‹ Cinq lettres intimes de Roland de Lassus, commentéesChapitre 9 sur 14 · DÉLASSEMENTS · texte numérisé non relu

DÉLASSEMENTS

Que faisait donc notre illustre maître, en dehors de sa vie active, à l'étranger? Il va le dire sans ambages, et, cette fois, en français. L'italien était généralement pour lui la langue des affaires, le français celle de l'expansion intime.

Pendant que le duc Guillaume est loin de Munich, Lassus s'y trouve, en compagnie des siens. Il écrit pour écrire, qu'aurait-il à conter au duc? Le menu des nouvelles, et quelque grosse plaisanterie enveloppée dans un calembourg plus indélicat encore.

Car, entre ces deux correspondants, la familiarité était de mise. Si Lassus s'en défendait parfois, Guillaume l'y ramenait, moins par tempérament peut-être, que pour faire diversion à la froide et solennelle étiquette de la cour.

Le musicien livre à l'impression, chez Adam Berg — qu'il donne à tous les diables — un recueil de ses motets. Antoine le violiste sera recommandé, quant à sa partita, aux puissants Fugger.

Lassus ne s'amuse plus au « palamaglie, » et le jeu de balle lui est interdit. La pêche lui semble une meilleure distraction. Elle lui fait « éviter vice. » Lequel ? Ah! voilà.

Quand il se trouve seul, la mélancolie l'envahit. Comment y échapper ? Parbleu 1 en s'enivrant «jour et nuit. »

Il prenait de l'embonpoint, et il s'en vante. N'est-il pas, en somme, « homme de bien et content ? » Mélancolie à part, sans doute. Mélancolie, ou mieux gaieté triste : sunt lacryma rerum.

S'il aime à « boire souvent, » c'est qu'il veut ressembler, de ce côté, à son padrone; et d'ailleurs, au sortir de table «oportet bibere.»

Après la dive bouteille, les écus sonnants trouvaient-ils en Lassus un fervent adorateur? Il y revient souvent, une fois, entr'autres, où il suppose Guillaume « légier d'argent, » en ajoutant immédiatement : « Dieu fasse que je mente ! » et en concluant : « Les écus, je ne les toucherai donc jamais ! »

Cela vise apparemment les paiements irréguliers dont j'ai déjà fait mention. Insistance naturelle et logique alors, et j'ajouterai suivie d'effet, car il est démontré que le maître acheta, sur ses économies, ou dut à la libéralité de son puissant ami, diverses propriétés de grande valeur.

Pour les mots au gros sel dont il saupoudrait ses épîtres, il en est de stupéfiants, d'insensés, le tout parsemé d'assonnances à faire dresser les cheveux.

Ainsi, il juxtapose, à tout moment, les mots « padrone » et « poltrone, » le premier

pour le duc, le second à sa propre adresse. Prenons que poltrone veut dire simplement paresseux.

Le voici maintenant qui aligne une série de substantifs féminins se terminant par tia ou cia: « sapientia,scientia,vehementia,pestilencia, prudencia,cadencia...» Puis, se reprenant, forcé, dit-il, de quitter la rime pour écrire en prose, le voilà de nouveau en train de rengaines, sur la finale orte, d'où « consorte, sorte, morte, corte... »

Qu'en dites-vous? Cela pour en arriver à se recommander bonnement au padrone,k lui annoncer que le poltrone est de retour chez lui, et que la santé de sa femme ne laisse rien à désirer. A titre de post-scriptum, une petite polissonnerie...

J'ai sous les yeux la copie authentique d'un billet du compositeur montois, conservé précieusement à Munich, et où l'on peut lire, en lettres claires et élégamment troussées :

« Envie d'envie en vie.

Orlando di Lassus. »

Comprenne qui voudra ou qui pourra.

Certes, le maître obéissait à la mode des sentences et des devises qui sévissait alors -partout. Mais la loi du bon sens avait aussi ^ses rigueurs, et il était réellement déplorable de voir une nature aussi sonore que la sienne, dissonner ainsi à plaisir, sous l'approbation d'un prince de Bavière.

En fait de calembredaines, deux suffiront. Je prendrai les plus inoffensives :

« Je rends grosse et grasse grâce à votre lionté. »

A propos de boisson : « Laissons les vers, qui me mangeront quelque jour. »

Tirons l'échelle.

Au fait, ces jeux là ne blessaient que les yeux ou les oreilles. Parlerai-je de ceux qui choquent la raison ? Risquons.

Lassus avait une certaine opération délicate à pratiquer à son cheval — car il avait un coursier, octroyé par le duc, afin de le suivre dans toutes les excursions.

L'assimilation à une opération identique

que l'on faisait subir aux six enfants de la chapelle, lui vient quelque jour à l'esprit, en écrivant à son protecteur. Il s'en empare immédiatement, et trace ceci — ou plutôt à peu près ceci :

« Il me faudra une bête commode pour me porter, parce que je tiens à avoir un discantiste dans mon écurie, j'entends un cheval que j'ai fait châtrer. Pakti weg ! »

Si cela n'est pas clair, c'est que j'ai tenu à ne point offusquer le lecteur.

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