DEUXIÈME LETTRE
Devant Sébastopol, 12 février.
Rien de nouveau n'est survenu depuis ma dernière lettre, du moins à l'heure où je vous écris, si ce n'est le courant ordinaire de la guerre : quelques hommes tués ou hlessés, quelques communications nouvelles ouvertes dans nos tranchées, quelques espérances de plus, quelques jours passés. — Les Russes continuent à lancer des projectiles en assez grand nombre; cependant cela ne peut se comparer au feu des premiers mois : quant à nous, nous ne répondons pas, ou du moins nous répondons fort peu, et notre silence doit, ce me semble , donner plus à penser à nos ennemis que ne le feraient nos boulets.
Depuis les quelques jours de feu que nous avons fait du 17 octobre au 6 ou 7 novembre, rien n'a été tenté contre la place , et l'effectif de guerre se résume à quelques sorties des Russes , semblables à celles dont je vous ai parlé. — Aucune n'a eu lieu depuis le 1er février. On dirait, que des deux parts, on sent que le moment décisif approche,
et qu'il ne faut pas s'épuiser dans des tentatives inutiles. — Les uns et les autres nous aurons besoin de toutes nos forces vives et, comme au vieux temps de la chevalerie , de mettre tous nos pennons dehors.
Vous devez comprendre que les mois qui se sont écoulés, s'ils n'ont pas été perdus pour les assaillants, ne l'ont pas non plus été pour la défense. La ville est formidablement retranchée de toutes parts et de toutes façons. Les travaux en terre valent les travaux en pierre ; et tout ce qu'il y avait de terre dans Sébastopol et autour de ses remparts a été remué pour servir au salut cle la ville. — De quelque côté que l'on tourne ses regards , on voit des batteries protégées par des terrassements énormes et des abatis. (Ce sont, vous le savez, des troncs d'arbres enfouis en terre et dont les branches entrelacées, épointées et durcies au feu protègent les travaux de la place en arrêtant les colonnes d'assaut, offrent aux assiégeants une résistance terrible et les forcent, avant qu'ils puissent franchir cet obstacle, à supporter un cruel feu de mitraille.)
De l'observatoire du quartier général on voit très-distinctement d'immenses amas de projectiles. — La ville ne semble plus une ville; on dirait, à la regarder avec une longue-vue, qu'elle a été bouleversée par un tremblement de terre , et l'intérieur a cet aspect silencieux qui semble le pro-
nostic de grands événements. On ne découvre que des hommes travaillant tous à l'œuvre commune et traversant , avec des fardeaux , la passerelle qui sert de communication dans l'intérieur du port, et que nos batteries, quand il en sera temps, feront lestement sauter, je l'espère.
L'attaque sera vive, puissante, effroyable; — la défense , je n'en doute pas , sera rude et opiniâtre.
De nouvelles tranchées s'organisent du côté de la tour Malakoff, sous la direction du général Bosquet, commandant le second corps d'armée.
Je voudrais , au lieu de ne vous parler que des travaux d'ensemble , entrer dans les détails de nos plans d'attaque ; mais la réserve que je me suis imposée et qui, je crois, est pour tout homme de bon sens une impérieuse nécessité , me contraint au silence.
Il y a ici deux partis bien distincts. — L'accord parfait, l'union de jugement et d'appréciation sont aussi impossibles à trouver que le mouvement perpétuel ; sans cela la vie aurait trop de roses et pas assez d'épines.
Donc f les uns disent : « Nous pourrions , nous devrions être dans Sébastopol; après la bataille de l'Aima d'abord, ensuite après Inkermann. »
C'est possible , je n'en disconviens pas , si les rapports des déserteurs sont vrais , si la panique de cette boucherie du plateau d'Inkermann avait
tellement frappé les esprits , que la ville n'eût opposé qu'une faible résistance. — Telle est la question. « SI , » est un grand mot composé de deux lettres, et qui contient toutes les éventualités du hasard, toutes les terribles et aventureuses péripéties de l'imprévu. « Jhat is the question, » a dit le grand Shakspeare.
D'abord, le pouvait-on? Étions-nous dans la position de tenter ce coup décisif, et de résister à un insuccès sinon probable , du moins possible ? Les Anglais , épuisés d'hommes et de forces par leur héroïque résistance, étaient-ils en état de nous seconder ? — Non. Ils le déclaraient dans un conseil tenu le 6 novembre. — Devions-nous agir sans eux? Cette attaque subite, formidable de l'ennemi ne devait-elle pas faire supposer des renforts considérables dans la ville , ou du moins en dehors? — Certes le désordre jeté dans les esprits par la victoire d'Jnkermann nous eût grandement servis , mais alors c'était pour la garnison une question de vie ou de mort, et protégée par le corps d'armée de Liprandi, qui peut prévoir les efforts de désespoir qu'elle eût tentés?
Ce ne sont que des conjectures , mais basées sur des probabilités.
D'autres disent que le général en chef a bien fait de ne pas compromettre sa position et la vie de ses soldats, et, après la tentative infructueuse du 17 octobre, de ne recommencer à parler, haut la voix,
du canon et des baïonnettes , qu'après toutes les mesures prises, toutes les probabilités prévues.
On a, selon moi, beaucoup trop calomnié Sébastopol, on Fa fait trop petit, trop faible, trop innocent; on le représentait sans voix pour crier, sans bras pour se défendre, et Ton ne se souvenait pas que c'est un des ports les plus importants que compte la Russie, la clef de sa navigation dans la mer Noire, et l'un de ses arsenaux les plus puissants et les mieux approvisionnés.
Je ne préjuge rien, je raconte ce que j'entends dire par des personnes dont l'opinion a valeur. — Il y en a dans les deux partis; l'avenir prononcera. Quand nous serons dans Sébastopol , car nous y entrerons , nous verrons si l'audace eût mieux fait que la prudence; et la réalité, cette épée plus redoutable encore que celle d'Alexandre, viendra trancher ce nœud gordien.
Puisque les événements sérieux font relâche aujourd'hui, voulez-vous que nous causions un peu d'autre chose?
C'est un magnifique spectacle que celui de ce grand plateau de Chersonèse, couvert de tentes qui semblent d'immenses troupeaux de moutons couchés à terre, et qui tantôt se dérobent derrière un mamelon, tantôt, au contraire, s'étendent sur le versant des collines et en dominent les crêtes qu'elles dentellent de leurs dessins bizarres.
Ce plateau est coupé de ravins profonds qui se
contournent à l'infini et se perdent à l'horizon dans les gorges des montagnes. Quelques parties éloignées sont encore boisées ; ce ne sont pas de hautes futaies, mais des broussailles épaisses , à peu près à hauteur de poitrine. k
Tout ce qui avait un aspect de végétation dans la partie que nous habitons a disparu. — Vignes , arbres, plantes et broussailles , ont servi à alimenter le feu pendant les jours de grand froid. Il y avait quelques maisons de campagne, avec des parcs dessinés et de jolis jardins; les plus importantes seulement sont restées debout, les autres ont été démolies, et l'on a employé les charpentes. Mais de grandes portions de terrain étaient rocailleuses et incultes , toutes les habitations nouvellement établies, quelques-unes même inachevées.
Le Clocheton, qui est la demeure du major de tranchée où j'ai reçu l'hospitalité, appartenait à un prêtre protestant ; il y avait une serre remplie de plantes de toute espèce ; elle était arrangée avec ce soin qui dénote la présence d'une femme qui soigne les fleurs , parce qu'elle les aime ; — les femmes et les fleurs se sont toujours bien entendues ensemble.
En effet , le prêtre avait une fille ; on trouva la maison vide et un chatte noire assise sur le seuil. Il y avait trop de recherche dans certaines parties de cette petile maison inachevée encore, pour ne pas comprendre que les meubles avaient été ca-
chés, sinon enlevés. Nos soldais cherchèrent et trouvèrent. — On découvrit dans un silo des meubles et des vêtements de jeune fille, un chapeau rose, des papiers, quelques lithographies encadrées, dont plusieurs représentaient des sujets religieux. — De tout cela il ne reste que la table sur laquelle j'écris , une armoire , que les soldats ont apportée au colonel Raoult, major de tranchée, une chaise, deux ou trois lithographies et la chatte noire qui dort en ce moment sur mes genoux et mêle son ronflement psalmodique aux canons qui lancent de minute en minute leurs volées dans les airs. C'est le seul être vivant qui soit parmi nous pour attester le passé ; c'est l'hôte de la maison et non de ceux qui l'habitent, c'est l'ami fidèle de cette pauvre petite habitation qui tombe à moitié en ruines et que trois boulets ont déjà traversée ; — il nous aime parce que nous y sommes; quittons-la, il ne nous connaîtra plus, et peut-être la verra~t-on un jour , notre chatte , sur les débris du Clocheton, comme nous l'avons vue sur le seuil. — C'est pour nous une société qui nous occupe et nous amuse ; son absence nous attristerait visiblement.
Au moment où j'écris ces lignes , entre un officier qui se rend en parlementaire.
Je vous ai dit dans ma dernière lettre , je crois, que je vous parlerais de l'endroit où se rendaient les parlementaires des deux camps , et de la façon
dont les choses se passaient; aussi, pour tenir ma promesse, je vais accompagner cet officier qui est porteur d'une lettre pour le général Osten- Sacken.
Je reviens de mon excursion dans le camp ennemi, et, puisque je n'ai rien de mieux à vous dire, je vais vous raconter ce que j'ai vu.
L'endroit fixé d'un commun accord pour la rencontre des parlementaires est vis-à-vis la gauche de l'attaque française , près de l'angle aigu du coin nord du grand cimetière , par rapport à la place.
Lorsque nous fûmes arrivés dans la tranchée de gauche faisant face à l'angle du cimetière, un hussard que nous avions avec nous éleva au-dessus de la tranchée le pavillon hlanc (une serviette attachée au bout d'une lance), un clairon qui nous accompagnait sonna : Cessez le feu! — Cette sonnerie fut aussitôt répétée à notre droite et à notre gauche pour prévenir nos tireurs ; puis le capitaine et moi nous montâmes sur la tranchée. — Le capitaine tenait le drapeau blanc. Le clairon sonna quatre appels selon l'usage ; mais comme le pavillon tardait à se hisser du côté des ennemis et que le vent qui nous était contraire nous empêchait d'entendre leurs sonneries , nous nous avançâmes sur le terre -plein , suivis de l'interprète , du hussard portant le drapeau et du clairon. Nous nous dirigions vers le cimetière; les
feux avaient cessé de part et d'autre , toutefois nous n'apercevions encore personne du côté des Russes.
La nuit précédente il avait neigé en assez grande abondance, et nous marchions lentement sur cette plaine devenue tout à coup silencieuse; nos pas s'imprégnaient sur la nappe blanche que n'avait foulée aucun pied humain. Cinq ou six petites embuscades en terre et en pierre s'élevaient seules sur ce sol aride , ayant des terrassements pour les protéger et de petites embrasures pour appuyer le canon des fusils. Quatre Russes sortirent de la première , lorsque nous avions fait à peu près trente ou quarante pas et nous empêchèrent de marcher plus avant.
On avait été prévenir un officier d'état-major de la place.
La distance à parcourir est sans doute assez grande , car nous attendîmes une vingtaine de minutes environ.
Quoique j'eusse les pieds dans la neige et qu'il fit un vent très-vif et très-froid, j'étais loin de me plaindre du retard du parlementaire russe, ce retard me permettait d'examiner dans toutes ses parties le paysage qui se déroulait devant moi et d'en contempler le spectacle curieux et nouveau.
Nous étions à 150 mètres environ du grand mur crénelé de la place , entre le bastion de la Quaran-
taine et le bastion central1. Ce mur est terminé par de grands ouvrages enterre, au-dessus desquels nous ne tardâmes pas à apercevoir une multitude de tôtes qui nous examinaient à Fenvi. — Peu à peu ces têtes devinrent des corps entiers , et ces corps, des groupes mouvants dont les silhouettes grisâtres se détachaient sur le ciel. Peu à peu aussi les soldats cachés dans les petites embuscades de la plaine autour de nous sortirent de leur abri de pierre et communiquèrent entre eux. — Quelquesuns causaient; le plus grand nombre courait à droite et à gauche pour se réchauffer, ou frappait du pied sur la neige qui s'éparpillait, et, fouettée par le vent, voltigeait dans Fair en petites étincelles blanches.
Malgré les ordres donnés , il était bien difficile d'empêcher nos soldats de se montrer derrière leurs tranchées, placées, je crois vous l'avoir dit, à 60 ou 80 mètres des embuscades russes, ce qui en effet peut instruire nos ennemis approximativement de la quantité de troupes qui garde sur chaque point nos ouvrages et leur rendre ainsi plus favorables les tentatives qu'ils pourraient essayer.
Pour moi , je ne pouvais m'cmpêcher de regarder d'un œil avide ces hommes sans haine mu-
1 . Les Russes désignent sous les noms : — bastion 4 , celui appelé par nous le bastion du Mât ; — bastion 5 , le bastion de la Quarantaine; — bastion 6, le bastion central.
tuelle qui les animât les uns contre les autres, maintenant tranquilles et inoffensifs, et qui dans un instant allaient recommencer à s'entre-tuer de leur mieux. — Cette position de deux ennemis qui passent depuis des mois les jours et les nuits à se guetter comme feraient des bêtes fauves sur le seuil de leurs tanières , nos tranchées si rapprochées de la place , ce village à moitié broyé par la mitraille et dans lequel le brave général de Lourmel avait été frappé mortellement, et qui lui aussi, image à moitié vivante encore de la destruction, élevait çà et là ses membres de pierre déchirés par les boulets , ce cimetière qui parlait de la mort aux vivants, ces projectiles de toute espèce qui jonchaient le sol et que ne recouvrait pas encore entièrement la neige tombée la nuit précédente ; tout cela avait une poésie triste et sauvage.
« — Tenez, me dit l'officier que j'accompagnais et qui était un capitaine d'état-major, vous voyez bien ce village, là, sur notre gauche?
« — Très-bien.
« — Et cette maison blanche sans toit dont les murs sont entr' ouverts ?
« — Parfaitement.
« — Elle forme , vous le voyez , l'extrémité la plus rapprochée du village du côté de la place. — Le 5 novembre, le général de Lourmel venait de dépasser cette maison à la tête de sa brigade divisée
par portions dans ce terrain, lorsqu'il fut frappé d'une balle qui lui traversa les poumons. Quoique mortellement atteint, il resta ferme et impassible à cheval; mais il se dissimulait si peu la gravité de sa blessure qu'il avait envoyé dire au colonel Mol, placé un peu en arrière sur la droite , qu'il lui remettait le commandement.
« Quelques minutes après arriva près de lui le commandant d'Auvergne, aide de camp du général Forey, qui venait lui dire d'arrêter la poursuite, les Russes étant suffisamment refoulés, et d'opérer sa retraite en se repliant sur la brigade d'Aurelle.
« Le général de Lourmel lui dit à demi-voix :
« — Je suis blessé , commandant. « — Grièvement, général?
« Celui-ci, sans répondre, inclina la tête. « — Croyez-vous pouvoir conserver le commandement ?
«—Non, j'ai fait prévenir le colonel Niol; transmettez-lui les ordres.
« Le commandant allait s'éloigner, lorsqu'il vit le général pâlir et appuyer une de ses mains sur l'encolure de son cheval.
« — Vous souffrez, général, lui dit-il, voulez-vous que je vous aide à descendre de cheval ?
« — Non, non, répondit celui-ci d'une voix brève, tant que je pourrai je resterai.
« Le commandant partit au galop transmettre l'ordre de retraite au colonel.
« Quelques instants après le brave général fut forcé de descendre de cheval, aidé par son aide de camp.
« A peine s'il pouvait marcher, et , comme en n'avait aucun brancard , il était très-difficile de le transporter au milieu de la retraite qui commençait à s'effectuer.
« On devinait sans qu'il prononçât un seul mot, à l'expression seule de sa physionomie, avec quelle désolation il quittait un des premiers le champ cle bataille; — il voulut remonter à cheval, mais fut presque aussitôt obligé de redescendre une seconde fois. — Tous les cinq ou six pas, il s'arrêtait et se retournait faisant face à l'ennemi, comme s'il eût voulu jusqu'à la fin braver la mitraille qui pleuvait autour de lui.
« Aussitôt que l'on put avoir un brancard, on le transporta à la maison qu'il habitait et qui était très-voisine de celle du général Forey. — Pendant tout le trajet il se tint assis, appuyé tantôt sur un bras, tantôt sur l'autre.
« Pauvre et brave soldat , il a lutté pendant trois jours; le troisième, il est mort ayant parfaitement conservé le sentiment et la pensée, et disant adieu à tous ceux qui l'entouraient.
« C'est une grande perte, allez ; il devait être tué , il était trop audacieusement imprudent. Mais combien il avait le feu sacré de la guerre ! — jamais je
n'ai vu un courage plus chevaleresque et plus entraînant. »
Le capitaine venait à peine d'achever ce triste récit, que tous deux nous aperçûmes un officier russe qui débouchait de l'extrémité des travaux en terre , suivi d'un soldat à cheval qui portait également un drapeau blanc. Tous deux descendaient au galop le flanc de la colline. Ils disparurent bientôt dans le ravin et le temps qu'ils mirent à le traverser et à reparaître, indiquait que ce ravin devait être large et profond.
Lorsque l'officier fut arrivé à l'angle aigu du cimetière, il descendit de cheval et vint à notre rencontre. — Il appartenait à l'état-major du général Osten-Sacken, commandant la place : il portait une casquette en cuir verni noir sans aucun galon ou ornement, une capote grise entièrement semblable à celle des soldats et de grandes bottes à l'écuyère ; sa seule arme était un sabre qu'il portait en bandoulière.
Nous fîmes quelques pas à sa rencontre et nous nous saluâmes.
Cet officier, du reste, comme presque tous les Russes appartenant à la haute société, s'exprimait très-bien en français. Nous lui remîmes le pli du général en chef, et après avoir échangé quelques paroles de politesse , nous nous saluâmes de nouveau, et chacun reprit la route de son camp respectif.
Comme le parlementaire russe avait plus de terrain que nous à parcourir , nous attendîmes debout sur la tranchée qu'il eût atteint le sommet de la hauteur dont il était descendu.
Quand il y fut arrivé, il s'arrêta ; un soldat alla à un mât au haut duquel avait été hissé un drapeau blanc pour faire cesser le feu de la place. L'ordonnance abaissa aussi son drapeau, et nous vîmes distinctement (tant l'horizon en ce moment-là était clair) l'officier ôter sa casquette, s'incliner sur l'encolure de son cheval, puis disparaître.
C'était le signal qui annonçait la reprise des hostilités. — Nous saluâmes de notre côté et nous descendîmes de la tranchée.
Une minute ne s'était pas encore écoulée, qu'une bombe lancée de la place éclatait à 100 mètres de nous et la fusillade recommençait entre les embuscades et nos postes avancés.
Comme le départ du courrier n'est que le 16 au matin, j'attendrai jusqu'au dernier moment avant de fermer cette lettre , dans le cas de quelque événement nouveau; car chaque jour, chaque nuit, chaque heure même peut changer l'état des choses; nous sommes dans une position grave, où tout incident, frivole en apparence, peut acquérir une grande importance. — Ici le terrain est brûlant, l'air est rempli de feu; l'ennemi peut tout à coup se précipiter sur nous, comme le 5 novembre, avec des forces considérables et nous livrer bataille.
Pour moi, je suis convaincu que lorsque nous ouvrirons réellement le feu, nous devons nous attendre à les voir apparaître. — Les règles de la guerre ne disent-elles pas qu'il faut livrer une bataille, dût-on la perdre, pour essayer de sauver une ville?
Le temps , qui est surtout ici le grand dispensateur des événements, varie à l'infini. Avant-hier c'était la neige et la grêle, hier le soleil et un ciel bleu, aujourd'hui la pluie et un vent si terrible qu'on le dirait envoyé par nos ennemis pour renverser les rares maisons qui restent encore debout.
Depuis le terrible ouragan du 14, le vent fait peur.
Figurez-vous en effet cette tempête effroyable , les tentes pêle-mêle les unes sur les autres; cellesci enlevées dans les airs et tournoyant comme eussent fait des plumes arrachées à un oiseau, les autres roulant sur la terre avec une telle violence qu'elles entraînent tout ce qui se trouve sur leur passage , les chevaux renversés , les hommes à demi broyés s'accrochant à ce qu'ils rencontrent sous leurs mains désespérées , des tables, des chaises tournoyant dans l'espace et menaçant d'écraser des tètes humaines dans leur chute , des vêtements de toute nature obscurcissant l'air dans leur vol insensé, le sifflement de la tempête mêlé aux cris de cette foule subitement éveillée et que l'effroi terrifie; — n'est-ce
pas un spectacle qui doit s'être gravé dans les mémoires?
Et nos pauvres soldats dans la tranchée qui veillent et travaillent; je ne puis voir ces affreux temps sans me sentir le cœur serré.
16 février. — Rien de nouveau, la vie commence vraiment à devenir monotone.
Les Russes semblent avoir porté toute leur attention sur la tour Malakoff, devant laquelle, comme je vous l'ai dit, nous construisons des ouvrages avancés; cela les inquiète fort, et ils ont raison.
Le temps s'est définitivement mis au beau depuis trois jours.
Si vous saviez avec quelle joie est reçu le plus petit rayon de soleil. — Toutes les voix semblent l'appeler, tous les visages lui sourient; vraiment, il serait bien ingrat de ne pas nous rester plus longtemps, et l'exemple de l'ingratitude, cette plaie de l'humanité, ne doit pas descendre du ciel. — Voyez, les tentes s'ouvrent. On oublie vite les souffrances et les épreuves. « Le passé est un squelette que le présent couvre bientôt d'un manteau d'or, » disent les Arabes.
Rien n'est plus étrange, plus pittoresque, plus réjouissant à la fois que de voir tout ce que produisent sur les misères de la vie humaine quelques heures de soleil. — Les soldats courent aux fontaines voisines et se font blanchisseuses, les chevaux hennissent, chacun cherche à approprier de son mieux
sa petite turne et à lui ôter l'aspect des mauvais jours; pendant ce temps, sur les différents points du plateau , se répondent au loin, comme les mots des cors dans les forêts, les musiques des régiments. — Je ressens une impression de tristesse et de joie, en entendant sur ce sol aride et dévasté les polkas les plus nouvelles de mes amis Alary et Quidant, les valses les plus tourbillonnantes de Strauss , et cela , avec l'accompagnement obligé du canon, des bombes qui éclatent et de la fusillade engagée entre les postes avancés. — Cette musique vive, alerte, gaie, vous parle des jours écoulés , elle rappelle à la pensée tout ce qui est absent, si ce n'est dans les cœurs ; c'est un écho de cette chère France à laquelle chacun envoie ici tous ses souvenirs et tous ses vœux.