HUITIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, 10, 11, 12 mars.
. Ma dernière lettre vous parlait de la sortie que nous avons faite dans la nuit du 23 et dans laquelle le 2e régiment de zouaves a fait merveille de bravoure et d'héroïque intrépidité. — Je vous ai aussi parlé du message flatteur envoyé le lendemain par le baron Osten-Sacken ; je dois y ajouter un petit détail qui s'est produit depuis.
Un officier de zouaves, le capitaine Pierre, est tombé blessé entre les mains des Russes ; il a écrit ces jours passés à son colonel, le colonel Cler, et, dans cette lettre , il mentionnait qu'il était traité à Sébastopol avec une grande affabilité , et qu'il n'avait qu'à se louer des égards que l'on avait pour lui; il ajoutait que le grand-duc Michel avait voulu le voir et que ce prince lui avait exprimé, de la manière la plus bienveillante, combien il admirait et appréciait la bravoure des troupes françaises.
Pourquoi , avec une semblable courtoisie , qui ferait de cette guerre une vraie guerre de gentils-
hommes, employer, pour combattre, des lacets, des crampons et des pierres ? — Car, je vous le répète, les Russes se battent avec bravoure et énergie , et lorsque vous lirez l'histoire de cette expédition , dont je recueille les moindres détails, vous pourrez l'apprécier vous-même. — Seulement, notre fougue , l'élan irrésistible de nos troupes audacieuses , qui ne calculent ni les dangers, ni les impossibilités, étonnent et frappent nos ennemis, et s'ils n'étaient protégés par les feux croisés de leurs bastions , ils ne pourraient ni affronter , ni soutenir le choc de nos armes. Mais leur artillerie est formidable , fort bien dirigée ; ils s'en servent avec une profusion dont on ne peut se faire une juste idée , et se torturent la pensée pour inventer des variétés de projectiles ; leurs bombes et leurs bouleis ont un diamètre curieux.
Voici un petit fait arrivé il y a une heure.
Dans un des boyaux de notre 3e parallèle, tombe tout à coup une bombe à un endroit où la tranchée , descendant vers le ravin , dit des Anglais , a une pente très-marquée. — Le sol partout rocheux a été pétardé , et offre par conséquent des inégalités à peu près semblables à celles d'un escalier de pierre taillé dans le roc. — La bombe , n'ayant pu creuser son lit , roule dans l'intérieur de la tranchée , bondissant à droite , bondissant à gauche , et entraînant avec elle sa mèche enflammée. — Les soldats justement épouvantés de cette dés-
agréable visite se mettent à courir devant elle , pour l'éviter ; — mais celle-ci descend , descend toujours....
Le premier moment passé, les soldats comprennent qu'ils font fausse route ; ils se rangent alors le long des parapets , laissent passer la bombe , puis remontent avec la même rapidité qu'ils avaient mis à descendre. — Le projectile éclate , arrêté subitement dans sa course ; mais il est isolé et ne blesse personne.
Voici maintenant un autre épisode assez fantastique, et sur lequel les correspondances particulières vont probablement broder une merveilleuse histoire. — J'aurais bien envie de me livrer aussi à quelque petit roman plein d'intérêt que vous seriez forcé de croire à peu près ; mais l'amour de la vérité l'emporte.
Aujourd'hui, il pouvait bien être cinq heures du soir, un planton accourut, tout essoufflé, apprendre au colonel de tranchée que des soldats avaient entendu et vu une femme dans un silo qui se trouve à 150 mètres environ de la maison du Clocheton. Une femme!... c'est une espionne, une espionne souterraine ! — vous jugez de l'impression produite ; cela commençait à ressembler beaucoup à un drame de Pixérécourt.
On explique quel est le silo dans lequel a été découvert ce trésor féminin, cette héroïne nouvelle ; et celui-là se trouvait être justement celui, où je vous
ai* raconté précédemment que Ton avait découvert des meubles , des gravures encadrées , des habillements de femme et un chapeau rose d'une entière fraîcheur. — Vous voyez que cela se concordait ; nous avions eu le chapeau de la femme , nous allions peut-être avoir la femme du chapeau. On re range sur les lieux , on interroge le soldat , ou plutôt les soldats , car ils étaient deux.
« — Nous l'avons vue , disent-ils , elle avait un « mouchoir blanc sur la tête et le visage très-pâle. « — Vous êtes donc malade ? lui avons-nous dit : « — Oui. — Voulez- vous du biscuit ? — Non , je « ne mange pas depuis quatre jours. — C'est bien « long , » avons-nous ajouté.
Telles furent les dépositions. — Là, s'était arrêtée l'intéressante conversation des soldats avec le fantôme.
La nuit était tout à fait venue , ajoutant son voile mystérieux à cette fantastique histoire.
Mais comment cette femme avait-elle pénétré dans cette étroite caverne? — Comment y avait- elle vécu?
On apporte de la lumière , et un des soldats entre en se traînant comme un reptile par la seule ouverture qui existe. — A peine s'est-il avancé de quelques mètres, qu'il lui est impossible d'aller plus avant; un bloc de pierre lui barre le chemin. — C'était un trou, rien qu'un trou. « — Cependant, répétait-il toujours, je l'ai bien vue, bien entendue. »
Comme dans des circonstances semblables à celles
dans lesquelles nous nous trouvons, il ne faut rire de rien et se méfier de tout, même des impossibilités, on s'assura de ce qu'il était rationnel de croire; on prit, par politesse pour le plateau inconnu de la Crimée, des mesures de prudence, et l'on abandonna le reste de l'imagination un peu trop frappée du soldat révélateur, qui , sans doute , n'avait fait qu'entendre des paroles prononcées audessus du silo.
« — Ainsi, lui disait un de ses camarades, tu es entré dedans?
« — Comme je te vois, lui répond l'autre; mais j'ai été arrêté par des pierres.
« — Étaient-elles naturelles ?
« — Je n'en sais rien.
« — Imbécile, comme si on ne distinguait pas des pierres qu'on met, ou des pierres qui poussent naturellement. »
Voilà l'histoire au grand complet; elle a parcouru les différents camps sous le nom de la Dame blanche, et à ce moment-ci chacun la raconte à sa fantaisie : il faut bien passer son temps à quelque chose.
14. — Voilà que le ton de ma lettre change tout à coup : je plaisantais, je racontais des anecdotes, oubliant le canon et la fusillade ; il se rappelle à ma mémoire et il réclame sa place.
15. — Dans la nuit du 14 au 15, le génie avait résolu de relier deux portions de notre parallèle la plus avancée par un boyau de 450 mètres environ; 450 mètres à creuser, c'est beaucoup, quand il faut le faire à découvert, sur un terrain nu, en face d'embuscades placées à 60 ou 70 mètres , et sous le feu formidable de nombreuses batteries chargées à mitraille.
C'était une rude et aventureuse entreprise; aussi les avant-postes ennemis ne tardèrent pas à signaler nos travailleurs, qui furent presque aussitôt accueillis par une grêle de balles. Comme ceux-ci hésitaient à placer leurs gabions (car le premier qui s'était avancé avait été coupé en deux) , un brave capitaine de la légion étrangère, le capitaine Adam , en saisit un , s'élance sur le terre-plein , en dehors de la tranchée, et le place résolûment, appelant à lui les soldats qui devaient accomplir cette œuvre périlleuse.
« — Vous voyez bien, mes amis, leur dit-il , qu'il n'y a pas de boulets pour tout le monde. »
Il avait à peine achevé ces paroles, qu'une balle le frappait mortellement ; mais son courage avait électrisé les soldats , et tous s'élancèrent au travail. Le sol était labouré par la mitraille.
Deux fois les travailleurs, indécis sous cette pluie de fer, rétrogradèrent, et deux fois leurs chefs les ramenant, ils reprirent, d'une main résolue, les pioches et les gabions. Toutefois, tourmenté ainsi
par les feux de l'ennemi, le cheminement ne pouvait marcher qu'à pas lents. On partait des deux extrémités pour se rejoindre au milieu; mais le jour parut et força de cesser le travail. — 120 à 130 mètres étaient encore à découvert.
Pendant toute la nuit nous sommes restés sur le qui-vive, écoutant avec inquiétude. Je vous assure que le jour, en paraissant, nous enleva de la poitrine un pesant fardeau.
Une fusillade très-vive, jointe au bruit retentissant des canons et des obusiers , se fait entendre du côté des travaux que le général Bosquet fait exécuter devant la tour Malakoff. — Pendant une demi-heure, c'est un feu non interrompu; puis les coups de fusil s'espacent , et l'écho peu à peu redevient calme et presque silencieux.
Que s'est-il passé?
Je fais seller un cheval et je me rends au quartier général.
Ce qui s'était passé, le voici : — Quelques embuscades placées devant nos tranchées en prenaient une certaine portion d'enfilade et d'écharpe ; on avait résolu de les réduire au silence, et pour ce, on les avait enlevées. Les Russes, après une résistance de quelques instants , avaient lâché pied en voyant nos soldats s'avancer sur eux. On les poursuivit. La place alors fit feu de ses batteries et l'ennemi revint en masses profondes. On aban-
donna deux points trop avancés , n'en conservant qu'un seul, dans lequel on plaça un poste qui devait de son côté inquiéter fortement les Russes. Ce combat n'avait coûté que trois tués et blessés.
Cette guerre aux embuscades, disons-le, ne peut être qu'un coup de main, dont les résultats souvent n'ont qu'une faible importance , à moins que l'on n'ait le temps de les détruire complètement et d'empêcher leur reconstruction, ce que l'on ne peut faire malheureusement. — Mais ce n'était, vous le verrez , que partie remise.
La journée a été ce qu'elle est toujours, semée de coups de canon, de bombes et de balles; voilà tout. — Attendons la nuit : on doit continuer sur la droite de nos attaques de gauche le reliement du boyau inachevé , et je crains fort que les Russes, prévenus par les travaux de la nuit précédente , ne fassent sur ce point un feu mieux dirigé, plus sûrement pointé , et par conséquent plus redoutable pour nos pauvres travailleurs.
Nuit du 15 au 16. — Onze heures. Je vous écris ces lignes au milieu du bruit retentissant des bombes qui éclatent, des grenades qui sillonnent l'air de leurs raies de feu. Nous entendons des cris lointains et confus que le vent apporte jusqu'à nous.
Du côté du cheminement que nous achevons, le feu de mousqueterie est mêlé cle coups chargés à mitraille; mais sur l'extrême gauche, du côlé
de la mer , près du ravin de la Quarantaine , rengagement semble plus sérieux ; depuis huit ou dix minutes, il continue sans interruption.
Cependant aucun travail nouveau ne s'exécute sur ce point, et les Russes, depuis la nuit du 31 janvier, nous ont déshabitués des sorties , car ils n'en ont pas tenté une seule , se bornant à des reconnaissances inoffensives. — Nous écoutons si quelque signal viendra nous prévenir d'une attaque; mais aucune sonnerie ne se fait entendre, et cependant la vivacité du feu dépasse les limites habituelles.
Chacun au Clocheton est sur pied ; des réserves sont toujours là chaque nuit, vous le savez. — Le général de service , le major de tranchée, tous les officiers se promènent attentifs, inquiets, les uns à droite , les autres à gauche.
Trois fusées s'élèvent successivement; — c'est un des signaux qui annoncent un engagement sérieux.
Aussitôt les compagnies de renfort partent , conduites par des officiers de service qui connaissent parfaitement toutes les communications et peuvent ainsi les diriger par les chemins les plus courts* D'autres compagnies viennent aussitôt les remplacer.
Un quart d'heure s'est écoulé.
Le feu qui a repris vigoureusement à deux fois différentes diminue sensiblement ; la fusillade continue encore, mais mollement et par intervalles.
Un planton arrive de la gauche apportant des nouvelles.
Il y a eu , en effet , comme nous le pensions , une sortie de la garnison près du ravin de la Quarantaine. L'engagement a été chaud; on s'est abordé à la baïonnette. — Nous manquons encore de détails ; car ce planton n'était pas encore sur le lieu du combat ; il est venu seulement dire de la part du colonel : « L'attaque est sérieuse, mais nous avons vigoureusement repoussé l'ennemi; nous sommes en nombre suffisant , et si les Russes tentent un second essai , les compagnies de renfort sont arrivées. »
Je vous écris tous ces détails à mesure qu'ils parviennent à notre connaissance ; pensant que cela doit vous paraître plus intéressant que ne le serait un fait écrit après coup, et afin que vous puissiez vous rendre compte des péripéties de ces petits drames nocturnes.
Un sergent arrive ; celui-là appartient à la légion étrangère qui a soutenu le choc de cette sortie.
« — Tout va bien, » dit-il.
Il amène un soldat qui faisait partie des volontaires russes et qui s'est rendu (car toutes les fois qu'une attaque de ce genre est décidée , les Russes demandent les hommes de bonne volonté qui veulent y courir).
On l'interroge ,
« — Combien étiez-vous?
« — Trois cent cinquante à quatre cents. « — Les Russes ont-ils perdu beaucoup de monde? « — Je crois que oui ; je les ai vus emporter un grand nombre d'hommes morts ou blessés.
« — Où les portaient-ils ?
« — Du côté du ravin.
« r- Où étiez-vous quand nous nous sommes approchés des tranchées?
« — Nous étions couchés à terre ; quand on s'est relevé, je suis resté; et j'ai attendu qu'on ne tirât plus , puis je me suis avancé tout doucement. »
Il serait trop long de vous rapporter ici toutes les questions et toutes les réponses dont quelques-unes paraissaient vraies, dont les autres, comme toujours , n'avaient aucun sens.
Voici, maintenant, d'après les renseignements parvenus, l'historique de cette sortie sur nos tranchées de gauche.
De toutes celles opérées depuis le commencement du siège , celle-ci a été la plus importante par les résultats que nous avons obtenus. — L'ennemi a été repoussé avec des pertes très-sensibles; les nôtres sont minimes.
Vers dix heures à peu près, à l'extrême gauche de notre troisième parallèle, nos petits postes placés en avant aperçurent des mouvements dans l'ombre, et entendirent, quoique bien faiblement, des bruits du côté du ravin; aussitôt, ne doutant
pas que ce ne fut, ou une attaque, ou une reconnaissance, ils se replièrent en silence sur la parallèle et signalèrent l'arrivée des Russes ; ceux-ci , en effet, dans la pensée de nous surprendre, s'étaient couchés à terre, et, rampant sur le sol, arrivaient lentement, afin de n'être ni vus ni entendus ; mais nos soldats , prévenus par les sentinelles, s'étaient cachés, eux aussi, et immobiles, attentifs, les armes prêtes, l'œil aux aguets , retenant le souffle de leur respiration, regardaient, écoutaient, attendaient.
Ce dut être un moment de grande et superbe émotion qui fit battre dans les poitrines les cœurs les plus résolus et les plus hardis.
Quelque précaution que prissent les Russes, on entendait par instants un bruit vague, imperceptible en toute autre circonstance, mais qui dénonçait leur approche. — Notre silence doublait leur confiance.
Lorsqu'ils sont à trois ou quatre pas de nous , ils se redressent et s'élancent avec un hurrah frénétique, selon leur habitude.
Avant qu'ils aient pu même faire feu , une dé^ charge à bout portant les reçoit, et renverse pêlemêle les premiers rangs. — Les plus hardis continuent et apparaissent sur la crête de nos ouvrages , mais une seconde décharge , faite avec sang-froid et habileté, les arrête de nouveau.
Quelques-uns, lancés en avant , roulent dans nos
tranchées, où ils trouvent la mort; les autres rétrogradent , rechargent leurs armes ; puis reviennent. — Une fusillade et un combat corps à corps s'engagent ; l'officier qui les commande est blessé dans la poitrine d'un coup de baïonnette , et tombe en notre pouvoir. Un instant ils essayent encore de se défendre, puis lâchent pied tout à coup en se dirigeant vers le ravin; nos troupes, après les avoir poursuivis quelques pas, rentrent dans la parallèle. — Alors la batterie de campagne n° 3 reçoit l'ordre de faire feu et envoie dans le ravin quatre coups chargés à mitraille pour balayer à la fois l'ennemi qui se retire, et les réserves.
Cette sortie, vous le voyez, a eu pour les Russes une triste issue ; l'avantage qui , d'ordinaire , dans de semblables attaques, est pour les assaillants, a tourné contre eux par le sang-froid d'une défense vigoureusement exécutée parles bataillons du 2e régiment de la légion étrangère.
Le commandant L'Hériller et un capitaine dont je regrette de ne pouvoir vous dire le nom , se sont conduits avec une énergie digne des plus grands éloges.
Le 10e bataillon de chasseurs a sa bonne part dans cette action d'éclat, où il s'est montré digne de sa réputation. — Nul cloute qu'un ordre du jour ne vienne du quartier général faire connaître à tous la belle conduite de ces deux régiments.
On ne peut apprécier au juste les pertes de l'ennemi ; mais l'on peut, je crois, sans exagération , porter ce nombre à plus de 100 hommes mis hors de combat, dont 50 morts au moins. — 27 cadavres nous sont restés.
Il faut ajouter que pendant cette sortie, qui s'opérait sur la gauche, nous accomplissions sous le feu de la place le travail de reliement dont je vous ai parlé, et qui aujourd'hui est entièrement achevé. — Aussi , sur toutes les lignes de nos tranchées, le feu ne décessait pas et les sillonnait comme un réseau de mitraille.
Le temps me manque pour vous parler d'un engagement qui a eu lieu du côté de la tour Malakoff au lever du jour. Le général Bosquet a fait de nouveau enlever cinq embuscades qui le gênaient beaucoup. Cinq détachements se sont élancés à la fois à un signal sur les cinq embuscades, et après s'en être emparés les ont rasées. — Vous le voyez, de tous les côtés, la nuit a été bonne.
Je termine ma lettre à la hâte.