NEUVIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, 17, 18 mars.
Quoique depuis ma dernière lettre il ne se soit rien passé de très-important, toutefois les incidents n'ont pas manqué; les nuits ont été agitées, les matinées bruyantes et les épisodes qui précèdent le grand drame se sont succédé chaque jour.
Je vous ai parlé de la sortie des Russes , la nuit du 15 au 16 , et dans laquelle ils ont été fort maltraités.
Le lendemain, dans la matinée, je suis allé avec le général de tranchée visiter l'endroit où avait eu lieu le combat ; le soleil éclairait la terre et les pierres rougies. — Sur le terre-plein intérieur gisaient encore des cadavres russes que des corvées étaient en train de porter sur des brancards à l'ambulance. Ils étaient là, pêle-mêle, couchés à terre au milieu de fusils, de casquettes, de gibernes entr'ouvertes, de lambeaux de vêtements. — Spectacle cruel et d'une tristesse infinie , petit coin du tableau de la guerre; la vie était pour ainsi dire au milieu de la mort, ne la regardant pas, n'y
songeant même point. Un autre acte se jouait avec l'accompagnement ordinaire des balles qui sifflent ou gémissent (car elles sont, par le bruit qu'elles font, tantôt menaçantes, tantôt lamentables).
Le costume uniformément monotone des Russes, pantalon bleu noir, grande casaque grise , sans épaulettes , sans signe extérieur quelconque , sans variété de couleur, porte en soi-même un morne aspect qui assombrit le regard en même temps que la pensée.
Les Russes que j'ai vus morts ce jour-là avaient tous les pieds nus. Les soldats de la légion s'étaient emparés de toutes les bottes sans exception. — Les bottes des Russes font évidemment envie à nos soldats ( l'humanité est naturellement portée à désirer ce qu'elle n'a pas). Si on leur donnait des bottes , nul doute qu'ils ne portassent des regards d'ardente convoitise sur les souliers. — Aussi les Russes doivent de leur côté envier nos souliers.
C'est ce qui avait dans les premiers moments fait répandre ce bruit passablement ridicule , mais qui ne s'en était pas moins accrédité , que l'ennemi , pour nous surprendre plus sûrement, et afin qu'aucun bruit ne pût trahir son approche , venait pieds nus, façon, il faut l'avouer, fort peu commode et assez singulière pour marcher sur un terrain rocailleux et livrer un combat.
Pour le moment tout l'intérêt du siège se porte sur nos travaux contre la tour Malakoff, c'est-à-
dire sur notre attaque de droite qui maintenant a opéré son point de jonction avec les Anglais. — On appelle l'attaque de gauche avec un certain dédain : « le vieux siège ; * mais soyez tranquille le vieux siège fera parler de lui.
Dans la matinée du 15, ainsi que je vous l'ai écrit à la fin de ma lettre, la fusillade a été vive et continue. Comme on avait été forcé, après s'être emparé des embuscades une première fois, de se replier et de les abandonner, on résolut de les raser: c'est ce qui eut lieu le 16 avec une énergie très-remarquable et sans grande perte d'hommes.
Comme le 17 une sortie du même genre devait avoir lieu, le colonel Veissier voulut lui-même aller avant la tombée de la nuit reconnaître le terrain. Il le fit avec ce courage audacieux qui était habituel à cet officier, dont la conduite à Inkermann avait été admirée et enviée par tous; malheureusement au courage se joint souvent l'imprudence , et le colonel Veissier fut frappé de deux balles, dont l'une l'atteignit mortellement. Sa perte a été vivement sentie; c'était un de ces hommes dont l'entrain, la vigueur, l'énergique audace entraînent les troupes, électrisent les soldats et les feraient se lancer à poitrine découverte sur des murailles de fer. — Mais quand la mort de tels hommes n'est pas commandée par le devoir ou la nécessité des circonstances, elle est doublement fatale.
C'est ici surtout , en face des dangers sans cesse
renaissants, qu'il faut se rappeler cette parole profonde de Napoléon : « A la guerre , il y a quelque chose de plus et de mieux que de se faire tuer, c'est de savoir se faire tuer. »
De l'observatoire du quartier général on avait vu , pendant toute la journée, sur la passerelle de bateaux qui réunit les deux parties de la ville , circuler des troupes nombreuses.
La nuit venue, on attaqua résolûment les embuscades. Comme toujours, l'ennemi lâcha pied; mais bientôt il revint en force très-supérieure et en masse épaisse. — Nos soldats se replièrent sur la parallèle, et là, les zouaves, pendant près d'une heure, soutinrent un feu très-vif et très -nourri contre les Russes, qui, sept fois revinrent à la charge, s'avançant à 40 ou 50 mètres, mais n'osant pas se hasarder à aborder nos tranchées. — Évidemment l'intention des officiers était d'envahir notre parallèle, c'est l'impression produite sur tous ceux présents à ce combat. — Nous avons eu de 50 à 60 blessés, peu de tués; la perte des Russes a dû être sensible ; mais cet engagement n'ayant été qu'un engagement de fusillade, cette perte ne peut être appréciée qu'approximativement.
Il est évident que cette attaque , préparée contre l'intérieur du port et contre la tour Malakoff les inquiète visiblement. — C'est le côté vulnérable, et quoique les Russes l'aient formidablement défendu
par des redoutes, des travaux en terre et des doubles rangs d'abatis, ils semblent vouloir porter sur ce point toute leur attention.
19. — Le lendemain, le mouvement de troupes continua; on vit de fortes colonnes se diriger dans la direction du ravin cle Karabel-naia ( nom que l'on donne à ce ravin à cause du petit village qui Favoisine). Aussi , pour empêcher l'ennemi de se porter sur un seul point, dans le cas où telle serait son intention, le général en chef résolut de l'inquiéter sérieusement sur notre gauche par un feu de projectiles creux dirigé sur le bastion du Mat, le bastion central et l'intérieur de la ville.
On profita de l'occasion pour aller détruire quelques postes assez gênants, et le soir , vers huit heures, trois petites colonnes , chacune cle 100 hommes, sortirent à la fois de trois points différents sur la même ligne et se jetèrent au pas de course sur les avant-postes ennemis sans tirer un coup de fusil.
Ceux qui les gardaient déchargèrent leurs armes sur les assaillants, et se retirèrent en toute hâte en s'appelant par des sons de trompe; puis les troupes de réserve poussèrent de grands hurrahs, selon leur habitude, sans pourtant se montrer; quelques tambours, clans le fond du ravin de la Quarantaine, battirent la charge, et la place lança des coups de mitraille. — Pendant ce temps , les
sapeurs du génie avaient placé dans les plus importantes embuscades des sacs à poudre avec une longue mèche. Le signal de retraite fut donné , le feu fut mis aux mèches (je crois que le terme propre est saucisson), et nos soldats rentrèrent dans leurs tranchées.
Alors ce devint le tour de l'artillerie qui jusqu'à minuit , où elle reçut l'ordre de cesser le feu , envoya des multitudes de projectiles, bombes et obus, .mais pas un seul boulet.
La place ne répondit pas, ce qui est bien contraire à ses habitudes; car d'ordinaire elle riposte avec vigueur.
Quelle en a été la raison?
Ce que je pourrais vous dire ne serait qu'une appréciation toute personnelle.
La ville ne nous a lancé que quelques paniers de grenades sans résultat, puisque le rapport de l'ambulance ce matin ne portait pas un seul tué.
Rien ne s'est passé du côté de la tour Malakoff.
Du reste, cette guerre d'avant-postes ne peut amener de résultat réel; car, ou les Russes les reprennent puisqu'ils sont isolés , et de leur côté protégés par le feu de la place, ou, si on les rase, ils sont tout aussitôt rétablis. — Cela me fait l'effet de petits tours que l'on se joue entre voisins; et, BU vérité, ce n'est rien autre chose : c'est un mo-
ment de distraction que l'on se donne pour varier la monotonie habituelle d'un siège.
Tous les jours des déserteurs nous arrivent ; comme ils répètent à peu près les mêmes phrases , je ne vous en parle, que pour mémoire.
Les Anglais construisent quelques batteries, bien lentement, hélas? —Mais ils manquent de bras, et travaillent d'un autre côté, de tous leurs efforts à leur chemin de fer, qui avance , comme peut avancer un chemin de fer , tout doucement jusqu'à ce qu'il aille très- vite.
Je vous assure que l'on ne dirait pas à les voir maintenant, qu'ils ont tant souffert et que les maladies et la mort ont décimé leurs rangs. — Ils étaient si beaux, si splendides , si éclatants à Varna quand un beau soleil d'été rayonnait sur leurs uniformes rouges et sur leurs casques étincelants ; chacun les admirait et ils s'admiraient eux-mêmes, ils faisaient leurs manœuvres avec cette méthodique précision qu'ils ont conservée sur le champ de bataille. Maïs, hélas ! le cruel hiver est venu, cent fois plus cruel pour eux qu'Inkermann et Balaclava, car ils tombaient un à un, que dis^-je ? dix par dix, sans gloire, sans combat; leur sang ne coulai! pas de leurs poitrines inébranlables devant l'ennemi , mais se glaçait dans leurs veines et ternissait leurs Visages. — Ils ont vu alors combien est précieuse , indispensable une bonne organisation intérieure , qui veille sur les besoins ma-
tériels de la vie, n'omettant aucun détail et prévoyant même l'impossible.
C'est ce qui a sauvé notre armée d'un semblable désastre et lui a fait traverser les cruelles épreuves des neiges, des vents et de la glace.
Mais aujourd'hui que le ciel est bleu, pourquoi penser encore à de si tristes jours ? Les Anglais eux-mêmes l'ont oublié, leurs visages sont roses, la gaieté renaît sur leurs physionomies et sur leurs uniformes : chaque chose a son temps. — Maintenant on ne meurt plus, on s'ennuie, voilà tout, et l'ennui amène le spleen, fléau redoutable et rongeur.
Au diable l'hiver ! au diable le spleen !
En voulez-vous une preuve ; la voici :
Il y a, entre un petit village appelé Karami et la cavalerie anglaise, un vallon assez large, richement accidenté, d'une sauvagerie douce et pittoresque ; pour toile de fond sont d'un côté les hauteurs de Balaclava, si grandioses, si majestueusement tordues sur elles-mêmes; de l'autre, les monts autour desquels contournent les deux routes de Ialta et de Simphéropol et qui dominent la vallée de la Tchernaïa. — Eh bien ! dans ce vallon s'étaient réunis plus de 2000 Anglais, pour faire renaître sur ce plateau ennemi les doux loisirs et les frénétiques ébats de la patrie absente.
En un mot , nos alliés avaient organisé des courses avec ce soin et cette régularité de détails qui les distinguent.
— iU —
Vous eussiez dit un turf hospitalier : des poteaux avec de petites flammes blanches indiquaient le parcours et avaient été posés de distance en distance. La foule des spectateurs s'était symétriquement rangée tout autour, pour assister à cette fête hippique à laquelle le canon de la ville venait mêler sa voix lointaine. — Rien n'y manquait : — courses plates pour chevaux de tous les pays, — courses de haies, — courses de mulets ; — il y avait la variété et la multiplicité des plaisirs.
Je vous prie de croire que les coureurs en tenue traditionnelle ne faisaient pas défaut : jaquette de soie, culottes de peau, bottes à revers. Cela vous surprend peut-être, mais ceci vous prouve qu'il ne faut s'étonner de rien. — Parlez de courses à un Anglais, et il sortira de terre armé de pied en cap.
Des haies mobiles avaient été placées de trois cents pas en trois cents pas, et une dame fort élégamment vêtue en amazone était la Reine de beauté de cette joyeuse journée.
Il y a eu cinq courses plates, une de mulets et deux courses de haies.
Après la dernière de ces deux courses qui n'a pas été exempte d'épisodes, c'est-à-dire de chutes et de horions, il s'est tout à coup élancé sur les barrières une multitude affamée de ce nouveau plaisir. — Les cavaliers se sont précipités à la fois pêle-mêle ; les uns sautaient, les autres essayaient de sauter avec les cris d'usage et les grands
coups de cravache. La pauvre haie a été broyée ; la gaieté anglaise était remontée à son apogée pour faire fête et brillant accueil à ce plaisir national. On entendait courir çà et là les vieilles acclamations des amateurs du turf, puis les toasts, car la buvette même avait été convoquée.
C'était , je vous assure, une mêlée joyeuse qui réjouissait le cœur et qui faisait un peu oublier ces glorieuses, mais tristes mêlées qui s'étaient passées, et qui doivent peut-être se passer encore à quelques pas plus loin ; tout cela, en vue des postes des Cosaques qui bordent les hauteurs et qui sans cloute, ne comprenant rien à ces cris, à cette agitation, à ce tumulte inattendu, ont du signaler avec empressement un mouvement offensif dans l'armée anglaise.
L'impression que j'ai ressentie en assistant à ces courses joyeuses au milieu du bruit incessant de la guerre, n'est pas de celles qui s'effaceront le plus promptement de ma pensée.
En revenant des courses de Karami j'ai parcouru à cheval le terrain où s'est livré le combat de Balaclava, — date glorieuse pour les armées anglaises, — date sinistre pour bien de nobles et hautes familles.
C'est une grande et vaste plaine entourée de ravins profonds; des mamelons étages les uns audessus des autres semblent les gradins de ce vaste amphithéâtre. — Tout autour, le terrain se contourne, se replie, s'élève ou s'abaisse; on dirait les vagues de la mer pendant la tempête. — Cette
plaine de Balaclava est superbe à voir ; elle a un aspect grandiose qui prête sa solennité au souvenir du sanglant épisode qui s'est passé dans son sein. — Aujourd'hui c'est un sol inculte où l'herbe croît par intervalles, et sur lequel restent, de distance en distance, quelques débris de masure. Le silence règne là, où a eu lieu cette magnifique charge de la grosse cavalerie anglaise , là où les escadrons déchaînés se sont précipités les uns sur les autres avec fureur, où le cri des hommes se joignait aux hennissements des chevaux, où le bruit de la canonnade courait d'échos en échos, retentissants messagers de la guerre. — Aujourd'hui, à peine si l'on y voit trois ou quatre cavaliers allant à Balaclava, des chevaux portant des provisions , quelques Anglais qui viennent peut-être regarder tristement la place où est tombé un ami , un frère. — Des carcasses de chevaux dont les corbeaux et le temps ont déchiré les chairs pantelantes , disent seules que la mort a passé par là.
Je ne puis dire à quel point m'impressionne ce silence du passé.
J'étais avec des personnes qui avaient assisté à ce combat ; j'ai foulé pas à pas le terrain de cette scène sanglante, et j'ai recueilli les souvenirs vivants encore des acteurs et des témoins.
Cette petite bataille de Balaclava a été pour ceux qui l'ont vue, soit de la plaine, soit du sommet des
hauteurs avoisinantes , un des plus saisissants spectacles auxquels il soit donné d'assister.
« Lorsque s'exécuta cette fatale charge de la cavalerie légère , me disait un major anglais qui avait pris part à Faction sous les ordres du général Scarlett , vous ne pourriez vous figurer quelle mêlée furieuse. — La cavalerie se ruait contre des ennemis de fer ; les chevaux , blessés par la mitraille , s'élançaient de toutes parts en bonds insensés , traînant après eux leurs cavaliers frappés mortellement; d'autres, éperdus de tout ce bruit , de tout cet effroyable tumulte , de tout ce sang répandu , revenaient sur nous se mêler à nos chevaux , frémissants et se soutenant à peine sur leurs jarrets tremblants. — Souvent vingt arrivaient ensemble , et une fois entrés au milieu de nos escadrons il était impossible d'obtenir d'eux un mouvement. — Pauvres chevaux ! nous les reconnaissions , et ils nous disaient par avance les noms des morts. — Un arriva , se ruant au milieu des autres , et venant , lui aussi , prendre sa place dans ce troupeau frappé d'épouvante ; son cavalier était couché sur son encolure, tenant à pleine main la crinière luisante du cheval ; c'était un jeune officier d'une des plus nobles familles. — On s'empressa autour de lui. — Mais il était mort!... la poitrine traversée par un biscaïen. »
J'ai vu lord Lucan la veille du jour où il quittait la Crimée ; il venait visiter les tranchées de l'at-
taque de gauche. — Il nous parla de cette fatale journée (il en parlait toujours).
« — J'ai là sur moi , nous dit-il en frappant sa poitrine de la main, Tordre écrit par lord Raglan ; il ne me quitte pas, — On me rappelle, je m'y attendais ; mais bientôt l'Angleterre jugera. »
Toutes les paroles de lord Lucan avaient le reflet de l'amertume de ses pensées , peut-être de ses regrets.
« — Pauvre armée anglaise ! nous disait-il ; — si belle !... Voyez ce qu'il en reste. — J'ai reçu, ajoutait-il, une lettre de Constantinople. — A Scutari (hôpital anglais), la moyenne de la mortalité est de 65 à 70 par jour. »
Je relate en passant ce fait : — Une Anglaise , la femme d'un officier qui avait suivi son mari à Balaclava , est venue sur la colline qui domine la plaine où se livrait le combat , et à cheval , immobile comme une statue , assistait à cette mêlée meurtrière , au milieu de laquelle peut-être était son mari , parmi ceux qui tombaient pour ne plus se relever.
Je viens de lavoir, l'amazone de Balaclava, c'était celle des courses de Karami. — C'est une toute jeune femme aux cheveux blonds , aux joues rosées , au frais sourire. — Dans sa vieillesse (s'il est vrai qu'une jolie femme soit jamais vieille ) , elle pourra raconter ses souvenirs de guerre.