QUATRIÈME LETTRE
Devant Sébastopol , 23 février.
Il ne faut pas songer à ce que chaque courrier puisse apporter quelque nouvelle nouvelle. Il fauta Paris se résigner à attendre , comme on s'y résigne en Crimée.
Rien de nouveau; c'est ici le refrain habituel.
Les événements sont rares, vous le voyez; telle est la vie d'un siège. — Aussi n'ayant rien de mieux à faire je me promène à droite, à gauche, sur le versant des collines , dans le fond des ravins. Tout pour moi a un intérêt réel, puissant, irrésistible; c'est le passé, mais le passé d'un mois, de deux mois qui se révèle tout à coup par des souvenirs oubliés , par des traces que le temps n'a pas encore entièrement effacées. — Alors , je m'arrête , je regarde ; l'esprit le plus frivole deviendrait pensif au milieu de ce silence qu'interrompt seulement par intervalles la voix de fer des canons.
Les boulets et les chevaux morts , voilà la seule culture de cette vaste étendue de terrain sur laquelle s'étendent en s'échelonnant les armées al-
liées. La vie pour ainsi dire s'y révèle par la mort. Avouez que c'est un champ tout ouvert à la plus profonde méditation, un thème tout fait pour la philosophie.
Je vais essayer de vous décrire ce que j'ai vu.
Au-dessus de moi le ciel qui est bleu et que traversent à peine quelques nuages grisâtres ; à l'horizon la mer qui forme au loin une longue raie d'azur. — Devant moi Sébastopol, avec ses maisons, ses églises aux toits verts, ses grandes casernes, ses faubourgs déserts, son arsenal, son port rempli de bâtiments et dont l'eau calme semble celle d'un lac aux eaux dormantes ; autour de la ville ses remparts crénelés , les uns en pierre , ceux-ci en terre, tous menaçants comme les dents blanches et aiguës d'un dogue. De petits tourbillons de fumée s'élèvent de temps à autre et me cachent soit une partie de la ville, soit quelques-uns des bastions ; de ces tourbillons de fumée partent des boulets ou des bombes ; j'entends, quoique je sois assez loin, les uns siffler, les autres éclater.
Sur ma droite est une arête de montagne en partie couverte de neige ; sur ma gauche le village de la Quarantaine, et cette partie du plateau qui conduit à Kamiesh. — Tout autour de moi des ravins nus dans lesquels les projectiles de toute nature sont amoncelés de telle façon qu'on les dirait entassés parla main des hommes; des mamelons entiers sont littéralement labourés par la mi-
traille, et je vois presque à chaque pas le lit profond que creuse la bombe avant de lancer dans les airs ses éclats meurtriers.
Que d'aspects différents présentent la guerre et les lieux qu'elle habite !
Un jour souvent suffit à en changer la physionomie et les faces diverses.
Les champs fertiles sont dévastés , les villages abandonnés gardent pourtant au milieu de leur abandon le souvenir et la trace de la vie qui les animait autrefois , comme ces fouilles souterraines qui nous montrent debout les squelettes immobiles des villes enfouies tout à l'heure encore dans les entrailles de la terre.
La méditation les ressuscite , il semble que l'on sente autour de soi un souffle humain, et que les pierres résonnent encore de ces mille bruits que toute chose existante porte en soi.
Bien souvent déjà ces pensées me sont venues, en parcourant ce plateau sur lequel la France et l'Angleterre ont semé des milliers de tentes , et où l'agitation, le bruit, le tumulte incessant, l'activité de la vie militaire remplacent la paisible tranquillité et le calme presque sauvage de ces habitations, dont on aperçoit aujourd'hui les derniers vestiges; — elles aussi, elles remplaçaient à la suite de bien des 'siècles les antiques demeures de ville des Héracléites, dont quelques débris de pierre et de marbre gisent épars au flanc aride des rochers.
Autrefois il y avait de côté et d'autre des vignes chargées de lourdes grappes ; — des maisons de campagne s'élevaient de distance en distance avec des jardins nouvellement dessinés, des parcs tracés avec soin et de larges avenues plantées d'arbres fruitiers qui reliaient de petites habitations entre elles ; mais le vent qui passe aujourd'hui sur cette vaste plaine ne fait plus ployer la cime des arbres ou s'incliner la tête flexible des plantes.
La guerre, c'est une justice à lui rendre, n a jamais été favorable à la culture , et son large pied de fer et de mitraille écrase toutes les semences et détruit les moissons. — Pallas cueille les lauriers , mais ne les cultive pas.
Toutefois il ne faut pas se figurer que ce plateau de Chersonèse était en son entier couvert de fruits et de fleurs, d'ombrages frais et riants, de riche et fertile végétation. — Une grande partie était semée de taillis épais ; une autre partie rocailleuse et inculte, creusée en carrières, fournissait abondamment les pierres nécessaires à la construction des maisons dont les jardins et les parcs en enfance étaient ombragés de quelques arbres. — Je fais cette restriction parce que j'ai peur de m'être tout à l'heure un peu trop livré à la poésie descriptive de la verdure et des fleurs. Il ne faut pas croire lé pied destructeur du dieu de la guerre plus coupable qu'il ne l'a été.
La riante Chersonèse, ou plutôt, comme on dit,
« la Chersonèse heureuse » est plus loin ; elle est de l'autre côté de la Tchernaïa et par delà ces ravins, par delà ces gorges brunes ou rougeâtres qui se tordent à l'horizon ; elle est dans cette vallée fertile au milieu de laquelle s'élèvent les châteaux et s'étendent les propriétés des plus hauts seigneurs de l'aristocratie russe.
Dernièrement la cavalerie ennuyée sans doute de ne rien faire , que de voir mourir un à un ses chevaux, dont les corbeaux viennent dévorer les restes tombés en lambeaux, est partie en reconnaissance sous le commandement du général Morris.
Cette petite reconnaissance a duré une journée *, et a été une charmante promenade dans une riante oasis, quelque peu grelottante toutefois, sous les glaces de l'hiver; mais une oasis quelle qu'elle soit , s'il perce un sourire à travers ses frissons , n'est pas à dédaigner, lorsque l'on campe depuis quatre mois sur un sol aride, les pieds dans la boue. — Les chevaux eux-mêmes semblaient se réveiller, et les moribonds retrouvaient dans leurs flancs desséchés un reste d'énergie.
Il s'est bien mêlé à la promenade quelques coups de fusil et quelques coups de canon , des visages de Cosaques et des baïonnettes russes; — ne faut-il pas en route un peu de distraction ? — Sans cela la fête n'eût pas été complète.