‹ Cinq lettres intimes de Roland de Lassus, commentéesChapitre 6 sur 14 · A MANTOUE ET A BOLOGNE · texte numérisé non relu

A MANTOUE ET A BOLOGNE

L'acteur-imprésario va s'exercer sur une scène plus vaste. Et, par bonheur, c'est lui-même qui aura la parole. Son public sera tout simplement le sérénissime prince de Bavière, auquel il va s'adresser ex toto corde.

Trojano venait de quitter furtivement la cour, après avoir perpétré un meurtre, dans les circonstances les plus romanesques.

D'autres artistes de renom allaient prendre congé de leur maître. Rien de nomade comme les musiciens. Tâche ardue pour les biographes, chargés de parcourir l'Europe, d'un

bout à l'autre, pour saisir la trace de leurs capricieux itinéraires !

Voilà Lassus en route pour l'Italie. Il fallait parer au vide qui s'effectuait dans les rangs des virtuoses de chambre, de théâtre et de chapelle. Ah ! s'il n'eût fallu recruter que ces derniers !

Première étape. Mantoue. Lassus et son compagnon, Joan Pietro, y sont cordialement accueillis. Une chaîne d'honneur est octroyée au guide de notre Orphée, un brillant artiste peut-être. Même distinction flatteuse, à son passage à Ferrare. Exhibition, à Bologne, d'un « roi des danseurs, » un tout jeune artiste d'une souplesse phénoménale. Il saute le cheval, ballade sur une corde, trottine avec deux gros bâtons, manie dextrement toutes sortes d'armes, exécute des voltiges d'une hardiesse surprenante. Bref, la grâce personnifiée et sans pareil dans le monde entier.

Balladin, que me veux-tu ? N'oubliez pas que Lassus se connaît en bâtons, en souplesses et en armes... L'intervention du duc de

Florence sera nécessaire, pour décider « ce souverain de la chorégraphie » à accepter les offres qui lui sont faites. Réussite presque certaine.

Bonnes recrues pour la chapelle bavaroise : un contralto d'un talent rarissime et un ténor du plus parfait mérite. Les négociations promettent d'aboutir.

Saluez Gerardo Venturino il Magnifico, qui fait rire et pleurer irrésistiblement. Cinquante-six ans, l'âge à peu près du Magnifico de tout à l'heure, c'est-à-dire de Lassus en personne. Parfait le Gerardo pour les vieillards et les pères nobles. Il s'agira de le déterminer à laisser à domicile sa femme et ses enfants. Au cas où Lassus ne pourrait l'emmener seul à Munich, les frais seront considérables.

Une basse maintenant, représentée par un giovine d'une charmante physionomie.

Talent éminent, d'une précision d'exécution merveilleuse. Le jeune artiste joue du cornet, et forme, en somme, une excellente acquisition.

Oh! oh! ceci est du genre le plus sérieux : une pucelle, una vcrgine, quasi rustique et de bonne famille. Son mérite? Elle chante, sans broncher « sur le livre, » d'une voix fort belle, et s'accompagne à ravir du luth. Elle s'appelle Ipolita.

Lassus, habile sur le luth, se trouve encore ici sur son vrai terrain. Mais, la donzelle « qui compte à peine quinze ans? » Il lui faudra veiller sur sa vertu, avec une sollicitude toute paternelle : caro debilis. On lui adjoindra son frère, « gentilhomme galant, » luthiste aussi et chantant honnêtement. Le père, plus scrupuleux que le négociateur et le chaperon, hésite. Il aura à délibérer longuement, et ne fera connaître son avis que lorsque Lassus sera à Rome.

Pour celui-ci, « il a très à cœur de présenter la vcrgine à son Altesse Sérenissime. »

Un nommé Julio, discantiste, lui est vivement recommandé, pour être exceptionnel comme voix et comme nature artistique. Il a femme et enfants, et tient mordicus à ne

point s'en séparer, au cas où il quitterait Bologne. Voilà qui coûtera un joli denier. N'importe, le chanteur est hors ligne, il est organiste à ses heures, et luthiste comme tous les grands virtuoses de la voix.

Récapitulation — c'est toujours Lassus qui parle : — Gérard le Magnifique ; le danseur et son enfant ; la basse de chambre ; les deux artistes romains ; Julio, sa femme et trois enfants; la signora Ipolita, son frère et un serviteur; le Lorenzino ; Jean-Baptiste, accompagné de son père, bon sonneur de cornet. Au total, vingt personnes à salarier et à nourrir.

Tous réclament, outre leurs frais de route, une somme anticipée de cinquante écus. In caudâ venenum.

C'est le cas aussi pour la fin de l'épître familière de Lassus. Notre illustre maître avait sans doute oublié que la langue italienne brave, au besoin, comme la latine, l'intimité outrée, puisqu'il se sert résolument <ie la langue française pour lâcher certaines

expressions d'un libertinage d'autant plus surprenant, qu'il a lieu entre padrone et serva — c'est le titre que Lassus se donne ici à luimême.

Ah ! les mœurs de cour ! On en verra bien d'autres.

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