SIXIÈME LETTRE
Devant Sébastopol , 27 février.
Vous devez maintenant sans nul doute connaître dans ses détails officiels la sortie que nous avons opérée contre les Russes dans la nuit du 23.
Je me rappelle que dans ma dernière lettre je vous disais que la perte des Russes, bien qu'il nous fût impossible de la préciser, avait dû être grande, et je ne me trompais pas. Le combat ayant eu lieu dans les positions de l'ennemi, qu'il nous avait fallu quitter pour regagner nos retranchements, chacun en était réduit aux conjectures des probabilités, et le lendemain, la demande que fit le général Osten- Sacken d'une suspension d'armes pour enterrer les morls , prouve que les pertes doivent avoir été notables ; mais ce qu'il y a de plus triste pour eux, c'est qu'ils en ont, comme je vous l'indiquais, de beaucoup augmenté le chiffre par leur propre fusillade , et même par les feux de la place , qui mitraillaient la portion des leurs contre lesquels nous
étions engagés , et qui n'avaient pu s'abriter derrière les carrés que les Russes avaient formés pour nous écraser de tous les points.
Je vous dirai que le général Osten-Sacken affiche en toute occasion une grande et loyale admiration pour la valeur de nos troupes , et ne manque jamais de l'exprimer dans les termes les plus flatteurs. — C'est de sa part une courtoisie guerrière et chevaleresque qui lui fait le plus grand honneur et dénote en lui le caractère si rare et si précieux du vrai gentilhomme.
Ainsi la lettre dans laquelle il demande une suspension d'armes se termine ainsi :
« Je m'empresse de vous prévenir que vos bra- « ves soldats morts qui sont restés entre nos « mains dans la nuit du 23, ont été inhumés avec « tous les honneurs dus à leur intrépidité exen> « plaire. »
C'est à cette phrase du général Osten-Sacken que faisait allusion le général Canrobert dans son ordre du jour, en disant :
« Le général en chef remercie , au nom de l'Em- « pereur et de la France , les braves qui viennent « de soutenir l'honneur de notre drapeau avec une « si haute valeur, que nos ennemis eux-mêmes lui « rendent hommage. »
De plus, et avec un sentiment d'exquise délicatesse que chacun a vivement apprécié , le général russe renvoyait, par un parlementaire, une croix d'honneur trouvée sur le corps d'un officier de zouaves , pour que ce dernier et précieux souvenir fût rendu à la famille du brave soldat qui avait glorieusement succombé.
Certes, en face de tous ces morts qui jonchent le sol, de cette destruction de l'homme par l'homme, la pensée attristée a des larmes même pour les triomphes, mais il est beau et digne d'un noble orgueil, de voir l'ennemi rendre ainsi un hommage public au courage de nos soldats, à cette valeureuse intrépidité qui commande le respect après la mort. — La bataille n'est plus l'acharnement des hommes contre les hommes, c'est la question du droit et de la justice qui se débat et se juge sous le regard de Dieu.
Je ne vous ai pas encore parlé du général Canrobert que je n'avais pas l'honneur de connaître avant de me rendre en Crimée ; c'est une nature sympathique par essence , énergique par instinct, ne pensant pas à jouer un rôle, mais bien plus à rester lui-même; il entre volontiers en conversation sur les événements qui se passent, parlant franchement, sans réticence, avec cette netteté d'accentuation qui dénote la franchise de la pensée. J'en ai été frappé ; l'expression chez lui est souvent heureuse et se présente sous la forme d'une image.
C'est ainsi que l'autre jour il disait à la cavalerie qu'il passait en revue : « Vous êtes des boulets vivants que je lance à ma volonté. »
Nuit et jour, inquiet et actif, il veille avec cette soucieuse prudence d'un chef sur lequel s'appuie la plus grave et la plus lourde responsabilité. — Au moindre bruit inaccoutumé qui frappe ses oreilles , il s'enquiert; ses aides de camp rayonnent aussitôt de tous côtés, et il n'est pas arrivé une seule fois qu'un feu un peu plus nourri que d'habitude ait été dirigé sur un point des travaux du siège, sans que le major de tranchée ne vît immédiatement accourir un des officiers de l'état-major du général en chef.
« — C'est bien fatigant, me disait en riant un d'eux , d'être l'aide de camp d'un général qui ne dort jamais. »
Il y a deux jours j'avais l'honneur de déjeuner au quartier général.
Après le déjeuner, le général en chef s'entretint assez longtemps avec moi et avec une grande bienveillance. — Sa conversation me frappa.
« — N'est-ce pas qu'on est impatient à Paris? me dit-il.
« — Je ne vous le cache pas, général, lui répondisse.
« — On s'empresse bien vite de juger les événe-
ments les plus graves ; c'est si facile quand on n'a rien autre à faire. Tenez, ajouta-t-il, en changeant tout à coup de ton, lorsque vous êtes venu en Crimée envoyé en mission et accrédité auprès de moi, je me suis dit : Voilà un homme qui appartient à ce parti des écrivains dont la plume galope bien aisément sur le papier, qui effleurent toute chose, plutôt qu'ils ne l'approfondissent et jugent un peu à la façon des papillons qui volent ; il est au centre des événements; il habite avec le major de tranchée , il est donc chaque jour aux premières loges, au milieu des travaux immenses que nous avons accomplis et des obstacles que nous avons à surmonter. Il pourra juger par lui-même ce qu'il a fallu d'énergie et de courage à la vaillante armée que je commande pour affronter les rudes souffrances et les cruelles épreuves qui se renouvellent chaque jour. Vous êtes chargé d'écrire plus tard les péripéties de ce drame guerrier; je crois (me fit-il l'honneur d'ajouter) à votre haute intelligence, à votre bon sens, et plus que tout, à votre bonne foi, eh bien!... que pensez- vous?
« — Je pense, général, que l'on ne sait rien à Paris, ou bien peu de chose de ce qui est véritablement, et je l'ai déjà écrit.
« — C'est que l'on ne doit pas, c'est que l'on ne peut pas tout savoir. L'opinion publique est une indiscrète ; la guerre ne se fait pas sur le papier et pour le bon plaisir des amateurs de nouvelles ou
des joueurs de bourse. C'ést bien facile de dire : « On aurait pu faire ceci , on aurait pu faire cela. » Oui, peut-être; mais si on n'avait pas réussi; demandez à ces messieurs ce qu'ils auraient dit. Il faut tout prévoir, quand on a l'honneur de commander à d'aussi intrépides soldats et que l'on tient dans ses mains d'aussi graves intérêts, la vie d'un de ces hommes-là, quand on les connaît comme je les connais, vaut un trésor. — Et puis.... et puis je ne suis pas seul. »
Le général s'animait visiblement; je l'écoutais avec un intérêt que je ne puis dire.
« — Oui, je voudrais, ajouta-t-il en se penchant vers moi , que l'on envoyât ici toutes les lumières dont s'honore la France, et je suis heureux, trèsheureux de l'arrivée du général Niel, une grande capacité, une grande illustration. — Croyez-le bien, pour peu que l'on ait pour trois sous d'honneur dans le cœur, les individualités, quelles qu'elles soient, disparaissent complètement devant des questions de cette nature , le vain amour-propre personnel s'efface; on ne songe qu'au bien de tous, à la gloire, à l'intérêt du pays; voilà ce que je vois, voilà ce que je comprends , voilà ce que je cherche. — Tenez, si ma sentinelle qui est là, venait me dire : « Mon général, je suis sûr de prendre la ville « dans une heure ; » je lui répondrais : « Va, mon « garçon, prends mon chapeau blanc, et donnev moi ton fusil, je monterai la garde à ta place, »
et puis après, voyez-vous, je crierais bien haut, que c'est lui qui Fa prise. »
On vint nous interrompre; le général me quitta en me disant :
« — Allez, il vaut mieux avoir attendu et être sûr du succès , rien ne peut nous l'ôter. »
Et me tendant la main avec une affabilité dont je fus très-touché, il rentra dans sa tente.
Si j'ai retracé le mieux que j'ai pu les souvenirs de cette conversation, c'est qu'elle me semble peindre, plus que ne le pourrait aucune appréciation , le caractère du général Canrobert et l'élévation de son intelligence et de son cœur.
Vous apprendrez , j'en suis certain , avec plaisir, que les blessures du général Monet , quoique trèsgraves , puisqu'elles ont nécessité l'amputation de trois doigts, n'empêcheront pas ce vaillant officier de rendre dans l'avenir de nouveaux services à son pays.
28. — Le temps continue à être beau; toutes les craintes inspirées par la nuit du 20 sont dissipées , pour le moment du moins ; on dirait une journée de printemps, et les neiges des jours précédents attestent seules encore l'ouragan glacial qui un instant s'était abattu sur nous comme un messager sinistre.
Aussi tout a changé d'aspect; les chevaux hen-
nissent à leur attache et secouent leurs crinières ; les tentes sont ouvertes , les soldats par groupe se promènent devant leurs fusils enlacés en faisceaux et qui semblent , protecteurs muets des tentes qu'ils gardent, les entourer d'un rempart de fer. — De tous côtés on entend la musique joyeuse qui rappelle aux absents les souvenirs du pays, et que parfois les voix accompagnent, répétant les gais refrains des chansonnettes populaires; les chemises, les bas, les mouchoirs sont accrochés de côté et d'autres, les cuisines fument, les gamelles se remplissent.
Nos vieux troupiers, la tête recouverte de la céchia rouge, ne sont plus enfouis sous le lourd capuchon de leurs capotes bleues, et pendant que quelques-uns , accroupis à terre , font disparaître de leurs fourniments les dernières traces des mauvais jours > d'autres jouent aux boules; et ce sont les boulets ennemis qui servent à nos soldats, car ils n'ont qu'à faire quelques pas pour choisir dans la collection que les Russes nous envoient avec une si grande prodigalité; on en trouve de toutes les formes et de toutes les grosseurs.
Ne trouvez-vous pas que , sur ce plateau déchiré par la guerre, ce jeu ainsi composé a quelque chose d'étrange, d'original et de martial à la fois ?
Puisque je suis en train de vous parler de nos soldats, laissez-moi vous dire qu'il ne faut rien
croire de tous ces récits sur les vêtements en guenille, sur le délabrement des pantalons en lambeaux, les pieds demi-nus et cet état de misère enfin qui faisait demander aux soldats de la République, « un peu moins de gloire et un peu plus de souliers. »
Certes l'ensemble général n'est pas uniforme sur tous les points, et des pieds à la tête, la tenue réglementaire pourrait trouver maille à partir. — Ceux-ci ont de grandes guêtres en peau de mouton, d'autres les ont en grosse laine grise ; ceux-ci portent des ceintures, ceux-là de la flanelle en guise de cravates; chacun a un peu fait flèche de tout bois , et d'excellentes flèches, je vous assure. Si la sévérité du règlement y perd , la poésie y gagne ; mais non pas la poésie des rêveurs et des aboijeurs à la lune (comme disait je ne sais plus quel critique un peu âpre dans ses expressions ) , mais une poésie mâle, vigoureuse, à la façon d'Horace ou de Ju- - vénal, et sous laquelle on sent battre la poitrine d'un soldat ; — les tranchées ne sont pas un Champ de Mars , elles sont un champ de guerre.
La tenue des officiers me plaît infiniment.
Ils ont soit des capotes, soit des redingotes fourrées, sur lesquelles sont apposés les galons, insignes de leurs grades, et quelquefois les épaulettes; — joignez à cela de larges ceintures rouges qui leur couvrent la moitié de la poitrine et une portion du ventre; par-dessus la ceinture, le sabre ou l'épée,
puis de grandes et fortes bottes montant jusqu'aux genoux , et vous aurez le costume au complet , en y ajoutant parfois la boue et la neige, ces deux tristes visiteuses des mauvais jours.
1er mars. — On dirait que ces deux derniers mots après lesquels hier j'ai cessé d'écrire, m'ont porté malheur; le temps change, le ciel est gris, le vent souffle; ici le vent change souvent quatre et cinq fois dans un jour, allant du nord au sud, de l'est à l'ouest. Par moments il tombe un peu de neige, mais elle n'a pas de consistance et se fond aussitôt sur le sol. — Rien de nouveau, si ce n'est que des bombes arrivent en assez grand nombre de notre côté, mais sans nous causer de mal.
Du reste , les Russes nous lancent des projectiles de toute nature; des boulets ramés, qui sont une barre de fer terminée à chaque extrémité par un biscaïen, et des projectiles oblongs de forme variable. On a trouvé entre autres, dans le voisinage des tranchées , des bombes ayant quatre trous à leur surface; plusieurs personnes que j'ai interrogées ne comprennent pas Futilité de ces projectiles étranges. — Nos ennemis semblent avoir renoncé à leur système de gerbes enflammées qu'ils lançaient il y a quelque temps.
Du reste, leur tir est bon, leurs francs-tireurs adroits, surtout très-vigilants ; et, pour peu qu'ils aperçoivent une tête en dehors des tranchées , ils envoient aussitôt une grêle de balles.
2 mars. — La neige qui avait cessé tout à coup, chassée par le vent , reprend un peu ce matin , mais le soleil apparaît par instants; la neige et le soleil voyagent rarement en bonne compagnie, aussi je ne crois pas à la durée du mauvais temps; mais on ne peut rien prévoir, et le baromètre, toujours en mouvement, semble un vagabond égaré dans un espace sans limite.
Au moment où j'allais fermer cette lettre, on amène un déserteur, on l'interroge devant moi. — Cet homme a l'air intelligent; c'est un Polonais. Il porte la tête haute , et ne croit pas du tout avoir commis une lâcheté :
« Je ne veux pas servir, dit-il, et combattre pour la Russie; tous les Polonais, soyez-en certains, déserteront un à un quand ils le pourront. » — Il a, dit-il , erré toute la nuit, après s'être échappé de Sébastopol, dans la crainte de rencontrer quelque embuscade.
Il répond avec beaucoup de vivacité aux questions qu'on lui adresse; mais en général, je me méfie de semblables renseignements, pour deux raisons ; — la première, parce qu'ils ne peuvent et ne doi^vent rien savoir; la seconde, parce qu'ils veulent paraître bien informés, dans le but ou d'améliorer leur position , ou de se donner de l'importance.
H est entré dans des détails assez longs. — Sur cette question : « Que pensent les Russes du siège? « 1 a répondu : « On dit que l'on ne rendra pas la
place et que , resteriez-vous vingt ans , vous ne la prendrez pas ; il n'y a plus en ville que les habitants utiles à sa défense. » Il a ajouté : « qu'il était employé dans les bureaux, et qu'il a lu sur différents rapports que la perte des Russes avait été de 600 à 700 tués dans la nuit du 23. »
D'autres déserteurs avaient déjà donné le même chiffre à peu près. — Les Russes répètent et font circuler le bruit que nos pertes ont été très-considérables et que nous avons enlevé nos morts, dont le chiffre exact, vous le savez aujourd'hui, est de 94.
Tout me paraît se réunir pour confirmer ce que j'écrivais, comme conjecture, en commençant cette lettre , que la sortie du 23 avait coûté cher à nos ennemis.