DIX-HUITIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, 30 avril.
De graves événements se sont passés depuis ma dernière lettre, car nous sommes arrivés à une période du siège qui ne peut manquer d'être dramatique et surtout définitive.
Le moment de la solution approche; chaque jour porte en soi sa menace et son combat. — Hier nous établissions des entonnoirs près du bastion du Mât, ou bien nous occupions le Cimetière par un cheminement audacieux : — aujourd'hui, c'est le bastion central que nous prenons à partie en nous emparant d'un ouvrage important que les Russes avaient élevé à 100 mètres de nos parallèles.
Cet ouvrage formé du reliement de plusieurs embuscades était devenu un réduit fermé de tous côtés, communiquant avec un des saillants du bastion central ; des petits mortiers y avaient été apportés , des travaux considérables s'y exécutaient pour préparer l'emplacement de batteries, dont le tir ne pouvait manquer de nous devenir trèsmeurtrier. — Mais, placés sous les feux croisés des
deux bastions , pourrions-nous nous y maintenir , en admettant que nos vaillantes troupes enlevassent cette position sous une pluie de mitraille ?
La situation était grave, difficile , périlleuse dans le présent, terrible peut-être dans l'avenir. Aussi les avis étaient partagés ; on voulait , et on ne voulait pas.
Des conférences se tenaient depuis deux jours chez le général Pélissier, commandant le premier corps, et le général en chef répondait : «non, » et voulait faire enlever cet ouvrage seulement quand l'arrivée des renforts permettrait de tenter une action décisive.
Personne n'a porté à un plus haut degré que le général Canrobert la crainte de verser le sang du soldat. Comme il le répète souvent , l'armée c'est sa famille , les soldats sont ses enfants.
« — Ils vous aiment, lui disait l'autre jour un général, parce qu'ils savent que vous les aimez.
«.— Oui, répondit le général en chef d'une voix pensive, je les aime beaucoup, je les aime.... trop, peut-être. »
Les Russes ont une qualité incontestable, c'est une activité audacieuse et infatigable; — en une nuit ils ont bouleversé un terrain et élevé une redoute. On les voyait travailler sans relâche et la nuit et le jour.
Il fallait agir. — On a agi.
1er mai. — A une heure, le général Pélissier recevait du général en chef l'autorisation de faire enlever ces positions.
Et aussitôt toutes les dispositions se prenaient pour que cette audacieuse entreprise eût lieu le soir même.
Les documents officiels vous diront les faits principaux de cette attaque confiée à l'énergique valeur des soldats, à l'infatigable courage des travailleurs, à ces baïonnettes qui traversent les feux croisés de la mitraille pour arriver au pas de course sur les poitrines de l'ennemi ; mais ce que ne vous diront pas ces documents, ce sont les épisodes de ce glorieux drame.
Je vais essayer d'en retracer quelques-uns.
La direction de l'opération avait été confiée au général de Salles qui avait sous ses ordres les généraux Bazaine et Lamotte-Rouge.
Dans la journée, ces trois généraux, le général en chef et le général Rivet, ainsi que le général Dalesme et le général Lebœuf , avaient visité les tranchées.
A cinq heures , les troupes commandées et les travailleurs arrivèrent au Clocheton , et se massèrent sur divers emplacements.
Il y avait ce mouvement, cette agitation, ce bruit de voix , ces allées et venues qui indiquent et précèdent les événements importants ; les ordres arrivaient d'heure en heure, les offi-
ciers de service donnaient à chacun ses instructions, désignaient les emplacements. Peu à peu, les troupes partirent une à une , et quand la nuit vint, tout ce monde, tout ce bruit, tout ce tumulte avaient disparu, la maison du Clocheton était redevenue calme, silencieuse, et les premières clartés de la lune éclairèrent le groupe des officiers généraux entourés de leurs étalsmajors.
Au milieu de ce groupe était le général de Salles.
« — Je crois, messieurs, dit-il, qu'il est temps. »
Et il se dirigea vers les tranchées.
Moi je serrai la main à mes amis de quatre mois qui étaient déjà pour moi de vieux amis, d'excellents camarades, je leur souhaitai bonne chance, et plus ému certainement qu'ils ne Tétaient, j'attendis.
Il est dix heures et demie. — La fusillade retentit comme un long déchirement; les coups de canon, les bombes, les obus, se croisent, sifflent, bondissent. — La lune calme et belle jette une clarté si grande que je puis écrire mes notes sur Féminence où je suis assis, le cœur serré par l'émotion , les mains tremblantes.
Jamais il ne sera donné à un homme d'assister à un plus magnifique, plus terrible, plus éblouissant spectacle.
De tous côtés ce sont des éclairs rapides comme
la pensée , des étincelles qui se multiplient à l'infini, des traînées de feu qui s'élèvent, s'enlacent et paraissent elles-mêmes, menaçantes et furieuses, vouloir se battre et s'étreindre. — Tout est combat sur la terre et dans l'air. — On dirait parfois un immense incendie ; il s'éteint, il renaît ; il semble entr'ouvrir la terre pour s'y plonger, déchirer la voûte du ciel pour s'y perdre. Au milieu de cette tempête de canons et de fusillades , on entend parfois s'élever des clameurs qui disent , qu'il y a des êtres vivants là-bas , au milieu de cet orage de feu.
Près de trois quarts d'heure se passent.
Il y a au Clocheton un officier d'ordonnance du général en chef qui attend : le général est à son observatoire, écoutant l'écho de cette mêlée furieuse.
La fusillade et la canonnade continuaient.
Il est onze heures trois quarts ; le général Rivet, chef d'état-major du premier corps , arrive. Il apporte les premières nouvelles.
L'ouvrage russe a été enlevé par nos troupes avec un élan irrésistible , après une lutte corps à corps et à la baïonnette. — Le général ramène deux prisonniers.
— « Tout va bien , dit-il , nous sommes établis dans les positions qu'occupait l'ennemi il y a une heure ; le génie commence ses travaux , assurez au général en chef que nous ne lâcherons pas pied. >»
Et il s'éloigne au galop de son cheval.
Ces lignes , que j'emprunte au journal que je tiens jour par jour, ont été écrites sous l'émotion de cette heure de combat, qui a vu de part et d'autre tant de sang versé.
La fusillade redouble, les coups de mitraille criblent l'air, puis cessent tout à coup : il doit y avoir de la part des Russes un retour offensif. — Rien n'est cruel comme cette incertitude , comme ces minutes plus lentes que des heures , pendant lesquelles la pensée impatiente et fiévreuse veut donner une voix humaine à ce bruit immense qui remplit les échos.
Cloué à la même place, devant ce spectacle de destruction, je suis de toute la puissance de mon intelligence les phases du drame qui se joue làbas.
Que s'était -il passé? — Que se passait -il? Le voici :
L'attaque s'était portée sur trois points.
La légion étrangère sur la gauche , — le 46e au centre , — le 98e à droite.
Le général Bazaine commandait la légion étrangère.
Le général Lamotte-Rouge le 46e et le 98e.
Les troupes agissantes sont rangées dans les tranchées. — Les compagnies qui doivent s'élancer les premières sont montées sur les gradins de fusillade , les baïonnettes basses , appuyées sur le para-
pet, immobiles, silencieuses, attendant le signal. — Celles qui doivent les suivre sont rangées en arrière.
Le général de Salles a présidé à leur placement, et va s'établir au point le plus rapproché , dans la batterie 40.
Le signal est donné.
Aussitôt, des trois points différents, les soldats escaladent les parapets , les officiers en tête ; ils marchent sur l'ouvrage ennemi au pas de course ; mais sans tirer un coup de fusil. — A peine ont-ils fait quarante pas qu'ils sont assaillis par un feu de mousqueterie sur toute la ligne ; les officiers y répondent par le cri : « A la baïonnette ! » qui passe de bouche en bouche , de rang en rang.
En un instant toutes les compagnies sont arrivées sur la gorge même de l'ouvrage et se précipitent dans l'intérieur.
Les Russes résistent un instant. Leurs officiers les animent au combat , se jetant les premiers audevant de nos soldats et combattant avec une admirable bravoure. — Inutile courage ! nos ennemis , attaqués à la fois de tous côtés , essayent de se reformer en carrés sur la gauche , dans une espèce de place d'armes ; mais la légion étrangère est là qui se jette au milieu d'eux, les écrase et les égorge.
Terrifiés , ils fuient en désordre vers le bastion central.
Nous nous élançons à leur poursuite , jusque dans le fossé de la lunette qui couronne le bastion; — animés d'un courage insensé, les soldats se cramponnent aux escarpements et veulent les escalader, oubliant qu'ils sont à peine quelquesuns ; mais de tous côtés des fougasses éclatent dans le fossé et les renversent en bouleversant les terres; ils reviennent où ils eussent dû s'arrêter, laissant des cadavres qui disent à l'ennemi que le pied français a laissé sa trace sur les parapets d'un de leurs bastions.
Il serait trop long de vous raconter les dramatiques épisodes qui ont signalé ce combat. — Un surtout a été étrange et superbe à la fois. — J'en tiens le récit du général Bazaine.
Des officiers de la légion étrangère se sont tout à coup , dans la tranchée en arrière de l'ouvrage , trouvés en face d'officiers russes au nombre de quatre ou cinq. — Ceux-ci ne voulaient pas abandonner le terrain et restaient là, appelant des soldats qui ne les écoutaient plus. • — La clarté de la nuit était splendide. — Les officiers des deux armées se reconnaissent , se devinent , et alors dans ce boyau étroit s'engagent de véritables duels, chaque officier contre un officier ; mais quelques secondes s'étaient à peine écoulées qu'une mêlée furieuse débordait de tous côtés ; les soldats ivres de combat escaladaient les épaulements , et bientôt ce ne furent que des cadavres couchés à terre. —
Un seul des officiers put être sauvé et porté blessé à l'ambulance.
Sur tous les points l'ennemi avait disparu, mais son artillerie vomissait sur nous une pluie de mitraille et de boulets.
Nos compagnies établies sur cinq rangs, couchées, la baïonnette en avant, attentives au moindre mouvement, gardent notre nouvelle conquête, et protègent le travail du génie qui s'occupe avec ardeur à couvrir la position en plaçant des gabions sur le tracé arrêté à l'avance.
Trois fois l'ennemi a tenté des retours offensifs et trois fois ses essais impuissants ont été repoussés.
Épouvantés de cette attaque audacieuse , imprévue, ils se contentent, à quarante ou cinquante pas, de nous cribler de balles , mais immobiles sous ce feu , selon les ordres qu'elles ont reçus, les compagnies ne bougent pas , les bataillons de soutien seuls placés à l'extrême limite de nos tranchées se portent en avant à la hauteur de l'ouvrage que nous occupons, et, attendant de pied ferme, répondent à ce feu par une vive fusillade. — C'est sans nul doute ce que les Russes espéraient; aussi de tous les côtés la mitraille fait son jeu, mais le tir des pièces ne peut être réglé, car le jour n'a pas encore paru et les projectiles sifflent au-dessus des têtes sans atteindre beaucoup de monde..
C'est là , comme partout , que se montrent en-
core notre héroïque valeur, notre inébranlable volonté.
Les uns acceptent la mort sans jeter un cri, sans se défçndre , car leur chef leur a dit : « Ne bougez pas, ne tirez pas, attendez. » — Les autres, ayant abandonné le fusil pour la pioche et la pelle, travaillent actifs, résolus, sans seulement regarder le frère d'armes qui tombe à leurs côtés. — Lutte plus admirable encore que celle dont je viens de vous retracer les saisissantes péripéties.
Au point du jour la gabiormade relie l'ouvrage à notre parallèle : — ce n'est encore qu'un travail imparfait, mais derrière lequel les soldats peuvent opérer leur retour en se courbant à terre , derrière lequel aussi le génie peut continuer l'amélioration de son cheminement ; mais d'instants en instants des boulets viennent briser les gabions, renverser les terres, enlever les travailleurs. — C'est un duel pied à pied de l'homme avec le canon.
Trois compagnies d'élite occupent seules pendant le jour la nouvelle position.
Tel est le récit de cette nuit du 1er au 2 mai.
C'est un beau succès , moral et matériel et qui nous avance aussi audacieusement sur le bastion central, que nous l'étions déjà devant le bastion du Mat , mais il nous a coûté d'intrépides chefs, de vaillants soldats.
En tête de tous, le brave colonel Viennot de la légion étrangère, qui voulut se jeter en avant au plus fort du danger, malgré les prières du général Bazaine.
C'est un des premiers brancards qui arrivent au Clocheton, à ce centre perpétuel de la vie et de la mort. — Une balle lui a traversé la tête, sans jeter une goutte de sang sur cette belle et martiale figure qu'entoure un réseau de barbe blanche. Ses deux bras sont croisés sur sa poitrine : la mate pâleur de ses traits dit seule que c'est la mort et non le sommeil. A peu de distance on apporte le commandant Julien , le capitaine Dubosquet du 46e, tous deux frappés à mort. — La légion étrangère seule, sur dix-huit officiers, en a eu quatorze hors de combat. Mais le jour montre le sol jonché de cadavres russes sur le terre -plein et le long des fossés de leur propre ouvrage. Neuf petits mortiers sont en notre pouvoir avec un grand nombre de fusils et d'outils de toute espèce.
Pendant la matinée qui a suivi, le feu s'est un peu ralenti, — Le bronze , comme les hommes, se fatigue à la fin.
Mais tout à coup, vers trois heures et demie, la canonnade recommence terrible et furieuse.
Je revenais de voir le général Feray. — Plus de doute, la bataille recommence cette fois en plein jour.
J'étais arrivé à la hauteur de l'observatoire du
quartier général, et je fus encore témoin d'un de ces spectacles immenses et splendides...
C'était le même tableau que la nuit précédente , mais avec le soleil, le ciel bleu, et ce mouvement agité de la vie, que la clarté du jour porte en soi. — C'était le combat avec les horizons éclairés , la ville se dessinant dans le fond, la mer bleue, les montagnes se tordant en ravins, les travaux des ennemis, les batteries armées, nos lignes de tranchées animées et flottantes, le long mur de la Quarantaine déchiré par notre artillerie; tout cela, légèrement voilé par un brouillard qui monte graduellement de la terre au ciel, au lieu de descendre du ciel sur la terre.
On ne voit pas les jets de feu, les éclairs enflammés; mais on devine à ce chaos terrible de bruit que le combat fait fureur. — Puis ce brouillard de poudre devient un nuage blanc, mat, épais qui enveloppe l'horizon tout entier, cachant la terre, cachant la mer, ne laissant de lumineux et d'éclairé que le ciel vers lequel montait ce grand holocauste humain.
Autour de moi des officiers à cheval et des officiers à pied qui se massaient par groupes sur le mamelon et écoutaient silencieux.
Je lançai mon cheval à son galop le plus rapide et je courus au Clocheton.
De tous côtés sur les flancs des ravins , je voyais accourir les compagnies au pas gymnastique. —
Un clairon, monté sur le sommet le plus élevé d'un retranchement, sonnait le rappel; le major de tranchée donnait ses ordres et distribuait les renforts qui un à un disparaissaient courant au combat.
Là, on ne regardait pas, on n'écoutait pas, on agissait.
Les Russes venaient de tenter une sortie contre la position que nous leur avions enlevée la nuit précédente.
Depuis le 5 novembre , c'était la première fois que l'ennemi nous attaquait le jour, ce qui prouvait l'importance immense qu'il attachait à cet ouvrage.
Ils avaient débouché par une issue à gauche de la lunette du bastion central, courbés à terre, marchant en une seule colonne. — Protégés par les ondulations du terrain, ils purent, sans être aperçus, arriver presque contre les parapets derrière lesquels nos compagnies étaient couchées. Ce retranchement est tellement près du saillant du bastion, que chaque mouvement se voit et que toute sentinelle qui passait la tête au-dessus du faible épaulement était frappée d'une balle.
La première qui les aperçut poussa le cri d'alerte : mais les Russes étaient déjà dressés contre le parapet, n'osant pas s'élancer de notre côté, mais assaillant à la fois nos soldats de coups de fusil, de coups de pierres, de coups de crosse.
Ceux-ci supportent ce choc inattendu sans faiblir; ceux qui n'ont pas eu le temps de prendre leurs armes rendent coup pour coup , pierre pour pierre, frappant l'ennemi avec les pioches et les pelles qui étaient sous leurs mains, combattant à la fois comme des soldats et des travailleurs.
Mais déjà deux compagnies de voltigeurs de la garde et une compagnie du 5e bataillon de chasseurs à pied se sont élancées en avant au pas de course, à travers la canonnade.
La lutte fut terrible, mais courte; — les voltigeurs de la garde avaient cet enthousiasme téméraire et superbe d'un premier combat.
Les Russes ne tardèrent pas à rentrer pêle-mêle dans leur bastion, où les poursuivirent la grêle de ■ nos balles et les boulets de nos canons.
J'aurais encore bien des détails intéressants à ajouter, bien d'héroïques traits de bravoure à citer. Je les consigne pour compléter plus tard ce travail , que j'écris à la hâte à l'heure même où se passent les événements.
Le chiffre de nos pertes, tués ou blessés dans ces deux engagements, est de 650 environ.
La soirée et la nuit ont été tranquilles; — c'està-dire que la canonnade habituelle a continué son jeu.
L'ennemi a tiré avec acharnement contre le nouvel ouvrage dont nous nous sommes emparés ,
et contre les tranchées en zigzags que le génie s'occupe à approfondir. Des boulets et des obus brisent parfois nos gabions, bouleversent les terres, abattent les travailleurs ; — car on peut le dire avec orgueil, chaque pas se trace avec du sang, et c'est en suivant le sillon de ce sang glorieux que l'on reconnaîtra la route qui nous a conduits à Sébastopol.