‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol;Chapitre 16 sur 26 · ONZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIÈME LETTRE

Devant Sébastopol, 24, 25 mars.

Rien de réellement important ne s'est passé dans le siège depuis ma dernière lettre ; vous voyez que les semaines se suivent et ne se ressemblent pas.

Je pourrais vous dire pour l'attaque de droite ce que je vous disais dans mes dernières lettres sur l'attaque de gauche. Les travaux se poursuivent avec activité , les cheminements se font aussi rapidement que le permet un terrain souvent rocheux, et les pétardeurs y jouent un grand rôle. Les embuscades continuent leur système de mousqueterie auquel nous répondons énergiquement. Pendant ce temps-là, nos travailleurs posent leurs gabions ou se courbent sous -le travail de leurs pioches, et nous avançons d'un pas lent, mais sûr, vers les points désignés.

On continue ici les conjectures, les espérances et les conversations; car, croyez bien que l'on est dans les camps aussi ignorant des événements les plus rapprochés , qu'on peut l'être à Paris. C'est ce qui fait le désespoir des correspondants qui,

n'ayant pas accès au quartier général, sont forcés , dans la violence de leur appétit, d'accepter tout ce qu'on leur offre, et souvent même ce qu'on ne leur offre pas.

Ainsi, j'ai encore lu dans un journal fort estimable que nous avions pris la tour Malakoff; cela m'a fait un réel plaisir de surprise. — Toutefois, sachez qu'il n'en est rien, et que la tour, ou plutôt le point culminant sur lequel en sont les débris, ainsi que les travaux en terre bien autrement importants que les travaux en pierre, ne sont nullement en notre pouvoir, par une raison bien simple, c'est que l'on ne les a même pas attaqués. On y envoie des projectiles, rien de plus.

J'ai lu aussi que nos boulets avaient fait le plus grand mal au bastion du Mât et lavaient, je crois , presque démantelé.

Nous n'avons pas envoyé un seul boulet; nos embrasures mêmes ne sont pas dégorgées , afin de ne pas indiquer à l'ennemi l'emplacement de nos batteries, et ne pas risquer, avant l'ouverture du feu, des dégradations inutiles.

Le mystère dont on s'entoure est de toute nécessité, car les espions, cette lèpre de la société, rôdent dans l'ombre, quelque soin que l'on prenne à se garantir d'eux.

Aussi un pauvre chirurgien de l'armée anglaise a été, par son imprudence, victime de la sévérité ordonnée par la plus impérieuse nécessité. — Il

revenait de Kamiesh la nuit, au milieu de nos camps ; une des sentinelles placées sur le front de bandière lui cria : « Qui vive? au large ! » menaçant de tirer. — A quoi pensait le malheureux ? dans quelles réflexions profondes était-il plongé? — toujours est-il qu'il continua d'avancer sur le factionnaire sans répondre. Celui-ci fit feu, et l' étendit roide mort. C'est là, sans contredit, un triste événement, mais qui n'a pu modifier d'aucune façon la sévérité d'une consigne , sauvegarde de la vie de tous.

Je vous parlais d'espions tout à l'heure, et je vous avoue franchement que je ne comprends pas que le général en chef ait laissé dans le monastère de Saint-Georges les prêtres grecs qui l'habitent. Certes ils sont, je suppose, soumis à une active surveillance , mais quelle que puisse être cette surveillance, la multiplicité des bâtiments qui composent ce monastère, son voisinage avec la mer, ses communications avec les hauteurs de Balaclava m'inspireront toujours des craintes sérieuses, et je crois que, sans porter aucune atteinte à la religion dont le caractère sacré est inviolable , quel que soit le rite qu'elle professe , on eût pu faire reconduire à Sébastopol, ou sur tout autre point du territoire russe, ces yeux ennemis qui peuvent tout voir, ces oreilles ennemies qui peuvent beaucoup entendre.

La pensée qui nous a dominés en cette occasion

est noble et respectable , niais est-elle bien prudente ?

Il s'est passé du côté d'Inkermann le petit fait suivant, qui trouve ici tout naturellement sa place.

Du côté de la rive droite de la Tchernaïa, c'està-dire sur les pentes des ravins qui entourent et enveloppent pour ainsi dire la plaine , il y a un ancien couvent; son nom, je ne me le rappelle pas.

Après la bataille d'Inkermann, si fatale aux Russes, on détruisit le pont de bois qui traverse la rivière et sur lequel une partie des troupes en fuite avait passé pour rentrer dans la place. Afin d'empêcher que l'on pût rétablir ce pont et éviter ainsi l'arrivée de l'ennemi de ce côté, un petit poste a été placé sur une hauteur voisine pour observer le jour tous les mouvements possibles des Russes, et la nuit, écouter attentivement si quelque bruit n'indiquait pas un travail quelconque sur ce point.

Ce poste signala un bruit très-marqué de travailleurs , coups de pioche et autres venant du monastère, seul endroit habité dans ces ravins, le seul par conséquent d'où pût provenir le travail dénoncé par nos éclaireurs.

On envoya quelques bombes en signe d'avertissement. Le lendemain un parlementaire apporta des plaintes au sujet des bombes lancées contre le saint monastère , mais il fut répondu que la

prière, même la plus agréable à Dieu, n'avait pas besoin de tant de bruit autour d'elle , et que les moines , s'ils voulaient éviter ce petit inconvénient à l'avenir , devaient se réduire à prier en silence.

Cet épisode porte avec lui son enseignement.

Je n'ai pu , dans ma dernière lettre , vous parler que très à la hâte de l'engagement sérieux que nous avions eu avec les Russes dans la nuit du 22 au 23 mars. — C'est l'événement le plus grave et le plus important qui se soit passé depuis longtemps, puisque l'ennemi était arrivé au nombre de 10 à 12 000 hommes environ, avec le but bien arrêté d'envahir nos travaux les plus rapprochés et de les bouleverser en nous écrasant subitement par leur force numérique.

La loi que je me suis faite de me méfier de toutes les exagérations, de tous les enthousiasmes passagers , quel que soit le sentiment qui les inspire, ne m'a permis de vous raconter ce véritable drame que fort imparfaitement, car je vous écrivais au moment même où il venait de se passer ; les détails manquaient , les victimes gisaient encore sur le lieu du combat, et l'on ignorait encore réellement quelles étaient les pertes.

Aujourd'hui je suis à même d'entrer plus avant dans le cœur de cette nuit glorieuse pour nos armes , et qui a montré une fois de plus ce que

peuvent l'énergie et le bouillant courage de nos braves soldats.

L'ennemi , comme je vous l'ai écrit , je crois , s'avançait en trois colonnes épaisses sur le mamelon à l'extrémité duquel est la redoute Vittoria , et par conséquent en avant de celui que nous appelons le mamelon Vert. — La première de ces colonnes devait se jeter sur la droite de nos attaques près du ravin du Carénage. — La seconde devait prendre le centre de nos travaux en se dirigeant sur les embuscades qui avaient été disputées toutes les nuits précédentes, et sur lesquelles nous voulions établir une nouvelle parallèle en débouchant sur elles par une sape double debout. (Façon de cheminer rapide mais très-dangereuse et qui ne s'emploie que pour les petites distances. ; — La colonne de droite s'avançait par le ravin de Karabed-naia contre notre gauche.

Celle qui menaçait notre droite n'attaqua pas ; on ne sait ce qu'elle est devenue. Peut-être n'avaitelle été dirigée de ce côté que pour nous empêcher de dégarnir nos réserves de droite.

Les Russes se jetèrent avec des liurrahs impossibles à dire sur l'extrémité la plus avancée de notre cheminement de gauche. C'était un tumulte épouvantable de cris déchaînés , de hurlements inconnus. On eût dit une bande de bêtes fauves sortie tout à coup du sein des montagnes. — Trois fois ils revinrent à la charge, et trois fois repoussés par le

3e zouaves et le 11e léger, ils rétrogradèrent laissant une longue traînée de morts , tranchée sanglante en avant de nos travaux dont ils avaient à peine renversé les premières gabionnades et les sacs à terre les plus avancés.

Dans ces luttes corps à corps , le brave commandant Dumas , debout sur ces gabions , combattant le premier et le plus menacé de tous , eut la poitrine traversée d'un coup de baïonnette.

Ce fut alors que la dernière colonne ennemie , s'étant portée par hasard, plutôt que par inspiration du côté de l'extrémité droite des tranchées anglaises , la trouva garnie d'un très-petit nombre de défenseurs et put, en y pénétrant et en s'y établissant , nous enfiler à la fois de ses feux de flanc et par derrière ; mais bientôt deux compagnies de réserve du 11e léger s'élancèrent sur les Russes qui , refoulés dans le ravin , furent décimés à leur tour par nos feux croisés , et chargés à la baïonnette.

L'action dura environ deux heures : de onze heures à une heure du matin ; — action sanglante, terrible, et les premiers rayons du jour vinrent éclairer le terrain où gisaient des monceaux de cadavres , restes palpitants encore qui attestaient l'énergie de la défense et les inutiles efforts des masses ennemies.

Au milieu de cette sinistre obscurité, que de luttes terribles, énergiques, que de drames in-

connus , dont les derniers cris du combat emportent la trace avec eux !

Ainsi, un capitaine du 3e zouaves avait reçu déjà plusieurs blessures d'armes blanches ; il luttait contre un soldat russe. Pendant que de la main gauche il écarte la baïonnette prête à le traverser, et qu'il renverse son ennemi d'un coup de sabre, un autre soldat lui applique le canon de son fusil sur la tempe et fait feu ; par un hasard inappréciable, la balle glissa sur le front en entamant seulement les chairs ; mais la commotion fut terrible et le capitaine tomba ; plusieurs coups de baïonnette le frappèrent à la fois , puis le croyant mort, on le laissa là,

Il resta sans mouvement, mais quelques instants après, ayant repris connaissance, il se traîna vers nos tranchées, enseveli pour ainsi dire à moitié sous les cadavres, à moitié sous les sacs de terre bouleversés ; et ce fut là qu'on le retrouva tout sanglant, lorsque les Russes refoulés eurent abandonné le terrain.

Je terminais ma lettre en vous disant qu'un armistice avait été accordé ; il a eu lieu le 24, de midi à cinq heures.

On a compté, m'a-t-on assuré, plus de 400 cadavres russes restés sur le terrain, et l'on sait avec quel soin ils enlèvent toujours, autant qu'ils le peuvent, leurs morts et leurs blessés ; il faut donc estimer à près de 600 le nombre des tués, et par con-

séquent à 1800 environ celui des hommes hors de combat. — Je parle ici des appréciations calculées sur les règles habituelles en pareille circonstance. — Le chiffre officiel de notre côté est 495, sur lesquels figurent les morts pour 104.

Nous avons à déplorer la perte de plusieurs officiers.

Les plus sensibles sont celles du commandant Dumas et du commandant Banon, toujours les premiers à s'élancer à la voix du danger.

Vous parlerai- je du colonel Janin? « — Il était magnifique à voir, me disait hier le général Bosquet en me racontant les détails de cette brillante action ; il avait cinq blessures, tant de balles que de pierres dont les Russes se servent beaucoup dans leurs attaques, et à travers le sang qui couvrait son visage, on voyait briller son regard mâle et énergique ; il ne quitta pas le combat et resta dans la tranchée jusqu'au jour , essuyant seulement de temps à autre du revers de sa main son sang qui coulait. »

Je me suis rendu à cet armistice, qui des deux parts avait attiré beaucoup de monde.

Jamais je n'ai assisté à une scène qui m'ait plus vivement impressionné. C'était un cruel et triste spectacle, mais solennel dans sa tristesse, ayant un de ces aspects saisissants qui se gravent à la fois dans le cœur et clans la pensée.

A midi les clairons sonnèrent cessez le feu; les

sonneries se répétèrent dans les deux camps ; on hissa le drapeau blanc, et aussitôt de tous côtés apparurent en [ace de nous des multitudes dentelant l'horizon comme une forêt vivante, puis sortirent des batteries, des embuscades, des épaule ments, sortirent les soldats russes comme dîme fourmilière humaine.

Tous étaient sans fusils, et descendaient du mamelon Vert sur le terre-plein où avait eu lieu l'engagement de la nuit.

A un signal donné par leurs chefs, nos soldats franchirent aussi le revers extérieur des tranchées. — En tète étaient le général Brunet, les officiers de service, ainsi que plusieurs généraux qui s'étaient rendus sur le lieu de l'armistice. Les soldats portaient des brancards, et ce cortège silencieux et grave s'avança sur le lieu où gisaient les cadavres des deux nations (car l'endroit où avait eu lieu l'attaque contre les Anglais était un peu plus loin sur la gauche, et eux aussi , accomplissaient le même devoir).

Les officiers se saluèrent, et les Russes y mirent une affabilité marquée.

Alors ce devint un pêle-mêle qui jamais ne s'effacera de mon souvenir.

Les soldats confondus entre eux cherchaient dans ce champ des morts ce qui appartenait à chacun : les Français rendant aux Russes les corps dos leurs ; les Russes apportant aux François ceux de

leurs frères d'armes ; les brancards se dirigeaient dans toutes les directions, chargés de leurs tristes fardeaux, et chacun s'en allait soulevant un cadavre pour regarder un visage ; alors on entendait des noms que les soldats prononçaient à demi-voix. — C'est ainsi que fut retrouvé au milieu de tous le corps du commandant des zouaves Banon, que j'ai vu étendu avec une balle dans la poitrine , côte à côte avec un jeune sous-lieutenant qui sortait de Saint-Cyr, et qui, dans cette fatale nuit, montait sa première garde de tranchée. — Pauvre jeune homme ! la mort l'avait frappé sans ôter à son pâle visage la douce expression de la jeunesse; on eût dit qu'il dormait et qu'en le touchant de la main il allait se réveiller. — Nos braves soldats qui avaient succombé, étaient rapportés dans nos tranchées ; les Russes réunissaient en tas leurs morts derrière la plus grande de leurs embuscades, et de minute en minute on voyait s'élever ce funèbre monticule.

Pendant ce temps, des conversations s'échangeaient entre les officiers; on s'entretenait même du siège et de ses différents épisodes.— Certes celui qui fût venu au milieu de ces groupes, sans jeter les yeux sur le triste spectacle qui se passait autour de lui, n'eût pu croire que c'étaient des ennemis que réunissaient par hasard quelques heures d'armistice.

Ensuite on établit une ligne à vingt-cinq ou

trente pas environ en dehors de nos cheminements, sur le lieu même de Faction, et des sentinelles sans armes placées sur cette ligne empêchèrent dès lors de la dépasser. — A l'extrémité il se forma deux groupes, l'un d'officiers russes, l'autre d'officiers français ; on s'interrogeait mutuellement sur les blessés et sur les prisonniers ; — c'est ainsi que l'on apprit que le capitaine Letor de Crécy avait été amputé d'un bras à l'hôpital de Sébastopol, et qu'il avait en outre reçu une balle dans la cuisse et un coup de baïonnette dans la poitrine.

J'ai soulevé bien involontairement un incident assez singulier.

Comme je vous l'ai dit, une ligne de séparation venait d'être formée , et chacun de son côté continuait en silence son triste travail.

Devant moi, il y avait un groupe d'officiers russes que dominait un cosaque à cheval ; le cheval était beau, le costume pittoresque. — Je tirai de ma poche le petit calepin sur lequel je réunis sans ordre les notes écrites et les notes dessinées, toutes deux servant à arriver au même but, les unes au souvenir des faits, les autres à celui des lieux où ces faits se sont passés; je me mis debout à dessiner ce groupe, qu'éclairait en ce moment un riche rayon de soleil. J'avais à peine tracé quelques coups de crayon , que mon cosaque à cheval gesticule et quitte sa place, ce qui me contrarie fort; mon groupe se dissout comme par

enchantement ; c'est un tumulte étrange auquel je ne prends pas garde dans le premier moment.

Mais un officier français accourt vers moi, et me crie :

« — Que faites-vous donc?

« Moi , rien de bien intéressant.

« — C'est très-grave,

« — Quoi ! repris-je fort innocemment en fermant mon album devenu inutile.

« — Il est défendu de prendre aucun plan.

« — Dieu m'en garde ! J'essayais de dessiner un groupe qui était devant moi.

« — J'en suis convaincu, me répondit l'officier fort poliment; mais ces messieurs, ajouta-t-il en me montrant les Russes, me paraissent très-susceptibles à cet endroit. .

« — Je vais faire cesser leur susceptibilité. »

Et, m'approchant d'eux, je leur montrai mon carnet, sur lequel il y avait le commencement informe de deux capotes russes.

L'officier auquel je m'adressai me répondit fort affablement qu'il me croyait très-bien sur parole, me dit de continuer mon dessin, si cela m'était agréable, et me parla de notre journal l'Illustration.

Je le remerciai ; je mis mon carnet dans ma poche et je m'éloignai de quelques pas pour faire cesser cet incident.

En attendant le général de Salles, qui m'avait

fort obligeamment permis de l'accompagner, je marchai sans but sur ce sol encore rougi de sang, que jonchaient tout à l'heure encore les cadavres entassés, et où je ne pouvais faire un pas sans fouler aux pieds quelques débris appartenant aux Russes : casquettes , gibernes brisées , fourreaux de sabre, gants sans doigts. — Au milieu de tous ces objets épars, lambeaux arrachés au combat, je ne pus en découvrir un seul provenant d'un soldat français.

A l'heure dite , les drapeaux blancs étaient enlevés , et la fusillade recommençait des deux parts vive, impétueuse, infatigable, tandis que les batteries lançaient dans les airs leurs projectiles avec un bruit retentissant.

Page 1