mérite, mais le mérite géné reysement appliqué à nos frères.
Ah! que j'aime à voir un homme riche en vertus versant ses trésors dans le sein des pauvres, c'est-à-dire des pécheurs.
Sa main libérale dispose des dons de Dieu et force la justice divine à faire grâce et à amollir comme malgré eux les cœurs les plus endurcis.
C’est là, je le répète le triomphe de la souffrance et le comble de la charité.
Vous savez tous quels furent les modèles de cette vertu parfaite: Jésus et Marie.
Ils n'avaient rien à expier, rien de c'iarnel à vaincre, rien à mériter. Pourquoi donc souffrir ? Ah! ce fut pour les aitres, Messieurs ! pour vous sauver tous.
Voilà pourquoi Jésus-Christ, rencontrant les disciples d'Emmaüs, leur expliqua luimême quil fallait qu'il souffrit ainsi:
“ Nonne hec oportuit pati Christum ?”
Aussi, quelle surabondance de grâces
sa souffrance nous a value? Ur abundavit delictum superabundavit gratin. Le
torrent de ses grâces a éteint le feu de nos concupiscences.
Les saints ont compris la grandeur de cet exemple, Messieurs, et tous, du premier jusqu’au dernier, ils ont recherché la souffrance avec une ardeur passionnée.
À notre tour, en bons chrétiens, nous apprendrons à l'aimer et à ne pas la regarder comme un mal.
Cette pensée de la douleur volontairement acceptée en enlève toute l’amertume. Qui serait tenté de se plaindre de la pauvreté quand il l'a voit sanctifiée par Jésus-Christ ; qui s'offenserait des mépris lorsqu'il pense aux crachats dont ia face divine fut couverte; qui peut enfin se révolter contre toute souffrance du corps ou de l'âme, lorsqu'il voit le Fils de Dieu embrasser, pour nous sauver, la croix ?
J'ai donc raïson de dire après le Pape que la douleur n’est pas un mal. Cela
nous servira merveilleusement pour ôter à la crise actuelle une bonne partie de son acuité donloureuse.
Mais, après avoir enseigné aux ouvriers la patience, le Saint Père s'adresse aux patrons au nom sacré de la justice.
Enseignements de l'Esolise aux patrons :
la justice.
Je dis justice. De fait, l'Eglise propose aux riches un double argument: la justice et la charité. Mais comme le premier se: | crée aux ouvriers un droit, c'est par lui que nous commencerons.
Lorsque Dieu disait dans son commandement : “ Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain ;” c'était aux pauvres surtout qu'il s'adressait pour les prémunir contre l'envie, mais lorsqu'il formulait cet ordre : “Tu ne voleras pas;” c'était les riches surtout qu'il avait en
vue.
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Léon XIII en s'adressant aux patrons prononce des paroles d'une extrême gravité. Tous les hommes sont égaux, dit-il en substance ; leurs devoirs sont réciprcques; et si l'ouvrier est obligé de travailler honnêtement selon la teneur de son contrat, de même, le patron est obligé de le rétribuer équitablement. Toutes les distinctions de classes, quelque légitimes qu'elles soient, ne peuvent infirmer ce droit mutuel fondé sur l'égalité devant Dieu. On pourrait même soutenir que l'injustice du patron est, en règle générale, plus grave ‘et plus préjudiciable que celle de l’ouvrier, parce qu'elle vient de plus haut et qu'elle fait plus de victimes,
Mais écoutons le Pontife.
Le patron &oil sonner à chacun le salaire
qui lut convient.
Mais, pariniles devoirs principaux du patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui
convient. Assurément, pour fixer la juste mesure du salaire, il y a de nombreux points de vue à considérer; mais, d'une manière générale, que leriche et le patron se souviennent qu'exploiter la pauvreté et J1 misère et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. Ce qui serait un crime à crier vengeance au ciel, serait de frustrer quelqu'un du prix de ses labeurs.
V’oilà que le salaire que vous avez dérobé bar fraude à vos ouvriers crie contre vous el que la clameur est montée jusqu'aux oreilles du Dieu des armées. (Jac. V. 4).
Le riche doit s'interdire tout acte de nature à porter atleinte à l'épargne du
pauvre.
“ Enfin les riches doivent s'interdire religleusement tout acte violent, toute fraude, toute manœuvre usuraire qui serait de
nature à porter atteinte à l'épargne du
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pauvre, et cela d'autant plus que celui-ci est moins apte à se défendre et que son avoir, pour être de mince importance, revêt un caractère plus sacré.”
Voilà, Messieurs, qui mérite d’être aporofondi, car on trouve dans ces quelques lignes la condamnation explicite ou in p! cite d’une foule d'abus.
Les notions de justice ont reçu de nos jours une forte atteinte. Les préjugés et Jes abus contemporains ont fait entrer dans nos esprits des idées sur la morale qui sont loin d'être exactes. Ces idées ont influé même sur les lois ou plutôt sur leur application et ont donné naissance à de véritables monstruosités. On dit d'ordinaire que les mœurs sont devenues plus douces et que la sanction pénale s'est adoucie avec les mœurs. Est-ce vrai 2bsolument, Messieurs ? Je ne le crois pas.
Il vaudrait mieux dire que les idées se sont faussées de façon à nous faire accepter comme légitimes certains procédés flé-
tris par nos pères, et qu'en général la notion de l'honneur s’est oblitérée dans l'opinion publique.
Or, je remarque que tous ces changements, ces affaissements, devrais-je dire, de l'opinion, se sont produits en faveur des riches contre les pauvres. Je pense que les Juifs sont pour beaucoup dans estte scandaleuse révolution. Ils ont répandu insensiblement l'idée que tout ce qui ne tombait pas sous le coup de la vindicte légale était permis.
Ces mœurs nouvelles ont conduit à d’étranges résultats : par exemple, qu'on craint davantage la police correctionnelle qui juge des simples délits que la cour d’assise qui entend des causes criminelles, et que le pauvre qui vole un morceau de pain est plus sévèrement puni qu'un opujent concussionnaire.
Combien de fois n'avons-nous pas vu un misérable, coupable d’avoir dérobé
une piastre pour apaiser sa faim et donner à manger à sa famille, condamné à la prison pour des années; tandis que des banquiers ou des agioteurs convaincus d'avoir volé des millions et ruiné des centaines de familles étaient acquittés ou s’en tiraient avec une lévère amende.
Ces faits sont devenus tellement fréquents qu'on n'y fait plus d'attention et que les familles les plus honorables ne se font pas de scrupule de fréquenter les salons de ces hommes tarés et méprisables.
N'insistons pas davantage, mais concluons qu'il était temps que le Pape élevât la voix pour rétablir et restaurer les vrais principes.
Non, Messieurs, le vol n'est jamais permis, ni directement ni indirectement.
Le plus coupable n'est pas le voleur de grands chemins mais celui qui vole davantage.
Voyez ce riche industriel, par exemple, qui exploite mille ouvriers, il se croirait déshonoré s’il dérobait un centin, il envoie impitoyablement en prison l’auteur du moindre larcin ; mais il ne se fait aucun scrupule de rogner le salaire de ses ouvriers, sous le prétexte que beaucoup se présentent et demandent de l'ouvrage au rabais ; il impose des conditions onéreuses que les pauvres sont bien forcés d'accepter sous peine de mourir de faim.
Eh bien, Messieur, ce riche est un voleur, justiciable, non seulement de Dieu mais même des hommes et des lois humaines: il vole non plus une piastre mais jusqu’à deux cents piastres par jour. La réponse de la Sacrée Congrégation que je vous ai citée dans ma dernière conférence, en fait foi; permettez-moi de vous la rappeler ici. “ Recruter des ouvriers à un taux inférieur à leurs nécessités, en profitant de la misère de ces ouvriers
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pour le leur imposer en vertu de laloi de l'offre et de la demarde, est contraire à la justice commutative.”
Je sais bien que la plupart du temps, la loi est impuissante à corriger de tels abus, et que d’un autre côté, l’ouvrier, en raison du bien public, ne peut être autorisé à se faire justice soi-même, mais qu'est-ce à dire sinon qu'il est dans le monde beaucoup d'imperfections et que les méchants échappent souvent sur la terre à la vindicte des lois ? Il faudrait au moins que l'opinion publique se chargeât de les flétrir.
Une autre in'ustice que mentionne le Pape est celle par laquelle l'épargne du pauvre est dévorée. Il fait sans doute allusion aux coups de Bourse et aux entreprises véreuses des spéculateurs qui mettent, pour ainsi dire, en coupe réglée la fortune publique.
Le mal est si commun qu'il n'inspire:
plus d'horreur et qu'on n'a plus, au contraire, que de l'admiration pour l'heureux escroc qui s'enrichit et qu'une pitié moqueuse pour ses dupes. Pourtant, comment voulez-vous qu'un pauvre ouvrier puisse se défendre, lorsque contre lui conspirent les notaires, les banquiers, les journaux, tous ceux enun mot qui sont chargés par état de lui donner des conseils pour le placement de ses épargnes, et que de son côté l'Etat, son protecteur né, assiste impassible à sa déconfiture, C’est un des crimes de notre société qui crient le plus vengeance à Dieu.
Eh bien ! il convient, au milieu de cet abaissement et de cette dégradation universels, que l'Eglise proteste pour empécher la prescription et qu'elle rappelle à tous ces puissants du monde qu'il faut craindre la justice divine.
Autre enseionement aux patrons :
la charité.
Mais l'Eglise ne se contente pas de rappeler aux riches leur devoir de justice; il est un autre devoir qui les oblige au même titre quoique sans donner aux pauvres le même droit; j'ai nommé la charité.
Qu'on fasse toutes les distinctions que l'on voudra entre la justice et la charité, il n'en est pas moinscertain que l'on se damne en manquant à l'une aussi bien qu'à l’autre. L'histoire du mauvais riche en est une preuve éclatante. L'Evangile ne dit pas qu'il manquñât en quoi que ce soit à la justice; sa perte lui vint de son défaut de charité. Les obligations imposées par Dieu à l'homme sont de deux sortes ; les unes, de justice, autorisent, de la part du prochain, des revendications, elles sont assez limitées; les autres, de
charité et sans contrôle humain, sont beaucoup plus considérables.
__ Ecoutez maintenant d'après Léon XIII la théorie de la charité.
“Sur l'usage des richesses, voici l’enseignement d’une excellence et d'une importance extrême que la philosophie a pu ébaucher, mais qu'il appartenait à l'Eglise de nous donner dans sa perfection et de faire descendre de la connaissance à la pratique. Le fondement de cette doctrine est dans la distinction entre la juste possession des richesses et leur usage légitime. La propriété privée, Nous l'avons vu plus haut, est pour l’homme de droit naturel; l'exercice de ce droit est chose non seulement permise, surtout à qui vit en société, mais encore absolument nécessaire. Maintenant, si l’on demande en quoi il faut faire consister l'usage des biens, l'église répond sans hésitation : “ Sous ce rapport, l'homme ne
doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais bien pour communes, de telle sorte qu'il en fasse prrt facilement aux autres dans leurs nécessités. C'est pourquoi l'Apôtre a dit : Divitibus hujus sæculi precipe.. facile tribuere, communicare, ordonne aux riches de cesiècle.…. de donner facilement, de communiquerleurs richesses.
Le texte continue comme suit :
‘“ Nul assurément n’est tenu de soulager son prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que la bienséance ou les convenances imposent à sa personne; nul, en effet, ne doit vivre contrairement aux converances, Mais dès qu'on a suffisamment donné à la nécessité et au décorum, c’est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres.
“C'est un devoir non pas de stricte
justice, sauf les cas d'extrême nécessité, mais de charité chrétienne ; un devoir par conséquent dont on ne peut poursuivre l'accomplissement par les voies de la justice humaine. Mais au dessus des jugements de l’homme et de ses lois, il y a la loi et le jugement de Jésus-Christ notre Dieu qui nous persuade de toutes les manières de faire l’'aumône. “Il est plus heureux, dit-il, celui qui donne que celui qui reçoit ;” et le Seigneur tiendra pour faite ou refusée à lui-même l’'aumêne qu'on aura faite ou refusée au pauvre. “ Chaque fois que vous avez fait l’'aumône à l’un des moindres de mes frères que vous voyez, c’est à moi que vous l'avez faite.” Ah! Messieurs, si les riches savaiert faire la charité les pauvres auraient moins d'envie et la paix sociale y gagnerait.
Mais ici je marrête pour répondre à une objection qui vient sur toutes les lèvres à notre époque : “ La charité, nous
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n'en voulons plus, dit-on, parce qu'elle nous déshonore et parce que les riches en ont fait un instrument de règne.”
Cette objection est le plus souvent.
malheureusement trop fondée, en effet.
car l'orgueil de caste a souvent corrompu l'aumône. Le riche donne sans amour et sans respect, le pauvre reçoit sans reconnaissance et sans dignité.
C'est que la charité n’est plus la charité c'est-à-dire le don amoureux de frère à frère; elle est devenue l’aumône dédaigneuse et impersonnelle. Il fallait donc, pour réconcilier les classes, que le Pape les rappelât au respect et à l'amour mutuels. C’est ce qu'il a fait en s'adressant à la fois aux riches et aux pauvres.
Rapports d'amitié entre l'ouvrier et le
patron.
Redoublez ici d'attention, Messieurs, car je ne ferai que paraphraser et résumer le texte de l'Encyclique.
La grande erreur de l’époqne eu cette matière des rapports sociaux, a été de s'imaginer que les riches et les pauvres sont naturellement ennemis et que leurs intérêts respectifs sont en opposition.
C'est tout le contraire de la vérité. Il ya longtemps que St Paul la dit, nous sommes tous les membres d'un même corps: l'Eglise; et, quelles que soient nos fonctions, humibles ou élevées, il faui qu'elles s’harmonisent sous peine de désordre et d’anarchie dans la société, Le capital et le travail, loin d'être en opposition et de se nuire, doivent s'appuyer l'un sur l'autre. Mais pour cela il faut que chacun reste à sa place. D'abord, le pauvre ne doit point détester le riche ; il doit l'aimer et le respecter comme un frère; il doit tenir sa part dans ses contrats avec lui, fournir le travail promis, ne léser personne. S'il a sujet de se plaindre, que ses revendications soient toujours exemptes de violences et de séditions, et
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qu'il fuie comme la peste tous ces meneurs qui lui aigrissent le cœur et le mènent à sa perte en le berçant du chimérique espoir d'un bonheur impossible,
Quant aux riches et aux patrons, qu'ils ne traitent pas l’ouvrier en esclave. Il est leur égal par sa dignité d'homme et de chrétien. Le travail manuel n’a rien de déshonorant ; il a même été sanctifié par Notre Seigneur Jésus-Christ. Que le patron se garde bien de voir en l'ouvrier un vil instrument ; c'est une âme destinée au ciel. Il doit, autant qu'il est en lui, veiller sur cette âme et sur ses intérêts spirituels. Si, par sa faute ou avec sa connivence, la séduction ou la dépravätion se glisse dans ses ateliers, il commet un crime qui crie vengeance.
D'ailleurs, que les riches et les pauvres élèvent leur pensée au dessus des choses d'ici-bas. Qu'est-ce, après tout, que la richesse ou la pauvreté, que les plaisirs
ou les peines de la vie? Tout passe en un instant ; le présent n’a de valeur qu'en tant qu'il prépare à l'éternel avenir. “ Car, dit St Paul, le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d'une gloire souveraine et incomparable.”
Que le pauvre, donc, se console et se rassure, et que le riche qui a tant de sujets de trembler, cherche dans la pratique de la vertu et de la charité, l'assurance d’un salut que la fortune lui rend difficile.
Non, la pauvreté n’est point un opprobre, non la 1ichesse n'est point un bien enviable ; ie seul bien sur la terre c’est la vertu, et elle est à la portée de tous.
Ecoutez encore le Pape.
‘“ Quiconque tiendra sous son regard le mo:lèle divin comprendra plus facilement ce que nous allons dire: que la vraie dignité de l’homme et son excellence résident dans ses mœurs, c’est-à-dire dans sa vertu ; que la vertu est le patrimoine com-
mun des mortels, à la portée de tous, des petits et des grands, des pauvres et des riches; que seuls la vertu et les mérites, n'importe à quel sujet ils se trouvent, cttiendront la récompense de l’éternelle béatitude. Bien plus, c'est vers les classes infortunées que le Cœur de Dieu semble s'incliner davantage. Jésus-Christ appelle les pauvres des bienheureux ; il invite avec amour à venir à lui, afin qu'il les console, tous ceux qui souffrent et qui pleurent; il embrasse avec une charité plus tendre les petits et les opprimés.
Ces doctrines sont bien faites sans nul doute pour humilier l'âme hautaine, du riche et le rendre plus condescendant, pour relever le courage de ceux qui souffrent et leur inspirer de la résignatton.
Avec elles se trouverait diminué un abîme cher à l’orgueil, et l'on obtiendrait sans peine que des deux côtés on se donne la main et que les volontés s'unissent dans une même amitié.”
LA
Tout ce que nous venons de dire aboutit au respect mutuel du riche et du pauvre. Mais le Pape veut plus que cela, il veut l'amour, et voici les considérations qu'il nous propose pour enflammer nos * CŒUTS.
Nous ne sommes point des étrangers, dit-il, nous sommes issus d’un même Père qui est Dieu; nous avons une même fin qui est encore Dieu; nous avons été rachetés également par Jésus-Christ qui nous unit tous par les liens de sa fraternité : primogenttus in mullis fratribus.
En un mot, si les biens de la terre sont privés, les biens du ciel sont communs; les indignes seuls en sont exclus. Si vous êtes fils vous êtes héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ. Donc nous devons tous nous aimer comme des frères.
Tels sont les enseignements de la philosophie chrétienne. Sila société les écoutait quel bonheur et quel apaisement |
Derniers conseils et résumé des enscignements.
Je résume brièvement toute la doctrine de cette conférence. Pour arriver à la paix sociale l'Eglise recommande, aux pauvres, la patience et la résignation ; aux riches, la justice et la charité; aux deux classes, le respect et l'amour mutuel,
N’allez pas croire que ce soient là des
recommandations platoniques. Le propre de l'Eglise est, justement, que sa doctrine se concrète toujours dans des faits. Quiconque possède, tant soit peu, l’histoire du passé peut répondre sur ce point de l'avenir. Ce qu'elle a fait, qui l'empêche:
rait de le refaire ?
Il suffirait pour cela qu'on lui rendit sa liberté et sa légitime part d'influence dans l'instruction populaire, au lieu d’étouffer sa voix et de la dénoncer aux multitudes comme une ennemie.
Je vous ai fait, dans notre première
conférence, l’histoire des maux du peuple; il ne convient pas de la recommencer ici et de vous parler de l'invention de la charité, de la création des hôpitaux et des écoles populaires, de lextinction des guerres civiles, de la destruction de l'usure par les monts de piété, surtout de la transformation des mœurs et des idées qui nous a amenés à voir un frère dans l’homme que le païen considérait comme esclave, étranger, barbare ou ennemi.
Tout cela est l'œuvre de l'Eglise et mériterait bien l'honneur d’une étude à part.
L'Eglise seule a pouvoir sur les âmes.
La société sans elle est incapable de faire un pas en avant. Quand Notre Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre le monde existait depuis quatre mille ans, de grandes villes avaient été construites, de grands empires avaient été fondés ; la civilisation extérieure avait même semblé progresser ; mais ce n'était qu’un vernis ; au fond les mœurs n'avaient point changé, elles n'é-
taient pas plus humaines, la somme des injustices n'avait pas diminué; c'était le statu guo dans la barbarie.
L'Eglise peut donc s’attribuer exclusivement la gloire de la marche en avant de l'humanité; elle peut donc soutenir que le mot progrès qu'on fait tant sonner aujourd'hui n'a pas de sens en dehors d'elle; elle a pour elle la preuve irréfragable de l'expérience.
Ce n’est pas à dire qu'’elie suffise à tout.
Son pouvoir spirituel ne lui permet pas de mettre en pratique toutes ces théories.
Si exposer des principes, si indiquer ce qu'il faut faire était équivalent à l’action même, alors tout irait bien; mais que nous sommes loin de compte et combien de ses desiderata courent la chance de n'être jamais appliqués !
I] lui faut donc le concours de l'Etat.
Au Moyen Âge, en l'absence de corps délibérants politiques, toutes le; mesures sociales étaient prises par les conciles na-
tionaux, et les princes s’y prêtaient d’assez bonne grâce. Aujourd’hui l'autorité civile est devenue exclusive et jalouse de son pouvoir.
Voilà pourquoi le Pape, tout en maintenant son droit de directeur des âmcs, lorsqu'il s'adresse aux Etats, se borne à des conseils généraux et se garde bien d'entrer dans des détails pratiques qui varient infiniment selon les circonstances de temps et de lieu. De même pour les associations entre les individus. Il trace les grandes lignes et laisse à chacun le soin d’en faire les applications opportunes. |
N ous ferons comme lui.
Dans les deux conférences qui vont suivre nous aborderons la tâche difficile
être pratiques sans toutefois nous risquer dans les applications.
Vous voyez d'ici le double écueil. Il faut éviter d'une part, de rester dans ces
généralités qui n'aboutissent à rien et
n'intéressent personne parce qu'elles s’adressent à un monde abstrait; et de l'autre éviter également de tellement préciser qu'on puisse se faire accuser de vouloir imposer des opinions personnelles sans valeur ou du moins sans autorité.
Puisse le ciel bénir nos efforts.
Nous étudierons donc dimanche prochain le rôle et le devoir de l'Etat dans la question sociale et les limites de son ingérence.