‹ Cinq lettres intimes de Roland de Lassus, commentéesChapitre 4 sur 14 · COMMEDIA DELL' ARTE · texte numérisé non relu

COMMEDIA DELL' ARTE

Le soir, après le souper, on improvisa une comédie italienne. Toutes les dames sérénissimes y furent présentes. La plupart, il est vrai, ne comprenaient rien au langage des acteurs, mais Roland de Lassus joua son rôle avec une telle grâce et dextérité, qu'il fit rire à gorge déployée tout le monde.

La veille seulement de la représentation, le duc Guillaume de Bavière lui exprima le désir de voir se dérouler une comédie, à l'occasion du susdit mariage. Le sachant apte à tout, il le pressa si vivement, que le maître ne put se soustraire à ses instances.

Lassus s'entendit avec Massimo Trojano.

En un instant, le sujet fut fixé et le canevas à amplifier convenu. La Cortegiana innamorata, tel était le titre de la farce.

Lassus fit le Magnifico, sous l'appellation de messer Peint alone di bisognosi, messire Pantalon des nécessiteux.

Jean-Baptiste Scolari, de Trente, parut sous les traits de Zanni, l'arlequin.

Massimo Trojano eut trois rôles : le paysan — au prologue — l'amant sous le nom de Polydore, et l'Espagnol désespéré, appelé don Diego de Mendoza.

Carlo Livizzano simula le serviteur de Polydore, George d'Ori, de Trente, le serviteur de l'Espagnol.

Le marquis de Malespine représenta la courtisane amoureuse, Camille. Sa servante fut Hercule III.

A l'issue du prologue, Lassus fit chanter un délicieux madrigal à cinq voix.

Bientôt arrive sur la scène Massimo Trojano. Il est vêtu de velours cramoisi,

orné de larges galons d'or sur lequel est jetée une capote de velours noir fourré de magnifique zibeline.

Il loue le sort d'être heureux, et de pouvoir se réjouir dans le royaume de galants.

Un serviteur de son frère Fabrice, envoyé de la campagne, lui présente une lettre remplie de très mauvaises nouvelles. Après l'avoir lue, Polydore pousse un profond soupir, appelle Camille, l'embrasse et part.

Du côté opposé à la scène, entre Lassus le Magnifique, portant un pourpoint de satin cramoisi, des bas d'écarlate à la vénitienne, et une robe noire qui lui descend jusqu'aux pieds. Rien qu'à voir son masque, l'assistance éclate de rire.

Muni d'un luth, il chante, en s'accompagnant :

« Bienheureux soit celui qui, passant par cette voie, ne soupire point! » Il répète la canzone, puis se met à se plaindre de l'amour : « Pauvre Pantalon, fait-il, tu ne peux passer cette rue, sans envoyer des soupirs à l'air et des larmes à la terre ! »

On rit, dans l'auditoire, à se tordre, surtout pendant le long discours que Pantalon tient, parfois seul, parfois avec Camille, sur le perfide amour.

Survient Zanni, qui, ne reconnaissant pas son maître, pour ne l'avoir point revu depuis des années, le heurte violemment. Delà dispute, qui se termine à l'amiable.

Ne se sentant plus de joie, Zanni empoigne Pantalon, le jette sur ses épaules, et le fait tournoyer comme une meule. Pantalon exécute le même manège; tous deux roulent à terre.

Lorsqu'ils sont debout, les vieux souvenirs sont évoqués. Zanni apprend la mort de la femme de Pantalon. Tous deux se mettent à hurler comme des loups. Zanni pleure à chaudes larmes, en songeant aux macaroni et raffioli, que jadis il reçut d'elle.

Ces lamentations finies, Zanni consent à porter des poulets, de la part de son maître, à la chère Camille, et même à lui parler en sa faveur. Or, il fait tout le contraire.

Pantalon parti, Zanni, timide et craintif, va déposer ses hommages aux pieds de la belle, qui s'en enmourache et l'admet dans sa casa.

En même temps, vibre une mélodieuse musique, formulée par cinq voix et autant de violes. L'auditoire n'a pas discontinué de rire.

Pantalon rentre. Il s'étonne de l'extrême retard que met Zanni à lui apporter la réponse. Le serviteur arrive, muni d'une lettre de Camille, qui lui dit que, s'il tient à être agréé, il doit se travestir de la façon que lui indiquera Zanni.

Les voilà tous deux à échanger soigneusement leurs habits.

S'offre l'Espagnol, le cœur consumé de jalousie et de rage. Il narre à son serviteur ses exploits de bravoure, et énumère combien d'ennemis il a, de sa main, envoyé à l'Achéron. Et dire que, maintenant, une vile femme le prive de son cœur !

N'y tenant plus, il s'en va trouver Camille

et la prie de le recevoir dans son intimité. A l'aide de paroles flatteuses, Camille se fait donner un collier d'or, en y joignant la promesse d'accueillir le soupirant chez elle.

Pantalon se présente alors, vêtu du costume de Zanni, et celui-ci portant les habits de Pantalon.

Il fait longuement la leçon au Magnifique, et lui montre de quelle façon il doit s'introduire chez Camille. Ils entrent.

Ici, une mélodie à quatre voix, deux luths, un clavecin, un fifre et une basse de viole.

Polydore, l'amant favorisé de Camille, est de retour de la campagne, et s'en va trouver sa maîtresse. Il y rencontre Pantalon vêtu d'habits grossiers. Il veut savoir quel est ce drôle, et apprend que c'est un portefaix, chargé par elle d'expédier un coffre renfermant des effets de sœur Doralice de Santo Cataldo.

Plein de confiance, l'amoureux engage le portefaix à exécuter son message le plus vite possible. Pantalon-Zanni, peu rompu au

métier, s'excuse sur son grand âge et finit par refuser nettement.

Alors, Polydore indigné, s'arme d'un bâton et roue de coups le récalcitrant commissionnaire.

Durant cette algarade, l'auditoire se tient les côtes.

Au bruit de la bastonnade, Zanni prend l'alarme, et, trouvant par hasard un sac vide, s'y enveloppe prestement. La servante de Camille porte le sac au milieu de la scène, comme s'il renfermait un cadavre.

A l'heure indiquée, l'Espagnol vient frapper à la porte du logis. La servante lui annonce que Polydore est revenu des champs. A cette nouvelle, l'Espagnol s'irrite, lève les yeux au ciel, et s'exclame en soupirant : Ahi amargo de mi! Sur ce, il heurte le sac où s'est blotti Zanni, tombe dessus, se relève, délie le sac, en expulse Zanni et lui assène de nombreux et vigoureux coups de bâton.

Zanni s'enfuit, poursuivi avec acharnement.

Sa vengeance assouvie, Polydore impose

à Camille l'obligation de se marier. Elle refuse, puis finit, à force d'objurgations, par céder. On convient qu'elle sera l'épouse légitime de Zanni.

Bientôt arrivent Pantalon, muni d'une provision d'armes, et Zanni, ayant deux arquebuses sur l'épaule, huit poignards à la ceinture, une targe et une épée à la main, et sur la tête un casque rouillé. Ils brandissent, en guise de provocation, ces instruments de destruction, et cherchent leurs ennemis.

Pendant que Camille invite Polydore à s'entendre avec Pantalon, celui-ci voit son adversaire, et le montre à Zanni, qui, pris de frayeur, prétend que son maître doit dégainer le premier, tandis que celui-ci entend que ce soit Zanni.

Finalement, après s'être disputés sur la choix des armes, une grotesque escarmouche a lieu. Camille s'interpose, on se réconcilie. La belle est donnée à Zanni, et, pour célébrer une si belle alliance, un ballet à l'Italienne est dansé.

Trojano, de la part de Lassus, vient faire ses excuses à l'auditoire. La pièce n'a certainement pas été digne des sérénissimes princes qui ont daigné l'honorer de leur présence. Mais, pressé par le temps, on s'est efforcé de faire pour le mieux.

Jusqu'ici, le Diaïogo traduit de Massimo Trojano (i).

(i) Voyez le texte original, à la deuxième partie les Lettres, no VI.

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