‹ Cinq lettres intimes de Roland de Lassus, commentéesChapitre 5 sur 14 · GYMNASTIQUE · texte numérisé non relu

GYMNASTIQUE

« Quelle Orlande ! » comme on disait autrefois à Mons.

Tout résidait dans l'improvisation. Le scénario n'était qu'une sorte de thème sur lequel l'acteur brodait les fantaisies les plus inimaginables. Il fallait tirer parti du moindre mot, prendre au vol le moindre geste, pour créer, en virtuose accompli et à l'aide d'un partner rompu au métier, une série de dialogues extravagants, toujours liés, par un point quelconque, au sujet principal.

Qui le croira ? Pantalon, ou incidemment

Zanni, Lassus sut entrer, comme on dit en argot de théâtre, dans la peau de ses personnages.

On connaît ce vieillard amoureux et dupé de la comédie italienne, tantôt simple et bon, tantôt vaniteux et avare, surnommé le Magnifique, parce qu'il se drapait dans sa grotesque importance et qu'il s'efforçait de rayonner comme un soleil dans l'espace.

Il portait traditionnellement une culotte qui se confondait avec les bas ; une espèce de robe de palais de couleur noire ; un pourpoint écarlate d'abord, puis à nuance foncée ; un masque à barbe.

Ce Pantalon là dut aller, comme un charme, à notre grand musicien, costumé, à certains détails près, de la façon que Trojano vient de décrire, et que les fresques de Pompéi et d'Herculanum nous ont transmise.

Vrai type du marchand vénitien, au règne des Gelosi.

Mais, Zanni, l'arlequin bergamesque, Zanni, le grimacier, le pétulant, le poltron, le gourmand, brûlant les planches, donnant et recevant des volées de bâton ; se jettant à terre et se relevant en un clin d'œil; se roulant « comme une meule de moulin » ; prêt à s'envelopper, en Scapin anticipé, dans le « sac ridicule » dont parle Boileau ; faisant mille poses risquées, parfois choquantes ; prodiguant les lazzi en dialecte obligé ; opposant les jovialités insensées aux désespoirs délirants, et vice-versa ; se donnant pleine carrière en fait d'extravagances.... là, franchement, était-ce bien possible, et n'eût-il point fallu être un gymnaste achevé au moral comme au physique, pour soutenir, un acte durant, un rôle pareil ?

Eh bien ! ce Zanni si abracadabrant, mieux peut-être que le pompeux Pantalon — deux charmants croquis de Callot — eut un succès de fou rire prodigieux.

Vous le voyez ici, avec son vêtement plein d'ampleur, son sabre de bois, son chapeau à panache se pliant à toutes les formes capricieuses, son masque laissant percer une bouche contractée d'où sort un bout de langue pointue....

Oui, ce fier-à-bras, qui brandit majes-

tueusement la spada, qui roucoule la tendre romance, déployé les magnificences voulues, et, après un flot de rodomontades, joue le dupé ridicule... le voici qui gambade, pirouette, comme un danseur de profession, tourne, en excellent patois bergamesque, cent quolibets des mieux réussis, mime en maître accompli, rend jaloux enfin le bouffon en titre, MassimoTrojano, qui, subjugué par Yincanto, lui voue ces lignes significatives :

« Silence ! Le Zanni — représenté par Lassus — déploya une telle grâce, une telle intelligence, qu'on eût dit qu'il avait habité, en observateur studieux, pendant un demisiècle, la vallée de Bergame. »

Et l'auteur du canevas de cette farce à tous crins, où l'on pourra reconnaître la forme embryonnaire de Y opéra buffa ? Encore Lassus, résumant en lui, au triple titre d'inventeur, d'acteur et de compositeur, le vrai spécimen de l'imprésario.

La plume divine qui traça les Psaumes de la Pénitence, écrivant le scénario de Pierrot,

lequel, après, se trouve réalisé ail' improvise par l'incomparable maître !

Pergolèse créa une Serva padrona et un Stabat, comme Rossini produisit un Guillaume Tell et un Stabat. Des abîmes séparent, en apparence, ces inspirations géniales. Rien de cela au fond. Un seul et même style pour le motet et pour le drame. La démonstration en a été faite à satiété.

Arlequin et David hurlent de se voir juxtaposés. Un comble des plus originaux qui aient été réalisés jamais.

En présence de l'auguste assemblée de la cour ducale de Munich, Lassus, se ressouvenant d'un vieux dicton scénique, eût pu dire malicieusement, comme le Pierrot italien : Tutto 7 mundo c fatto corne lanostra famiglia.

C'est la morale de cette incroyable équipée. Joyeux compère, quelle Orlande !

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