SEPTIÈME LETTRE
Devant Sébastopoî, 3 mars.
J'avais raison de penser que la pluie et le soleil ne pouvaient voyager en compagnie, plus raison encore de penser que le soleil sortirait triomphant et chasserait de ses rayons dorés les dernières traces des neiges. — Le temps s'est maintenu au beau, c'était un ciel bleu, ce beau ciel, l'amour des peintres de la verte Italie. Il fallait bien avoir laissé quelque chose à ce pauvre plateau broyé par la guerre.
C'est qu'un beau jour ici n'est pas seulement ce qu'il est pour vous , heureux indifférents de la grande ville, l'avant-coureur d'un plaisir, le passetemps radieux de jours calmes et oisifs; c'est la vie, la santé, l'espérance; c'est la bénédiction du ciel sur notre brave et courageuse armée.
Dans la soirée, à neuf heures et quart à peu près, l'air retentit tout à coup de détonations furieuses ; l'horizon est embrasé; c'est comme un feu d'artifice, mais un feu d'artifice mortel qui illumine subitement le ciel et fait pâlir les calmes clar-
tés de la lune. — 80 ou 100 bombes sont lancées presque sans interruption; 15 ou 20 à la fois; les unes éclatent en l'air , les autres semblent à terre autant de petits volcans en feu. — On dirait, à voir ces étoiles d'or qui jouent et s'entrelacent, quelque jeu de jongleur aérien. Parfois ce sont de longues traînées de feu , et au milieu de tout ce bruit, de toutes ces flammes, de toutes ces clartés subites, pas une voix humaine , pas un cri, pas une plainte.
Ce serait un splendide et magnifique spectacle, si l'on ne savait que la mort peut-être frappe quelque soldat à son poste.
Puis tout se tait ; l'horizon , tout à l'heure rouge de feu, disparaît dans la nuit.
Pendant quelques minutes, un profond silence règne, et la lune répand sa clarté douce et mélancolique. — Appuyé contre le pan d'un mur, je me demande si je suis encore sur ce théâtre de la guerre aux échos sans cesse menaçants. Rien n'interrompt ma pensée. Au milieu de 100 000 hommes , c'est la solitude ; mais quelques minutes à peine écoulées, le canon retentit, puis le clairon sonne le garde à vous. — Maintenant, c'est le bruit, l'éveil , l'alerte : les compagnies de garde au Clocheton prennent les armes et courent vers les tranchées. — Cependant aucune détonation de mousqueterie n'annonce une attaque véritable. C'est une fausse alerte ; déjà le clairon sonne la
breloque, et les compagnies de réserve reviennent à leur poste de piquet.
Voilà à peu près l'historique de toutes les nuits. On peut dire qu'ici le sommeil n'enveloppe que le corps, jamais la pensée.
Jusqu'à présent c'est le seul incident, bien petit , n'est-ce pas; mais les plus grands événements commencent ainsi.
Puisqu'il ne se passe rien qui mérite d'attirer votre attention , voulez-vous venir avec moi à l'observatoire du quartier général, c'est le seul officiel ; les autres ne sont que de petites succursales pour l'agrément de chacun. — A celui-là, on observe et on relate ses observations, on suit pas à pas l'ennemi au sein même de sa ville.
Il est placé sur un des mamelons de cette vaste plaine creusée de ravins, sur laquelle est campée l'armée alliée et que traversent nos travaux de siège avançant vers la ville comme des serpents armés de noires écailles. On découvre la plus grande partie de Sébastopol et de son port. — Cet observatoire se trouve à 3000 mètres de la place ; ce sont tout simplement trois petits murs grossièrement élevés en pierres sèches, et sur le sommet desquels on a tendu une toile. Deux factionnaires y veillent nuit et jour. — La distance qui la sépare de la ville la met à peu près à l'abri des boulets, je dis à peu près, caries boulets ont quelquefois d'étranges idées et de curieux revirements.
De ce point culminant, Sébastopol se dessine nettement dans tous ses replis.
C'est un panorama mouvant ; il semble que Ton peut entrer dans cette ville rapprochée aux regards , et dont on saisit les moindres sinuosités : on l'embrasse tout entière , on compte Jes maisons , on voit , on sent agir la population; il n'y a plus, dit-on, que les habitants utiles ; le reste semble avoir abandonné la ville, soit par crainte de désastres imminents, soit par ordre supérieur. — Les déserteurs que l'on interroge l'assurent, et nulle trace de la vie commerciale et bourgeoise ne s'aperçoit dans l'intérieur des remparts que garnissent de nombreuses batteries , et que protègent de formidables travaux en terre.
Le port se dessine parfaitement à la vue avec son pont de bateaux sur lequel passent de nombreux travailleurs; c'est là, sans contredit, que règne le plus d'activité ; c'est la grande artère par laquelle circule le sang de Sébastopol.
On voit des projectiles rangés avec soin; la quantité en est considérable , et il faut en effet un arsenal des mieux approvisionnés pour parer à la consommation de chaque jour, et en même temps à la prévision d'une attaque générale qui peut tout à coup tomber sur la ville assiégée, comme une pluie de mitraille.
On se rend un compte très-exact des travaux ; on
découvre les fossés, les épaulements, les redoutes, les abatis , les redans ; on compte les canons qui veillent sur leurs affûts ; on voit les travailleurs courbés sur leurs travaux. — Dans l'intérieur d'une cour, j'aperçois une voiture; à qui sert-elle? aux blessés, aux morts ou aux vivants? — Quelquefois une colonne de fumée blanche intercepte tout à coup la vue ; c'est un canon qui envoie un boulet.
Je ne puis me lasser de regarder l'église Sainte- Clotilde avec son joli toit vert et ses murs blancs ; elle domine les bâtiments qui l'entourent et semble dédaigner de se confondre avec eux. — C'est toujours sur celte église que, malgré soi, le regard s'arrête ; car le* soleil donne un éclat doré et reluisant à cette teinte d'un vert émeraude, comme si Dieu voulait, qu'au milieu des tempêtes de la vie humaine , la pensée fût toujours reportée vers lui.
Étrange contraste, grave enseignement qui ne peut que grandir et fortifier le cœur de ceux qui combattent pour le droit et la justice. — Les boulets de notre flotte l'ont respectée le 17 octobre.
L'église Sainte-Clotilde m'amène naturellement à vous dire que dimanche dernier j'avais l'honneur de déjeuner chez le général Forey.
A neuf heures et demie j'arrive, et dans la chambre du général je trouve tout son état-major réuni et l'aumônier de la division disant la messe.
A Paris , où vous lirez ces lignes , au milieu de
toutes vos églises, si belles, si grandes, si superbement ornées de peintures et couvertes d'or, pourrez-vous comprendre l'impression que produisit sur moi cette messe , dite ainsi , sans pompe aucune, dans une chambre nue et presque sans meubles ?
L'autel est sur une petite table appuyée contre le mur en face de la cheminée. — A côté de l'Évangile pend l'épée du général ; le livre de messe est appuyé sur la crosse d'un pistolet ; près des bougies qui brûlent, sont accrochés à un clou les éperons dorés, et les burettes sont posées sur une carte de Sébastopol. — Ce qui parle de paix se mêle à ce qui parle de guerre.
Chacun était recueilli, et les lèvres suivaient, en les répétant, les paroles que prononçait le prêtre.
C'est qu'ici, si près de la mort, c'est-à-dire si près de Dieu, la pensée de l'homme s'élève vers le Créateur; elle sent que toute force vient d'en haut , et pour être calme devant le péril , inébranlable devant les épreuves, résigné devant les souffrances, tous ont besoin de prier. — Un soldat servait la messe.
7, 8 mars. — Quoiqu'il ne se soit rien passé de très-important, j'ai cependant à noter une série de petits incidents qui sont venus traverser le calme plat de nos opérations.
Le temps continue à être magnifique, le ciel et
a mer se confondent dans une teinte bleue, voilée seulement par ces vapeurs transparentes des horizons lointains. J'aimais beaucoup le soleil, et il ne m'est jamais arrivé d'en médire, mais à aucune époque de ma vie je n'ai autant apprécié les bienfaits que ses rayons versent sur nous.
Le 6, dans la journée, un vapeur anglais, expédié de Varna, a apporté à lord Raglan la nouvelle de la mort de l'empereur de Russie.
Elle a été transmise au général anglais au milieu d'une conférence avec les généraux français ; vous pouvez comprendre l'effet qu'elle a produit.
« La Providence vient mêler sa voix à la nôtre , » a dit lord Raglan.
Cette nouvelle est-elle vraie? elle vient d'être confirmée ici par une dépêche de M. Drouyn de Lhuys, on la regarde comme certaine. — Moi, je doute encore par un principe inné de méfiance, mais je l'admets , pour vous dire l'impression produite, du moins selon mon appréciation.
Le 6, au soir, les généraux recevaient du général Canrobert une lettre ainsi conçue :
« Une dépêche portant tous les caractères de la plus grande authenticité annonce la mort de l'empereur de Russie, qui aurait succombé le 2 mars, à midi dix minutes; c'est une grande nouvelle. »
En fort peu de temps ce fut répandu par tout le
camp. Le sentiment général est loin d'avoir été ce que Ton doit supposer à Paris. — Les questions politiques ne pénètrent pas jusque dans l'intérieur des camps et n'émeuvent guère le soldat qui ne connaît, à vrai dire, que son fusil et sa consigne. Ce sentiment a été de l'inquiétude ; on se demandait si cette mort subite et inattendue n'allait pas modifier les événements de la guerre et arrêter le siège. — Car il faut bien se le dire, la prise de Sébastopol, c'est l'espérance brillante qui vit dans toutes les pensées ; c'est le courage contre les souffrances, c'est la résignation contre les épreuves, contre les fatigues, contre la mort qui frappe et décime ; c'est le foyer lumineux qui éclaire l'horizon et vivifie tous les cœurs. Si un souffle subit venait l'éteindre, ce serait ici une profonde douleur, une unanime amertume.
Certes, je sais que la guerre doit être considérée comme un moyen d'arriver à la paix, et les hautes questions d'État dominent toutes les autres influences. — Aussi ce n'est qu'une impression et non un jugement porté, et il n'est pas étonnant qu'au milieu de ce bruit perpétuel du canon et de la fusillade , en face de cette longue résignation commandée par la prudence du chef, le feu de la guerre et le sang des batailles circulent dans toutes les veines.
Une autre nouvelle a été l'arrivée prochaine de l'Empereur à l'armée d'Orient.
Aujourd'hui elle est démentie. — Tant pis que l'Empereur ne vienne pas ! Il eût pu voir par ses propres yeux cette belle et vaillante armée, ces cœurs forts et inébranlables, ces visages énergiques, ces fronts cicatrisés, ces courages invincibles, ces folies audacieuses qui germent dans le cœur de chaque combattant au nom de l'Empereur et de la France ; il eût passé une de ces belles revues que l'histoire inscrit dans ses annales en lettres d'or ; les troupes eussent défilé devant lui sur un champ criblé de boulets, non avec des tambours battant aux champs, mais au bruit retentissant des canons, des bombes et de la fusillade. — Mais je l'ai dit plus haut, les questions d'État dominent en despotes. N'importe ! que l'Empereur dorme calme et tranquille au sein de sa grande ville ; ici on veille invincible et infatigable, travaillant et combattant chaque nuit.
On amène un officier déserteur , c'est-à-dire pas tout à fait un officier, ce que l'on appelle un cadet, catégorie mixte entre le soldat et l'officier, qui existait autrefois en France et qui existe encore dans beaucoup de pays. Il est Polonais d'origine. Vingt-quatre ans, figure intelligente, physionomie mobile ; — il sait quelques mots de français, dont il se sert.
Comme notre interprète paraît fort mal le comprendre, on en envoie chercher un autre; cela demande près d'une heure. Pendant ce temps ce jeune
Polonais nous raconte, avec un langage étrange mêlé de russe, de français et de pantomime, qu'un soldat lui a désobéi et qu'il lui a donné un coup de sabre. 11 parle avec volubilité; tantôt il se met à rire, tantôt, au contraire, il devient triste et se prend le front dans les mains en répétant, à plusieurs reprises :
« Soldats.... déserter souvent officiers, jamais! — Un seul !... moi, moi !... »
On lui rend son sabre ; il le prend avec une joie d'enfant, et, le tirant du fourreau, il nous montre la lame tachée de sang.
L'interprète arrive ; on interroge ce déserteur. Il nous apprend que la nouvelle de la mort de l'empereur Nicolas est encore ignorée dans la ville. — La cache-t-on, ou réellement n'en est-on pas encore instruit ?
Voici à ce sujet un petit fait :
Lord Raglan a envoyé le 7, dans la journée, un parlementaire de notre côté ; c'est le seul, je crois, où l'on parlemente, et dans une de mes dernières lettres je vous ai décrit cet endroit avec grands détails.
Le parlementaire qui était un major, après avoir remis à l'officier russe le pli dont il était chargé, lui dit que Ton venait d'apprendre dans les armées alliées la triste nouvelle de la mort de l'empereur
de Russie et que la France et l'Angleterre , ennemies trop généreuses pour ne pas s'associer à d'aussi légitimes et d'aussi grands regrets, appréciaient la perte immense que venait de faire la Russie.
La figure de l'officier russe demeura impassible, et il répondit qu'il n'était instruit de rien, puis il salua, voulant ainsi empêcher toute suite à cette conversation engagée ; mais les officiers qui assistaient remarquèrent que, lorsque l'interprète rapporta en russe les paroles que le parlementaire anglais avait dites, deux soldats se regardèrent aussitôt avec un étonnement subit qui bouleversa leurs visages.
Chacun, à ce sujet, s'est livré à des conjectures ; quelle est la vraie ?
8, 9. — La vérité, c'est que la place tire toujours, c'est que la fusillade continue, et que la nuit dernière a été signalée par diverses tentatives de sorties.
Nous ouvrions un petit boyau en avant de la troisième parallèle, et aussitôt que nos travailleurs se furent mis à l'œuvre , soit qu'on les aperçût malgré un brouillard assez intense qui régnait, soit que l'on entendît le bruit des pioches et de la sape volante, une fusillade vive partit des embuscades qui sont environ à 60 ou 80 mètres, et une balle vint frapper à la tête un sergent. Nos travailleurs ne discontinuèrent pas , quoique le feu de la
place joignît ses boulets et sa mitraille au feu des avant-postes, et tout en ouvrant la tranchée sur le tracé indiqué, ils appelaient l'ennemi de leurs cris, le défiant d'oser venir les attaquer ; puis des francs -tireurs se portèrent aux embuscades, et bientôt nos braves soldats furent à peu près à couvert.
C'est là un tout petit épisode, comme il s'en présente bien souvent, et auquel nul ne fait attention.
Trois fois celte nuit, le garde à vous vint nous annoncer que Yen apercevait l'ennemi, et qu'il avait été signalé par la sentinelle ; mais , après quelques coups de fusil, il s'éloignait prudemment.
Vous ne pouvez apprécier l'effet que produit tout à coup, au milieu de la nuit, le son du clairon se répétant de poste en poste. — On se jette à bas de son lit de camp, on court au parapet qui est devant la maison qu'habite le major de tranchée ; on écoute, inquiet, attentif, si le bruit de la mousqueterie ne vient pas confirmer l'avertissement du clairon.
Pendant ce temps, des compagnies de renfort en permanence sous les armes sont expédiées vers le point menacé , puis les brancards passent qui parlent aussi leur triste voix. — Mais bientôt le clairon sonne la breloque. Les poitrines se dilatent, et l'on retourne à son lit jusqu'à une nouvelle alerte.
Ainsi de la vie de chaque jour, de chaque nuit, jusqu'à ce que je vous écrive : « Sébastopol estpris. »
Le temps continue à être splendide. — Merci à Dieu ! — Ciel bleu, véritable température de printemps. — L'hiver est parti avec son manteau de glace et ses ouragans de neige ; l'herbe repousse déjà verte et hardie sur ce sol que labourent les boulets ; les plantes que l'on croyait à jamais arrachées apparaissent régulièrement alignées, traçant comme un souvenir perdu des allées verdoyantes dans ces jardins qui n'existent plus. Hier, j'ai trouvé une violette et je l'ai apportée en triomphe, triomphe véritable que chacun a apprécié.
Du reste , ici on a tout en abondance ; les fées merveilleuses, ce sont les navires de l'État. — Quel que soit le désir formé, il est accompli.... à titre de remboursement, mais à des prix qui paraissent ridiculement minimes , comparés à ceux de messieurs les brocanteurs de Kaftiiesh.
Le trafic auquel ces messieurs se livrent est fabuleux.
Les choses utiles , le gouvernement vous les donne. — Vous voulez des couvertures, un bon, et vous l'avez ; — des pliants-tabourets , un bon ; — des bottes , un bon ; — un lit , un bon ; — de la bière , un bon ; -— des conserves, un bon ; — de la bougie, un bon, un bon, un bon, rien qu'un bon ; et Ton passe fier et superbe devant ces trafiqueurs qui Tendent 5 fr. une livre d'horrible bougie, 6 fr.
un kilo de fromage , 2 fr. 50 c. une livre de pain , et le tout à l'avenant.
Avouez que c'est là une sollicitude merveilleuse : jamais armée n'a été plus grandement approvisionnée, et cela en dépit de la mer Noire , de ses tempêtes, de ses orages, de ses vagues bondissantes.— Le soldat est bien nourri, confortablement vêtu , et il voit le soleil briller sur sa tête ; ne le plaignez donc pas surtout , il vous en saurait très-mauvais gré.