BIÈRE ET CLAIRET
Quatre langues sont utilisées par notre maître, pour exprimer les choses de pure nécessité ou de simple fantaisie.
L'italien, il le manie un peu à la façon bergamesque, dextrement, en vrai pratico. Obligé de le parler, du matin au soir, en pleine péninsule, quoi de plus naturel de l'écrire ensuite dans les termes mêmes où la conversation s'est déroulée.
Moins facilement il se tire du français, pour lui un simple patois servant à batifoler avec son prince et à lancer de puérils calembours.
Le latin, il semble n'en connaître point les premiers éléments : pas une de ses phrases qui vaille. Qu'a-t-il donc fait dans les maîtrises ? Trop artiste peut-être, il aura voué toute son attention, toute son âme à l'art harmonieux dont on lui enseignait les lois, et considéré tout le reste comme un fatras encombrant.
Avec ce bagage latin d'élève de sixième, il n'aura sans doute pu comprendre que grosso modo les hymnes, les cantiques, les psaumes qu'il avait à draper dans un langage d'une exquise mélodie; et, de fait, cela suffirait pour la forme scolastique usuelle, où l'idée musicale se trouvait emprisonnée par d'étroites et absurdes règles. Sentir le rhythme et la sonorité de la langue de Virgile, était l'essentiel, après le sens général du texte.
Reste l'allemand, qu'avec d'énormes peines il n'aura pu parler convenablement, mais qu'en aucun cas il n'a pu écrire sans aide, bien que ses dédicaces, évidemment retouchées, semblent vouloir démontrer le con-
traire. Se faire comprendre dans le milieu tudesque où il vivait, n'était-ce pas tout pour lui? Je doute qu'il existe de son écriture une seule lettre allemande tracée currente calamo. Demandez à un gaulois de nos jours ce qu'il en coûte, pour parvenir à déchiffrer seulement une ligne formulée en dialecte germain.
Tel il était, enfant, dans les maîtrises, tel il était, homme, à Munich. C'est-à-dire qu'en dehors de l'art qui l'a immortalisé, il paraissait ne s'intéresser à rien, ne s'occuper de rien. Fleurs, oiseaux, littérature, archéologie, astronomie..., toutes ces attrayantes distractions scientifiques, d'un si utile secours contre l'ennui, et d'un si noble et si aimable aliment pour l'esprit, il s'en souciait le moins du monde.
Rivé à la cour, il en suivait les habitudes oisives, matérielles, prosaïques, mesquines. On croit flairer, entre les mailles de son écriture, de petites parties fines chez le duc, peut-être, avec le duc, chez lui-même. L'em-
pereur Auguste alla bien parfois, il est vrai, boire du vin de Falerne, chez Horace.
D'après Stendhal, il n'y a qu'un sot qui ouvre un livre, quand il est heureux. Lassus a dû avoir une félicité bien grande, puisque, nulle part, il n'est question, chez lui, d'une publication littéraire quelconque, lue, reçue ou donnée. Le même Stendhal regrette le temps où les colonels faisaient de la tapisserie dans les salons. A la bonne heure !
Après une nuit de copieuse ripaille, le musicien montois allait, dit-il, le matin, prendre le frais aux bords pittoresques de l'Isar, et s'adonnait au plaisir paisible et digestif de la pêche. Prendre à la ligne quelques vulgaires poissons, était le prétexte. Le but véritable n'était-ce point celui de l'incubation du génie, alimentée par la solitude, la rêverie, la contemplation, et, ceci est à noter surtout, par les vapeurs des libations nocturnes ? Shakespeare ne puisait-il pas ses meilleures inspirations dans Yale ?
Et le jus de la treille n'a-t-il pas illuminé des légions d'artistes de tout genre ?
Ceci m'amène à demander si Lassus préférait se délecter de bière que de vin.
Né aux confins de la Flandre, il aura pu aisément se plier aux habitudes du pays de Gambrinus, en prenant, même avec excès, le jus des houblonnières allemandes. J'ajoute même que sensément il n'a pu faire autrement, obligé de hanter les musiciens, buveurs innés, du moins ceux de la tradition, et de côtoyer sans cesse les Bier-Halle, répandus là à foison, pour qui connaît Munich. N'habitait-il point une rue où était installée, de temps immémorial, une fameuse taverne que l'on peut visiter encore de nos jours? Cette rue porte même son nom, tout comme un hôtel et une autre brasserie. Le moyen d'échapper à la contagion ? Et ne valait-il pas mieux, en somme, boire ensemble, comme dit Voltaire, que de se houspiller ?
Toutefois, en vraie nature gauloise, ses préférences, au fond, auront été pour le divin
jus de la treille, chez lui, chez le duc, dans toutes les maisons où il pouvait imposer sa volonté. Il me revient qu'il a chanté le vin. Je ne sache pas qu'il ait célébré la bière.
On débite, à Munich, un petit vin du Tyrol, d'un rouge pâle, très peu coûteux, et qui vous émoustille vivement : le clairet. Nonseulement il vous rend de bonne humeur, mais il vous aguerrit admirablement contre les rigueurs de la température hivernale. Sans dédaigner les bienfaits de la birra spumante locale, je suis enclin à croire que c'est à ce jus là qu'il accordait toutes ses faveurs. Outre ce que j'en ait dit, il y a les lettres de l'artiste, puis les deux portraits de Hans Mielich, qui le représentent le visage maigret et fortement teinté de rouge, surtout au nez.
Donc, sans jeter l'anathème à la bière, comme faisaient jadis les Parisiens, — qui commencent, soit dit en passant, à apprécier énormément les brasseries, — Lassus aura tout bonnement donné issue à son tem-
pérament latin, et usé du jus de la treille jusqu'à « s'ennivrer jour et nuit, » selon le précepte, trop pris à la lettre d'Hippocrate, et peut-être à l'exemple irrésistible de son padronc. Petite faiblesse excusable et justifiable, qui a donné lieu, pour tant d'artistes, à l'éclosion de maint chef-d'œuvre.
Quand vous traversez Dijon, à chaque coin de rue vous avisez une inscription laconique, évoquant le souvenir d'une célébrité. Vous interrogez les habitants sur cette profusion de gloires locales. On vous répond imperturbablement : c'est le Bourgogne !
En parcourant la liste effrayante des compositions immortelles de notre Lassus, liste qui comporte plusieurs milliers d'œuvres, vous vous demandez instinctivement d'où a pu naître cette prodigieuse fécondité. Eh bien ! abstraction faite de vingt autres raisons plausibles, jetez les yeux sur les effigies contemporaines du maître, et vous en arriverez immédiatement à vous poser cette question : n'est-ce point un résultat du clairet ?