CINQUIÈME LETTRE
Devant Sébastopol , 24, 25 février.
Je devance le jour habituel de mon courrier pour vous raconter les détails d'une sortie que nous avons faite contre les Russes dans la nuit du 23 au 24.
Chaque chose ici est un événement, car rien n'est plus tristement monotone que ce calme obligé des travaux d'un siège marchant à pas lents, mais sûrs, et creusant dans le sol la trace de chacun de ses pas. — C'est le supplice de Tantale , et le courage impatient voudrait bondir au delà des réseaux qui l'enveloppent et se ruer, à travers la mitraille, contre les remparts ennemis.
Je vous ai raconté comment un ouragan subit de vent furieux et de neige glacée avait suspendu nos projets et forcé à l'inaction nos troupes qui devaient combattre.
Depuis cette cruelle nuit, le temps s'est remis complètement au beau. Le ciel, constamment bleu, semble refléter les flots de la mer; le soleil a des rayons qui réchauffent, et les nuits sont étoilées.
Ma dernière lettre était datée du 23.
Dans la nuit de ce même jour, un combat meurtrier se livrait sur un point important.
Je vais tâcher de vous décrire le terrain sur lequel nos troupes ont été engagées, pour que vous puissiez mieux en apprécier les détails et les différentes péripéties.
Je crois vous avoir déjà dit que le 2e corps, sous le commandement du général Bosquet, ouvrait une nouvelle tranchée sur la position de droite, dont l'attaque avait été confiée aux Anglais. Malheureusement, faute de bras, nos alliés n'avançaient que lentement dans leurs travaux de siège, et le général en chef, de concert avec lord Raglan, a décidé que nous ouvririons sur ce point de nouvelles parallèles dans le but de battre la tour Malakoff, ou plutôt les défenses amoncelées autour d'elle, et qui présentent un front formidable.
Ces nouvelles parallèles furent donc ouvertes en face de la baie dite du Carénage.
Les Russes, que nos travaux inquiétaient visiblement, vinrent établir en face de nous une double gabionnade, entre cette baie et une autre plus petite qui se trouve dans le fond du port. — Cet ouvrage, fait sur le mouvement de terrain qui les relie, affecte la forme d'une crémaillère , se composant de deux faces longues et de flancs à droite et h gauche.
Entre ce travail de défense, qu'ils ont élevé avec une grande rapidité à 1000 ou 1ÎC0 mètres de notre parallèle, l'ennemi a placé sur un mamelon à une distance approximative de 300 mètres, de fortes embuscades qui, pendant deux jours, ont tiré sans nous causer grand dommage , le relief de nos tranchées étant déjà considérable.
Lorsque le général Bosquet aperçut les travaux des Russes , il conçut le projet immédiat de les attaquer, autant pour reconnaître le mamelon sur lequel l'ennemi s'était établi, que pour refouler ce dernier.
Dans la journée du 23, le général Canrobert alla visiter le terrain, accompagné des deux généraux commandant les deux corps d'armée, et autorisa le général Bosquet à effectuer cette sortie offensive.
Le général Mayran, commandant la 3e division du 5e corps, fut chargé de diriger l'attaque.
Trois colonnes furent donc disposées pendant la nuit: elle se composaient, la droite et la gauche, d'un bataillon de zouaves chaque , et le centre du régiment d'infanterie de marine. — Le général de brigade Monet prit le commandement des trois colonnes et se plaça au centre.
Vers deux heures du matin, au moment où la lune avait disparu et rendait à la nuit son obscurité, les troupes traversèrent la tranchée, et, après s'être formées en colonnes serrées, s'avancèrent, précédées chacune par une compagnie d'avant-
garde, derrière laquelle marchaient 20 sapeurs du génie et 20 travailleurs prêts à détruire les ouvrages de l'ennemi, si la possibilité s'en présentait : les trois colonnes étaient reliées entre elles par une disposition de tirailleurs qui leur permettait au besoin de se joindre et de communiquer.
A la faveur de l'obscurité , elles descendirent le mouvement de terrain sur lequel est tracée notre parallèle et gravirent la berge droite de la baie, traversèrent le ravin qui séparait ce petit mamelon de celui sur lequel sont établis les premiers travaux de l'ennemi, et se dirigèrent vigoureusement sur les avant-postes russes : elles ne tardèrent pas à être assaillies par une vive fusillade, car ces embuscades étaient nombreuses et bien garnies. — Ce feu n'arrêta pas nos braves soldats, qui , sans tirer un seul coup de fusil sur cet ennemi caché, arrivèrent à la baïonnette avec un superbe élan et tuèrent sur place tous ceux qui ne battirent pas assez promptement en retraite.
Ce fut dans cette première attaque que le général Monet eut la main droite brisée par une balle ; il prit son épée de la main gauche.
Presque au même moment des feux de toutes couleurs éclairèrent subitement le champ du combat, étendant jusqu'à l'horizon lointain leurs lueurs étranges et phosphorescentes , pendant que le son des clairons russes retentissait de toutes parts.
La ville , prévenue ainsi de l'attaque , commença des feux croisés d'artillerie, joints à des feux de pelotons et de bataillons placés en arrière des positions , et aux décharges des bâtiments embossés dans le port.
La plume est lente à retracer les rapides péripéties de cette scène dont chaque face est un épisode qui se renouvelle à chaque minute, à chaque seconde.
Le général Monet jugeant la gravité de la position, et voyant se grossir devant lui les masses noires de l'ennemi, s'élança vers le bataillon de droite des zouaves qui avait à sa tête le colonel Cler, vigoureux et intrépide soldat qui sait communiquer à tous le noble courage qui l'enflamme.
« En avant!... en avant!... à la baïonnette! » fut le cri qui sortit de toutes ces poitrines, et, comme un réseau de flamme électrique, sillonna les rangs des zouaves.
Ce fut alors un magnifique spectacle.
Sous le feu de la mitraille et de la fusillade , sous ces clartés, tantôt pâles , tantôt rouges , auxquelles venait tout à coup succéder par instants une obscurité profonde , s'avancèrent en courant , ces intrépides soldats, au milieu desquels les balles meurtrières faisaient de sanglantes trouées. — Déjà le général Monet, qui marche à leur tète, a trois blessures ; ses deux mains sont fracassées par deux balles ; une autre lui traverse le bras ; mais il
marche toujours : s'il ne peut plus tenir d'épée, il peut encore offrir sa poitrine à l'ennemi, diriger et animer les combattants.
Nos soldats sont arrivés sur les retranchements ; les uns entrent par la gorge même de l'ouvrage ; les autres gravissent les escarpements. C'est pendant quelqnes instants une mêlée terrible, un combat corps à corps. Les bataillons des Russes , placés en arrière et disposés, suivant l'expression pittoresque d'un des acteurs de cette scène , « en damier, » tirent au hasard , frappant aussi bien de leurs balles leurs propres soldats que les nôtres , et s'inquiétant peu de la mort qu'ils portent euxmêmes dans leurs rangs.
Enfin ils ont cédé le terrain , nous sommes dans leurs travaux; mais l'artillerie de la place, celle des bâtiments du port , les forces considérables qui nous menacent et nous fusillent de toutes parts, rendent la position intenable , et le général Monet ordonne la retraite, qui s'opère en bon ordre, soutenue par le général de division Mayran, qui, à cet effet, est sorti des tranchées avec sa réserve.
Que de traits héroïques pendant ces quelques heures !
Un zouave racontait, les larmes dans les yeux, que son lieutenant (je ne veux pas le nommer), percé à la fois de trois balles, tomba à ses côtés. Il voulut le relever et porter en lieu sûr ce triste fardeau,
«—Non, lui dit le lieutenant, je suis blessé mortellement, laisse-moi et va combattre. »
Sur 24 officiers, 12 ont été blessés, 5 tués , c'est dire combien tous sont au premier rang quand arrive l'heure du combat.
C'est aux zouaves que revient tout l'honneur de cette lutte énergique, ce sont eux aussi qui ont souffert.
Nos morts s'élèvent à 60 ou 70; nos blessés à 150 environ. On ne peut préciser au juste la perte de l'ennemi ; mais elle a dû être grande.
Si par cette attaque , qui a été plus meurtrière sans doute qu'on ne l'avait supposé, on n'a pas obtenu tous les résultats que l'on espérait, l'ennemi , du moins , a été refoulé en dehors de ses retranchements, et inquiété sérieusement dans ses travaux de défense sur ce point.
La physionomie de l'armée entière ces jours-là est curieuse à observer dans ses détails et dans son ensemble.
C'est pendant quelques heures une fièvre d'inquiétude qui dévore tous les esprits. On se parle , on s'interroge, et chacun apporte sa version ; le plus souvent, elles sont aussi peu vraies, que le sont les correspondances particulières publiées dans les journaux à Paris, et pourtant, cela se passe au milieu du camp, près du lieu même des événements ; c'est l'impatience qui parle et invente, faute de mieux.
Puis, peu à peu, la vraie vérité arrive, parce que quelques-uns, montant à cheval, ont été la chercher à la source de l'événement, ou l'ont recueillie de la bouche des blessés étendus à l'ambulance.— Les victimes!... vous devez comprendre combien chacun est ardent d'en apprendre les noms : c'est un ami de la veille , un compagnon d'armes , un frère de dix années que l'on ne reverra plus, peut-être! — Mais le regret, la douleur de la séparation ont aussi ici une physionomie particulière. La mort ne semble plus être la mort. Elle vit si souvent à côté de vous , hôte de tous les moments , visiteuse de toutes les nuits , qu'on l'accueille sans crainte et sans étonnement pour soi , aussi bien que pour les autres. — Puis après avoir dit : « C'était un vigoureux soldat ; » ou bien : « C'est dommage , il était à la veille de passer chef d'escadron ; » ou bien encore : « Il aurait été loin, » tout est fini. — Il y a bien quelques larmes qui s'essuient du revers de la main , quand un nom que l'on n'entendra plus prononcer passe une dernière fois sur les lèvres , mais cette pensée a le vol rapide d'un instant et le bruit du canon qui retentit au loin semble l'emporter avec lui.
Les blessés ! — ce sont les heureux de la guerre. On les envie.
« — Celui - là a toujours eu de la chance , dit-on ; ce n'est pas à moi que cela arrivera ; — les gredins se garderaient bien de m'écorcher
seulement le petit doigt. — Quelle belle entaille ! Juste au milieu du visage ; sa fortune est faite. »
Aussi gardez-vous de plaindre les blessés ; vous voyez qu'ils ne sont pas malheureux; cependant je ne sais pas si j'apprécie au même point que tous ce si grand bonheur.
Il y a ici au Clocheton un jeune lieutenant d'étatmajor qui a eu le front ouvert par un biscaïen , le 5 novembre. C'est un superbe sillon comme celui que trace dans le sol la lame de fer d'une charrue. — Ce biscaïen lui a déjà valu la croix d'honneur et ne se contentera pas de si peu.
« — Te voilà marié , lui disent ses camarades ; quelle est la femme qui ne voudrait pas d'un aussi joli front? seulement deux ou trois lignes de plus en travers, et tu épousais vingt-cinq mille francs de rente. »
Ces petits détails , que je me plais à retracer ici , vous paraissent oisifs , frivoles , peut-être , à côté des événements qui se passent et de la grande question qui s'agite , ils ont cependant une importance réelle et pour moi très- saisissable ; ils représentent une des faces de notre caractère. — Tout cela entretient le feu sacré , l'élan , l'inspiration , réchauffe le courage à son propre insu , remue le cœur des pusillanimes jusque dans ses fibres les plus intimes ; c'est cette voix de tous qui sous une forme rieuse cache sa volonté de fer , et
dont le sarcasme impitoyable tuerait plus sûrement qu'une balle dans la poitrine.— Chaque jour le cœur s'habitue ainsi en plaisantant au danger, comme les oreilles au bruit incessant de la fusillade ; car, demandez-le à tous ceux qui ont fait la guerre , le courage est aussi un peu une affaire d'habitude , et chacun souvent ne le trouve pas en soi dès le premier jour.
Ces réflexions-là , bien de vigoureux soldats me les ont répétées ; — mais il ne faut pas oublier que le courage a un frère aîné , qui s'appelle : le sentiment de l'honneur et du devoir.
26. — Ce matin, je suis allé au quartier général ; rien de nouveau ; si ce n'est de tristes nouvelles : on a dû amputer au général Mon et le pouce et l'annulaire de la main gauche , ainsi que le médium de la main droite. Le pouce de la main droite et le médium de la main gauche sont tellement endommagés que l'on craint d'en être réduit peutêtre à deux nouvelles opérations. La blessure au bras n'offre aucun danger. — Le général était plein de calme et de fermeté , et racontait lui-même hier très-tranquillement les principales phases de la nuit du 23 au 24.
Le général d'Allonvillê est dangereusement malade ; on Fa transporté à Constantinople. Le général de division Bouat, depuis longtemps aussi trèssouffrant, a dû quitter la Crimée.
Trois bons généraux , trois braves et vigoureux soldats que chacun aimait et que chacun appréciait !
Je ferme ma lettre avec précipitation pour qu'elle puisse partir par le courrier d'aujourd'hui.