‹ Cinq lettres intimes de Roland de Lassus, commentéesChapitre 7 sur 14 · A FLORENCE ET A ROME · texte numérisé non relu

A FLORENCE ET A ROME

La ville des Médicis fournit un assez modeste contingent à notre touriste.

Vu de près, Gerardo Magniftco lui laissa une impression fâcheuse. On avait surfait, à Bologne, son mérite. Quoi ! il sert invariablement les mêmes farces ! Son rôle n'est-il point de broder, sur un thème convenu, des variations toujours nouvelles ? Inutile, selon Lassus, de traiter avec lui.

D'ailleurs, un autre Pantalon est en perspective. Celui-ci, du moins, provoque le rire de cent façons. Enrôlons-le de suite.

On ne saurait, à Munich, se passer d'un talent si souple et si fécond.

Traitons, par la même occasion, avec un imprésario d'une habileté rare : Juan Maria. Auteur d'une petite comédie, il dirige un personnel de six acteurs rompus au métier et sachant exécuter des danses « et autres galanteries. »

Cette utile troupe étant agréée, Gcrardo Magnifico doit être abandonné forcément.

Ce monotone faiseur n'a d'ailleurs qu'une médiocre envie de se déplacer, et sa femme, qu'il tient à voir manœuvrer à ses côtés, ne possède pas un talent assez sérieux pour être mise en ligne de compte.

Le sérénissime prince sera-t-il satisfait d'avoir, à ses concerts, un bambin de seize ans, doué d'un vrai génie musical ? Avec quelle grâce il manie la basse de viole ! Quelle dextérité il met à jouer du violon, du luth, et même du trombone et du cornet! Son père, tromboniste du prince florentin, possède un talent remarquable sur la lyre.

Le froid est excessif à Florence, tout le monde s'y enrhume, Las^us, en particulier, souffre d'un catarrhe opiniâtre. Singulier cadeau à rapporter d'Italie.

Et maintenant, en route pour Rome, la grande attraction artistique du temps, où bientôt le pape Grégoire XIII allait créer notre compatriote chevalier de Saint-Pierre à l'Eperon d'or !

Plus de baladins, plus d'artistes en souplesses et en prestesses. L'objectif du voyage est plus noble, plus digne du célèbre négociateur mis en œuvre par Guillaume. Lassus avait à s'entendre avec un organiste de premier ordre pour la chapelle munichoise. Si Rome foisonnait de virtuoses de ce genre, encore fallait-il parvenir à en déterminer un à quitter son poste lucratif.

Le concours généreux des confrères de la Néerlande ne lui aura point fait défaut ici. Ceux qui brillaient à Saint-Jean de Latran, à Saint-Laurent in Daniaso, à Sainte-Marie de l'Ame et ailleurs, se seront fait une fête de

lui être agréable. Le fameux Chrétien Ameyden, d'Oirschot, parvenu, de simple chantre aux fonctions élevées de directeur musical de la Sixtine, lui aura été d'un utile secours.

A deux pas de là, c'est-à-dire à la basilique de Saint-Pierre, fonctionnait un organiste appelé, à bon droit, le « prince des musiciens, » Marc Houterman de Bruges. Il était Vaïter ego de Palestrina ; c'est tout dire. Comment le déloger de son poste glorieux ?

Payant d'audace, Lassus risqua la demande, et mena si bien les négociations qu'il finit par arracher au maître un consentement. Jugez s'il eut hâte d'annoncer à son auguste correspondant bavarois la victoire obtenue. Mais, d'un accord ratifié, inter pocula, à son exécution définitive, il y a de la marge....

La mission achevée, Lassus n'avait plus qu'à retourner à son poste, non sans avoir passé, on le devine, par une série de banquets organisés en son honneur, et où toute la colonie musicale néerlandaise l'aura acclamé, à qui mieux mieux.

Des mois se passèrent, nulle nouvelle de Rome, j'entends d'Houterman. Impatience du prince Guillaume, soucis de Lassus ; bref, une vraie consternation.

Les envois successifs de lettres restant sans résultat, un courrier fut dépêché auprès du sybillique organiste, qui, cette fois, ne pourra esquiver une réponse. On eut recours au chantre Gaspard Lochenberg, d'abord établi en Espagne, puis en Bavière, et finalement résolu à aller passer le reste de sa carrière active dans la Ville éternelle.

Houterman sortit enfin de son mutisme.

Il demanda mille excuses au prince de Bavière, et le remercia infiniment de sa flatteuse bienveillance. Il allégua le règlement de ses affaires, le temps assez long qu'il avait dû y consacrer, l'incertitude absolue de pouvoir indiquer une époque fixe pour sa complète libération. Il pria Dieu de donner au sérénissime prince tout le bonheur possible...

Pour qui sait lire entre les lignes, Houterman aura eu, comme on dit, la puce à

l'oreille. D'abord séduit par l'appât de brillantes promesses, il aura appris, peut-être par Lochenberg lui-même, qui a dû connaître à fond les mœurs de la cour de Munich, beaucoup de choses déplaisantes, et, ballotté entre une promesse donnée et une réalité antipathique à subir, il n'aura osé s'en ouvrir immédiatement.

Le « roi des musiciens » avait une fille, apparemment jolie, à coup sûr artiste. S'en séparer lui eût coûté les yeux de la tête, et la lancer dans le tourbillon des plaisirs de cour, eût été un crime impardonnable. De là des remords, suivis bientôt d'une volte-face complète. Pensez donc que le duc de Bavière avait fait faire à la jeune diva ses plus sincères compliments.... Et jugez si Houterman préféra achever sa glorieuse carrière à Rome, où, comme on sait, on lui éleva un monument funéraire, dont heureusement l'inscription a été conservée.

Signe des temps. Dans son humble épître à Guillaume de Bavière, Houterman ne fait point la moindre allusion à Lassus.

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