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Comme personne, je crois, n'en a parlé, permettez-moi de vous en dire quelques mots.
C'était le 30 décembre; la petite colonne se composait de 10 bataillons d'infanterie et de 11 escadrons de cavalerie formant à peu près un effectif de 1000 à 1200 sabres; plus, deux batteries d'artillerie, une à cheval, une montée. Un assez grand nombre d'officiers anglais s'étaient joints à l'état-major du général Morris. — Tout ce qui ressemble à des coups de fusil échangés est ici un objet d'envie. Le bruit du canon fait battre tous les cœurs.
Au point du jour, on se mit en marche ; le temps était superbe, mais froid, le vent aigre. Après avoir traversé la Var-Nutka (espèce de ruisseau plutôt que rivière, mais que sans doute les orages ou la fonte des neiges doivent grossir, car des ponts de bois y sont établis), la colonne, en se dirigeant vers des gorges qui s'ouvraient sur la gauche de la Tchernaïa, rencontra les avant-postes russes, composés de Cosaques réguliers et de hussards, au nombre de 600 ou 700 environ. — Les Russes avaient établi sur la Tchernaïa deux batteries de position qui commencèrent leur feu sans causer grand dommage. La batterie à cheval ne tarda pas à les déloger, et un escadron de chasseurs d'Afrique, soutenu peu après par un second escadron, se lança contre la cavalerie ennemie.
Les Russes, après avoir engagé une fusillade de
quelques instants , lâchèrent pied devant les forces supérieures qui les menaçaient, et se retirèrent vivement en prenant les uns et les autres des directions différentes pour prévenir, sans doute, les postes dispersés sur divers points. — La plus grosse portion repassa sur la rive droite de la Tchernaïa.
La colonne, après ce petit engagement, a continué jusqu'au village de Var-Nutka, qui se trouve sur la droite de la route qui conduit dans la vallée du Baïdar. — Ce village inhabité servait de bivouac aux Russes, car on trouva des traces pour ainsi dire vivantes de leur présence, des objets de campement et surtout de cuisine. On fit halte en cet endroit afin de détruire les huttes sous lesquelles s'abritaient les Cosaques, et qui étaient, pour la plupart, construites en terre et recouvertes de paille et de branchages.
Ce village, du reste, quoique placé dans un pays en apparence fertile, avait l'aspect de la plus grande pauvreté ; rien n'y dénotait le travail et cette honnête aisance qui en est le salaire ; on eût presque dit que les habitants , en le quittant , avaient emporté avec eux jusqu'au souvenir même de leur passage.
Pendant ce temps l' avant-garde poussait jusqu'à la vallée du Baïdar.
C'est dans cette charmante vallée, ombragée de bois et richement cultivée, que sont les châteaux
des grands personnages russes dont je vous parlais plus haut. — Je dois dire à la louange de nos soldats qu'aucun dégât n'a été commis ; le fait est d'autant plus beau qu'il est plus rare, tellement rare , que j'ai eu quelque peine à le croire, je l'avoue humblement.
La route impériale que l'avant-garde avait suivie, traverse cette vallée et conduit à celle de Yalta, surnommée la Sicile de la Crimée. — La Sicile a donc été un pays riche, heureux, fertile, puisque, elle aussi, s'appelait le grenier de Rome. Qui la reconnaîtrait maintenant avec son sol bouleversé, ses hameaux déguenillés et ses longues plaines arides et sèches, où l'œil égaré ne se repose çà et là que sur quelques touffes de lauriers-roses, ou sur le blanc mat des pierres reluisant au soleil !
Certes, nos soldats eussent préféré cette riante vallée au plateau fort peu cultivé qu'ils habitent. La fertilité du sol est sœur de la joie du cœur. — S'ils avaient continué leur marche jusqu'à cette terre promise, ils eussent vu les châteaux de l'impératrice, celui du prince Woronzoff et une infinité de villas, délicieuses habitations d'été, que la guerre aujourd'hui enveloppe de son réseau de feu et menace de sa fatale haleine.
Mais l'ordre avait été donné de ne pas aller trop avant, car les troupes devaient encore fournir une longue marche pour revenir au camp.
Le retour n'a pas été inquiété, et les soldats, en se rappelant cette petite reconnaissance, se disent :
« Quelle charmante partie de campagne ! » Ils ajoutent peut-être tout bas : « On serait bien mieux là-bas qu'ici. »
Chaque chose a son temps.
Les délices de Capoue ont perdu Annibal. — Je puis vous assurer que les délices de la Chersonèse ne perdront pas le général Canrobert.
Pour le moment, les seules distractions consistent à parcourir les tranchées. — C'est une promenade comme une autre, semée, je vous assure, d'épisodes variés.
Ce matin , le général en chef et le général commandant le corps de siège les ont visitées.
En les voyant passer, chaque soldat cherchait à lire sur leurs visages la pensée secrète qu'ils cachaient en eux ; car pour les soldats , le général représente le Jupiter olympien et recèle de mystérieuses destinées sous le froncement de ses sourcils.
« — Le général a souri, disent-ils, tout va bien.
« — Le général examine les batteries avec soin , on commencera bientôt le feu. »
Et les yeux s'allument, les cœurs battent dans les poitrines. — Les balles sifflent, on ne les entend pas; les projectiles éclatent, à peine si l'on s'occupe de se garer.
« — En attendant, continuons de frapper à la porte, » dit un franc-tireur en plaçant son fusil dans une embrasure et en ajustant.
« — Frappez ei Ton vous ouvrira ; c'est parole d'Évangile, » riposte un vieux sergent qui a des chevrons et la médaille militaire, et qui est fort tranquillement assis sur le gradin de franchissement.
Chacun rit : le vieux sergent paraît satisfait.
Pour moi, chaque fois que je me trouve en face de petites scènes de ce genre, je m'arrête, j'écoute et je me souviens.
Ce jour-là, il y avait de jeunes recrues arrivées récemment pour combler les lacunes des effectifs. On les reconnaît facilement, car l'habitude des gardes de tranchées donne aux hommes une allure toute particulière. — Les nouveaux venus examinent, interrogent, hasardent avec rapidité un regard , et ne sont pas encore faits à ce bruit perpétuel du canon qui gronde, de la bombe qui passe en tourbillonnant. Quand une balle venant des embuscades ennemies rase les parapets, la recrue salue involontairement, c'est-à-dire incline la tête sous le sifflement de cette balle.
Le vieux sergent s'était levé.
* — Ah ça, mes agneaux, leur dit-il en frappant sur l'épaule de l'un d'eux , je vous permets encore de saluer aujourd'hui toute la journée, c'est votre droit ; mais ensuite, défaisons-nous de ces marques de respect, c'est pas français. »
La recrué ne dit rien ; elle n'est pas encore en
humeur de plaisanter. A la troisième garde , tous seront déjà de vieux soldats qui railleront les nouveaux. — Chacun son tour.
Combien j'en ai vu de figures imberbes, déchirant la cartouche comme des vétérans !
L'autre jour, pendant que les tireurs faisaient le coup de feu aux embrasures, des soldats jouaient au bouchon dans la tranchée.
Le général de service passe ; chacun veut reprendre son poste.
« — Ne vous dérangez pas, dit le général ; continuez, mes enfants ; il faut bien se distraire un peu. Voyons, qui gagnera? »
Et se baissant, il pose une pièce d'or sur le bouchon.
Vous jugez si la partie devint intéressante.
Parfois les Russes interrompent le jeu ; — mais c'est un détail dont on s'occupe le moins possible.
Vous voyez que je profite de ce que le siège fait trêve d'événements sérieux pour bavarder. Tout m'intéresse tellement à voir et entendre, que j'écris malgré moi, me figurant que cela doit là-bas vous intéresser aussi.
Je ne sais pourquoi la place, depuis deux jours, lance des bombes dans notre direction ; sans doute on aura aperçu les travailleurs se rendant à leur poste, car c'est à l'heure où ils arrivent que commence l'envoi des projectiles.
Deux bombes viennent d'éclater à quelques mètres du Clocheton pendant que je terminais cette lettre.
Notre pauvre petite maison a déjà été traversée par trois boulets. 11 me semble pourtant que c'est assez.