‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol;Chapitre 15 sur 26 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

Et : Devant Sébastopol, 21, 22, 23 mars.

Dans la soirée du 22 nous nous mîmes à lancer des bombes et des fusées contre la place. La nuit était claire, et la lune à son cinquième lever répandait au loin à l'horizon ses clartés indécises.

La fusillade continuait entre nos parallèles avancées et les embuscades russes.

Tout à coup , par suite de nos projecliles fort habilement dirigés, deux incendies successifs se déclarèrent dans la ville , sur deux points assez rapprochés , derrière le bastion central. — On apercevait très-bien une large teinte rougeâtre dont le foyer s'agrandissait à vue d'œil , devenant de moment en moment plus lumineux.

Le vent qui soufflait avec violence devait contribuer à propager dans Sébastopol les dimensions de ces sinistres, et nos bombes et nos fusées, sillonnant l'espace , venaient toutes s'accumuler sur les mêmes points. — On suivait leur tracé aérien et on les voyait se perdre dans le centre des flammes qui s'élevaient au-dessus des bâtiments embrasés.

C'était un beau spectacle dont la sauvage et sinistre poésie avait un cachet tout particulier. — Ici , où je suis , le silence , la tranquillité, le sommeil des réserves endormies , le pas cadencé des sentinelles; là-bas le tumulte, sans nul doute le désordre , l'effroi , les cris confus que le vent qui nous est contraire emporte dans son vol.

Le lendemain matin, sur les huit heures, les flammes qui consumaient les bâtiments n'étaient pas encore éteintes, et on les voyait très-distinctement de notre petit observatoire.

Mais, je vous l'ai déjà dit, aujourd'hui l'intérêt réel, sérieux , positif est plus loin ; il est, avec les nouveaux travaux, devant la tour Malakoff.

Les vétérans du siège ( c'est ainsi que le général en chef appelle les troupes occupées à l'attaque de gauche) se reposent et attendent avec impatience le grand jour.

Il arrive cle ce côté ce qui s'est produit sur tous les points où nous avons exécuté des travaux ; les Russes y ont accumulé des défenses qui chaque jour grandissent, comme ces plantes qui s'élèvent et fleurissent rapides , sous les rayons du soleil. — Les mamelons , hier inoffensifs , sont aujourd'hui gardés et armés ; sur les versants , silencieux et déserts tout à l'heure, s'agitent nuit et jour les bras des travailleurs.

Vous devez penser que pendant ce temps nous cheminons avec rapidité. Les travaux exécutés sont

déjà considérables; les parallèles se tracent, les Loyaux se relient, les batteries s'arment.

Si la défense s'accroît, l'attaque grandit menaçante. On marche hardiment à la sape volante, on chemine chaque nuit sous de nouvelles gabionnades , on déloge les avant-postes ennemis , on détruit les embuscades , que les Russes s'empressent de rétablir avec hardiesse et ténacité, soit sur les mêmes points, soit sur d'autres directions aussi rapprochées.

Petite guerre d'escarmouches qui marque , pour ainsi dire, chaque pas des assiégeants, chaque respiration des assiégés.

Pendant que les incendies brûlaient dans Sébastopol , une affaire sérieuse s'était engagée sur le point de notre cheminement le plus avancé vers le mamelon Vert (mamelon placé en avant de la tour Malakoff , et qu'un ravin considérable sépare des autres travaux). Le vent contraire nous empêchait au Clocheton d'apprécier les progrès croissants de la fusillade , qui se faisait à peine entendre comme un vague murmure.

J'écris à la hâte quelques lignes sur cet événement, car le bateau part dans une heure, et j'ai employé ma journée à courir après les renseignements.

11 ne faut pas croire au moins que l'on sache ici facilement ce qui se passe, lorsque le fait se produit en dehors de votre rayon. Chacun le raconte

un peu à sa façon , le brode à sa fantaisie, et sur les lieux mêmes, on est surpris de la variété des interprétations. — Aussi je pourrais avec un peu de bonne volonté vous raconter trois ou quatre récits différents.

Les détails véritables ne se produisent que lentement.

Après nous être emparés d'une ligne d'embuscades ennemies et nous y être établis, nous cheminions en zig-zag, sape debout, pour relier cette ligne à notre parallèle, lorsque tout à coup, aussitôt que la lune eut rendu à la nuit son obscurité , les Russes marchèrent sur ce point en masses profondes , qui masquaient à la fois les ténèbres et les plis de terrain.

Vigoureusement reçus par les troupes de garde qui étaient, je crois, le 3e régiment de zouaves, ils engagèrent un feu vif de mousqueterie , et tentèrent vainement de nous refouler. — Alors une forte portion de leurs colonnes composées, suppose-t-on, de huit ou dix bataillons, tourna le ravin de Karabel-naia , s' engageant dans ses fonds pour nous prendre de flanc , pendant qu'une autre nous attaquait de face, et menaçait en même temps l'extrémité droite des lignes anglaises. C'est, du moins, ce que l'on a supposé, car la nuit, il est bien difficile de juger et d'apprécier au juste les mouvements de l'ennemi.

Ce fut alors que l'action devint chaude et sanglante.

Les Russes avaient envahi la portion extrême des tranchées anglaises, qui, dégarnie de défenseurs, ne put résister à cette soudaine attaque, et de ce point très-favorable pour eux , nous fusillèrent à la fois par derrière, de flanc et de face.

Mais les zouaves, le 7e et le 11e léger, supportaient vaillamment cette triple attaque. — On s'aborda à la baïonnette, pendant que les balles criblaient le terrain ; les Anglais , revenus en force , s'étaient de nouveau mêlés au combat.

Pendant plus d'une heure on se battit sans relâche . Tantôt refoulés, tantôt refoulants, agressifs et défensifs à la fois , nos bataillons déployaient sous ces feux croisés la vaillante intrépidité , la valeureuse énergie qui leur ont valu les éloges du chef actuel de l'armée russe. Morts et blessés s'entassaient. — Déjà le brave commandant du génie Dumas, frappé de deux balles, tombait pour ne plus se relever; près de lui un capitaine et un lieutenant de zouaves. — Le colonel Janin était blessé, heureusement sans gravité , d'une balle à la tête. Dans le 11e léger, neuf officiers étaient hors de combat; mais l'ennemi, à la fin repoussé avec des pertes sensibles, regagnait le ravin, nous laissant maîtres de la position qu'il n'avait pu forcer , et dans laquelle vivants, morts et blessés s'étaient maintenus.

Nos pertes sont cruelles : 100 hommes tués environ et près de 200 blessés, parmi lesquels 12 officiers, plus 2 disparus dans la mêlée.

Un colonel et un capitaine anglais ont également été enlevés pendant l'action. — Sont-ils au nombre des morts que Ton voit là-bas étendus pêle-mêle? — blessés, ont-ils été faits prisonniers? Nul ne le sait encore; mais dans quelques heures on l'apprendra par les parlementaires.

Je ne puis dire quelle triste impression me font éprouver ces mêlées nocturnes, enveloppées de ténèbres, où le sang coule dans l'ombre , où le regard qui cherche un ennemi pour le combattre, un frère d'armes pour se rallier à lui, ne rencontre que cette fatale obscurité , premier linceul de la mort. — La clarté du jour fortifie le cœur; on se voit, on se reconnaît, on s'appelle; on court vers le danger sans qu'il vous surprenne traîtreusement, on voit l'ennemi face à face ; on sait qui l'on attaque, on sait qui vous frappe»

Bien de braves et vigoureux soldats , âmes rudement trempées, m'ont dit : « Combattre la nuit, c'est affreux; on a le doute, parfois l'hésitation; les pieds foulent aussi bien sans le savoir le corps d'un frère que le corps d'un ami ; on ne peut porter d'aide et de soutien à personne. »

Cependant tout devient habitude, et comme depuis le commencement du siège presque tous les engagements , excepté celui d'inkermann , ont eu lieu pendant la nuit, les soldats s'y habituent, ils s'y attendent, et leurs regards trouvent dans l'obscurité de vagues clartés inconnues à d'autres, fai-

bles jalons de lumière qui les guident et détruisent pour eux, du moins en partie, la triste épaisseur des ténèbres.

J'apprends à l'instant qu'un parlementaire russe est venu demander une suspension d'armes pour enterrer les morts ; elle a eu lieu de midi à cinq heures , aujourd'hui samedi. — J'irai.

Sans doute , ma prochaine lettre contiendra d'autres détails. — Je ferme celle-ci à la hâte.

Vous savez sans doute que dans un de nos derniers feux, les Russes ont perdu l'amiral Istomine, commandant de la défense de gauche.

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