‹ Cinq mois au camp devant Sébastopol;Chapitre 22 sur 26 · DIX-SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME LETTRE

Devant Sébastopol, 24, 25, 26 avril.

Nous voilà de nouveau retombés clans l'attente; les opérations ont repris leur monotonie , leur marche régulière; plus d'émotions imprévues, plus d'impressions fiévreuses. — Notre artillerie parle si peu, que son langage ressemble presque au silence ; pendant des heures entières elle se tait , et c'est à peine si de loin en loin on entend le sifflement mat et sourd d'un boulet qui traverse l'espace.

Ce silence est grave, j'ai peur qu'il ne remonte le moral de nos ennemis. — Quant à moi, je n'y vois que les résultats ou les conséquences impérieuses du siège irrégulier que nous avons entrepris.

Depuis le premier jour, je vous ai dit : « L'opinion publique se trompe grandement en traitant si légèrement Sébastopol; ce n'est pas un siège, ce sont vingt sièges qu'il faudra faire, en enlevant tour à tour cette série de collines fortifiées qui entourent, protègent et défendent la ville. »

Les Russes ont employé les jours et les nuits à se fortifier, convaincus qu'ils ne peuvent nous résister, si une fois nous les approchons. — Terrifiés devant le choc irrésistible de nos baïonnettes , instruits par les champs de bataille de l'Aima et d'Inkermann, que si l'on en vient à combattre pied à pied , quelque nombreuses que soient leurs cohortes, nos soldats y feront vite de sanglantes trouées, ils ont tourné tous leurs efforts, toutes leurs pensées vers la défense; ils ont élevé de triples murs d'airain; ils ont multiplié les fossés, les trous de loup, les abatis, les obstacles de toute espèce. — Et pourtant nous approchons, nous approchons sans cesse; nous avons de vastes entonnoirs à 70 mètres du bastion du Mât; nous construisons de nouvelles batteries dans l'intérieur de nos travaux les plus avancés; nous cheminons sous le feu incessant de leur mitraille.

C'est un des plus beaux, des plus dramatiques spectacles que vous puissiez imaginer.

Voyez, la nuit vient, aussitôt nos travailleurs s'avancent un à un sur le tracé du génie; ils se courbent, ils rampent, ils travaillent avec les pioches ou avec les mains ; si quelque bras cesse de travailler dans l'ombre, c'est qu'une balle l'a frappé, c'est que la mitraille, en passant, l'a broyé; car le bastion du Mât vomit d'instants en instants sa pluie de feu sur ces audacieux soldats.

En avant, à 40 pas environ, voyez-vous encore

des lignes noires; ce sont des compagnies couchées ventre à terre , qui guettent l'ennemi , immobiles , attentives, le fusil prêt à faire feu, la main prête à frapper, protégeant le travail. — Si l'ennemi, que cachent les ondulations du terrain, apparaît, alors cette ligne noire devient un mur vivant qui se lève tout à coup. La fusillade s'engage; les travailleurs se replient dans la parallèle pendant que les bataillons de soutien accourent; et l'ennemi, qui n'ose affronter un choc corps à corps, inutile et meurtrier, se retire dans le fond du ravin où l'on entend le tumulte et les cris des bataillons de réserve qui excitent les soldats au combat.

Quand tout péril a disparu, le mur s'affaisse, semblable à ces ombres passagères de la nuit que projette le vol d'un nuage aux pâles clartés de la lune, et le travail recommence, pendant que la mitraille à laquelle l'ennemi a donné le signal par un long son de trompe, lance ses bordées de projectiles.

Ainsi de toutes les nuits, qui pour vous là-bas sont si calmes, si paisibles.

Mais ne plaignez pas ceux qui combattent, car les émotions de la guerre sont nobles et puissantes; chaque jour elles ont leur aspect nouveau , leur poésie nouvelle , elles développent les instincts généreux , les caractères élevés ; elles parlent un langage que nul autre ne peut tenir au cœur humain.

Le dédain de la mort, le dévouement à la chose

commune grandissent l'homme presque à son insu ; la fragile unité disparaît devant la puissance des masses, les rangs se serrent, les mains se tendent, et chaque soldat devient un héros.

Dans la nuit du 22 au 23 , les Russes avaient élevé quatre nouvelles embuscades. — On résolut de les enlever la nuit suivante.

Elles le furent avec cet élan, cet entrain de nos soldats qui se lancent au pas de course ; à vingt pas du but une fusillade les accueille, quelques-uns tombent, les autres arrivent. — Les Russes lâchent pied; c'est une tactique, vous le savez, dont ils ne se départissent jamais ; mais sur le nombre , plusieurs sont enveloppés et tués dans l'intérieur même des embuscades que les travailleurs se mettent en mesure de détruire et de combler. Les pierres et les terres bouleversées enterrent pêlemêle ces cadavres chauds encore ; ils disparaissent sous les ruines amoncelées.

Alors, des parapets, du fond des ravins, partirent des hurrahs et des fanfares ; les tambours battaient la charge; ce devint un tumulte impossible à décrire et trois colonnes gravirent les escarpements.

Nos bataillons les attendirent, et une fusillade des plus violentes s'engagea pendant près d'une heure, les Russes, selon leur habitude, se tenant à 60 ou 70 mètres.

Du Clocheton où j'étais, je ne puis dire les tristes

impressions que nous ressentions, en écoutant, penchés sur notre gabionnade , ce bruit du combat et ces cris tumultueux que l'écho nous apportait.

Parfois l'horizon s'éclairait ; puis tout redevenait sombre , les cris se taisaient , la fusillade seule parlait ; — ce n'étaient plus des coups de fusil isolés, mais des feux de peloton qui se succédaient, comme ces éclats répétés et retentissants du tonnerre.

Avec quelle impatience nous attendions des nouvelles!... pas un seul planton n'arrivait.

Enfin nous vîmes un groupe s'approcher ; en un instant nous étions tous auprès de lui.

C'était un brancard que l'on portait. — Avant que nous eussions dit un mot , une tête se souleva; elle était marbrée de sang.

« Tout va bien ; tout va bien », nous dit une voix; puis la tête retomba et le brancard continua sa marche.

Tout allait bien en effet ; les embuscades étaient rasées.

Mais le lendemain à la pointe du jour, protégés par leur artillerie, les Russes en avaient élevé six autres.

Depuis la nouvelle ouverture du feu, je tiens un journal de toutes mes impressions ; jour par jour j'y relate les événements, les épisodes, avec les attachantes péripéties de leur actualité. Peut-être ce journal écrit par un homme lancé tout à coup

au milieu d'une vie qui n'est pas la sienne, et mêlé à tous ces drames de guerre, sera-t-il curieux. Il complétera ces lettres, pour lesquelles je vous demande pardon , car elles sont écrites à la hâte comme elles doivent l'être pour rester vraies ; ici la réflexion tuerait la réalité, et je me trouverais peut-être, à mon insu, entraîné à substituer ma personnalité au récit confus sans doute, mais exact, des faits dont je suis chaque jour le témoin.

Depuis que nos travaux se rapprochent des ouvrages de l'ennemi, et que nous occupons le Cimetière, dont une des extrémités était le lieu désigné pour les parlementaires, toutes communications de ce genre ont été supprimées ; car elles pouvaient avoir de graves inconvénients , et, en permettant à l'ennemi de jeter un regard investigateur sur nos nouveaux cheminements, lui faire connaître la force numérique de nos gardes de tranchées sur tel ou tel point.

Par conventions réciproques , en date du 24 de ce mois , il a été entendu que les échanges de parlementaires se feraient désormais par voie de mer.

« Les seules relations (dit cette convention) qui pourront s'établir à l'avenir entre l'assiégé et nous, seront celles que nécessitera l'inhumation des morts, lorsqu'il s'en trouvera en avant des lignes. »

Voici le petit incident qui a donné lieu à cette décision.

A la suite d'une attaque, en date du 17 avril,

un parlementaire russe vint demander, au nom du gouverneur Osten-Sacken, une suspension d'armes pour enterrer les morts des deux nations qui étaient en avant des lignes.

Le général en chef ne crut pas devoir obtempérer à cette demande ; car cela devait se passer en avant du bastion du Mât, dont nous ne sommes plus éloignés que de 70 mètres, et il était très -important que les Russes ne pussent pas apprécier où en étaient nos travaux sur ce point. — Certes , c'était triste de ne pouvoir donner la sépulture aux braves qui avaient succombé , mais l'intérêt de tous le commandait et le nombre des morts était très-minime.

A la suite d'un malentendu, cette suspension d'armes refusée fut accordée par le colonel de service sur ce point.

Grande fut , vous pensez bien , la colère du général en chef, grande l'irritation du général Pélissier. Le colonel devait être sévèrement puni. Mais parmi les morts on recueillit un blessé. — Toute la colère du général Pélissier est tombée à cette nouvelle, et il écrivit au général en chef :

« Je n'ai pas le courage de punir une faute qui a sauvé la vie d'un homme. »

Hier, 27, a eu lieu la revue du 2e corps ; elle a été magnifique : nos soldats étaient dans une tenue irréprochable; les zouaves, avec cette allure qui leur est propre, ce pas rapide, ce costume

étrange, ces visages rudes et basanés; la garde impériale, cette nouvelle venue, qui a déjà payé dans nos tranchées son tribut de dévouement et de sang, toutes nos troupes, fières, hautaines, résolues, rien , je vous assure , ne manquait pour donner à cette revue un aspect à la fois pittoresque, poétique et solennel.

La solennité, c'était la guerre; — c'étaient ces hommes défilant devant leur général en chef comme en un jour de parade , et qui deux heures après allaient s'embusquer à 100 mètres de l'ennemi sous le feu de sa mitraille, sous la grêle de ses balles.

Le côté pittoresque et poétique, c'était lord Raglan , à la gauche du général Canrobert , et , à sa droite, lord Radcliffe, l'ambassadeur de S. M. britannique à Constantinople , puis lady Radcliffe à cheval; et, dans une calèche attelée de deux chevaux , miss Radcliffe et la femme d'un colonel de hussards anglais, jeune femme au teint pâle, aux yeux noirs, qui souriait doucement au milieu de cet appareil de guerre, et qui, nonchalamment étendue, semblait ne pas entendre le canon qui tonnait si près d'elle. — Le visage d'une femme est comme un rayon de soleil.

Au milieu de l'état-major on voyait aussi plusieurs amazones anglaises, et sur l'encolure de leurs chevaux s'appuyaient déjeunes officiers, qui causaient joyeusement.

Mettez à côté de cela la figure pâle, maigre et triste de lord Radcliffe, qui relève à peine d'une dangereuse maladie, son attitude immobile et pensive en contraste avec l'allure militaire de ces masses qui s'agitent, et tout près de lui la physionomie ouverte, martiale du général Canrobert, qui , son chapeau de commandement à la main , salue les drapeaux de la France, et vous aurez l'ensemble de ce tableau dont les nuances variaient à l'infini.

Sans doute ceux qui liront ces lettres , si jamais elles sont publiées, ne comprendront peut-être pas ce qui m'a frappé dans cette journée. Mais ici, tout ce qui n'est pas la guerre elle-même frappe et émeut; c'est comme un écho de la vie que l'on a quittée. — Et puis, faut-il le dire? — Si loin Je ses affections, de son foyer, de son pays, parfois la pensée devient tout à coup triste, et elle se rattache facilement aux moindres branches qui s'inclinent vers elle.

Le général Canrobert , en passant devant le front des troupes au pas de son cheval , parlait presque tout le temps aux soldats. — Il s'est arrêté devant un qui avait la médaille et la croix d'honneur, et il lui a tendu la main en se retournant vers les généraux qui l'accompagnaient, pour désigner à leur attention ce soldat doublement récompensé.

Puis après, il a réuni les officiers de chaque division.

« — Remerciez , leur a-t-il dit , vos braves soldats au nom de la France, au nom de l'Empereur, Dites-leur que lorsque la France et l'Angleterre réunies mordent quelque part , elles enlèvent le morceau. — Dites -leur aussi que dans douze ou quinze jours 35 à 40000 de leurs compagnons, de leurs frères d'armes, viendront prendre part à leurs travaux , à leur gloire , à leur fatigue ; alors nous irons frapper à la porte ou à la fenêtre de Sébastopol, et il faudra bien que l'une ou l'autre s'ouvre. »

En assistant à cette revue , je me rappelais le récit de ces grandes revues que passait l'Empereur Napoléon sur le champ de bataille , et que , dans mon enfance, mon père, vieux général, me racontait toujours avec émotion. — Le canon grondait encore à l'horizon comme je l'entendais ici; les soldats passaient en criant : « Vive l'Empereur ! » comme je les entends aujourd'hui, et il y avait tout autour de cette vaillante multitude ce souffle de guerre, que je sens frémir et s'agiter auprès de moi.

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